Boutroui, Contingence des lois, p
physiques de chaleur, de lumière qui accompagnent des phénomènes vibratoires et mécaniques, apparaissent subitement. Il n'y a pas de continuité dans leur histoire. Par exemple, le charbon, traversé par un courant électrique, devient à un certain moment lumineux. Il s'éteindra ensuite subitement.
Ainsi la physique descriptive ne serait destinée à rien moins qu'à construire une réalité extérieure faite de phénomènes que nous avions cru n'exister que dans nos sensations. Le chaud, le lumineux existeraient en dehors de nous, et pourraient passer à l'état latent.
Cependant, pour que l'énergie, cause d'un phénomène qui a cessé d'être, soit supposée exister encore à l'état latent, il faut que, réapparaissant sous la forme précédente ou sous une forme nouvelle, elle puisse être mesurée, et que sa quantité soit demeurée la même. L'énergie qui est cause d'une sensation se conserve-t~elle dans un état latent, alors qu'elle n'est plus pour nous sensible; et peut-elle réapparaître sous la même forme ou sous une forme nouvelle, mais avec la même quantité? C'est à cette condition seulement que nous pouvons attribuer une réalité extérieure, une existence étrangère k nous, à une certaine quantité d'énergie qui a pu devenir la cause de sensations diverses. Il faut pouvoir mesurer cette quantité et la retrouver. Sans cela il ne faut parler ni de transformation, ni d'état latent.
Or, prises en elles-mêmes, nos sensations ne se conservent pas. Surtout elles n'ont pas d'équivalent; elles sont fugitives et inégales.
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Un phénomène lumineux ou calorifique apparaît brusquement : la brusquerie est dans la naissance de notre sensation, mais non dans révolution du pliénoniène, qui est continue. Nous ne percevons que quelques notes dans des gammes indéfinies, et l'histoire du phénomène vibratoire a commencé longtemps avant l'événement auditif ou visuel qui se produit en ma
conscience.
Voilà pourquoi, le mouvement ayant varié aussi peu qu'on le voudra et d'une manière continue, brusquement se produira un effet sensible de son, de lumière ou de chaleur, superposé, comme dit M. Boutroux, à ce mouvement vibratoire.
Au surplus, on ne voit pas pourquoi le mouvement mécanique ne pourrait pas subir aussi des changements subits. Il est constant, mais sa direction peut n'être pas continue. Quand un rayon est réfléchi, il y a changement brusque dans sa direction. Brusquement les ondes lumineuses peuvent être réfractées, ou annulées par interférences, ou polarisées.
Mais les quantités de chaleur et de lumière, et la sensation de chaud et de lumineux que nous éprouvons, sont deux choses fort différentes, sans commune mesure. Il nous semble aisé de prouver que si la chaleur et la lumière possèdent en dehors de nous un équivalent mécanique, le chaud et le lumineux, en dehors de nous, ne sont rien. Il n'y a point là de conservation d'énergie. Ces ell'ets-là n'existent qu'm sensu; et contrairement à la fameuse maxime : « Rien ne se
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perd, rien ne se crée », ils se créent et ils se perdent.
Voici un marteau qui tombe, une enclume qui s'échauffe : un mouvement de translation est changé en un mouvement moléculaire. Tout le mouvement moléculaire pourrait être employé à dilater le fer : alors la température ne s'élèverait pas, l'air environnant ne serait pas dilaté, le degré du thermomètre que j'approche ne serait pas changé, et mon doigt qui touche le fer ne percevrait pas la chaleur. Mais une partie de ce mouvement moléculaire est communiquée à l'air qui se dilate, au mercure qui monte dans le thermomètre, et à mon doigt qui est brûlé. Ici se surajoute, se superpose au phénomène une sensation très vive : mais celle-ci n'a pas d'équivalent mécanique ou chimique. Elle est considérable pour moi, mais pour moi seul.
Tout le reste, vitesse et masse du marteau, dilatation de l'enclume, élévation de température, pouvait se mettre en équation; la sensation que j'éprouve n'est pas un terme de l'équation. Si j'étais mort ou chloroformé, tout le reste se passerait de même, et il n'y aurait pas alors de « partie descriptive » surajoutée. Ainsi donc un mouvement de translation ayant
été transformé en mouvement moléculaire, ce dernier peut être communiqué par exemple aux molécules du mercure dans le thermomètre et une dilatation se produit. Mais le thermomètre n'a pas chaud; moi non plus si je n'approche pas la main. Si je le fais, le mouvement est transmis mécaniquement aussi aux
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cellules de ma main, et alors la sensation de chaleur appelée par M. Boutroux chaleur physique se produit; mais elle n'existe qu'en moi ; elle n'est représentée par rien, ni dans le thermomètre, ni dans le fer rouge. Elle n'a point d'état latent. Elle naît ou disparaît pour moi comme naîtra ou disparaîtra aussi pour moi la vision du ciel et des arbres, si je m'approche de la fenêtre ou m'en éloigne.
11 y a là un élément purement subjectif qui est de mon fait, et que j'éprouve ou n'éprouve pas. « Quels sont, demande M. Boutroux, les états physiques intermédiaires entre l'état électrique des pôles de la pile et l'état lumineux du charbon? » C'est demander quel est l'état sonore d'une cloche en présence d'un sourd.
(( Les états physiques, dit-il encore, peuvent varier aussi peu que l'on veut de même que leurs conditions mécaniques. N'y a-t-il pas des cas où le parallélisme semble violé comme lorsque l'addition d'une faible quantité de mouvement change un phénomène physique en phénomène lumineux... c'est-à-dire produit brusquement un phénomène nouveau ? »
Quand un bâton s'abat sur une épaule, la faible quantité de mouvement qui fait parcourir au bâton le dernier millimètre de la distance, produit brusquement un phénomène nouveau. Il n'y a là aucune gradation. Cette rude sensation de toucher existe ou n'existe pas. On peut en dire autant d'autres sensations de lumière, de chaleur proprement dite, c'est-à-dire physiologiques. Us sont concomitants aux phénomènes mécani-
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ques; ils n'en sont pas fonction : pas plus que l'ivresse n'est fonction de l'alcool; ou le mal de tête, fonction d'un bouquet de violettes. Le thermomètre m'indique que je vais sentir la chaleur, de même qu'à 6.000 mètres d'altitude, le baromètre m'indique que je vais cesser de respirer. Mais il n'y a pas plus de chaleur physique qu'il n'y a d'oppression physique ou d'ivresse physique.
Ailleurs, M. Boutroux a montré excellemment qu'une quantité de souvenir n'était pas fonction d'une quantité de mouvement; et que c'étaient là des éléments incommensurables. Il en faut dire autant de la chaleur et de la lumière en tant que sensations.
Il y a dans le monde, en dehors du mouvement, des sensations qui naissent, disparaissent, ne se transforment pas et ne se mesurent pas. Et ce qu'on a essayé d'appeler physique descriptive n'est qu'un grand chapitre de la Psychologie.
Cependant, de la Psychologie même, M. Boutroux a voulu tirer un argument en faveur de la Physique descriptive.
Avant lui, dans le Fondement de l'Induction, M. Lachelier a tenu au sujet du mouvement le langage suivant : « Le mouvement est par lui-même un phénomène purement extensif qui ne s'adresse qu'à notre imagination et qui n'appartient pas à l'ordre de la qualité, mais à celui de la quantité. Il faut donc que ces sensations n'aient aucun fondement hors de nous ou qu'il y ait quelque chose d'intensif dans les phénomènes dont elles procèdent. »
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L'intensité comme l'extension se mesurent; et nous ne comprenons pas bien pourquoi un phénomène intensif appartient à Tordre de la qualité. Mais voici l'argument de M. Boutroux :
Est-il possible, vraiment, de créer le monde sans employer autre chose que la matière et du mouvement? demande cet éminent philosophe. Il tient pour la négative. Un seul phénomène peut produire des effets différents sur chacun de mes sens. Et des phénomènes différents peuvent ne produire que le même effet sur
un de mes sens.
Le Mécanisme en conclut que les causes de nos sensations sont toujours du même ordre et que nos états de conscience seulement diffèrent. On est ainsi amené à dire que les propriétés diverses de la matière ne sont que nos divers états de conscience. Or « la conscience est essentiellement une et identique et ne peut rendre compte de ce passage de l'un au multiple, du semblable au divers...
« La sensation de chaleur est radicalement hétérogène par rapport à la sensation de son. Puisque cette hétérogénéité ne peut trouver son explication dans la nature de la conscience, il reste qu'elle ait sa racine dans la nature des choses eUes-mêmes... Or l'hétérogénéité est étrangère à l'essence de l'étendue figurée ^ ».
Ainsi la conscience étant une et identique ne peut transformer le mouvement (élément également un et