‹ DescartesChapitre 54 sur 63 · L.\ SENSATION · texte numérisé non relu

L.\ SENSATION

à entendre que le tuyau 2, par exemple, sera ouvert autrement par l'action que j'ai dit causer le sentiment de la couleur rouge ou celui du chatouillement que par celle que j'ai dit causer le sentiment de la couleur blanche ou bien celui de la douleur, et que les esprits qui sortent du point a tendront diversement par ce tuyau selon qu'il sera ouvert diversement, et ainsi des autres.

CONDITIONS CÉRÉBR.VLES DE LA MÉMOIRE

Pensez donc à cet effet qu'après que les esprits qui sortent de la glande H y ont reçu l'impression de quelque idée, ils passent de là i)ar les tuyau.x 2, 4, 6, et semblables, dans les pores ou intervalles qui sont entre les petits filets dont cette partie du cerveau B est composée, et qu'ils ont la force d'élargir quelque peu ces intervalles et de plier et

LA SCIENCE 20 l

disposer diversement les petits filets qu'ils rencontrent en leur chemin selon les diverses façons dont ils se meuvent et les diverses ouvertures des tuyaux par où ils passent ; en sorte qu'ils y tracent aussi des figures qui se rapportent à celles des objets, non pas toutefois si aisément ni si parfaitement du premier coup que sur la glande H, mais peu à peu de mieux en mieux, selon que leur action est plus forte et qu'elle dure plus longtemps ou qu'elle est plus de fois réitérée ; ce qui est cause que ces figures ne s'effacent pas non plus si aisément, mais qu'elles se conservent en telle sorte que, par leur moyen, les idées qui ont été autrefois sur cette glande s'y peuvent fermer derechef longtemps après, sans que la présence des objets auxquels elle se rapporte en y soit requise; et c'est en quoi consiste la mémoire.

CONDITIONS CÉRÉBRALES DE l'iAUGINATION

Au reste, il faut remarquer que, lorsque la glande H est penchée vefs quelque côté par la seule force des esprits et sans que l'âme raisonnable ni les sens extérieurs y contribuent, les idées qui se forment sur sa superficie ne procèdent pas seulement des inégalités qui se rencontrent entre les petites parties de ces esprits et qui causent la différence des humeurs, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, mais elles procèdent aussi des impressions de la mémoire, car, si la figure de quelque objet particulier est imprimée beaucoup plus distinctement qu'aucune autre à l'endroit du cerveau vers lequel est justement penchée cette glande, les esprits qui tendent vers là ne peuvent manquer d'en recevoir aussi l'impression : et c'est ainsi que les choses passées reviennent quelquefois en la pensée comme par hasard, et sans que la mémoire en soit fort excitée par aucun objet qui touche les sens.

Mais, si plusieurs diverses figures se trouvent tracées en ce même endroit du cerveau presque aussi parfaitement l'une que l'autre, ainsi qu'il arrive le plus souvent, les esprits recevront quelque chose de l'impression de chacune, et ce plus ou moins selon la diverse rencontre de leurs parties ; et c'est ainsi que se composent les chimères et les hippogriffes, en l'imagination de ceux qui rêvent étant éveillés, c'est-à-dire qui laissent errer nonchalamment çà et là leur fantaisie, sans que les objets

extérieurs la divertissent, ni qu'elle soit conduite par letir raison.

CONCLUSION DU TRAITÉ DE l'hOMME

Je désire que vous considériez après cela que toutes les fonctions que j'ai attribuées à cette machine, comme la digestion des viandes, le battement du cœur et des artères, la nourriture et la croissance des membres, la respiration, la veille et le sommeil ; la respiration de la lumière, des s6ns, des odeurs, des goûts de la chaleur, et de telles autres qualités dans les organes des sens extérieurs ; l'impression de leurs idées dans l'organe du sens commun et de l'imagination ; la rétention ou l'empreinte de ces idées dans la mémoire ; les mouvements intérieurs des appétits et des passions ; et, enfin, les mouvements extérieurs de tous les membres, qui suivent si à propos tant des actions des objets qui se présentent aux sens que des passions ou des impressions qui se rencontrent dans la mémoire, qu'ils imitent le plus parfaitement qu'il est possible ceux d'un vrai homme ; je désire, dis-je. que vous considériez que ces fonctions suivent toutes naturellement en cette machine de la seule disposition de ses organes, ni plus ni moins que font les mouvements d'une horloge, ou autre automate, de celle de ses contre-poids et de ses roues; en sorte qu'il ne faut point à leur occasion concevoir en elle aucune autre âme végétative ni sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie, que son sang et ses esprits agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur, et qui n'est point d'autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés.

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