DÉTERMINATION
En comparant cet oiseau à ceux qui ont été trouvés autrefois dans le Gypse, on trouve que ses dimensions coïncident presque exactement avec celles d'un ornitholitbe figuré par Cuvier et dont la description, incomplète et inexacte, a été reprise par M. Alph. Milne-Edwards (1), qui lui a donné le nom générique de Laurillardia {L. longirostris).
Les seules différences qu'on remarque entre les deux fossiles consistent dans la forme du bec, qui est plus fort dans notre échantillon ; dans la largeur du bassin, plus grande dans Laurillardia longirostris ; le fossile décrit par M. Milne-Edwards a aussi les vertèbres de la queue beaucoup plus fortes.
Sans doute, le mode de fossilisation, l'écrasement de certaines parties doivent être tenus en grande considération lorsque les dissemblances sont aussi minimes ; cependant, je no crois pas que celles qui portent sur la largeur du bassin, !a hauteur du bec, la force de la queue doivent être tenues pour négligeables ; aussi, sans vouloir tomber dans le défaut qu'on reproche si volontiers aux paléontologistes, sans vouloir créer un genre nouveau, je pense qu'il faut ranger l'oiseau de Montmorency dans le genre Laurillardia, en le distinguant toutefoisde
(1) Alph. Milne-Edwards. Recherches sur tes Oiseaux fouila, t. 2^-p. 374.
l'espèce décrite par M. A. Milne-Edwards. Je proposerai donc de le nommer Laurillardia parisiensis. '
La place de cet oisean dans la classification a donné lieu autrefois à des divergences causées par Tabsence de certaines parties du squelette, et aussi par le manque de types actuels pouvant servir de termes de comparaison. C'est ainsi que Cuvier avait rangé cet oiseau dans les Syndactyles, à cause de la brièveté des tarses ; mais M. A. Mil ne-Edwards l'a détaché dece groupe en faisant remarquer que « si la longueur du bec, la saillie du crâne, la brièveté du tarse rappellent la forme des mêmes parties dans les Syndactyles et surtout dans les Guêpiers, Toiseau du Gypse s'en distingue surtout par la disposition des doigts, qui sont séparés, et par la réduction de Tavant-bras. Cet oiseau serait donc un vrai Passereau, se rapprochant des Promerops. Il ne peut toutefois rentrer dans ce genre, dont les pattes sont plus longues, les ailes plus courtes et le bec plus grêle, il doit former à côté de lui une petite division générique particulière (1) ».
Cette détermination, quoique de beaucoup préférable à celle de Cuvier, ne satisfait pas encore complètement l'esprit. Comme mon fossile présentait, intacte, la Irochlée tarso-métalarsienne, dont M. Milne-Edwards a montré toute Timportance, je cherchai si, au moyen de cette pièce, absente sur le Laurillardia longtrostris/]e pourrais arriver à une détermination satisfaisante.
De tous les Passereaux que j*ai étudiés à ce sujet, le Merle est celui dont la trochlée ressemble le plus à celle de notre fossile. L'humérus présente une forme et une courbure analogues à celle du Laurillardia ; Tavant-bras n*est pas très long ; le bec forme, comme dans notre oiseau la moitié de la longueur du crâne. Le bassin du Merle est plus large, mais un Merle à collier, tombé par hasard entre nos mains présentait^ pour la région du bassin, des proportions assez voisines de celles qu'on trouve dans notre fossile ; de plus, on y rencontre deux côtes adhérentes au bassin, comme dans Toiseau du Gypse.
Mais les dimensions du Merle sont beaucoup plus grandes : malgré cela, regardant les proportions du bec, du bassin et de la trochlée comme des caractères dominateurs^ j'inclinais à considérerle fossile comme appartenant au genre Turdus: c'était un Merle à pattes courtes.
C'est alors que sur une indication dont je suis très reconnaissant à notre savant confrère, M. Oustalet, j'étudiai les oiseaux de Madagascar, si admirablement décrits et figurés par MM. Alph. Milne-Edwards et Grandidieret j'eus la bonne fortune de rencontrer un squelelte d'Harllaubius Madagascariensis (PI. I, fig. 3).
Cet oiseau, existant encore actuellement à Madagascar, a l'aspect extérieur d'un Sansonnet ou d'un Merle de petite taille. Il est décrit et figuré dans l'ouvrage cité plus haut et le Muséum en possède plusieurs squelettes montés. Il est rangé par M. A. Milne-Edwards dans la famille des Étourneaux, dont il a les mœurs, accompagnant les bestiaux^ vivant sur leur dos, comme le Sansonnet de nos pays.
Son squelette présente les plus grandes analogies avec celui du Laurillardia^ ainsi qu'on peut s'en convaincre par les nombres placés dans la quatrième* colonne du tableau (p. 3). Le bec occupe la moitié de la tète osseuse; mais la hauteur du crâne est moindre que chez le Laurillardia. Les proportions relatives des organes de la locomotion sont très rapprochées ; on trouve, en effet, en comparant :
(1) Alph. Milne-Edwards. Recherches sur Jes Oiseaux fossiles^ t. 2, p. 376.
Hartlaubius
Laurillardia
La longueur de Thumérus à la longueur de l'avant-bras.
La longueur du fémur à celle du tibia
La longueur du tibia à celle du tarso-métatarsien ....
La longueur du bassin est la même ; sa largeur est moindre dans notre Laurilltxrdia^ mais cela tient probablement à la disposition à angle presque droit de la région iscbiatique et de la région sacrée, disposition que Ton observe chez le Promerops^ dont le Laurillardia a été rapproché.
Les doigts sont séparés, comme dans notre fossile.
Fig. 1. — Laurillardia parûiensis, Fig. 2. — Hartlaubius Madagasearientit
Go, coracoîde ; H, humérus ; O, omoplate; R, radius; G, cubitus ; B,Bi, bassin; F, fémur; T, tibia; TM, tarsométatarsien; P, pubis; i, 2, 3, 4, doigts.
Si Ton considère l'ensemble des proportions du squelette, on voit que le rapport des différentes pallies varie très peu et oscille entre 1,30 et 1,09, ce rapport demeurant constant pour toute une région du corps. Ce fait permet de dire que les différences constatées ne sont qu'une question de taille ^ sauf pour les membres antérieurs qui sont un peu plus courts dans l'oiseau de Madagascar et pour le crâne qui est un peu plus long et moins élevé.
Cette analogie une fois établie, examinons les caractères de Hartlaubius.
Cet oiseau est intermédiaire entre les Turdidés et les Sturnidés, ce qui Ta fait désigner à
différentes reprises sous le nom de Turdus Madagascariensis ou Merle de Madagascar. U a les mœurs des Étourneaux, quoique son squelette se rapproche davantage de celui des Grives. Ih vole lourdement et à grands coups d'ailes.
« La tête osseuse de ÏHartiaubius, dit M. A. Milne-Edwards, rappelle celle des Merles proprement dits ; toutefois, considérée dans son ensemble, elle est plus aplatie et la boîte crânienne, qui est moins grande, indique une capacité cérébrale moindre. Les pattes sont courtes, bien que le fémur soit aussi allongé que chez les Turdidés haut montés, mais le tibia et le métatarsien sont petits. » (1)
M. Milne Edwards arrive donc pour Hartlaubius à une conclusion analogue à celle à laquelle Je suis arrivé pour Laurillardia : c'est un Merle à pattes courtes.
On s'explique maintenant les divergences d'opinion dont je parlais plus haut : Cuvier range le Laurillardia dans les Syndactyles à cause des proportions des os de la patte. M. Milne-Edwards le range dans les Passereaux vrais, à cause de la séparation des doigts et de la brièveté de l'aile. Cela se comprend : on ne connaissait que trës peu ou point du tout les oiseaux de Madagascar qui, avec tous les caractères de certains groupes, présentent une réduction trës grande des métatarsiens.
Le rapprochement établi ici entre l'oiseau du Gypse et une espèce malgache n'est point, du reste, un fait isolé, et M. Milne-Edwards, par une conjecture vraiment remarquable, dit, à propos du Cryptomis antiquus, oiseau du Gypse parisien, plus grand que le nôtre et rattaché au groupe des Syndactyles, près des Calaos :
« Je regrette de n'avoir jamais pu étudier aucune partie de l'Eurycère de Madagascar, dont les affinités zoologiques sont loin d'être établies d'une manière satisfaisante. » C'était encore un oiseau à pattes courtes, dont le rapport entre le tibia et le tarso-métatarsien est de 1,68, comme dans le Laurillardia.
Toutes ces considérations, un peu longues peut-être, sont fort importantes au point de vue paléontologique. Elles nous démontrent l'existence, à l'époque du Gypse parisien, d'oiseaux intermédiaires entre les Merles et les Etourneaux, voisins des Syndactyles par les proportions de la jambe et du pied, vrais Passereaux {jEdomines)^ par la disposition des doigts, et représentés aujourd'hui par les Merles de Madagascar. La grande île malgache, qui avait déjà fourni à la science ornilhologîque des documents si importants et qui semblait être le dernier refuge des espèces primitives, nous montre aujourd'hui un représentant de ces espèces intermédiaires, si utiles en Paléontologie. Précieux trait-d'union entre les âges disparus et le monde actuel, elle nous permet aujourd'hui de rattacher un des chaînons de la longue suite des êtres vivants et de faire revivre dés espèces qui semblaient à jamais disparues et nous apparaissaient comme de mystérieux hiéroglyphes.
(1) Histoirephysique^naturelleet politique de Madagascar. Oiseaux, par MM. Alph. Milne Edwards et Grandidier. t. I, p. 316.
H. rAurillardia Munlerl flot.
Dans la même carrière et dans la même couche, on a découvert, il y a deux mois, l'empreinte d'un second oiseau. M. Marchand, le propriétaire actuel a bien voulu le mettre à ma disposition : je lui en exprime mes meilleurs remerciements.
Cet oiseau est figuré dans la planche sous le numéro 4 : il est tombé sur le côté droit, les membres ramassés. Quoique cette disposition ne soit pas très favorable pour la distinction des membres, on peut néanmoins apercevoir presque toutes les parties du squelette.
L'empreinte de la tête est fort nette, le bec, bien complet, n'est pas très fort, et présente, près de sa naissance, une courbure prononcée ; la mandibule inférieure, bien détachée, est visible dans toute sa longueur ; la cavité orbitaire, remplie de gypse, est petite (5"" de diamètre).
Me...
..Me.
• TJVi
Fig. 3. — Laurillardia Munieri,
Me, métacarpe ; d, doigts ; Ch» cubitus; R, radius; H, humérus ; S^ steraum ; B, bassin; F, fémur; T, tibia;
T. M» tarso-méta tarse ; 1, 2, 3, 4, doigts.
Les vertèbres du cou ne* sont pas' bien distinctes; elles ont été écrasées et sont restées un peu empâtées dans de la matière organique qui en masque quelque peu la forme. On peut néanmoins voir, par un examen attentif, qu'elles ont dû être très fortes eu égard à la taille de TanimaU
La colonne vertébrale est recouverte par les membres du côté gaache ; le bassin est en partie visible, le coccyx peu distinct.
Entre Thumérus droit et le métacarpien gauche, on aperçoit le sternum écrasé, avec les coracoïdes en place ; la crête du bréchet ne parait pas avoir fait une grande saillie^ ce qui est en corrélation avec le peu de longueur de Taile.
'L'humérus gauche est entier ; la tête de cet os est bien visible ; la diaphyse de Tos est courbée à cause de Técrasement. Le long de Thumérus, à gauche, on peut distinguer le cubitus et le radius, parallèles à Tos du bras. Au-dessus de ces trois os, en travers, se trouve le métacarpien dont Textrémité antérieure s'avance près du sternum.
Dans le membre antérieur droit, la tête de Thumérus manque, ainsi que Textrémité de Tavant-bras ; mais en haut et en avant se détache le métacarpien droit, isolé ; le pouce est très peu visible ; les autres doigts ont laissé leur empreinte.
Le membre postérieur gauche est abîmé : je n'ai pas pu distinguer le fémur; mais on peut apercevoir des fragments importants du tibia et l'empreinte du tarso-métatarsien ; les doigts, dont les phalanges sont dispersées, donnent une idée de la disposition de la patte.
Le membre droit est en meilleur état : le fémur est entier, couvrant en partie l'articulation du coude ; le tibia est conservé dans toute sa longueur et son articulation avec le tarsométatarsien est particulièrement nette ; malheureusement elle est vue de côté et ne nous donne aucun renseignement sur la forme des surfaces articulaires, mais l'angle qu'il forme avec le tarso-métatarsien nous fournit une donnée importante de la posture dans laquelle l'oiseau se tenait perché.
Le tarso -métatarsien est conservé dans toute sa longueur ; comme il est vu de côté, les trochlées digitales ne peuvent être observées. Le pied droit présente seulement trois doigts en place, le pouce manque ; néanmoins, comme la conservation de ces trois doigts est très bonne, on peut se faire une idée très nette de la disposition et des dimensions exactes de la patte. Malgré la brièveté du métatarsien, qui rappelle les Syndactyles, on peut constater que les doigts sont séparés dans toute leur longueur.
J'ai relevé, pour chacune des parties décrites plus haut les dimensions suivantes :
Hauteur du crâne • 13""*
Longueur de la tête 34
Longueur du bec 17
Longueur approximative du tronc. » • • . . 50
Humérus 16
Cubitus, radius • • • . 20
Métacarpe 14
Fémur 12
Tibia 23
Tarso-métatarsien , . 12
Doigts 10