‹ DescartesChapitre 6 sur 63 · CHRISTINE, REINE DE SUEDE · texte numérisé non relu

CHRISTINE, REINE DE SUEDE

accentués, ces yeux grands ouverts, ce nez saillant, cette large bouche dont la lèvre inférieure dépasse légèrement celle de dessus, enfin toute cette physionomie sévère et un peu dédaigneuse où il y avait plus de force que de grâce. On lit sur son visage la méditation patiente, obslinéc, (pii rappelle le bœuf traçant son sillon. l.'ivW est

iS DESOVRTES

scrutateur, il semble dire : qu'est cela ? Les lèvres indiquent le jugement et le calme avec de la bonté >>. Baillet nous a donné de nombreux détails sur lapersonne et sur le genre de vie du philosophe. Ses vêtements étaient soignés, mais simples, presque toujours de couleur noire. Il était sobre et, vers la fin de sa vie, diminua la quantité des aliments qu'il prenait le soir. Il buvait fort peu de vin, s'en abstenait même souvent et préférait à la chair des animaux, les fruits et les légumes qu'il considérait comme plus propres à prolonger la vie humaine. Il dormait dix à douze heures et garda toute sa vie l'habitude qu'il avait prise à La Flèche de travailler au lit le matin. Des conversations, des promenades, qu'il faisait souvent à cheval, occupaient son après-midi et, vers quatre heures, il se' remettait au travail. Malade, il n'avait jamais recours aux médecins, car il pensait qu'on peut facilement se remettre par la seule force de la nature ; ses deux grands remèdes étaient la diète et l'exercice modéré. En un mot sa raison était aussi ennemie des rigueurs de l'ascétisme que des dépenses physiques excessives. Il gouverna sa vie intellectuelle avec la même modération. « La principale règle » qu'il avait toujours observée en ses études, écrit-il à la princesse Elisabeth, était de ne consacrer que quelques heures par an aux pensées « qui n'occupent que le seul entendement >> et « quelques heures par jour aux pensées qui occupent l'entendement et l'imagination ».

Il ne faut pas voir dans cette affirmation peut-être un peu excessive, l'expression du dédain d'un savant pour la métaphysique, mais un précepte d'hygiène intellectuelle : Descartes rappelle au philosophe que son âme est unie à un corps et qu'il lui serait « très nuisible >> d'occuper exclusivement son entendement à la méditation des idées métaph>"siques.

A ses historiens récents, Descartes n'ap})araît plus Seulement comme le « vrai fondateur de la philosophie moderne», selon le mot toujours cité de Hegel, mais aussi comme le <.< prophète de la science à venir » (Fouillée); et

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même, aux yeux de quelques-uns, la gloire du métaphysicien spiritualiste pâlit devant celle du savant. Il ne convient donc pas de trouver trop forte l'expression consacrée de révolution cartésienne ; mais, comme toute révolution, celle-ci fut rendue possible par un lent et profond travail de rénovation. Les mathématiciens et les expérimentateurs de la Renaissance préparèrent l'avènement du cartésianisme. Avant que Descartes proclamât l'autonomie de la raison, ils avaient en fait ruiné le principe d'autorité et la conception anthropocentrique de l'univers. Copernic, Tycho-Brahé, Kepler avaient ouvert à l'astronomie des horizons infinis. Galilée avait donné de merveilleux exemples de l'usage de la méthode expérimentale. Rondelet, Servet, Vésale, Salviani, Gesner avaient observé les phénomènes de la vie. Les mathématiques pures avaient été renouvelées par Cardan, Viète, Neper, Tartaglia, Sncllius. Descartes se montra même souvent inférieur à certains de ces savants dans ses recherches particulières. Mais c'est en lui que cette science nouvelle prit conscience d'elle-même, de sa méthode, de ses ambitions et de son avenir.

Les mathématiciens de la Renaissance se j^laisaicnt ù résoudre des énigmes mathématiques et avaient proposé d'ingénieuses solutions de questions particulières. Mais ils ne songeaient pas à généraliser. « On verra, dit Descartes dans sa géométrie, que je détermine généralement les racines en toute équation, au lieu que Viète n'en ayant donné que quelques exemples particuliers... a montré qu'il ne pouvait les déterminer en général et ainsi j'ai commencé par où il avait achevé >>. Ces recherches manquaient aussi de valeur pratique : aritlimétique et géométrie n'étaient qu'un pur jeu de l'esprit. — Descartes s'élève à l'idée d'une matliématiciue universelle, scicnccdcsra])ports et conçoit dans toute sa généralité, l'application féconde des mathématiques aux sciences de la nature.

Quant aux expérimentateurs, ils n'avaient pas su dégager du fatras des idées traditionnelles le principe de leurs plus belles découvertes. Les « qualités occultes », les « forces motrices >>, les « formes substantielles >>, les « causes finales » étaient toujours mêlées aux explications positives des phénomènes. Kepler plaçait un ange derrière les astres pour les guider dans leurs orbites, il expliquait les marées

par « la vertu de l'astre humide >>. Galilée lui-même conservait « la force du vide » et affirmait l'évidence des causes finales. — Résolument Descartes exclut de la science ces notions métaphysiques. Héroïquement il s'efforce d'expliquer tous les phénomènes de la nature par les seules lois claires et distinctes de la mécanique et de la géométrie (i). Sans doute, il ne sépare pas absolument la science de la métaphysique puisqu'il trouve dans cette dernière un point de départ pour la déduction. Mais en plaçant la Métaphysique au commencement, il se propose surtout, de garantir la valeur objective de la science.

C'est grâce à l'idée de la méthode que Descartes put accomplir cette œuvre formidable de déblaiement et de systématisation : c'est donc par l'exposé succinct des règles de la méthode que nous devons commencer ce résumé de sa philosophie. Nous suivrons dans l'exposé même du système l'ordre synthétique des « Principes >> dont Descartes a dit qu'il est « tel que sa doctrine puisse être aisément enseignée. »

Dans cette brève notice destinée au grand public, nous avons considéré comme un devoir de mettre largement à contribution les idées des principaux historiens de la pensée cartésienne : nous n'avons pas eu la prétention d'apporter des solutions originales à des difficultés que nous pourrions à peine indiquer. Nous insisterons seulement sur les grandes idées du système et nous nous efforcerons d'en marquer le lien, — heureux si de ces quelques pages le lecteur gardait cette impression que la philosophie de Descartes est la plus belle « chaîne de raisons simples et faciles >> qui se soit déroulée dans un esprit humain.

LA MÉTHODE. — La métaphysique et la science de Descartes procèdent de l'idée de la méthode à laquelle aboutirent ses méditations de 1619 sur les mathémati(iues. « Trois arts ou sciences >>, nous dit-il dans le Discours, la logique, l'analyse des géomètres et l'algèbre me semblaient devoir contribuer pour quelque chose à

(1) « Ce nui a fort plu tlnns le commencement quand celte philosophie a commence de paraître, cent lluytfens. c'est qu'on entendait ce que disait M. Descartes, au lieu que les autres philosophes nous donnaient des paroles qui ne faisaient rien comprendre comme ces qualités occultes, formes substantielles espèces intentionnelles, etc. «

mon dessein >>. La logique de l'école, ne servant guère qu'à « expliquer les choses qu'on sait ». lui fut d'un secours presque nul. Mais il sut dégager des démonstrations particulières de la géométrie « astreinte à la considération des figures >> et de l'algèbre « confuse et obscure » des règles générales applicables à toutes les sciences. Brièvement énoncées dans le « Discours », ces règles seraient pour nous autant d'énigmes si, dans les « Regulac » Descartes ne les avait expliquées et illustrées d'exemples,

La première règle du « Discours » indique le critérium de la vérité : « ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c'est-à-dire éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. Ainsi l'évidence est le signe de la vérité. Mais quelles sont les vérités où Descartes reconnut d'abord les deux signes de l'évidence : la clarté et la distinction ? « Ceux qui cherchent le droit chemin de la vérité, dit-il dans les Regulœ, ne doivent s'occuf)er d'aucun objet dont ils ne puissent avoir une certitude égale aux démonstrations de l'arithmétique et de la géométrie». Ces sciences déduisent les propositions les plus complexes de quelques idées simples, telles que celles des nombres et des figures que l'esprit aperçoit en lui-même d'un regard direct. Or, Dieu a mis dans notre entendement beaucoup d'autres idées simples ou absolues qui sont autant de sources de l'évidence. « Nous ne pouvons rien comprendre au delà de ces natures simples et des composés qui s'en forment ». La méthode consistera donc à rattacher d'un mouvement continu nos connaissances à ces idées premières afin de es faire participer à l'évidence de l'intuition.

Pour rendre claire la connaissance d'une nature composée, il faudra remonter par l'analyse aux idées simples dont elle dérive. Tel est le sens de la seconde règle du Discours : « Diviser toutes les difficultés en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre ». Voyez dans les « Régulas { i )», l'exemple

(1) L'anaclastiqucesl la ligne « dans Iai-|Uelle les rayons parall(>lcs se réfractent de manière que tous après la rcfraclion s'intcrsecicnl en un seul point. »

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de l'anaclastique : rapport des angles d'incidence et de réfraction, variation de ces angles selon le milieu, propriété qu'a la lumière de traverser les corps diaphanes, action de la lumière et enfin puissance naturelle, tels sont les termes successifs d'une réduction qui ne s'arrête qu'en face de l'élément absolu.

Prenant pour point de départ les natures simples, la synthèse passe dans l'ordre inverse par tous les degrés de l'analyse et réforme le composé : « Conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu comme par degrés, à la connaissance des plus composés ; etc. » Dans les Principes, par exemple, Descartes déduit des idées simples d'étendue et de mouvement l'explication des principaux phénomènes célestes.

Cependant la série des tenues reliés par l'analyse ou par la synthèse est souvent trop longue pour que l'esprit puisse l'embrasser dans une intuition. Il arrive même que la déduction s'arrête, impuissante, devant un terme trop complexe. « Toutes les fois que l'on ne peut ramener à l'intuition une connaissance quelconque, il faut rejeter le syllogisme et n'avoir foi que dans l'induction, seul recours qui nous reste. » (Èegulce 7). Telle est la dernière règle de la méthode, formulée d'une manière si énigmatique dans le « Discours » (i), illustrée dans les « Regulae » par l'exemple suivant : « Je suppose qu'on ne puisse tout d'abord découvrir cette action (celle de la lumière) ; alors on énumèrera toutes les autres puissances naturelles afin que, de la connaissance de quelques-unes d'entre elles on puisse au moins conclure par analogie la connaissance de celles qu'on ignore. >>

Ainsi tous les procédés de la méthode cartésienne, analyse, synthèse, énumération, sont des moyens de faire luire et de garder en l'esprit la claire lumière de l'évidence. L'analyse conduit à l'intuition ; la synthèse en procède et rétend de proche en proche, aidée par l'induction. — Appliquée à tous les objets de la connaissance, cette méthode les résoudra en leurs éléments inteUigibles, et recomposant progressivement la réalité, coordonnera

(i) « Fnire partout des dénombrements si entiers et des revues si gcnéraies que je fusse as&uré de ne rien omettre ».

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tou'.es les scicrxcs en un système de vérités nc'ccssaircs. Sa puissance d'organisation est celle de la raison même dont ses règles assurent le développement naturel : « Toutes les sciences réunies ne sont rien autre que l'intelligence humaine, toujours une, toujours la même, si variés que soient les sujets auxquels elle s'applique. »

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