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Recherches sur le Mont Saint- Michel, par M. de Gerville

toutes les guerres de la Ligue, les Abbés du Mont eurent trop souvent à défendre l'Abbaye contre les attaques et les surprises des Huguenots pour songer à réparer les bâtiments. Cependant, en vertu de l'arrêt cité plus haut, rendu par le Parlement de Rouen le 12 septembre 1602, le fermier général de l'Abbaye, le sieur de Brévent et Jean de Surtainville élevèrent la tour massive qui existe aujourd'hui et, après avoir construit cette tour, on y mit cinq cloches neuves.

En 1615, Henri de Lorraine, âgé de cinq ans, fut nommé, par Louis XIII, le septième Commendataire et le XLie Abbé régulier ; son père, Charles de Lorraine, Duc de Guise, fit faire, en 1616, des réparations à l'Abbaye, et, en 1618, pour consolider la partie ouest des bâtiments élevés à la fin du xne siècle par Robert de Torigny, fit construire un contre-fort, qui coûta quatorze mille livres, au sommet duquel se voit encore un écusson aux armes de Lorraine.

Au milieu de ces luttes de toute nature, il faut noter un relâchement profond dans les mœurs des Religieux ; en 1622, le désordre parut intolérable et ils furent remplacés par les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur (le 27 octobre 1622).

Les nouveaux hôtes du Mont Saint-Michel, s'ils entretinrent convenablement les bâtiments, ne paraissent pas avoir eu grand souci de les conserver intacts, et si l'on trouve peu de leurs travaux — en 1627, construction

d'un mur de soutènement, établissement d'un moulin à vent sur la Tour Gabriel, divers travaux intérieurs au réfectoire et à l'église, — on voit malheureusement bien des traces de leurs mutilations. En 1629, sous le gouvernement de D. de Fiesque, l'agent du Duc de Lorraine divisa en deux étages la magnifique salle du Dortoir et, sous prétexte d'augmenter le jour des cellules, sapa les ébrasements intérieurs des fenêtres en coupant les colonnettes des arcatures qui décorent les murs de la salle.

A la fin du xvne siècle, l'Abbaye du Mont Saint-Michel était dans une grande prospérité; elle avait des revenus considérables, et les trente moines qui la composaient consacraient leur vie à la prière, à l'étude et au service des pèlerins qui s'y rendaient en foule. Cet état dura jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, mais une grande partie du xvuie siècle s'écoula au milieu des procès que les Religieux soutinrent contre leurs envahisseurs. Ces querelles n'étaient pas favorables à l'esprit religieux ; aussi la discipline s'affaiblit-elle de nouveau.

Jacques de Souvré et le sieur de la Chastière avaient obtenu de Louis XIV que la garde du château et son gouvernement fussent confiés à l'Abbé, et la garnison n'était plus que de quatre ou cinq soldats; mais, après la mort de Louis XIV, Louis XV s'empara d'une partie de l'Abbaye et interna des prisonniers dans les cachots. En 1745, Victor de la Castagne, plus connu sous le nom de Dubourg, fut enfermé dans la cage de fer construite, dit-

on, par Louis XI pour garder le fameux cardinal la Balue (1). Les prisonniers étaient au nombre de dix-huit, en 1776.

La même année, à la suite d'un incendie causé par la foudre, le douzième depuis la fondation, « le portail de

l'église lézardé menaçait doublement de s'écrouler,

parce que le roc de la plate-forme, sur lequel il reposait, semblait s'affaisser sous son poids. Pour éviter ce malheur on détruisit quatre des huit travées de la nef (2) et en remplaçant le portail roman de Robert du Mont (3) par un portail grec » (4).

Plusieurs auteurs ont dit que le portail actuel de style gréco-roman, anachronisme flagrant qui balafre la nef romane mutilée, a été bâti en 1792 ou 1793; mais il est plus juste de dire que la construction de ce portail a été faite peu de temps après la destruction des trois premières travées de la nef, vers 1780. Du reste, jusqu'en 1791, épo-

1. Cette fameuse cage, dite de fer, mais qui était en bois, fut détruite en 1777, lors de la visite du Comte d'Artois (depuis Charles X).

2. La nef romane n'a jamais eu que sept travées (Voir la Description, Église.)

3. Robert de Torigni construisit, de 1180 à 1185, les deux tours reliées par un porche, en avant de la façade, dite romane, bien qu'elle fût élevée après l'achèvement de la nef, par Bernard du Bec, vers 1135.

4. Histoire du Mont Saint- Michel au péril de la mer et du Mont Tombelaine, par M. l'abbé Deschamps du Manoir. Avranches, A. Thiébault, 1869.

que à laquelle le District d'Avranches envoya prendre son trésor, l'Abbaye était riche encore, ainsi qu'il résulte d'une déclaration de ses biens, meubles et immeubles, faite à Avranches par le R. P. Dom Maurice et conformément au décret de l'Assemblée nationale du 13 novembre 1789. A cette époque, le revenu de la manse conventuelle et abbatiale ainsi que des prieurés était de 33,455 livres, 18 sous, 10 deniers, déduction faite des charges annuelles de la communauté.

La construction de la nouvelle façade et de la grande plate-forme, en avant, était une œuvre trop importante pour qu'elle fût entreprise en 1792 ou 1793, au milieu de la tourmente révolutionnaire et alors que, dès 1790, les moines étaient dispersés. D'ailleurs, l'Abbaye toute entière fut transformée en prison, où la Révolution entassa trois cents prêtres des diocèses d'Avranches, de Coutances et de Rennes, et, à cette malheureuse époque, on songeait bien plus à doubler les portes et les grilles qu'à restaurer les bâtiments et surtout l'église.

Depuis ce temps, les travaux qui se sont faits n'ont été qu'une trop longue suite de mutilations et de profanations. Tous les bâtiments et l'église même devinrent des prisons ou des ateliers. En 1811, Napoléon Ier convertit le Mont Saint-Michel en maison de correction et Louis XVIII en fit une prison centrale et de correction.

L'ancienne Hôtellerie, qui servait de prison des femmes, s'écroula en 1817 et menaça longtemps d'entraîner une

grande partie des bâtiments du sud-ouest (1). En 1818, r Abbaye, déshonorée et transformée en prison, renfermait plus de sept cents prisonniers.

Afin de pouvoir « loger un si grand nombre d'hommes et leur fournir des salles de travail..., le beau réfectoire des moines fut divisé en deux étages, et l'un et l'autre furent encombrés de métiers, comme la salle des Chevaliers, le Promenoir, la salle des Officiers ou du Gouvernement et une foule d'autres pièces moins importantes, où l'on fit dans la suite de la menuiserie, des boutons et des chapeaux. La sainte basilique subit elle-même les plus affreuses transformations. La sacristie devint la cuisine, la nef un réfectoire, et dans la Chapelle du Trésor, ou des 119, on pratiqua une pompe qui donnait aux prisonniers pour boisson l'eau de la grande citerne située au-dessous dans l'antique chapelle de Saint-Martin. Le chœur fut seul respecté et conserva son autel. Quant aux chapelles du rond-point, elles furent séparées du sanctuaire par de lourdes cloisons et divisées en deux étages, pour devenir de nouveaux ateliers » (2).

En 1831, un incendie éclata dans l'église au milieu des ateliers et causa de graves dommages à la nef romane.

1. Cette partie des édiflces a été consolidée en 1873 par les soins de M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-arts, sur l'avis de la Commission des Monuments historiques.

2. Description historique et monumentale du Mont Saint- Michel, etc., par M. l'abbé E.-A. Pigeon. Avrancbes, 1865.

Des restaurations furent entreprises de 1838 à 1860 ; on reprit trois piliers du bas-côté sud, lesquels, s'ils paraissent être solides, n'ont pas absolument le caractère roman des autres piliers de la nef qu'on a essayé d'imiter. Quant aux autres parties incendiées, on s'est borné à les déguiser; les colonnes, les murs et les arcs calcinés ont été couverts d'un enduit sur lequel on a projeté une poussière grenue pour lui donner l'apparence du granit ; on a refait des chapiteaux de haute fantaisie, en plâtre simulant le granit. Ces réparations sont insuffisantes; elles sont même dangereuses, parce que ces replâtrages, dissimulant les désordres qui doivent se produire dans ces constructions gravement atteintes par le feu, peuvent être un obstacle pour les reconnaître et les arrêter en temps utile. La nef romane a été couverte par une voûte moderne, dont les formes rappellent à peu près les ouvrages du xne siècle. Cette voûte paraît être en granit; mais elle n'est composée réellement que de bois et de plâtras, et elle accuse déjà par des signes certains qu'elle n'est pas absolument solide.

Un décret en date du 20 octobre 1863 supprima la prison, et le Ministère de l'intérieur abandonna le Mont Saint-Michel, qui devint propriété domaniale. En 1865, l'Abbaye avec ses dépendances fut louée pour neuf ans à Monseigneur l'Évêque de Coutances et d'Avranches. Il fit enlever les cloisons et les planchers, qui divisaient en ateliers et en cellules les trois étages de la Merveille, divers

bâtiments du logis abbatial et l'église, qu'il rendit entièrement au culte en attendant qu'elle reprît son aspect ancien. Il nettoya et assainit tous les édifices; il les entretint et fit faire quelques réparations avec ses ressources personnelles, et surtout à l'aide d'un secours annuel de 20,000 francs que ce prélat obtint, de 1865 à 1870, sur la cassette de Napoléon III.

Monsieur le Ministre de l'Instruction pnblique et des Beaux-Arts fit, en 1872, étudier l'état actuel du Mont Saint-Michel, préparer les projets de sa restauration (1), et, en 1874, adressa au Président de la République le rapport suivant, qui fut approuvé, et à la suite duquel un décret fut rendu à la date du 20 avril 1874 :

Mou sieur le Président,

Les bâtiments composant l'ancienne Abbaye du Mont Saint- Michel se trouvaient placés dans le service des prisons rele-

1. Par sa décision en date du 14 mai 1872, M. le Ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts nous chargea de cette mission. Les études de l'état actuel du Mont Saint-Michel et les projets de restauration, appartenant aujourd'hui au Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-arts et faisant partie des archives de la Commission des Monuments historiques, ont été exposés par nous aux Salons de Paris de 1873, 1874 et 1875.

— Voir, aux pages suivantes, la face sud du Mont Saint-Michel dans son état actuel, et la même face sud restaurée selon le projet de restauration générale.

vant du Ministère de l'intérieur et ont servi de maison de détention jusqu'en 1864. A cette époque, l'Abbaye du Mont Saint-Michel fut rendue à l'administration des Domaines, laquelle, par bail en date du 31 mars 1865, louait les bâtiments à Monseigneur l'Évêque de Goutances, moyennant le prix annuel de 1,200 francs.

La Commission des Monuments historiques a pensé qu'il serait convenable d'assurer la conservation de cet intéressant édifice du moyen âge par une restauration bien entendue, qui devrait être combinée avec les ressources du crédit attribué à la restauration des Monuments historiques, de manière à préserver d'abord les parties qui sont les plus remarquables.

Il est nécessaire, pour arriver à ce but, que les bâtiments de l'Abbaye du Mont Saint-Michel soient remis à la disposition du service des Monuments historiques; la location faite à Monseigneur l'Evêque de Goutances pourrait être maintenue sous la réserve de certaines dispositions permettant l'exécution des travaux de restauration.

Par ces motifs, après avoir consulté à ce sujet M. le Ministre des finances, qui a donné un avis favorable, j'ai l'honneur, Monsieur le Président, de soumettre à votre sanction le projet de décret ci-joint, qui a pour objet de prononcer l'affectation au service des Monuments historiques de la propriété domaniale de l'Abbaye du Mont Saint - Michel, pour en assurer la conservation.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'hommage de mon respect.

Le Ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts,

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