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BOUTIQUES

Les boutiques et les marchands d'images, ou de quencaillerie, furent toujours très-nombreux au Mont Saint-Michel, aussi bien dans l'ancienne Ville, avant le xve siècle, que dans la nouvelle depuis cette époque. Nous avons étudié avec un vif intérêt quelques-uns des objets qui s'y vendaient, et particulièrement les Plombs de pèlerinage, qui s'y débitaient en très-grande quantité.

Dès les premiers temps des pèlerinages au Mont Saint-

i. Mont Saint-Michel monumental et historique, par Ed. Le Héricher. — Avranches, 1847.

Michel, « les Pèlerins recueillirent dans la baie sainte où l'Archange opérait tant de prodiges, ces coquilles mon-

toises (coquilles de Saint-Michel) Attachée à leur

mantille en guise d'ornement et d'enseigne, la coquille servit à les faire reconnaître partout où les portait leur ferveur, à Jérusalem, à Rome, à Gompostelle. En peu de temps cette décoration devint un accessoire indispensable du pèlerin. Tous voulurent avoir des coquilles et les lieux de pèlerinage les plus célèbres, bien qu'éloignés de la mer, distribuèrent néanmoins des coquilles et des colliers comme ceux que l'on vendait au Mont Saint-Michel. Les coquillages, du reste, n'étaient point les seules marques distinctives des pèlerins du Mont Saint-Michel, et l'on a retrouvé de notre temps, dans le lit de la Seine, des enseignes en plomb destinées à conserverie souvenir des pieuses

visites accomplies au rocher de l'Archange Dès le

xie siècle, les pieux coquillages furent sculptés sur les chapiteaux de l'Église angélique du Mont-Tumba ; un peu plus tard, les moines de l'Abbaye en ornèrent le champ de leur blason ; la fervente Galice les répandit sur la pèlerine de son saint Patron, et, lorsque Louis XI institua l'ordre militaire de Saint-Michel, il ne donna point d'autre décoration à ses Chevaliers qu'un collier qui, à la matière près, rappelait en tout l'humble guirlande de coquilles des pèlerins Michelots (1).

1 . Pèlerinages au Mont Saint-Michel, etc. , par Dom Paul Piolin. — Solesmes, 1868.

Le commerce des Enseignes et des Plombs de Pèlerinage était assez important pour que les Rois de France eussent établi de lourds impôts sur la vente de ces objets.

106 bis. — Coquille naturelle et Coquille en plomb (1).

Charles VI, qui avait déjà accordé à l'Abbaye de grands privilèges, exempta des droits d'Aide les objets de piété qui se fabriquaient et se vendaient au Mont, par une

1. A l'appui de l'opinion très-justement émise par Dom Piolin, relativement à l'origine des coquilles portées par les pèlerins et à cet usage, qui aurait pris naissance au Mont Saint-Michel, nous donnons, fig. 106 bis en A, le dessin d'une coquille noire , dite de Saint-Michel, qu'on trouve sur les grèves environnant le Mont, et en B, un spécimen des coquilles en plomb fondues au Mont ou à Paris pendant le XVe siècle (A et B de forme et de grandeur naturelle). La coquille B a été recueillie en 1860 dans la Seine, à Paris, au pont au Change, ainsi qu'un grand nombre des plombs dont nous parlerons ci-après. La ressemblance est parfaite entre la coquille fondue et la coquille naturelle; il nous paraît évident que cette dernière a servi de modèle pour la fabrication des coquilles en plomb destinées, dès le moyen âge, aux pèlerinages en général et à ceux du Mont Saint-Michel en particulier.

Lettre-patente , datée du mont Saint-Michel, pendant le pèlerinage que ce Roi fit au célèbre sanctuaire en \ 393 :

« Charles, etc., etc., savoir faisons à tous présens et à venir, Nous avons oye la supplication des povres gens demourans au Mont Sainct-Michiel, faisans et vendans enseignes de Monseigneur Sainct Michiel, coquilles et cornez qui sont nommez et appeliez quiencaillerie , avecques autre euvre de pion et estaing (1) getté en moule pour cause de Pèlerins qui illec viennent et affluent ; contenant que comme pour gaigner et avoir leur povre vie et sustentacion, ilz aient acoustumè de vendre lesdictes enseignes et autres choses dessus déclairées, aux diz pèlerins venions en pèlerinages audit lieu du Mont Sainct-Michiel, lesquelz ne se sauroient vivre, chevir ne gouverner d'austre mestier ; lequel mestier est si petit qu'il convient qu'il se vende par mailles et par deniers aux Pèlerins qui viennent audit pèlerinage, et par si petites parties que lesditz supplians peuvent à peine avoir de quoy vivre audit lieu du Mont Sainct-Michiel ; mesmement qu'il n'y croist blé ne aultres choses de quoy ilz puissent soustenir ne avoir

\. Nous possédons un certain nombre de ces menues quincailleries de pèlerinage (en plomb et en étain — absolument authentiques) : — des enseignes, des coquilles du temps de Cbarles Y, entre autres un cornet de pèlerin, pièce fort rare, trouvée dans la Seine, à Paris, au pont au Change, comme ceux dont nous donnons ci-après plusieurs spécimens, choisis parmi les plus intéressants.

leur povre vie et estât et convient qu'ilz achètent chèrement l'eaue de quoy ilz se gouvernent et toutes autres choses qu'il leur convient avoir pour leur sustentacion ; lesquelz supplians sont contrains de jour en jour à paier imposicion desdictes enseignes et austres choses dessus déclairées, pour laquelle chose ils sont si grevez qu'ils n'ont bonnement de quoy vivre, et sont yceulx supplians ou aucun d'eulx, en voye de laissier ladicte ville et aller ailleurs quérir leur vie, jaçoit ce que plusieurs d'eulx ne sachent autre mestier dont ilz se puissent vivre ; par quoy le sainct Pèlerinage dudict lieu du Mont Sainct- Michiel pourroit estre diminué et la devoction des pèlerins apetissie, lesquelz pèlerins pour l'honneur et révérence dudict Mont Sainct-Michiel ont très grand plaisir de avoir desdictes enseignes et austres choses dessus déclairées , pour emporter en Ponneur et remembrance dudict Mons Sainct- Michiel, si comme yceulx supplians dient; implorans humblement que, en nostre joyeux advèncment audictlieu du Mont Sainct-Michiel, nous plaise leur eslargir nostre grâce sur ce que dit est ; pour quoy nous eue consideracion aux choses dessus dicttes pour la singulière et especial devocion que nous avons audict Mons. Saint-Michiel et aussi pour cause de nostre dit joyeux advènement audict lieu du Mont Sainct-Michiel, à yceulx supplians, de nostre certaine science, grâce especial, pleine puissance et autorité Royal, avons octroyé et octroyons par ces présentes que eulx et leurs successeurs marchans faisans et vendans

lesdictes enseignes, ou austres choses dessus declairées, soient frans, quittes et exemps à toujours-maiz de paier ladicte imposition de douze denirs pour livre, pour cause de la vente desdictes enseignes et aultres choses dessus declairées. Si donnons en mandement à nos amez et féaux les Généraulx Conseillers à Paris, sur le fait des Aydes ordonez pour la guerre, aux Esleuz et Receveurs sur ledit fait, èz cité et Diocèse d'Avranches, et à tous noz autres Justiciers et Officiers presens et avenir, ou à leurs lieux-tenans et à chascun d'eulx, si comme à luy appartiendra, que de nostre dicte grâce et octroy, facent, souffrent et laissent lesdits supplians et chascun d'eulx et les autres marchans ou vendeurs desdictes enseignes et austres choses dessus declairées, qui pour le tems advenir seront, joïr et user plainement et paisiblement et à toujours-maiz , sans leur y mettre ne souffrir estre mis contredit empeschement ou difficulté quelconque, et que ce soit chose ferme et estable à toujours. Nous avons faict mettre nostre scel à ces présentes. Sauf en austres choses nostres droits et l'autruy en toutes. »

« Donné audict lieu du Mont Sainct-Michiel, le xve jour de febvrier, l'an de grâce mil trois cens quatre-vinsettreze et de nostre Règne le xme.

« Par le Roy : presens Mess, les Ducs de Berry et d} Or liens, le Connestable, VAmirault, les Seigneurs de Chastillon et d'Omont et plusieurs austres du Conseil: « J. Ber-

taut ». (Ordonnances des Rois de France. Tome Vil, p. 590.)

Cette Lettre-patente (1) démontre que des enseignes et surtout des coquilles, etc., étaient fondues au Mont Saint- Michel même. Cependant, en raison du nombre considérable d'Enseignes, de Coquilles et de Plombs de Pèlerinage trouvés dans la Seine (2), on peut affirmer qu'à la fin du xivc siècle — date de la Lettre-patente du Roi Charles VI — ainsi qu'avant et après cette époque, la fabrication de ces menues qukncailleries de pèlerinage était très-importante à Paris.

Au xme siècle, le Prévôt de Paris, Etienne Roileau, qui rendit de son temps de si grands services aux Marchands et aux artisans de Paris, qu'il classa en différentes confréries en leur donnant des statuts ou des règlements, connus sous le nom de Livre des Métiers, mentionne au Titre XIV: les « ouvriers de toutes les menues œuvres que on fait d'estaim ou de plom à Paris » et leur donne des statuts : « Quiconques veut estre ouvriers d'estaim, c'est à sçavoir fesières de miroirs d'estain (de plomb ou d'étain poli), de fremaus d'estain, de souneites, de anèlès d'estain, de mailles de pion (petites médailles), de méreaus de toutes manières et de toutes austres menues choseites apparte-

(1) Tirée de la Collection des Plombs historiés trouvés dans la Seine et recueillis par Arthur Forgeais, 5 volumes. Paris,

(2) Ibid.

nans à pion et à estain, il le puet estre franchement et ouvrer de nuiz et de jours se il li plaist et il en a mestier, et avoir autant de Vallès corne il li plaira » (1).

L'historien Sauvai, dans ses curieux manuscrits qui ont été imprimés sous le titre de : Histoire et Recherches sur les Antiquités de Paris (2), parle des Biblotiers fondeurs d'étain et donne la définition de leur métier : « Sçavoir ce que c'est qu'un Biblotier? « C'est un faiseur et mouleur de petites images en plomb qui se vendent aux pèlerins et autres »

Les objets de plomb ou d'étain fondu, trouvés dans la Seine aux abords des ponts : pont au Change (ancien Grand-Pont), pont Saint-Michel, pont Notre-Dame, prouvent qu'il y avait à Paris une « industrie de plomb qui devait alimenter nos grands pèlerinages en France. .. » (3)

Les plombs de pèlerinage recueillis dans la Seine en bien plus grande quantité au pont au Change qu'aux autres ponts, ainsi que le nombre de moules, en pierre lithographique ou en ardoise, ayant servi à couler ces plombs et trouvés sur ce point (pont au Change), prouvent égale-

1. Règlemens sur les Arts et Métiers de Paris, rédigés au xme siècle et connus sous le nom du LIVRE DES MÉTIERS d'Etienne Boilea.u ; publiés pour la première fois, en entier, d'après les manuscrits de la Bibliothèque du Roi et des Archives du Royaume, avec des Notes et une Introduction, par G.-B. Depping. — Paris. M. dccc. xxxvii.

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