‹ Descartes savantChapitre 3 sur 19 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les travaux publiés sur Descartes depuis le xvii® siècle sont en nombre considérable ; je ne crois pas pourtant qu'ils fournissent les éléments d'une étude sérieuse et définitive de son œuvre scientifique. 11 y a à cela bien des raisons.

Tout d'abord la plupart de ces travaux sont dus à des hommes qui, faute dune compétence suffisante, nont guère pu porter des jugements personnels sur les problèmes traités par notj^e philosophe. En général, d'ailleurs, s'ils ont mentionné en passant tels ou tels détails empruntés à la Géométrie, ou à la Dioptrique, ou aux Météores, ou même à la Correspondance, — ils ont insisté sur les tendances mécanistes de la Physique de Descartes, sur l'élimination systématique des formes substantielles, des causes finales, etc., {K>rtant ainsi Fattention sur les caractères que Descartes lui-même eut jugés essentiels dans son œuvre, mais donnant en fin de compte peu d'informations précises sur ces contributions au développement des sciences positives.

En second lieu, reconnaissons-le : le ton sur lequel oïi a parlé du rôle scientifique de Descartes a été fort peu scientifique lui-même, et n'a pu atteindre, après bientôt trois siècles, la véritable impartialité que réclame THistoire.

D'un côté on se croit obligé à un panégyrique constant. De Baillet à Alfred Fouillée, en passant par Bordas-Dcs-

moulins, c'est la même noie. Toul est parfait, tout est adnnrable dans les idées dont Descartes a enrichi les sciences humaines ; dans les disputes où nous le trouvons engagé avec quelques-uns de ses contemporains, c'est toujours lui qui voit juste. Le progrès naturel des idées semble parfois lui apporter un démenti : Newton, par exemple, semble réduire à néant une partie de sa Physique, comme Leibniz semble au moins corriger la Mécanique. — Erreur ! Tous ceux qui sont venus après lui n'ont fait que développer les germes nouveaux, qu'en initiateur, en créateur, il était venu répandre sur les ruiner de la science antérieure... Ce n'est pas seulement la philosophie, c'est,dans tous les ordres didées, toute la science moderne qui est suspendue, conmie à son premier anneau, aux recherches de Descaries.

Et, d'un autre côté, il faut voir la sévérité avec laquelle ces recherches sont appréciées par certains esprits (ju'effraie la Métaphysique de leur auteur, depuis \'oltaire jusqu'à M. Léon Bloch, ou par des historiens vraiment trop partiaux comme Poggendorf... Tous ne vont pas jusqu'à répéter avec Voltaire que les efforts de Descartes n'ont abouti qu'à retarder de cinquante ans le jM'ogrès de la Science humaine, — mais tous insistent sur l'insuffisance de ces efforts auxquels manquaient par trop les caractères de la vraie positivité (1).

Est-ce à dire qu'il ne s'est pas trouvé, pour apprécier les travaux scientifiques de Descaries, des honmies à la fois compétents et impartiaux ? Ce serait oublier les excellentes éludes (le Bonasse et de Duhem sur quelques questions de mécanique, les notes dont Paul Tannery a enrichi la Grande Edition, les notes historiques et critiques de Pierre Boutroux sur la Géométrie analytique, et par-dessus tout, pour remonter plus haut, les précieuses indications de Montucla, dans son Histoire des Mnllirnintiqucs et tir la Pfujsique, indications où ont si abondiimment puisé les récents historiens des sciences. l)n moins les premiers n'ont envisagé que quelques problèmes spéciaux. Tannery, dans ses notes variées, si instructives

(1^ Comte fait ici oxoeption : mais c'est dans la logique de son sys-

trnic.

fussent-elles, n'a pas songé non plus à parler, en un seul chapitre complet, d'une œuvre déterminée de Descartes. Et, quant à Montucla, outre que ses informations sont éparses dans son grand ouvrage, et qu'il faut les y chercher comme en un dictionnaire, il n'avait pas à sa disposition les moyens de travail que nous pouvons utiliser aujourd'hui (1).

Je ne crois donc pas faire œuvre inutile ou vaine en publiant cette série d'études. Elles n'épuisent pas le sujet. En particulier, le lecteur trouvera ici peu de réflexions sur les caractères généraux de la Physique cartésienne, sur la théorie des Tourbillons, sur le Mécanisme cartésien, sur l'extension systématique de ce mécanisme à la biologie. C'est que vraiment, en ce qui concerne ces conceptions générales, il m"a semblé que tout ce qui peut être ajouté d'intéressant, sous forme de commentaire, aux pages mêmes de Descartes, a été dit et redit cent fois... Je me suis borné à élucider les points les plus obscurs, ou tout au moins ceux sur lesquels une mise au point, sinon une appréciation nouvelle, était nécessaire, et je me suis attaché aux problèmes par lesquels Descartes pourrait le plus légitimement, quoi qu'il en eût pensé lui-même, réclamer une place fort honorable dans les progrès effectifs des sciences positives. Enfin, si je me suis préoccupé du lien qui relie ses travaux à sa pensée intégrale, j'ai eu à cœur de marquer aussi leur étroit rattachement aux efforts de ses prédécesseurs et de ses contemporains.

J'ai à peine besoin de dire avec quel profit j'ai utilisé la Grande Edition d'Adam et Tannery, et toutes les notes et tous les commentaires dont elle est pleine, en particulier Je Journal de Beeckmann (Tome X), si riche en informations. Mais jai tâché aussi et surtout de comprendre Descartes lui-même, soit dans les textes publiés par lui, soit dans les écrits posthumes, soit dans sa Correspondance. Et si quelque nuance est à signaler dans ma manière de

'1; Je ne parle pas des beaux livres de I.iard et de Ilamelin, parc^o que, quoiqu'ils aient louch<'' l'un cl Inulrc. et de la façon la plus intelligente, aux travaux sciontifi(|ues de Dcsoartes, ils n'ont pas eu la pr.> tentinn d'analyser l'œuvre, ni dans son ensemble, ni dans ses délai'.s. Ili se sont bom'''s ù envisajicr quL'lques-unes des grandes lij^'nes, et ont voulu surtout marquer la place de la Malticmaliquc ou de la Physique cnrl'VsieiHie dans le système intégral de la pensée du philosophe.

procéder ici, comparée à celle de la plupart des commenlaleurs, je dirai très simplement que je crois, plus sans doule qu'un ny a cru jusqu'ici, à la sincéjilé de Descaries.

Expliquons-nous. Si pour reconstruire iliistoire de sa pensée, et en particulier l'origine de ses conceptions, on s'en fiait purement et simplement à ses affirmations, on risquerait souvent de faire fausse route. D'abord il n'a pas conscience, — en quoi il ressemble à beaucoup d autres créatures humaines, — de l'apport dans son esprit du temps et du milieu (»ù il vit, et il e.xagère son originalité à propos d'idées qu'a mûries le travail collectif de ses contemporains. Non seulement il ne voit pas alors tout ce qu'il reçoit du dehors, mais tout naturellement il croit pouvoir montrer comment y ont abouti ses efforts les plus personnels, comment l'y ont conduit, fvir exemple, sa .Méthode ou sa Métaphysique. Ce sont là des constatations qu'il est permis de faii^e sans incriminer le moins du monde sa bonne foi.

Il est aisé, d'autre part, de noter un assez Grand nombre de circonstances où Descailes volontairement ne donne pas sa pensée complète.

Tels sont d'alx)rd les cas où il se refuse à indiquer au lecteur ou à quelque correspondant comment il est parvenu à d'intéressants résultats mathématiijues. Ses lettres à cet éçrard fourmillent d'exemples. L'insistance du P. Mersenne ou de tel autre de ses amis le fait parfois sortir de sa réserve, comme pour les problèmes de la CyUude et pour les courbes de de Beaune, mais le plus souvent nous pouvons parcourir toute sa correspondance sans être renseignés sur les chemins qu'il a suivis. Dans tous ces cas. il nous le dit lui-même, il se refuse à donner des armes à ses rivaux, — à ceux par qui, à tort ou à raison, il se croit sans cesse provoqué, — en faisant connaître les méthodes qui lui ont servi.

Mais même quand il accompaîrne l'énoncé de quelque vérité d'une démonstration complète, il nous est permis de douter que celle-ci l'ail vraiment conduit à celle-là ; rien n'empêche, sans mettre en cause .sa bonne foi, et (luoiqu'il n'en dise rien lui-même, d.e supposer la démonstration construite après coup. On en trouvera un exemple saisissant à pro]>os de la ioi de la réfraction, et de la

LA QUESTION DE LA SLNCÉa^ïTB DE DESCARTES 13

(Irmoiistration quen donne la Dioplriqiie. Pas plus qu'à Fermât, il ne nous paraît admissible que la loi des sinus ait pu jaillir dans la pensée de Descartes d'une semblable' démonstration, et on s'explique que la même impression' produite sur la plupart des lecteurs ait été pour beaucoupdans ra<!cusation de plagiat, dont nous trouvons çà et là des traces aujourd'hui, quoiqu'elle ne me semble • pas' résister à un examen sérieux. Il sera permis, je crois, d'affirmer que Descartes a pu parvenir spontanément à sa loi' par une autre voie que par sa trop fameuse démonstration, même si nous ne pouvons avec ])récision indiquer quelle est cette voie, — et qu'il a construit ensuite, pour y conduire les autres, le raisonnement à ses veux le plus simple et le plus objectif. Cela sera permis, dis-je, sans qu'on ait le droit de contester sa sincérité.

Et enfin, dans cet ordre d'idées, il faut bien accepter, quand il a pris la résolution de voyager, pour lire dans le grand livre du monde, quand son principal souci est de tirer des enseignements des hommes et des choses qui passent dans ses yeux, il faut bien accepter que cette préoccupation reste au fond de son esprit, et que rien ne la décèle dans son attitude, dans ses conversations, dans ses occupati(ms, dans les fonctions qu'il est amené à remplir. N'est-ce ])as là le sens de ces mots consignés par lui dans ses notes intimes :

(( Ut conKrdi. moniti ne in fronte appareat pudor, personam indunnt, sic ego, hoc mundi thealrum. conscensurus, in quo hactenus spectator exstiti, larvatus prodeo (1). »

On a voulu pïirfois s'api)uyer sur ce texte pour montrer (|ue Descartes, de son propre aveu, n'hésite pas à déguiser sa pensée, tl;ins l'expression qu'il en donne. Tout cependant tend à faire remonter cette réflexion aux années de jeunesse, el lou( particulièrement aux jours où, engagé volontaire dans les armées du duc de Nassau ou du prince de Bavière, il ])eul sembler au premier venu tout absorbé par des foiiclioiis militaires — quand sa véritable pensée est ailleurs. — l*armi les notes au milieu desquelles se

(1; (.ofiitnrKiiir^ j^r'wnlx. Adcirii ni Tunneiy. ♦. \', n 213.

14 DESCARTES aWANT

trouve cette phrase, il en est une qui vise, à propos de la pression des liquides sur le fond des vases, un entretien récent avec Beeckniann : nous avons la date de cet entretien par le journal du savant hollandais : il remonte à rhiver 1618-1610. — D'autres sont des essais de résolution d'équations du 3^ degré. Par leurs notations cossiques, et par leur nature, elles correspondent exactement à ce que dit Descartes à son ami dans sa lettre du 26 avril 1619. — D autres enfin sont des pensées sur les poètes et sur les « choses Olympiques » qui se retrouvent, d'après le résumé qu'en donne Baillet, dans les Olijinpica, manifestement rédigé vers la fin de 1619. — Ailleurs encore, nous retrouvons sur la prétendue loi de la chute des corps des idées que Descartes expose à Beeckmann dans un mémoire de la même année... Et alors, si notre interprétation du texte cité semble naturelle, il ne peut encore aboutir qu'à nous montrer, dans des circonstances particulières, notre philosophe ne se livrant pas tout entier, ce qui ne saurait se confondre avec un manque de sincérité.

Ces remarques faites, et tout malentendu de ce côté étant écarté, d'où pourrait nous venir, au sujet de Descartes, le soupçon de mauvaise foi ? Disons-le tout de suite, il est difficile à un historien des sciences de ne pas se laisser plus ou moins impressionner par les innombralHes accusations de plagiat qui ont commencé à se produire de son vivant, et qui n'ont fait ensuite que s'ajrgraver. De son vivant, les accusateurs sont des savants qui, pour la plupart, ont maille à partir avec lui, comme Roberval ou connne Beaugrand, et à la rigueur on pourrait ])enser que Tàpreté des querelles, les coups qu'ils reçoivent eux-mêmes de Descaries, leur ont mis un banbeau sur les yeux. Mais que dire quand, après sa mort, il s'agit de savants comme Vossius ou comme Christian Huygens ; quand il s'agit de Newton et de Leibniz, pour ne citer (pie les principaux noms ? Le fait est qu'à force d'entendre lépéterque la loi des sinus a été volée à Snellius, que l'explication de l'arc-en-ciel a été empruntée à de Dominis, que l'essentiel de la théorie des é(piations vient de llarriot ou de Viète, etc., on s'est habitué à admettre sans discussion qu'il y a en tout ceci une part de vérité. Et il n'est pas rare de voir ceux mêmes qui apprécient et

nous font apprécier le mieux la valeur des travaux scientifiques de Descaries laisser apparaître çà et -là, en ce qui concerne sa bonne foi, des réserves, auxquelles d'ailleurs il ne semblent pas ajouter une importance extrême, comme si c'était là chose entendue, et qui en même temps ne vaut guère la peine qu'on s'y arrête.

Et cependant, exception faite de la question Snellius, à l'origine de laquelle se trouve du moins un fait positif, signalé par Vossius et par C. Huygens (le manuscrit hollandais contenant l'énoncé de la loi de la réfraction aurait passé sous les yeux de Descartes), — fait positif dont la date, aujourd'hui soupçonnée, détruit toute l'importance, — je ne connais pas une seule accusation s'appuyant sur d'autres preuves que la ressemblance des résultats. Or, s'il est une leçon qui se dégage avec quelques netteté de l'Histoire des Sciences, c'est la constatation d'une sorte de courant, dominant plus ou moins, à une çpoque, les recherches individuelles, et qui, tout en se formant de la variété indéfinie des efforts des savants, les conduit aux mêmes vérités.

Sans doute, pour comprendre la possibilité de semblables rencontres, on dit supposer deux sortes de conditions également indispensables. D'une part, chez les savants eux-mêmes, il faut admettre des dispositions, qui s'adaptent avec une certaine aisance au mouvement naturel des sciences qu'ils étudient, un tempérament de géomètre, ou de physicien, ou de naturaliste, spontanément impressionné par les suggestions les plus délicates, les moins apparentes pour le vulgaire. Disons tout de suite, comme nous serons amenés à le constater dans ces études, que ce fut à un degré qu'on ne soupçonne pas assez, le cas de Descartes. D'autre part, il faut un milieu à travers lequel se propagent les idées. Il suffit de lire la corresi>ondance de Descartes et du P. Mersenne pour sentir à quel point ce milieu se trouve constitué autour de notre philosophe, bien avant l'existence des points de concentration que devaient être les Sociétés savantes et les Revues. Nous imaginons sans peine cv. que j)ouvaient être, h coté de ces échanges de lettres, les conversations lamilières avec les .savants français ou hollandais : un échantillon nous en est, i\\\ reste, fourni par le Journal de Beecl\mann. Puis

1(3 DESCAUTES SAVANT

il y avait les livres. Sans luirler de ceux des anciens, un ipait l'admiration que ténioi^^ne Descartes i»our ceux «le llarvey et de Kepler ! A quoi Um vouloir en outre qu'il ait connu par leurs écrits tous les travaux de ses prédécesseurs immédiats ou de ses contemi^orains. quand il nuus «lit lui-même qu'il ne les a jamais vus. ou quand nous pouvons constater, aux aveux que contiennent ses lettres, de quel œil distrait il ])arcourt ceux qu'un lui communique ? i]e qui pouvait avoir pénétré jusqu a lui du travail collectif des savants, par les seules habitudes intellectuelles dont il avait composé sa vie, était sufns.nit pour amener son os- ]>rit, qui y était si naturellement disposé, à rejoindre t4 souvent dépasser le mouvement spontané de la science de son temps. S'il est vrai, comme nous Tavons déjà dit. qu'il n'avait pas en lui-même conscience de cette action extérieure, et qu'il ait plus d'une fois exagéré rorisrinalilé de ses découvertes, — c'est par la même erreur, p.u la méconnaissance de ce même courant, que ses accusateurs, comme Leibniz, ont élé si souvent conduits à parler de plagiai. Kt pourtant, puisque nous avons ]»rononcé le nom de celui dont le réquisitoire contre Descartes a été le plus sévère, comment celui-là a-t-il pu (Mddi»^r les injures don! Taccablaienl lui-même les amis tiop zélés de Newton, incai)ables d'exjdiquer autrement cpie j>ar un vol ses travaux sur le Calcul inlinilésimal, faute de saisir le mouvement naturel (jui. chez les Mathématiciens tiu wnT siê- «"le, devait normalement y aboutir ?

Moins graves snns doute, mais tout de même assez Iroublantes ])our qui sinterroge sui* la sincérité de Descaries, sont les allusions si fréquentes de ses commentateurs à ses habiletés, à son souci exagéré de prudence, aux rornud(>s ou même aux théories qui ne seraient de sa part que simples prêrautions, soit pour é''arler quelque ennemi, soit pour faire mieux accepter telle parlie. plus im|»ortante i\ ses yeux, de son système. Les exemples abondent chez les historiens de la pensée cartésienne : c'est une première raison pour que nous n'ayons ]nis besoin «l'entrer-ici dans les. détails. Mais il en est une .seconde, beaucoup plus sérieuse : c'est que de semblables soupçons impliquent ordinairement une ct»rtaine inlerprêtation du système, laquelle à son tour suppose a priori une confiance très

limitée dans la sincérité de Descartes. Or, c'est justement cette dernière supposition que je ne juge pas nécessaire.

Il faut ici pourtant faire une exception. Il est des cas où l'attitude de notre philosophe semble exclure nettement rhypoihèse d'une franchise parfaite : c'est quand il se trouve aux prises avec quelque problème touchant de près ou de loin aux controverses religieuses, quand par exemple, pour citer tout de suite le cas le plus grave, il veut faire prévaloir, dans les Principes, la formule de l'immobilité de la Terre. Si une fois, une seule, il était prouvé que le savant qu'était Descartes a sacrifié la vérité scientifique au souci de sa tranquillité, s'il tétait rendu coupable de cette lâcheté, comme semblent n'en avoir pas douté ceux mêmes qui ont eu le plus à cœur de le glorifier, Millet par exemple, — aucune raison ne serait plus valable pour justifier ailleurs notre croyance à sa bonne foi. — Et c'est pourquoi, loin d'observer ici un silence prudent, ou de jeter comme tant d'autres un manteau pudique sur cette faiblesse du grand penseur, il nous faut voir de près en quoi consiste au juste le mensonge tant de fois dénoncé.

Les thèses entre lesquelles le procès de Galilée avait marqué le conflit aigu étaient, d'une part, celle de Copernic, d'après laquelle la Terre est une planète, et les planètes ont chacune un double mouvement autour de son axe et autour du soleil : — l'autre, celle de Ptolémée, ou, si l'on veut, celle de la Bible et d'Aristote, d'après In quelle la Terre reste immobile au centre de la sphère céleste qui fait, chaque jour, un tour complet sur son axe, tandis que le soleil accomplit autour de la terre sa révolution en un an. Ce qui avait donc été condamné en 1633, c'était l'assimilation de la Terre aux planètes, et l'affirmation de son double mouvement ; — ce qui seul avnil (Me déclaré orthodoxe c'était le maintien pur et simple de la vieille croyance à l'immobilité et à la fixité de la Terre au centre du monde.

Dftscartes, quand il a écrit son Monde, c'est-à-dire avant le procès rie (^lalilée, n'n pas hésité h adopter In thèse rop<'rnicieiine ; il y a joint son explicalion .cénérnle de In formntion <Ui système solaire, en fnisant du Soleil el des planètes, pnrmi lesquehes d rangenil In Teri'e, des cenires de tourbillons dans des conditions telles que chaque planète est enirnînée par In matière de son « ciel » <\ tourner

ù la fois sur son essieu el autour du soleil. Mais Tarrêt (le Rome a empêché la i)ublication de l'ouvrage, et c'est plus lard, quand vont i)araître les Principes, que se pose la terrible question : comment faire accepter par Rome Tadhcsion formelle l'i l'astronomie de Galilée, aggravée d'ailleurs par la prétention d'expliquer mécaniquement la formation des planètes ? L'explication est, il est vrai, donnée comme une construction rationnelle qui à la rigueur pourrait ne pas répondre à la réalité. Mais celte précaution pourra-t-elle suffire ?

En deux mots, Descartes résout la difficulté en intercalant dans Texposé de son système une délinition du mouvement déterminé d'un corps, par opposition aux mulliples mouvements qu'on j)eut concevoir en lui, définition qui i)ermet de dire : la Terre qui tourne autour de son essieu et qui tourne autour du soleil, n'a pourtant i)as de mouvement déterminé, ou de mouvement projtre.

C'est au second livre des Principes que sont i>osées les définitions relatives au mouvement, u Un corps... peut participer à une infinité de mouvements, en tant qu'il fait partie de quelques autres corps qui se meuvent diversement. Par exemi)le, si un marinier se promenant dans son vaisseau porte sur soi une montre, bien (|ue les roues de sa montre aient un mouvement unique qui leur soit propre, il est certain (|u'»'lles p>articipent aussi à celui du marinier qui se promène, parce «prelles composent avec lui un corps qui est transporlé tiuil ensemble ; il est certain aussi qu'elles participent à celui du vaisseau, et même h celui de la mer, i)ar('e qu'elles suivent son cours, et à celui de la Terre, si on suppose (jue la Terre tourne sur son essieu, parce qu'elles composent uu corps avec elle : et bien qu'il soit vrai que tous ces mouvements sont dans les roues de cette montre, néamnoins. i^irce que nous n'en concevons pas ordinairement un si grand nombre à la fois, et que même il n'est pas en notre pouvoir de connaître tous ceux auxquels elles participent, il suffira que nous considérions en chaque corps celui qui est unique et dont nous ixuivons avoir une connaissance certaine » [31 1.

Que sera ce mouvement uni(|ue ?

La définition qui semble offrir le sens commun, l'action

par laquelle un corps passe d'un lieu dans un autre, ou plus simplement encore son transport dun lieu dans un autre ne saurait convenir ; car, nous ne pouvons parler du lieu d'un corps que relativement à d'autres (( que nous considérons comme immobiles, et, selon que ceux que nous considérons ainsi sont divers, nous pouvons dire qu'une même chose en môme temps change de lieu et n'en change point. Par exemple, si nous considérons un homme assis à la poupe d'un vaisseau que le vent emporte hors du port, et ne prenons garde qu'à ce vaisseau, il nous semblera que cet homme ne change point de lieu ;... et si nous prenons garde aux terres voisines, il nous semblera aussi que cet homme change incessamment de lieu ;.., si outre cela, nous supposons que la Terre tourne sur son essieu, et qu'elle fait précisément autant de chemin du couchant au levant, comme ce vaisseau en fait du levant au couchant, il nous semblera derechef que celui qui est assis à la poupe ne change point de lieu, parce que nous déterminerons ce lieu par quelques points immobiles que nous imaginerons être au ciel » [13J.

Et dès lors, si nous voulons attribuer au mouvemeni une nature unique, déterminée, il nous faut renoncer à la définition qui le fonde sur l'usage vulgaire, et dire, selon la vérité, « qu'il est le transport d'une partie de la matièi'e ou d'un corps du voisinage de ceux qui lo louchent immi'diatement et que nous considérons comme en repos, dans le voisinage de quelques autres » [25].

Ces réflexions n'ont plus qu'à s'api)liquer à la Terre qui repose sur son ciel, conmie le voyageur sur le bateau qui le transporte, et alors son mouvement déterminé ou son mouvement propre n'existe plus. Le UV livrt> des Principes, après avoir fait cette remarque, exjiose tout nu long le système des tourl)illons, tel qin^ Descartes l'avait conçu jadis. Sans plus de gène qu'il n'en avait en écrivant le Moinlr, il pose tous les éléments (le l'Astronomifî de Copernic et de Galilée, complétés par sa théorie mécani(|iie de l.i iornialion de l'ciisem])le planétaire, dont la Teire n'est (iii'iin élénicnl semblable aux autres.

Telle est l'atliliKle di» Descartes en lO'i'i. La jucmicre impression qui s'en dégage, est qu'il y a là un enfantillage

à peine digne d'un penseur tel que lui. La convention qui lui permet de lever tout scrupule a beau porter uniquement sur le langage, et lui permettre de maintenir tous les détails de la thèse condamnée, ne semble-t-elle pas tomber du ciel juste à point pour tromper la vigilance de Rome ? iSe justiiie-t-elle par quelque raison sérieuse ? Est-ce que vraiment le déplacement dun corps par rapport à ceux qui le touchent se distingue des autres par un caractère tel qu'il puisse de préférence à tous être appelé le mouvement propre du corps ? Et y a-l-il autre chose ici qu'une déflnilion purement arbitraire ?

Mais ce qui importe, en ce qui concerne celte définition, ce n'est pas notre sentiment, c'est celui de Descartes. Or, si étrange que cela puisse paraître, j'ai l'impression qu'il prend tout à fait au sérieux sa théorie du mouvement et toutes les définitions qu'elle implique, telles que nous les trouvons ex|»osées au second livre des Principes. Et je ne suis pas le seul : llamelin, citant ces pages, ne songe pas le moins du monde à s'en étonner (i). Au reste, si nous nous reportons à la rédaction du Monde, quoique Descartes ait accepté jadis sans hésitation de voir dans le mouvement un simple changement de lieu, et n'ait en aucune façon senti le besoin des distinctions que nous trouvons dans les Principes, n'a-t-il pas semblé ajouter déjà une certaine importance à ce que la Terre, telle qu'il la présente dans son système, n'ait point d'autre mouvement que celui qui lui vient de son tourbillon ? Il n'était pas encore (piestion ]u)ur lui d'éviter ]\ar ses formules les colères de Hcmie. mais bien d'établir la supériorité de sa théorie astronomique sur les autres. Et il avait à cœur d'observer qu'en abandonnant la Terre simplement au cours du ciel ipii renvelopi>e, au lieu <le la laisser se mouvoir autrement, il répondait à des objections bien connues. « Et vous pouvez entendre de rvç'\. éerivait-il à la fin du chapitre sur la pes.inleur eh. \i;, ipie les raisons dont se servent plusieurs philosophes pour réfuter le mouve-

(l) l.c Sfiatcjuc de Ucsrnrtcs, p. 318. Ouelqucs'Iignos plus bas. il est vini, Hamclin dtvlarc qu'on a bien le droit de choisir comme repère li^s corps imniiHtialeinenl voisins de celui qui so meut : je ne sais s'il a bien vu que pour Uoscurlos ce choix nesl pas arbilraii*e.

ment de la vraie Terre, noiit point de force contre celui de la Terre que je vous décris ; comme lorsqu'ils disent que si la Terre se mouvait, les corps pesants ne devraient pas descendre à plomb vers ^on centre, mais plutôt s'en écarter çà et là vers le ciel et que les canons pointés vers loccident devraient porter beaucoup plus loin qu'étant pointés vers l'orient, et qùtt Ton devrait toujours sentir en lair de g^rands vents et ouïr de grands bruits, et choses semblables, qui n'ont lieu qu'en cas qu'on suppose qu'elle est mue par quelque autre force ei en quelque autre sens que ce ciel, w

En 1644, l'idée est assurément quelque peu différente'; mais ne se rattache-t-elle pas à l'ancienne ? L'absence de toute action propre laissée à la Terre indépendamment de son ciel, qui pouvait rassurer les savants, en faisant tomber certaines objections courantes contre la thèse copernicienne, peut également rassurer les autorités religieuses et au fond pour la même raison : rien ne se produit par un mouvement propre de la Terre, les seules conséquences de ses déplacements sont celles du mouvement de son ciel. Celui-ci supprimé, la Terre resterait immobile.

Cela implique, il est vrai, que le mouvement reste inséparable dans la pensée de Descartes de quelque action, tandis qu'il s'efforce dans les Principes de le réduire à un simple transport, c'est-à-dire à une simple variation de distances. Mais en le lisant de près, on voit bien, comme le note justement Hamelin, qu'à cet égard, la confusion sul»siste dans son esprit. Songeons d'ailleurs, si ces confusions d'une pari, et ces distinctions trop subtiles tl'aiili'c i)art, nous jettent dans quelque étonnement, songe(»ns que la science du mouvement n'est pas encore constituée, et que c'est de ces premiers tâtonnements (iiit'llc commencera à se dégager. Pour ce qui concerne en particulier la distinction cartésienne du mouvement déterminé d'un corps, n'est-il pas curieux de constater ({ue cent ans plus tard, lorsque Kant voudra essayer de voii" clair dans le fameux contlit (pii devait séparer cartésiens et leibni- /iens au sujet de la lorce vive, sa tentative de conciliation reposera princi[)alenient sur la distinction de deux sortes de mouvement, dont l'un diffère de l'autre par le simple

lait que le mobile est simplement iwrlé ou poussé par un corps conligu, au lieu d'être isolé dans son déplacement ?

Ainsi, il nous faut accepter que la théorie du mouvement telle que la donne les Principes, traduise la pensée de Descaries. 11 importe moins alors qu'arrivé au troisième livre, on soit quelque peu choqué par le zèle que met notre philosophe à insister sur certaines formules, et à déclarer que seule sa conception respecte l'immobilité de la Terre.

D'ailleurs, ces exagérations restent, pour le lecteur, en marge de l'exposé du système : elles n'entraînent le sacrifice daucune parcelle de la théorie astronomique de Descartes. El, d'autre part, ce serait une erreur de croire qu'elles risquent de tromper la bonne foi des autorités romaines et de fermer les yeux sur des conceptions, dont la hardiesse est à peine diminuée par leur caractère hypothétique. La Cori'cspondimcc, à la veille de la publication des Principes, laisse supposer que de véritables négociations s'engagèrent à Rome par l'intermédiaire d'amis de wolre i)hilosoi)he. VA il n'est pas impossible d'imaginer t{uel était l'état d'àme de celui qui avait joué le principal rôle dans l'arrêt de 1633, je veux dire d'I rbain \'lll. quand le P. Dinet reçut Descartes, et j)robablement soumit en haut lieu le plan et la substance de Touvrage. Personnellement, l rbain \'III ne devait pas être tellement hostile aux idées nouvelles. Lorsqu'il s'appelait encore le cardinal BarluM'ini, tout en préseiilant des objections à Galilée, il avnil amicalement accueilli ses confidences. Sa colère navail commencé que quand, devenu pape, il avait compris loul à coup que Galilée s'était joué de Rome, en l;rissant le dernier mol, dans ses Diulofiues, au ridicule personnage de Simplicius, défenseur de la thèse classique, el sinhuil ipiand il avait cru se reconnaître dans ce personnage. l)ei)ins onze ans, la colère du vieillard avait eu le tem|>s <le ^'apaiser. 11" fallait seulement, et cela était de toute nécessité, sauver les apparences, et donner satisfaction à l'amour-propre des autorités romaines. La théori»' savante <le Descaries sur la nature du mouvement pouvait merv(Mlleusement s'y préler pourvu (pi'elle se Iraduisît (M1 f«»rmiiles précises et claires pour tous... L'accord, à celle pondilion, dut être pronij)l à se faire, car l'ouvrage paraissait quelque 1«miij>s après.

Et. tout compte fait alors, la question ne m'apparaîl plus avoir la gravité qu'on a cru et que j"ai cru moi-même longtemps devoir lui accorder. On ne saurait en tirer argument contre la bonne foi ordinaire de Descartes.

Au surplus, si nous ne trouvons pas de raisons sérieuses de douter de sa sincérité, n'avons-nous pas des raisons positives d'y croire ? Ne sommes-nous pas frappés, quand nous lisons ses écrits, et plus particulièrement sa correspondance, où se reflète le mieux son ûme, de ses qualités de clarté, de fermeté, de précision ? 11 n'est pas rare, s'il fait allusion à quelque incident de sa vie, découverte intéressante, publication d'un livre, etc., qu'il en rappelle la date. Nous pouvons parfois en vérifier directement la justesse, comme lorsque, dans la préface des Principes, il parle de la publication des Essais ou de^ Méditations. Ce sont là des détails, mais ces habitudes de précision et d'exactitude sont peu compatibles avec une pensée qui fuit ou qui se dissimule trop aisément. Il aimait à se cacher lui-même, à éviter les distractions mondaines, les conversations inutiles, tout ce qui risquait de troubler ses recherches, ses méditations ; mais sa correspondance est là pour rriontrer qu'il n'a jamais hésité à répondre aux innombrables questions qui lui ont été i)osées. Au reste, par-dessus tout, à travers ses querelles, ses accès de mauvaise humeur et de susceptibilité exagérée, comme à travers les dissertations les plus sereines, ce qui frappe le lecteur c'est qu'il prend toujours tout au sérieux. Et ce trait de son caractère, qui écarte nnturellement tout soupçon de comédie, ne se dégnge-t-il pas i)our un observateur attentif, du portrait si vivant de Franz Halz ?

Enfin, je peux ne pas savoir analyser toutes les raisons d'une imi)ression que j'éprouve de i)lus en jilus vive en lisant et relisant Descartes. Je me dois et je lui ditis, en tous cas, d'en tenir compte dans ces études, et la méthode à lacpielle elle me conduit aura nu moins le méiih' de la simplicité. Quand dans les querelles plus oi; moins p;issionnées où nous le verrons en.s'a.ué, celle que provoqn»^ ]mr oxemple avec Fermai le j^roblème des tangentes, nous anrctns (pielque peine à comprendre son attitude, ikuis écarterons a priori l'hypothèse d«* mauvaise foi. Quand il nous donnera sur sa vie ou sur sa pensée des détails rda-

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tifs à des faits plus uu moins corrects, écliappanl par leur nature aux erreurs inconscientes d'appréciation auxquelles j'ai fait allusion plus haut. — quand, pour citer un exemple précis, nous nous trouverons en présence du récil historique du Discours, — nous admettrons qu'il est exact. Qu;ind nous rencinitrerons des affirmations du genre de celles-ci : je ne connais pas tel savant, je n'ai jamais lu tel ouvrage, nous accei>terons le fait comme acquis. Et ainsi de suite. En dautres termes, pour étudier l'œuvre scientiri(|ue de Descartes, nous rendrons aux textes de Descaries lui-même toute leur valeur, comme source essentielle d'information.

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