‹ Descartes [microform]Chapitre 73 sur 94 · Évolution créatrice, p · texte numérisé non relu

Évolution créatrice, p

DE LA VIE

monde extérieur : voilà qui est fait; toutes mes perceptions s'évanouissent ; l'univers matériel s'abîme pour moi. J'atténuerai de plus en plus les sensations que mon corps m'envoie. Les voici près de s'éteindre ; elles s'éteignent, elles disparaissent dans la nuit oii se sont perdues toutes choses. Mais non ! A l'instant même où ma conscience s'éteint, une autre conscience s'allume... Je ne me vois anéanti que si par un acte positif encore qu'involontaire et inconscient je ne me suis déjà ressuscité moi-même. J'ai beau faire, je perçois toujours quelque chose, soit du dehors, soit du dedans. Quand je ne connais plus rien des objets extérieurs, c'est que je me réfugie dans la conscience que j'ai de moi-même. »

L'expérience à laquelle Descartes s'était soumis est de nouveau tentée. Mais chez M. Bergson la conclusion n'est pas : « Je suis. » Elle est plus générale; elle condamne comme impensable l'idée du néant. Essayons de former cette idée, abolissons tous les objets de nos perceptions et de nos concepts.

D'abord avouons que cet essai ne peut être demandé qu'à un esprit doué de mémoire et par conséquent capable d'attente. Celui qui ne connaîtrait que le présent, saturé pour ainsi dire par sa perception actuelle, ne pourrait même songer à former l'idée du néant. Mais, même pour l'esprit doué de mémoire, l'essai de suspeadre toute perception ne réussira pas. Le néant est « une pseudo-idée ».

Nous accordons volontiers, dit M. Bergson, et nous avons tort, l'antériorité au néant sur l'être. L'auteur a

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recours suivant sa coutume à de brillantes comparaisons. « Vous vous représentez toute réalité comme étendue sur un tapis ». Vous voyez « le plein comme une broderie sur le canevas du vide... l'être superposé au néant... Le dédain de la métaphysique pour toute réalité qui dure vient précisément de ce qu'elle n'arrive à l'Être qu'en passant par le néant, et de ce qu'une existence qui dure ne lui parait pas assez forte pour vaincre l'inexistence et se poser elle-même. C'est pour cette raison surtout qu'elle incline à doter l'être véritable d'une existence logique, et non pas psychologique ou

physique * ».

Ainsi se fonde une philosophie du réel, du concret,

du vivant.

M. Bergson ne sera pas, comme Kant, un pur nominaliste. Le Moi ne sera pas une synthèse, ni Dieu un principe régulateur, ni l'univers un assemblage de phénomènes. xNous avons autre chose à connaître que les formes générales de notre esprit et des apparences extérieures ou des relations.

Or, la philosophie du réel, du concret était aussi celle

de Descartes.

Descartes aussi avait doté l'Être d'une existence psychologique ou physique et non point logique ; il avait même admis que les entités logiques pouvaient être des fictions du démon malin. Lui aussi a cru au « donné continu » de M. Bergson : il l'avait appelé Funivers

1, Évolution créatrice, p. 300.

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plein. Comme M. Bergson il estimait que l'étendue est encore un objet et que l'idée d'une suppression ne peut être formée : les bords d'un vase se rapprocheraient s'il n'y avait rien entre eux qui les séparât!

Cependant, au moment où je condamne et proscris le néant, qui suis-je et quelle idée puis-je me faire de moimême? Je suis, répond Descartes, une chose qui pense ; mon corps, mon corps vivant, n'est pas moi. L'homme n'est pas la vie; il est l'intelligence.

La réponse de M. Bergson sera différente, surtout au début.

D'abord sa méthode diffère : il ne veut pas de celle que suivent ordinairement les philosophes : car, pendant que leur conception embrasse l'Univers entier, ils nous oublient^. L'affaire capitale, celle de l'homme, ne tient pas plus de place dans leurs livres que nous n'en tenons dans l'univers réel, ou que n'en tient un théorème entre mille dans un traité de géométrie. Cherchons donc à la résoudre d'abord; mais cherchons à la façon des observateurs et des historiens. Nous trouverons des faits, et, mieux encore, des « lignes de faits » attachés les uns aux autres. Il arrive que ces lignes de faits ont des rencontres, des points de convergence; et alors l'idée recevant une confirmation des deux côtés deviendra très vraisemblable.

Avons-nous des lignes de faits qui nous renseignent sur ce phénomène capital : la conscience? Et d'abord

1. Henri Bergson, Huxley lecture delivered at ihe University of Birmingham, Bibbert Journal, oct. 1911, p. 25 et suivantes.

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qu est-ce que la conscience elle-même? Comment la

définir?

Elle est inséparable de la mémoire. Le passé est conservé entassé comme^dans la boule de neige, poussé en quelque sorte dans le présent. Passé retenu, avenir anticipé, voilà Ja conscience. Sans souvenir, instantanée, elle serait inconcevable.

L'instant présent qui n'est rien, est divisé pourtant en deux mouvements : s'adosser au passé, se pencher vers Tavenir. Ce balancement entre le passé qui renaît et l'action qui commence est toute la conscience.

Où réside-t-elle ? En moi. Vous n'êtes sûr que de vous. Il est bien probable cependant que votre interlocuteur est conscient aussi. Il possède un cerveau semblable au vôtre; c'est-à-dire un système cérébro-spinal complet avec ses deux parties, la moelle épinière et les nerfs afférents : une machine qui coordonne nos mouvements, et répond automatiquement aux excitations extérieures; et d'autre part un organe dans lequel se produit un choix, le cerveau. En sorte que nous voyons le plus souvent la réponse automatique à l'excitation extérieure suspendue; après passage par le cerveau une action libre, non prévue, est choisie et s'accomplit.

Le cerveau, a dit ailleurs M. Bergson, est un instrument d'analyse par rapport au mouvement recueilli et de sélection par rapport au mouvement exécuté. Entre la pluralité des actions possibles, un choix s'opère; un retard se produit entre l'excitation et l'action, retard qui n'existe pas avant les actions automatiques. En ce

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moment d'attente et de choix la conscience apparaît. Lorsque l'action longtemps répétée devient automatique et instinctive, la conscience s'éteint.

Penchez-vous sur une conscience, beaucoup d'états s'y succèdent, et ils ne sont pas juxtaposés. Continuer le même n'est pas radicalement différent de passer à un autre; car chacun change d'une manière continue, même celui qui semble le plus stable, ^commc de regarder cette lampe immobile. Les souvenirs affluent; et nous ne devons pas imaginer des souvenirs entassés dans un magasin, et rappelés devant la conscience; mais le passé qui dure et pénètre dans le présent et prépare l'action. Quelle sera la complication, quand nous parlerons de ces autres états de conscience qui s'appellent volitions et affections ?

Jean-Jacques Rousseau avait dit de même : « Tout est mêlé dans cette vie. On n'y goûte aucun sentiment pur; on n'y reste pas deux moments dans le même état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications de nos corps sont dans un flux continuel ^ »

On ne saurait mieux observer et dire ce qui se passe en nous. Mais quelle est la condition extérieure nécessaire à la manifestation de cette série d'événements compliqués?

La conscience n'apparait-elle que là où existe un cerveau? Non. La digestion s'opère pour beaucoup d'animaux sans estomac. Beaucoup de vivants ne possèdent

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