DANS LES CHAMPS ÉLIZÉES
Mes sens, ensevelis par un profond sommeil, Laissoient à mon esprit une vaste carrière. Et c'estoit dans le temps qu'Aurore au teint vermeil Rameine par tout la lumière; Pendant la fraîcheur du matin OU Messieurs du Païs Latin1
I. Les Anciens croyaient que les songes du matin, entremêlés de vérités, étaient les avant-coureurs de ce qui doit arriver :
Ma se press' al mattina del ver si sogno.
(Dante, Inferno, ch. xxvi.)
Nous font accroire que les songes
Sont bien moins remplis de mensonges,
Je me trouvay je ne sçais où,
Où je descendis par un trou,
Fait de nature ou d'artifice,
Semblable au trou de Saint-Patrice1.
L'horreur avec V obscurité
Regnoient dans cet Antre effroyable; Je tremblois de me voir ainsi précipité, Et regrettois alors la lumière agréable : Je marchois à tâtons, et je me trouvois las,
Ne pouvant respirer qu'à peine,
Je trébuchois à chaque pas.
Plein de frayeur et hors d'haleine.
Je me voyois fort proche du trépas,
Lors que je vis une sombre lumière
Me conduisant au bout d'une carrière Dont les flots bouillonnans me donnoient de l'horreur
Par leur effroyable noirceur.
i. C'est l'entrée du Purgatoire. — Voir le poème du moyen âge qui porte ce titre.
En 1784, parut à Dublin le Trou de Saint-Patrice (superstitions, oracles et sorts, divinations, astrologie, miracles, cérémonies), petit in-8°.
Saint Patrice, apôtre d'Irlande, était évêque au V siècle.
AUX CHAMPS ELIZEES.
Dans l'étonnement où l'on peut juger que me mit cet objet si peu attendu, il me resta encore assez de raison pour me faire regarder deçà et delà, pour voir si je ne découvrois point quelqu'un pour prendre langue du Pais où j'étois. Dans ce dessein je jettay ma veuc sur ce fleuve, et je vis un Bateau conduit par un Vieillard si hideux à voir1 que je redoublay ma crainte par sa présence. J'attendis pourtant qu'il fût au bord où j'estois, et l'ayant salué avec une courtoise crainte, je luy demanday où j'étois. Alors d'une voixrogue et mal plaisante, il me dit :
Vous estes au Païs des morts; Les Esprits seuls et non les corps Font icy leur triste demeure.
On nomme ce lieu les Enfers, Et personne à moins qu'il ne meure Xe vient dans ce seiour de flammes et de fers-. Quand, dépouillé de la matière, Vous aurez quitté la lumière,