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CHAPITRE XIII

La Nature, le Printemps n'ont offert à Faust que des joies éphémères. Il a laissé les campagnes enveloppées d'une nuit profonde. Il s'est assis de nouveau devant sa table, « où la lampe recommence à luire en amie ». Il a ouvert l'évangile de saint Jean, et veut traduire, en sa chère langue allemande, le texte sacré.

Au commencement était le Verbe. Je ne puis, dit-il, donner tant de valeur au Verbe. Traduisons mieux : « Au commencement était l'Esprit. » - Mais est-ce l'esprit qui crée et ordonne tout? Il devrait y avoir : au commencement était la Force. Cependant, quand j'écris ces mots quelque chose me dit de n'y pas tenir... Je commence à voir clair ; j'écris avec confiance : « Au commencement était l'Action. »

Les philosophes modernes ont connu les incertitudes du traducteur de saint Jean. Comme lui, ils voudraient savoir ce qui était au commencement et est encore au fond de toutes choses. Le Relativisme de Kant les avait découragés de l'Esprit : est-ce donc l'Esprit qui,

à priori, crée et ordonne tout? Ils ont hésité entre la Volonté, la Force ou l'Action.

En Allemagne, les romantiques, à la suite de Goethe, ont chanté des hymnes à la nature, à la vie, à la volonté

d'agir et de créer.

Nielsche, après Schopenhauer, a entouré le nouveau culte de tous les ornements de son génie poétique, et l'a promené sur les ruines de la morale : celle-ci est un frein, donc une diminution. La plénitude de la vie est tout ce que l'homme doit souhaiter. L'explication dénore ; l'intelligence gâte la joie de vivre et restreint

l'action.

Une création vraiment nietschéenne est le Siegfried de Richard Wagner, la brute joyeuse, héroïque, sublime, agissante, et dépourvue de réflexion!

Seulement, voyez la revanche immédiate de l'intellectualisme! Il fallait bien que le poète introduisit dans son drame, sous peine de n'avoir pas de drame, le raisonnement et le discours. Puisque l'homme ne veut plus que vivre et agir, la Terre va prendre la parole, les oiseaux des bois chanteront de sages conseUs, et les monstres, pour prêcher, sortiront des cavernes. Nous sommes au théâtre, et le régisseur a seulement changé la distribution des rôles : — il a fait apprendre à l'homme le rôle d'une force de la Nature, et à la Nature celui d'une personne intelligente.

Si nous quittons le théâtre, la réalité historique pourra nous offrir des miracles presque semblables. Ordiiiairementles desseins de laraisonsontle fait de l'homme isolé ;

l'heure présente.

et les foules s'agitent lentement comme les forêts et les flots sous le vent, avec d'inintelligibles murmures. Mais les rôles quelquefois sont renversés.

Un homme, Alexandre ou Napoléon, prodigieuse puissance de vie et d'action, bouleverse les empires, mêle et confond les patries, épouvante les foules. Il est l'homme du Destin ; il n'entend rien ; et agit comme une force aveugle. Il faudra donc que la conscience, l'intelligence renaissent ailleurs. Wagner les évoquait dans la terre, chez les oiseaux des forêts, les monstres des cavernes : l'histoire les voit apparaître chez les foules révoltées qui deviennent des peuples. Elles ne s'agitent plus alors sans raison, comme les flots dans la tempête. Elles prononcent des paroles fort distinctes, examinent des situations nouvelles, et relèvent les ruines laissées par l'homme du Destin. C'est encore un déplacement de l'Intellectualisme, et une revanche.

Revenons maintenant en France. La France, après Uescartes, a célébré, avec trop d'enthousiasme, le culte de la Raison ; elle oubliait que Descartes, avant tout, affirme l'Être, le Moi, en vertu d'une constatation qui a tous les caractères de l'expérience ; et l'Être partait par une intuition. Avant ce double fondement établi, Descartes n'accorde aux démonstrations de la raison qu'une valeur relative, même en géométrie. Le cartésianisme a souvent dépassé et faussé la pensée de Descartes en négligeant ces points d'appui jugés par lui

nécessaires.

Mais Une faut point s'étonner de voir l'esprit français

adonné, suivant l'exemple de Descartes, à la recherche des idées claires et distinctes. Telle est l'inclination de sa nature. Chrétienne autant que Bossuet, ou sceptique autant que Voltaire, la France sera toujours, par tempérament, intellectuelle et raisonnable. Les emportements mystiques lui réussissent mal ; ils ne se traduisent pas chez elle en nuageuses rêveries, mais en fureurs parfois

sanguinaires.

Ce n'est pas qu'à la France ait manqué une philosophie du sentiment. Auprès de Descartes elle a eu Pascal : comme le treizième siècle, auprès de saint Thomas d'Aquin, avait connu saint Bonaventure.

« Nous connaissons la vérité, disait Pascal, non seulement par la raison mais par le cœur. C'est de cette sorte que nous connaissons les premiers principes. » Ce savant estimait qu'il ne faut pas trop attendre de la science ; il était en cela le précurseur d'autres savants de notre temps. Il disait : « Le monde juge bien des choses, car il est dans l'ignorance naturelle qui est le vrai siège de l'homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent : la première est la pure ignorance où se trouvent tous les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien et se rencontrent en cette même ignorance d'où ils étaient partis. Mais c'est une ignorance savante qui se connaît*. »

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