‹ Description agréable de la République argentineChapitre 11 sur 65 · DO · texte numérisé non relu

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La quantité de moutons augmentait en outre prodigieusement parce qu'il n'y avait pas grande consommation de viande . Les abattoirs des villes et l'alimentation des campagnes n'avaient d'autre base, depuis les siècles antérieurs, que la viande de bœuf. L'appoint des bêtes à laine n'existait qu'en quantité négligeable. L'industrie des éleveurs n'en procédait point et la chair ou le suif de mouton étaient à rétat de mine inexploitée, un espoir de richesse, tentée par quelques-uns mais non généralisée. Il faut en déduire que si Ton progressait dans Télève et l'amélioration de l'espèce ovine, il y avait pléthore sur le marché et les produits s'avîlisaient. On travaillait pour arriver à la crise. Cette dépression, comme je l'ai déjà démontré, s'accentua en 1845, continua quelques années encore après i85i. Quand un voyageur arrivait dans certains parages et demandait de la viande aux habitants, on l'autorisait à emporter tous les agneaux qu'il voulait. Ailleurs, les troupeaux étaient harcelés par des bandes de chiens, excités par les campagnards, quand les malheureux moutons se hasardaient à s'approcher des lieux habités pour y brouter les herbes raffinées qui croissent dans les terres fumées. Ces fourrages délicats étaient réservés pour les chevaux préférés. La valeur de la brebis al corte (non choisie) était ridicule, et la perte de la laine ou des peaux, faute de tonte ou par suite de mortalité, représentait des sommes considérables.

Telle était la situation, généralisée à tout le pays, à laquelle, en plus de la guerre civile, se mêlaient la gale, le piétin, le saguaipé (lombriz) et de nombreuses autres maladies que notre profonde désorganisation administrative laissait entrer librement de l'étranger avec des animaux importés.

Le centre de tous les progrès était aux environs de Buenos Aires et dans une petite région de l'Entre Rios et de Santa

Fé, quand cette industrie, déjà si éprouvée, eut à souffrir un rude et nouveau coup. Les États-Unis, emportés par le vertige de l'erreur, avaient sanctionné les tarifs protectionnistes qui leur ont donné une prospérité apparente et trompeuse jusqu'aux années actuelles où la maladie organique ainsi amenée a éclaté au milieu de désastres irréparables.

Nos laines, que les États-Unis importaient pour un quart de la production totale, furent les victimes de ces tarifs. Les éleveurs restèrent dans l'abattement. Le Cavagnère Lathan dit : « Je me rappelle le temps où les troupeaux s'offraient « et s'achetaient de 4a 6 piastres monnaie courante (24 cen- (c times monnaie nationale ou i fr. 20) par tête ; et peu de <i temps auparavant, les brebis créoles valaient si peu qu'on « les tuait pour servir de combustible. »

Le tarif américain fît baisser nos laines jusqu'à 45 et 40 piastres monnaie courante Varrobe (8 francs les 1 1 kilos 1/2) ; mais, en même temps, les maisons allemandes et anglaises du commerce argentin poussaient à la destruction du mouton par l'achat de toute peau qu'elles pouvaient obtenir pour l'exportation, parce que le droit américain sur cet article était considérablement plus bas que celui sur la laine. Voilà l'explication de la sortie de plus de vingt-neut millions de peaux de moutons de i858 à 1867, soit moins de dix ans.

Au milieu de cette crise, les Capagnes (mot francisé par Tessieren traitant des bergeries) luttaient et se soutenaient, et il y a lieu de faire remarquer que les brebis de bonne qualité ne perdaient pas de leur prix. Le marché des animaux fins, sans être florissant, était en bonne situation. Je connais des ventes réalisées en i865 de brebis métisses à 5o piastres papier, (ancienne monnaie courante de Buenos Aires, 10 francs); et de béliers pour troupeaux de pâture libre à i.ioo piastres, soit 220 francs par tête. 5o brebis mérinos

choisies une à une (par la patte) se vendirent à raison de 400 piastres (80 francs) et, pour deux brebis et un bélier Negrete^ il y eut amateur à 10.000 piastres ou 2.000 francs. Je pourrais citer de nombreux faits de même nature, du temps où les brebis communes valaient 7 piastres (i fr. 40) pour démontrer, à l'honneur des producteurs argentins, que, même au milieu des épreuves de la formidable crise de répoque, ils ne perdirent pas la claire notion de l'immense avenir de la République comme marché producteur de laines mérinos.

En ce temps-là, la laine métisse valait yS piastres (i5 francs) Varrobe (11 kil. 1/2), prix satisfaisant et rémunérateur pour ceux qui avaient amélioré leurs troupeaux; pendant que les cuirs pelés et ordinaires se cotaient à 20 piastres (4 francs) la douzaine et les peaux de laine longue à i5o piastres ou 3o francs.

En 1867, ces prix avaient baissé. Les laines valaient : la première classe métisse 25 réaux de piastre forte (soit i5 fr. 65), les bonnes classes i3 réaux, les ordinaires 11 et les inférieures 8, ou 5 francs, abstraction faite du change international, la piastre forte de 8 réaux variant de 5 francs à 5 francs 5o en général. La dépression était complète. La crise battait son plein et une Revue commerciale de 1867 disait, en parlant des laines : « Il n'y a pas d'ordre pour « l'exportation ; le lamentable état de baisse continue. Le « mélange en suint vaut de 25 à 40 piastres (5 à 8 francs) ; « le bon mélange, de 38 à 42 piastres (7fr.6o à 8.40), « le métis ordinaire, de 48 à 52 (gfr. 60 à 10.40), la c< qualité fine et propre 53 à 60 piastres (10 fr. 60 à « 12 francs). »

Afin que rien ne manquât, survint en i865 la guerre du Paraguay, qui hous obligea à des efforts suprêmes, et à la suite une formidable crise économique et financière sur

laquelle un écrivain de Tépoque s'exprimait ainsi : « Les « forts arrivages de laines s'annonçaient déjà et le manque « de papier-monnaie était si grand pour suffire aux tran- « sactions auxquelles elles donnent lieu, que l'or se vendait à « la Bourse journellement pour ce que l'on en voulait donner, « ce qui en amenait la baisse, tandis que le papier montait « fictivement à cause de l'abondance des produits et de la « difficulté de les payer, faisant ainsi supporter aux mal- « heureux producteur des pertes considérables, tant sur les « avances déjà prises que sur la vente de leurs produits, qui « précisément alors leur coûtaient, à cause de l'état de guerre, « 25 o/o en plus sur les frais de production. »

La crise des laines était de plus universelle, car T Australie avait souflFert, de 1860 à i865, une baisse de 29 0/0 sur leur valeur, et les brebis étaient de si peu de prix qu'on vendait des troupeaux entiers à raison de i schelling 6 pences par tête. Quant au marché des viandes, sa situation n'était pas plus favorable. La consommation publique était limitée et l'accroissement des troupeaux énorme, comme on Ta démontré.

Les éleveurs intelligents s'en préoccupaient : MM. Parks et Anderson ainsi que MM. Terrera et Georges firent dés essais d'extraits de viande, les premiers sous les auspices de la Société Rurale Argentine; mais ces essais étaient encore de proportions relativement réduites, vu les nécessités du jour.

Ce fut alors qu'un groupe destàncieros distingués eut ridée d'employer les Saladéros à l'àbatage des brebis pour en exploiter la peau et le suif ; il faut citer entre autres, la maison Martine^ de Hoi qui fit en 1866 un des premiers essais en tuant So.oyS animaux qui produisirent 826.812 piastres monnaie courante (i65 .362 fr. 40). Les brebis valaient 7 piastres (i fr. 40) séparées au hasard. L'essai

fut heureux et les Saladeros de Buenos Aires commencèrent à tirer parti des moutons, de sorte que, en 1866 et en 1867, il entra à Buenos Aires pour les abattoirs et les fabriques les quantités de brebis suivantes :

Ce nouvel aspect de l'industrie avait timidement pris naissance et quelquefois, dans les graisseries de moindre importance, on n'écorchait même pas les animaux. On les jetait entiers dans les cuves et ensuite, quand on extrayait le suif, les peaux obstruaient les tuyaux. L'affaire fît fureur et les plus riches estancieros pensèrent qu'il convenait d'établir des graisseries dans l'intérieur de la campagne et même sur leurs propres estancias^ mais cette dernière phase de l'affaire donna des résultats négatifs à beaucoup d'industriels et l'on rencontre çàet là de grandes cuves abandonnées dans les champs comme objets de pure curiosité pour les gauchos.

Les Saladeros travaillaient pour leur compte et à la commission. Dans ce dernier cas, ils préparaient l'animal et en vendaient les produits en prélevant une piastre monnaie courante (o fr. 20) par tête et passaient un compte de vente au producteur qui percevait ainsi de 3o à40 piastres par animal, soit de 6 à 8 francs, selon les circonstances. L'affaire était brillante, étant donné l'état de choses. Son développement est démontré par les chiffres suivants, qui ne comprennent que les moutons abattus dans la province de Buenos Aires, faute de renseignements d'autre part :

DD

A nnées

A nimaux

3ii

Total 13.187.842

Cette statistique comprend les années pendant lesquelles fonctionne le bureau de recouvrement de l'impôt de Saladeros et graisseries de la province susdite. Des renseignements exacts manquent pour les années antérieures. Ce tableau démontre que depuis neuf ans l'opération est en souffrance et tend à s'annuler.

Il est difficile de préciser quels furent les initiateurs des graisseries de moutons. Mes recherches dans les archives publiques de l'Etat m'ont fait connaître deux dossiers de 1848 par lesquels Rosas concédait l'autorisation nécessaire pour fondre le suif et la graisse au moyen de la vapeur à Don Manuel Ortega dans Vestancia de Don Romualdo Nune{, à Chapaleofu, ainsi qu'à Don Roberto F, Gibson, au Tuyu, dans Vestancia actuellement connue sous le nom de Los Ingleses. Le décret portait : a Sous condition spéciale que ce a travail ne pourra être entrepris ou administré par qui- « conque soit sauvage unitaire. »

Le capagniste Pere{ Mendo{a, père, avait été, depuis la chute de Rosas^ un des entrepreneurs de cette forme lucrative d'exploitation de l'espèce ovine. Quand il administrait

la fameuse Cavagne et Vestancia de la Société pastorale ^ à Canuelas, il avait déjà proposé à la Commission directrice rétablissement d'une graisserie à vapeur afin de tirer parti annuellement du rebut des troupeaux.

Cet aspect de l'affaire, bien qu'ayant le prestige de l'expérience étrangère, ne fut pas compris et on le tint pour un rêve irréalisable ; mais son initiateur avait tellement foi dans le succès qu'il monta sa graisserie malgré le Directoire. Il fut naturellement renvoyé et ses longs efforts restèrent inutiles. Longtemps après, ce même système appliqué par les Saladeristas était la base d'une réaction salutaire parmi rincroyable dépréciation des brebis. Mais Perei Mendo{a était mort ruiné !

Il nous a laissé, en plus de ses nobles exemples et des conséquences de sa propagande personnelle, des fils qui suivirent ses traces; et le premier traité argentin sur l'élève du mérinos, œuvré indécise si l'on veut, mais riche d'observation personnelle, et dont l'influence sur les progrès de rélevage argentin est indéniable, fut écrit par son fils Daniel. Un second ouvrage du même auteur fut publié à Montevideo orné de bonnes gravures, en i883, par Don Pedro Lastarria^ libraire argentin, après la mort de Ferez Mendo{a, sous le titre : Manuel du Pasteur ou instruction pratique pour l'élève et la garde de la race mérinos avec l'exposition de ses maladies, l'étude de la laine^ etc. C'est un ouvrage très utile et très rare en librairie.

Les mauvais temps étaient passés pour les brebis et la réaction de 1886 commençait à s'accentuer vigoureusement. La consommation de la viande, qui était en 1860, à Buenos Aires, de 95.880 têtes, augmentait graduellement, et en 1884, elle s'élevait à 260.749 têtes pour retomber à 182.092 en

Là valeur de la laine, premièrement en baissé, remonta

aussi à des chifFres qui ne sont pas encore, à nion sens, assez élevés et qui attendent, pour les atteindre, les facilités légales et administratives que l'État peut offrir à la production nationale. Voici, en effet, Téchelle des prix moyens des laines pendant les derniers vingt ans, en piastres monnaie courante, de l'ancienne monnaie de Buenos .Aires valant, comme nous Tavons déjà dit, vingt centimes :

ANNÉES

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