Principes, g 35 et 36, V' partie
DE LA VIE
Voici maintenant, au sujet du temps, l'enseignement de Kant : « Le temps est la forme de notre sens intime, c'est-à-dire de nous-même et de notre état intérieur... C'est la condition, à priori, de tous les phénomènes de tout ordre. L'espace, forme pure de tous les phénomènes externes, est la condition à priori seulement de ces phénomènes. Mais tous les objets de perception, externes ou internes, étant des déterminations de l'esprit et relevant à ce point de vue de notre sens intime, lequel existe dans le temps, le temps apparaît comme la condition immédiate pour les phénomènes internes, médiate pour les phénomènes externes. »
Le Temps et l'espace sont donc les deux formes de notre perception ; mais la première est plus générale que la seconde. Le temps étant la condition immédiate des phénomènes internes, il peut sembler qu'un premier pas soit accompli vers la doctrine de M. Bergson.
En ce sens, M. Ravaisson, dans son Traité de V Habitude, s'avance beaucoup plus loin.
Il a écrit ces lignes : « Le corps (inorganique) existe sans rien devenir; il est en quelque sorte hors du temps... L'existence inorganique n'a aucune relation définie avec le temps. La vie implique une durée définie continue. » C'est, en germe, la doctrine que nous venons d'exposer.
Quand M. Ravaisson se promenait dans le Louvre, il devait trouver une expression de sa pensée dans ce tableau admirable où Ghirlandajo a peint un enfant et un vieillard qui se regardent. La vie commence et elle
s'achève, durée définie, continue et concrète... La fenêtre ouverte laisse apercevoir une montagne immuable : existence inorganique, et spatiale, située hors du temps. Quelle sera maintenant, dans le système de M. Bergson, notre intelligence et quel en est l'usage? C'est un instrument de la vie comme l'instinct. L'élan vital s'étant produit, Fun ou l'autre instrument se sont développés pour le service des vivants, et avec des procédés
divers.
Voici quelques citations relatives à l'intelligence : « Elle s'est constituée par un progrès ininterrompu, le long d'une ligne qui monte à travers la série des vertébrés.
(( Elle s'est déposée en cours de route...
« Elle nous montre dans la faculté de comprendre une annexe de la faculté d'agir...
(( Elle... est destinée à assurer l'insertion parfaite de notre corps dans son milieu, à se représenter les rapports des choses extérieures entre elles, enfin à penser
la matière. »
La définition suivante est de M. Le Roy : « L'intelligence pure ou faculté de réflexion critique, d'analyse conceptueUe n'en est qu'une forme, une fonction, comme la conscience claire par rapport au subliminal. C'est une détermination ou adaptation particulière, la partie organisée de la vie pratique, la partie consolidée
en discours. »
Ce qu'elle sait faire surtout, c'est fabriquer des outils. Sa marque et celle de l'homme remontent à l'appa-
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rition des premiers outils. Les haches de Moulin Quignon désignent une époque ; la machine à vapeur une autre; cette machine restera le signe distinctif de notre époque lorsque depuis longtemps sera efi'acé le souvenir de nos guerres et de nos traités. Les animaux les plus voisins de l'homme ont quelque connaissance des outils. Il arrive au singe, à l'éléphant de s'en servir. Le renard sait qu'un piège est un piège. Ajoutons que le chien et le cheval savent qu'un fouet est un fouet.
L'instinct dispose d'outils, mais qui sont des parties ou des prolongements de l'organisme : quand il agit , la représentation et l'action se confondent, le besoin d'agir est immédiatement satisfait. L'outil est plus parfait; l'action est plus complète.
Dans Teffort intelligent la représentation a lieu d'abord, et l'action commence lente, pénible, inégale ; de cet éloignement, de cette inégalité entre la représentation et l'action naissent la conscience et la connaissance.
L'instinct avec ses outils qui sont des organes, porte sur les choses; l'intelligence ne porte que sur des formes et des relations. L'action sur la matière brute, qui est l'objet de la vie, est immédiate avec le premier, médiate avec la seconde. Et, dit M. Bergson, instinct et intelligence représentent deux solutions divergentes, et également élégantes d'un même problème.
Il propose de donner désormais à l'homme le nom de « Homo faber » plutôt que celui de « Homo sapiens » , une chose qui travaille plutôt qu'une chose qui pense.
L'homme cependant prétend se connaître lui-même.
Comment fera-t-il?
Reprenez Texamen du Moi où Kant Tavait laissé. Mon esprit impose ses formes au monde extérieur. C'était Faxiome sur lequel se fondait tout le relativisme et qu'on ne discutait guère il y a trente ans. Retournez la proposition : notre moi est en rapport constant avec le monde extérieur; il y fait des excursions; et ce monde, dit M. Bergson, nous rend ce que nous lui avons prêté. Non pas ses propres formes : car il est vrai que nous commençons par adapter la matière à des formes qui viennent de l'esprit ; nous en faisons application constante aux objets; mais ceux-ci déteignent sur elles. En utilisant alors ces formes pour la connaissance de notre propre personne, « nous risquons de prendre pour la coloration même du moi un reflet du cadre où nous le plaçons; c'est-à-dire du monde extérieur ».
Le cadre, c'est moi qui le fournis. Je m'en sers pour découper en objets le monde extérieur. Je veux ensuite me connaître moi-même ; et le même cadre va être employé. Mais le cadre est faussé. « Des formes applicables aux choses ne sauraient, dit M. Bergson, être tout à fait
notre œuvre; elles doivent résulter d'un compromis entre la matière et l'esprit; si nous donnons à cette matière beaucoup, nous en recevons sans doute quelque chose ; et lorsque nous essayons de nous ressaisir nousmêmes après une excursion dans le monde extérieur, nous n'avons plus les mains libres. » N'est-ce pas la,
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bien qu'on nous ait fait prendre d'autres chemins, un retour vers la pensée de Kant : « Je ne me connais que comme phénomène? »
Mais on me laisse l'espoir de pénétrer plus avant. Il y a plusieurs plans de conscience, suggère M. Le Roy. La vie spirituelle ne s'étale pas en couches uniformes, mais jaillit en gerbes de plus en plus lumineuses du dehors vers le dedans. Le plan extérieur est épaissi, figé par le contact avec la matière. Tel, suivant la belle comparaison proposée par M. Bergson, un étang couvert de feuilles mortes.
Quels agents de mort ont passé? Espace et nombre. « Nous vivons, M. Le Roy nous l'apprend, à la surface de nous-mêmes, dans la dispersion numérique et spatiale du discours et du geste ^ » Sous ces formes m'apparait le monde extérieur; et spatialisé, dénombré, immobilisé, il perd les caractères de mobilité progressive et continue que l'intuition immédiate saura retrouver en se débarrassant de ces formes qui, par un effet de réciprocité, se sont imposées à moi.
Si je franchis ce plan de conscience obscurci, et si je pénètre jusqu'au fond de moi-même, je ne trouverai plus rien qui puisse être mesuré : des intensités qui ne sont pas des grandeurs, mais expriment un progrès de l'Être, une richesse croissante, une âme tout entière présente dans chacune de ses pensées, chacun de ses sentiments ou de ses actes. « Les distinctions sont tom-
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