‹ Description de l'Égypte ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée françaiseChapitre 13 sur 68 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'Homme considéré dans l'adolescence et dans l'âge mûr. — Usages civils et domestiques.

§. I. Du mariage.

Le mariage est en tégypte un acte de convention privée; il n'a besoin ni du sceau de la religion, ni de la sanction de la loi : il consiste uniquement dans la volonté' expresse des parties contractantes; leur mutuel consentement su ffit pour légitimer l'Iiymence. La femme donne son consentement elle-même ou agit par procureur. Dans ce dernier cas, la personne qui la représente va trouver le futur époux , convient de la dot, et lui dit, en pre'sence de deux témoins: Je t'epousc (zaouagtak); l'autre repond: Je te reçois (gabcltak). Le mariage est conclu sans autre formalité'.

La nouvelle mariée n'apporte point de dot à son ëpoux. Quelquefois elle reçoit de son père un présent : mais ce don est purement gratuit; elle n'a pas le droit de 1 exiger. 11 arrive souvent que les femmes n'ont pour dot que ce que leur donne leur mari. La loi oblige celui-ci à en fournir une; elle varie selon les sectes: l'une veut qu'elle monte au moins à dix dracbmes; c'est-àdire à cent quatre-vingts pai âts environ ; l'autre se borne à exiger qu'il y en ait une, ne fût-elle que de la valeur " E. M. xviii. 6

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d'un anneau de fer. Mais les parens de la femme ne manquent jamais de lui faire des prësens proportionnes à leur fortune ; ils consistent en bijoux et en vêtemens : on ne donne jamais de fonds de terre. Lorsque la dot n'a pas été fixée le jour du mariage, ce qui arrive bien rarement, et qu'il s'élève dans la suite des discussions à ce sujet entre la femme et le mari , on règle la dot d'après celle de la mère ou de quelqu'une des plus proches parentes. La dot accordée aux jeunes mariées par leurs époux est un article essentiel du mariage et une obligation absolue; on en verra bientôt toute l'importance.

Les grands et les personnes qui appartiennent à la classe opulente , ne manquent jamais de prendre pour témoins de leur mariage des hommes de loi, qui en écrivent le contrat et le déposent au greffe public. Les fellâh font seulement enregistrer leur mariage chez le qâdy de la province : le peuple des villes néglige toute espèce de formalité, et les mariages s'y contractent presque toujours sans convention écrite.

Un musulman ne peut épouser ni sa fille , ni sa sœur, ni sa nièce, ni sa belle-fille, ni sa sœur de lait, ni même la sœur de sa femme, à moins que celle-ci ne soit morte ou répudiée. Le mariage est permis dans tous les autres degrés de parenté.

La loi ne s'oppose pas à l'union d'un musulman avec une femme de la religion juive ou chrétienne. Mahomet a permis ces mariages, parce qu'il accorde à Moïse et à Jésus-Christ la qualité de prophètes et d'apôtres de l'unité de Dieu : mais il ne permet pas de choisir des épouses d'une croyance autre que celles-là \ il n'y a

même qu'un petit nombre d exemples de musulmans qui profitent de cette autorisation du législateur : les enfans issus de ces mariages sont élevés dans la religion de Mahomet, et les femmes n'héritent pas de leurs maris, si ce n'est par testament et comme don volontaire.

Marier les enfans avant l'âge de puberté est un droit absolu dont jouissent les pères de famille; le consentement des jeunes gens est même inutile dans ce cas, et ils ne peuvent rompre des nœuds ainsi formes que par la répudiation. Mais lorsque les enfans sont nubiles, leur adhésion devient indispensable. Ils l'accordent presque toujours, parce que les deux sexes, n'ayant aucun rapport entre eux, ne peuvent avoir conséquemment ni affections ni antipathies particulières. Cependant le mari n'a la permission d'approcher son épouse que lorsque celle-ci a atteint l'âge marque' par la nature pour être apte à la génération. Le père garde sa fille plus ou moins long-temps après les paroles du mariage, suivant la faiblesse ou la force de son tempérament : il peut la retenir jusqu'à quinze ans; mais ses droits cessent au delà de cet âge. Un père est généralement estimé lorsqu'il s'oppose à la consommation d'un mariage prématuré. Il est à remarquer que le père du jeune époux n'élève jamais de difficultés de ce genre; si le père de la mariée consent à ce qu'elle passe immédiatement dans les bras de son époux , celui-ci la reçoit , et sa famille ne met aucun obstacle à leur réunion : mais ce n'est guère que dans la dernière classe du peuple qu'on trouve des exemples de mariages prématurément consommés.

Il arrive communément que le jeune homme n'a point vu la femme qu'il épouse; il ne s'est formé une idée de sa beauté et de son mérite que d'après les rapports d'une parente ou d'une amie de la famille. Aussi la première nuit destinée à l'union conjugale n'a-t elle quelquefois pour résultat qu'une rupture complète : le mari renvoie sa femme et la répudie. Cependant, lorsqu'un homme demande avec instance la satisfaction de voir celle qu'on lui propose d'épouser, la loi permet qu'elle se découvre une fois devant lui le visage et les mains : cela ne peut se faire qu'en présence de ses parens et lorsque le mariage est presque conclu. Mais, bien que la loi permette cette faveur au mari, il ne l'exige presque jamais , parce que les usages adoptés généralement s'y opposent. L'une des causes principales des mariages prématurés, c'est la crainte des pères de voir leurs fils , emportés par la fougue de leurs passions, se livrer à des plaisirs illicites et funestes à leur santé.

Les musulmans peuvent avoir jusqu'à quatre femmes légitimes, et a,u tant d'esclaves qu'ils peuvent en nourrir; cependant l'obligation de les maintenir toutes dans un état convenable, comme nous l'avons expliqué dans le chapitre précédent, ainsi que l'amour de la paix dômestique, portent les Egyptiens de toutes les classes à n'user que très-sobrement de la latitude qui leur est accordée par la loi. Les grands personnages surtout n'ont, pour la plupart, qu'une épouse légitime: le désir d avoir des enfansj, ou les avantages d'une alliance distinguée, peuvent seuls les déterminer à en prendre

une seconde. Celui qui en a plusieurs, est oblige de coucher alternativement dans l'appartement de chacune d'elles : s'il agissait d'une manière différente, sa conduite serait blâmée hautement; la prédilection pour une femme au détriment des autres passerait pour une injustice, que ne se permettent pas les hommes jaloux de leur tranquillité domestique ', et qui se piquent de quelque sentiment de délicatesse. Dans le cas où les dames ne s'accorderaient pas entre elles, chose assez commune, le mari est oblige de donner une maison particulière à celle qui le demande. Ce n'est qu'à force d'attention , de patience et de générosité , ou par l'effet d'une rigueur ou d'un despotisme absolu , qu'un homme peut réussir à garder plusieurs femmes dans la même maison.

La polygamie est beaucoup plus en usage parmi les gens du peuple. Ils abusent aussi de la facilite qu'ils ont de répudier leurs femmes, parce qu'il ne leur en coûte qu'une dot fort modique, et que, dans leur brutalité grossière, ils regardent la femme comme un être imparfait , indigne d'estime.

La fête que Mahomet conseille de célébrer à l'occasion du mariage et pour signaler un événement de celte importance, se donne dans la maison du père de la mariée. Mais le temps n'est pas encore venu où le mari peut voir sa femme, eussent-ils atteint tous deux lïige de puberté; les jours qui précèdent leur reunion définitive, sont consacres aux réjouissances dans les deux familles. Les hommes sont invites dans la maison du mari; les femmes, chez la mère de l'épouse. Celle-ci passe une journée au bain : elle s'y rend accompagnée

de ses parentes et de ses amies ; un grand voile l'enveloppe tout entière, et sa tête est ornëe d'une couronne. Elle marche sous un dais que précède une troupe de musiciens et à'a'lmeh. Le son des instrumens, les chants d'hymen , les cris de joie des femmes qui forment le cortège, rendent cette marche aussi bruyan te qu animée. Enfin, Ton arrive dans la salle du bain : c'est là que la nouvelle mariée va étaler tout le luxe de la parure ; les cassolettes sont remplies de parfums exquis ; on prodigue les essences précieuses -, les compagnes de Pëpouse se parent aussi de leurs plus beaux atours : le jour s'ëcoule dans les jeux et dans les plaisirs. Les esclaves ou les femmes du bain apportent le cafë, des sorbets, des confitures, des pâtisseries : on reconduit ensuite la mariée à la maison de son père, en observant le même cérémonial \

« Comme la pompe des cérémo- bre suffisant. Pour le rendre plus

nies du mariage est subordonnée à brillant, on le couvre par devant

l'opulence des époux, nous avons d'une longue feuille d'or. Quoique

dû en donner une idée générale; ce châle descende presque jusqu'aux

mais nous entrerons ici dans quel- pieds, on peut apercevoir, dans les

ques détails particuliers, afin de ne intervalles qu'il laisse à découvert,

rien omettre de ce qui peut carac- les vêtemens de la mariée, qui sont

tériser les usages de toutes les clas- de la plus grande richesse , et bro-

ses mahométanes en Égypte. dés en or ou en argent. Elle porte

Dans la marche pour se rendre des bottes de maroquin jaune et des

au bain public, toutes les femmes pantoufles brodées; ses mains sont

sont voilées, ainsi que la jeune cachées ; la forme de ses habits per-

épouse : celle-ci porte quelquefois met de juger de sa taille et de son

sur la tête un vase couvert d'un embonpoint. Elle est placée sous

châle de cachemire ; ce châle re- une espèce de moustiquière de gaze

tombe de chaque côté, et cache teinte en vert et en rouge, portée

entièrement le visage : il est riche- aux quatre coins par des amis ou

ment orné de perles ou de pierre- des parens : lorsqu'un bey se con-

ries, que la mariée emprunte si elle forme à cet usage, des Mamlouks

n'en possède pas elle-même un nom- portent le dais de sa future. Cepen-

Le mari, de son côte, ne manque pas de se rendre au bain public (c'est un usage auquel les hommes riches se conforment toujours, lors même qu'ils ont des bains chez eux). 11 avertit le maître du bain la veille du jour où il doit s y rendre : on s'empresse de le disposer d'une manière convenable; on l'orne de fleurs pour les femmes; pour les hommes on se contente d'y brûler des parfums. Cependant le futur e'poux a invite' quinze ou vingt amis qui l'accompagnent; ils entrent dans la salle du bain , et l'on n'y admet plus personne. Souvent ils

dant la mariée a autour (Telle, sous Daus les mariages d'un ordre inla gaze, deux de ses meilleures férieur, on remarque, à quelques amies le plus richement parées; sa modifications près, les mêmes usamère est derrière elle. Des hommes gcs. La mariée, au lieu de perles ou avec des tambours de basque ou- de diamans sur le chàle qui la couvrent la marche; un domestique vrc, porte pour atours une grande vient après eux , en avant du dais de quantité de monnoies d'or ou d'aria mariée , portant sur la tête un gent. Des hommes du commun tiengrand plat d'argent ou de cuivre nent les coins du dais, que précèdoré , recouvert d'une étoffe de soie dent quelques esclaves habillées à brodée. Ce vase contient une paire la constantinopolitaine , et des mude souliers de bois enrichis d'une siciens montés sur des ânes; un plaque d'argent, une pierre légère homme placé derrière 1s fiancée et spongieuse enchâssée en argent , l'arrose de temps en temps avec de an peigne d'ivoire garni aussi en l'eau parfumée, tandis qu'une foule argent, deux pains de sucre d'une de femmes ferment la marche, et parfaite blancheur, deux bougies font retentir Pair du chanl farayhy blanches , deux mouchoirs de mous- cj^J^ > ou consacré aux noces seline brodés en argent, enfin deux Nous vîmes promener hors d'Arotl* de café dont un est enveloppé lexandrie une fiancée arabe : elle séparément. Des chanteuses et des était montée sur un chameau. Le femmes invitées au nombre de vingt, bétail , les meubles et tout ce qu'elle trente ou soixante , forment le cor- avait reçu pour dot, l'accompatége. gnaient : la marche était lente ; on

faisait même de courtes pauses, et * Le rotl vaut 180 drachmes; il les Arabes tiraient des coups de fuéquivaut à peu près a un demi- sil , ou faisaient de la musique, tankilogramme et 75 : 100 rotl égalent disque les femmes continuaient 55 kilogrammes. leurs chants sans interruption.

apportent du linge, et font venir des musiciens pour les divertir. Le mackem vient lui-même recevoir la compagnie, et lui présente çhi café et des sorbets; il conduit le jeune homme dans le bain, se retire, et vient bientôt après lui apporter une pipe. Lorsque celui-ci s'est baigne, le mackem le reconduit encore dans la première salle. On ne mange pas ce premier jour au bain : le maître reçoit du futur époux six cents, mille, deux mille parais, suivant le degré de sa fortune. Les personnes riches font deux fois la cérémonie du bain.

Enfin , arrive le grand jour où la mariée doit entrer dans l'habitation de son époux : le père ou un ami de celui-ci, vient la prendre chez elle; un cortège aussi brillant que celui qui l'accompagnait au bain la suit encore; elle sort sous un dais, et toujours couverte d'un voile impénétrable. Des esclaves portent devant elle ses bijoux et ses vêtemens dans des corbeilles élégamment ornées. Mais elle ne se rend pas directement chez son mari; elle fait de longs détours, pour que la pompe soit plus éclatante ; et lorsqu'elle entre sous le toit conjugal, son arrivée est célébrée par un festin somptueux dans l'appartement des femmes. Le mari n'est pas du nombre des convives. Il se rend le soir à la mosquée pour la prière; ses parens et ses amis l'accompagnent, et des chœurs de musiciens le précèdent. A son retour chez lui , on sert le café et des sorbets : il entre dans l'appartement de la mariée; les femmes se retirent, il n'y reste que la sage-femme et la baigneuse. Il approche de son épouse toujours voilée; il invoque le nom du dieu de Mahomet , et , le cœur palpitant de crainte

et d'espérance, il lui découvre le visage. Alors les deux femmes étrangères quittent la chambre à leur tour : l'épouse, restée seule avec son époux, lui présente du miel, des confitures, ou quelque autre mets de ce genre, emblème ingénieux de la douceur et des égards qu'ils se doivent l'un à l'autre, et qui sont les plus sûrs garans de la félicité domestique

L'e'pouse reçoit les deux tiers de sa dot en entrant dans la maison de son mari. Cette somme lui appartient en propre; elle peut en disposer à son gré. Jamais le mari ne lui en demande compte; il n'en a pas même le droit.

Il est à propos de faire observer ici qu'on s'abuserait étrangement si l'un croyait que les musulmanes, quoique entièrement assujetties à la puissance de leurs maris , peuvent être tyrannisées par eux : au contraire , leur condition, sous ce rapport, est très-douce; et, tout en se soumettant à la loi et aux mœurs, qui les condamnent à une sorte de retraite perpétuelle, elles parviennent à exercer de l'ascendant sur l'esprit de leurs époux. Ceux-ci ne peuvent ni les maltraiter, ni même les réprimander avec aigreur : dans l'un ou l'autre cas, la femme a le droit d'exiger la séparation , et alors elle se retire dans la maison de son père. On corrige et l'on

1 Les cérémonies et les fûtes extérieures dont nous venons de donner les détails, n'étaient point en usage parmi les beys et les grands do Kaire ; tout se passait dans l'intérieur de leurs maisons. Lescheykhs f ttous les musulmans qui se piquent d'avoir reçu une bonne édu-

catiou, onlaussi abandonné, comme blessant la décence, la coutume démontrer les preuves de la virginité de leurs femmes aux purins et aux amis do la famille. Les gens du peuple et les Qobtes sont les seuls qui observent encore cette pratique.

go ESSAI SUR LES MŒURS

instruit les femmes dans la pratique de leurs devoirs conjugaux : mais les maris ne s'en mêlent point; cette tâche est réservée aux parens de l'épouse, qui s'en acquittent d'ordinaire avant le mariage. Ainsi les usages et les bienséances tempèrent un peu la rigueur du despotisme dont la loi investit les hommes à l'égard des femmes; leur condition leur paraît heureuse, et elles ne peuvent se figurer même comment il est possible que dans les contrées de l'pccident les femmes soient plus favorisées qu'elles ne le sont elles-mêmes.

§. II. Répudiation et divorce.

Les lois musulmanes ont rendu le divorce très-facile. Un homme se borne à dire à sa femme , Je te répudie 9 et la séparation est prononcée , sans que le qâdy ait besoin d'y intervenir , ou d'en connaître les motifs. La femme alors reçoit le dernier tiers de sa dot, emporte ses bijoux et ses effets , et se retire. Mahomet a fixé le mode de divorce de la manière suivante :

« Le mari qui voudra répudier sa femme , aura un délai de quatre mois.

« Les femmes répudiées laisseront écouler un délai de trois mois avant de se remarier.

« La répudiation n'aura lieu que deux fois.

« Celui qui répudiera une femme trois fois, ne pourra la reprendre qu'après qu'elle aura passé dans, la couche d'un autre qui l'aura répudiée.

« Le mari ne peut rien retenir de la dot de celle qu'il aura répudiée.

« Celui qui répudiera une femme dotée avant d'avoir eu commerce avec elle , lui laissera la moitié de la dot convenue »

D'après cette injonction formelle du législateur, lorsqu'un mari congédie sa femme dès le premier jour de leur union et sans avoir consommé le mariage, ce qui n'est pas sans exemple, il ne lui doit que la moitié de la dot: mais, lorsqu'après l'avoir répudiée, il la reprend de nouveau , et réitère pendant trois fois la rupture et le mariage avec la même personne, il ne peut plus l'avoir pour épouse légitime qu'elle n'ait auparavant passé dans les bras d'un autre homme. Cette restriction du législateur paraît , au premier coup d'œil, ridicule ou barbare; cependant, si elle n'était pas si tardive, on pourrait y trouver une pensée profonde et une grande connaissance du cœur humain : en mettant ainsi l'époux aux prises avec tous les calculs de la jalousie, passion si puissante chez les Orientaux , elle l'empêche de céder légèrement aux premiers mouvernens de la colère , et de se résoudre avec trop de précipitation à un divorce souvent injuste, et dont il doit subir les pénibles conséquences, si jamais le repentir ou l'amour le ramène à des sentimens plus doux. Aussi, plus d'une fois, regrettant les charmes de son épouse, et voulant éluder les dispositions de la loi , le mari invite un de ses amis à la prendre pour femme, et il convient avec ce dernier qu'il la répudiera sans consommer cette espèce de mariage intermédiaire : mais cet arrangement doit être secret pour tout le monde, excepté pour les trois

1 Qorân , chap. n.

intéresses; il est indispensable surtout que la femme soit dans la confidence, puisqu'elle joue le rôle principal dans cetté intrigue mystérieuse. S'il en transpirait quelque chose , le mariage serait annulé par le fait. Néanmoins il arrive quelquefois que Tarai, subjugué par les charmes de la répudiée, s'oublie jusqu'à trahir la confiance et l'amitié , et conserve effectivement pour femme celle qu'il devait seulement feindre d epouser.

Prévoyant que la répudiation pouvait avoir pour cause ordinaire un dégoût passager ou un mouvement de dépit, Mahomet, pour prévenir, autant que possible, ce malheur domestique, conseille au mari qui a répudié sa femme et juré de ne plus avoir de commerce avec elle , de la garder encore trois mois , espérant que la réflexion ou quelques caresses réciproques pourront amener une réconciliation entre eux avant l'expiration de ce délai. Malgré la sagesse de ce précepte, il est d'usage au Kaire que la femme sorte dè la maison de son mari à l'instant même où il la répudie. Elle peut se remarier trois mois après , c'est-à-dire lorsque les symptômes périodiques de son sexe ont reparu trois fois : sa déclaration suffit à cet égard. Si elle se trouvait enceinte à l'époque de la rupture, le père ne peut réclamer l'enfant avant 1 âge de sept ans, pour un garçon, et avant l'âge nubile, pour une fille : cependant il est tenu de payer les dépenses de l'entretien , de la nourriture et de l'éducation de cet enfant, quel que soit son sexe.

Il peut arriver que la mère passe dans les bras d'un

autre époux; alors elle est obligée de confier l'enfant aux soins de sa grand'mère ou de Tune de ses plus proches parentes, fille ou veuve : le père n'a le droit de le reprendre que lorsque la mère n'a point de famille; ce qui ne se présente que bien rarement*.

L'accusation d'adultère est la plus grave de toutes celles qu'un mari puisse intenter à sa femme; mais le législateur a rendu cette imputation si difficile à prouver, qu'on cite bien peu d'exemples de femmes convaincues et punies pour ce crime. Cependant, lorsqu'un homme jure cinq fois devant le qady que son épouse lui a été infidèle, et que celle-ci jure le contraire par les mêmes sermens, le magistrat prononce le divorce, et leur séparation est éternelle. Il est inutile de dire que les gens d'un rang distingué et même d'une condition médiocre évitent le scandale d'un pareil jugement; le petit peuple et les hommes ehontés s'exposent seuls à

* Nous ajouterons à cet exposé des règles du divorce, que lorsqu'un homme répudie sa femme avant de l'avoir vue, il ne lui doit, comme nous l'avons déjà dit, que la moitié de la dot: mais, s'il s'est trouvé une fois seul avec elle, il la lui paie tout entière.

Une lillc ou femme répudiée rapporte à la maison de son père tout ce qui en est sorti , et de plus le droit du divorce : il consiste dans le dernier tiers de sa dot, qu'elle reçoit en parlant, et c'est le seul témoignage de la rupture. Les écrits ou les procédés juridiques sont absolument inutiles, ainsi que nous Pavons vu , pour la sanction du ma-

riage et pour constater le divorce.

Nous nous abstiendrons d'ajouter ici de nouvelles réflexions sur la singularité de ces usages; ils doivent paraître bien étranges aux yeux des Européens , dont les institutions sont si éloignées d'un pareil esprit; le législateur arabe qui les a consacrés , dut sans doute avoir pour but d'obvier à des inconvéniens plus graves encore. Les peuples ont un caractère propre, comme les climats qu'ils habitent; c'est a ceux qui les instruisent ou les gouvernent à sentir celle incontestable vérité, et à se régler en conséquence.

Voilà peut-être l'excuse de Mahomet.

cette fle'trîssure pour satisfaire leur vengeance , ou leur passion pour la débauche.

Une femme ne peut de son plein gré quitter la maison de son époux : s'il existe entre elle et lui une antipathie de caractère, qu'il la néglige ou la maltraite, elle peut l'engager par des offres avantageuses à consentir à leur séparation \ s'il s y refuse, et qu'il persiste dans ses mauvais procédés , elle s'adresse au qâdy. Ce magistrat examine la plainte, et prononce le divorce lorsqu'il la reconnaît fondée. La femme ne perd aucun de ses droits ; elle conserve sa dot et tous ses privilèges : dans le cas où le mari accepterait le divorce proposé par la femme , il ne pourrait la reprendre dans la suite qu'en contractant avec elle un nouveau mariage.

Chez un peuple où la femmc-n est presque jamais du choix de celui qui l'épouse , le divorce doit être bien plus fréquent que dans les contrées où l'union conjugale est le résultat d'une inclination mutuelle ; il le devient plus encore par la facilité que les lois y accordent aux maris : c'est ce qui arrive en Turquie et en Égypte. Malgré les ménagemens que Mahomet recommande aux maris envers leurs femmes , malgré l'obligation qu'il leur impose de les garder trois mois encore après une première rupture, le divorce est assez ordinaire : il est vrai qu'une femme répudiée n'est point déshonorée , et qu'elle trouve facilement un autre époux; mais les mœurs souffrent toujours d'un pareil relâchement. Toutefois , nous devons ici à la vérité de dire que les progrès de la civilisation ont rendu cet acte scandaleux assez rare dans les premières classes de la

société , et qu'il y est presque regarde comme déshonorant. Heureuses les nations chez lesquelles la raison et la morale peuvent déraciner les abus , et surtout ceux qui flattent le plus les passions î Tel est le caractère des Egyptiens, et nous avons eu lieu de nous en convaincre pendant notre séjour dans leur patrie : le moment viendra peut-être où l'on fera des efforts pour les rendre à la civilisation , aux sciences et aux arts 5 de pareils efforts, nous osons le dire, n'auraient rien de pe'nible, et le succès irait même au delà des espérances.

Nous finirons cet article par quelques considérations générales sur l'existence et la manière d'être des femmes en Egypte. Ce sexe, qui est l'objet de toute notre sollicitude et de tous nos égards, est bien loin , comme nous l'avons remarqué jusqu'ici , de jouir des mêmes avantages parmi les mahométans; la femme, isolée de la société, est condamnée à une nullité absolue : à peine si l'opinion des musulmans la met au nombre des êtres qui ont reçu l'intelligence et le privilège de la raison. O'mar est l'auteur de l'avilissement des femmes ; en les empêchant de participer aux devoirs de la religion , il signa l'arrêt irrévocable de leur dégradation morale. Mahomet n'avait pas été si loin , quoique son système religieux soit également préjudiciable au beau sexe. Sans doute que , pour étayer l'échafaudage monstrueux de son prétendu paradis , il devait en exclure les femmes mortelles : mais n'aurait-il pu trouver un moyen plus équitable d'accorder le merveilleux avec la raison et la justice !

Les hommes , en n'accordant aux femmes qu'une

nature bien inférieure à la leur, ont pour elles une sorte de mépris et de pitié dédaigneuse qui expose souvent ces dernières à leurs injures, ou même aux terribles effets de leur brutalité. Ce n'est point le mari qui peut maltraiter sa femme , comme nous lavons déjà dit : mais, avant le mariage, ces malheureuses sont exposées aux violences de leurs parens ; elles courent encore les mêmes risques en redevenant libres, et souvent elles ne peuvent s'en garantir en puissance de mari. Il est inutile de faire observer que ces reproches tombent particulièrement sur le bas peuple des villes et sur les gens à peine civilisés qui habitent les campagnes. Un Osmanly ou un notable Egyptien regarderait l'action de frapper une femme comme un acte aussi coupable que honteux : mais cette manière de voir, toute sage , humaine et juste , n'est malheureusement pas générale , et la loi ne la fortifie pas du poids de son autorité. L'anecdote que nous allons citer fera connaître l'opinion des musulmans sur les femmes : nous pourrions citer une foule d'exemples ; nous nous bornerons au suivant, où nous avons joué nous-même un rôle.

Nous étions au village de Rahmânyeh ; une femme et plusieurs hommes se réfugient dans la maison de l'un de nos collègues, et tombent à ses genoux en lui demandant justice ou plutôt vengeance; car les Orientaux emploient ce dernier mot de préférence. La femme était couverte de sang : il la relève, la rassure, et reconnaît qu'elle a été frappée à la tête; alors il veut ôter le voile qui lui couvre le visage, mais elle résiste;

il fait un nouvel effort, arrache le voile, et la malheureuse, qui, dans cet état de souffrance, conservait encore le sentiment des devoirs imposés à son sexe par les usages de son pays , se couvre le visage avec ses deux mains. Notre collègue, respectant ses préjuges, coupe les cheveux autour de la plaie, la panse lui-même faute de chirurgien , et pose l'appareil avec les morceaux d'une chemise qu'il déchire à cet effet. Cependant plusieurs Qobtes et des musulmans étaient présens à cette opération ; ils ne purent s'empêcher de manifester hautement leur surprise et même leur indignation de voir un homme revêtu d'un caractère public s'avilir au point de panser un être aussi méprisable qu'une femme l'était à leurs jeux. Indigné d'une pareille barbarie, il voulut les chasser ; ils continuèrent à dire qu'il se déshonorait.

« Cependant, ajoute notre collègue, j'allai chez le commandant de la province et lui exposai toute l'affaire y il m'accorda plein pouvoir pour le châtiment du coupable, que j'avais fait arrêter. De retour chez moi, j'y trouvai cet homme. — Est-ce toi, barbare, qui as si cruellement traité cette infortunée? — Quoi! vous pensez qu il y ait de la cruauté à battre une femme! me répondit-il en riant. — Et le sang que tu as répandu ? — Le sang demande le sang pour les hommes, répliquat-il ; il n'en est pas de même à l'égard des femmes. Indigné du calme qu'il affectait dans ses réponses : Nous sommes tes juges, lui dis-je, et la brutalité à laquelle tu viens de te porter est un grand crime à nos yeux : nous te punirons. — Me puniriez-vous si j'avais blessé une vache ? — Sans doute , si elle ne t'appartenait pas. — E. M. xvin. 7

g8 ESSAI SUR LES MŒURS

Ecoutez cependant mes raisons, et vous verrez que j'ai dû me conduire ainsi. Les Mamlouks m'avaient ôté mon champ pour le donner à mon cousin ; les Français sont arrives pour reparer les injustices des Mamlouks : ne dois-je pas rentrer dans mes anciens droits? Mon cousin, sa fille et son fils s y opposent : je les ai battus, et je les battrai jusqua ce qu'ils me rendent ma propriété'. Je ne demande que ce qui m'est dû, et j'invoque même à cet égard la justice des lois françaises. — Eh bien ! puisque tu parles des lois françaises , sache qu elles punissent les meurtriers et ceux qui se permettent des violences contre leurs semblables.

« J'avais convoqué chez moi les cheykhs et les notables habitans du bourg. Quelle peine infligez-vous à ceux qui frappent ou blessent un homme volontairement! — Ils doivent recevoir coup pour coup et rien de plus, répondirent-ils à la fois : les punitions sont les amendes , la bastonnade et la mort. — Il suffît. L'homme que vous voyez a blessé cette malheureuse ; il a demandé à être jugé d'après les lois françaises : qu'il apprenne donc qu'on ne peut se faire justice soi-même d'après ces lois qu'il invoque; qu'une femme est tout aussi respectable qu'un homme, et que son sang n'est pas moins précieux. En conséquence , il recevra sur-le-champ vingt-cinq coups de bâton. —Vingt-cinq coups de bâton! s'écrièrent-ils avec l'accent de la plus grande surprise; cela n'est pas juste : c'est tout au plus ce qu'on aurait pu lui infliger s'il l'avait tuée. — Oui, vingt-cinq coups de bâton, m'écriai -je, et qu'on exécute mes ordres. Si la femme meurt , notis prendrons d'autres mesures.

« Lorsqu'il fut question d'appliquer la bastonnade,

aucun Egyptien ne voulut s'en charger. On envoya chercher le qaonas ; mais il s'acquittait de sa tâche avec tant de mollesse et de précaution , qu'un domestique maltais qui partageait mon indignation, lui arracha le bâton des mains, et acheva l'exécution avec toute la sévérité' que le cas exigeait. »

Ce trait, auquel nous n'ajouterons aucune réflexion, peint les mœurs du bas peuple, et donne une idée juste de l'opinion qu'on a des femmes dans les provinces de l'Egypte. Il en est à peu près de même dans les autres contrées de l'Orient.

§. III. Nourriture.

La frugalité est la vertu des habitans de l'Égypte. Si dans les villes on trouve des hommes riches qui s'abandonnent à l'intempérance , ou qui abusent des alimens les plus simples en les prenant en trop grande quantité (les Mamlouks méritaient surtout ce reproche), les classes laborieuses , de même que les paysans , sont excessivement sobres : ils ne prennent de nourriture qu'autant qu il leur en faut pour se soutenir ; et cette nourriture est si mauvaise, que l'on a peine à concevoir comment elle peut leur suffire, et comment ils peuvent se livrer aux travaux les plus pénibles.

Les Égyptiens aiment par dessus tout la chair du mouton : mais pour le peuple c'est un régal qu'il ne peut se procurer que les jours de grande solennité ; tout le reste de l'année, il vit de légumes verts , de poissons

ioo ESSAI SUR LES MŒURS

sales , de racines et de graines diverses , comme pois chicbes, fèves de marais, lupins, etc. : ces derniers alimens se vendent cuits , et sont , avec quelques fruits, la principale nourriture de la population indigente des villes.

Quoique le sol de l'Égypte produise en abondance le froment, que ce graminëe y soit d'une qualité excellente et d'un prix beaucoup moindre qu'en Europe, qu'enfin l'on soit rarement oblige' d employer d'autres graines pour faire le pain , il n'est pas, comme partout ailleurs, la base de la nourriture du commun des habitans. Par goût , ou peut-être même par économie, les paysans et le petit peuple abandonnent aux riches l'usage du pain, qu'ils regardent comme un objet de luxe, pour se nourrir plus particulièrement des productions végétales que chaque saison procure : ils y suppléent, par exemple , par les racines du colocase , colocasia 1 ; les carottes, daucus sativus* ; les fruits du bâmyeh, hibiscus esculentus ; les aubergines ou me'longènes , solanum melongena ; les petits concombres, cucumis sativus; les melons d'eau ou pastèques, cucurbita citrullus; l'a'bdellâouy et d'autres espèces de melon particulières à l'Égypte; les feuilles de mauve, malva rotundifera ; le meloukhyeh, corchorus esculentus; le helbeh, trigonella fœnum grœcum : toutes ces plantes sont très-mucilagineuses et rafraîchissantes. Ils y ajoutent les semences du maïs, zea mais; du dourah; holcus sorgho; du lupin , lupims termes ; des fèves de marais ; du hoummous, espèce de pois chiche. Enfin, ils s'alimentent

• Linné. a Idem.

encore avec les fruits du dattier, phœnix dactylifera, le poisson salé , le lait aigri , le fromage , le miel , la mélasse. La viande , comme on le voit , est loin detre d'un usage journalier pour le peuple.

Il serait peut-être permis de rejeter en partie sur la paresse naturelle des Égyptiens et sur la rareté des combustibles dans leur pays, l'espèce de carême perpétuel auquel ils se sont condamnés pour s'affranchir des embarras de la cuisine : ce seraient les mêmes raisons qui les auraient portés à adopter de préférence pour alimens des substances qui peuvent se manger crues et sans apprêt, ou qui se cuisent en grand par des gens qui n'ont pas d'autre métier. Cependant, si Ton compare cette manière de vivre avec celle des Égyptiens anciens , on trouvera une très-grande analogie , soit pour la nature des alimens , soit pour la simplicité de leur apprêt1.

Pendant les grandes chaleurs de l'été , le peuple mange encore avec une sorte de délice des betteraves , des concombres et des ognons confits dans de mauvais vinaigre. Cette espèce de nourriture est à très-bon

1 Hérodote, en parlant de la prennent ensuite la graine , qui res-

nourriture des Égyptiens, dit, après semble à celle du pavot et se trouve

avoir parlé de quelques autres usa- au milieu du lotos; ils la pilent; ils

ges de ce peuple : en font du pain qu'ils cuisent au

« Quant aux vivres , ils ont ima- feu. On mange aussi la racine de

giné des moyens de sVn procurer cette plante : elle est d'un goût

aisément. Lorsque le fleuve a pris agréable et doux ; elle est ronde et

toute sa crue et que les campagnes de la grosseur d'une pomme. Il y a

sont comme une espèce de mer, il une autre espèce de lis ressemblant

parait dans l'eau une quantité pro- aux roses, et qui croit aussi dans le

digieusc de lis que les Egyptiens Nil. Son fruit a beaucoup de rap-

appellent lotos ; ils les cuillent, et port avec les rayons d'un guêpier :

les font sécher au soleil; ils en on le recueille sur une tige qui sort

compte : des marchands la colportent dans les rues , et la débitent sur les places où le public se rassemble les jours de fête. On y voit , dans la belle saison , une foule d'habitans se nourrir des feuilles crues du fenugrec. Un Égyptien y fait un excellent repas avec une laitue ro-

de la racine, et croit auprès de Tau- tits oiseaux, qu'ils ont eu soin de

tre tige*; on y trouve quantité de saler auparavant. »

grains très-bons , de la grosseur d1uo Diodore de Sicile s'exprime ainsi

noyau d'olive; on les mange verls att sujet du genre de nourriture

ou secs. adopté par les anciens Egyptiens:

n Le byblus* est une plante an- ft qq djt que Jaug ieg commen-

nuelle. Quand on Ta arrache des - cemens ,e, Égyptiens ne vivaieol

marais, on en coupe la partie supé- ^herbes, mangeant des choux

ricure, qnon emploie à differcns ^ Ses racines qu'ils trouvaient dans

usages. Quant à l inférieure, ou ce |efl raarais> sans m„ priocipe de

qui reste de la plante et qui a env,- disccrnemcnt qae le gout qu<i|8 y

ron une coudée de haut, on le mange trouvaicnl, usaient surlout de

cru ou on le vend. Ceux qui veulent rherbe Bommee agrostis f qili est

rendre ce mets plus délicat, le font d,un ftl exce,|enl) ctqui bailleurs

rôtir dans un four ardent. Quelque*- Mt 8uffisanle pour !a nont.rilure de

uns d'entre eux ne vivent que de rhomme> n C6t ccrtain du moin8

poissons ; ils les vident, les font sé- M|e cst salulaire m lroupeaux ,

cher au soleil et les mangent quand £t qunelle ,es crjgrai88e Tisiblfracnt.

ils sont secs.» (Hérodote, lib. II, Les Égyptiens encore aujourd'hui,

§. 92, page 71, traduction de Lar- en meraoire de Futilité que leurs

cher, édition de.i8oa.) pèrc8 onl lïrée de ceWc p|anle> en

Ailleurs (liv. n, §. 77, page 62), porlent dans ienr8 main8 quand ij8

le même historien «joule : « Le pain y0Qi faire leurs prières dans les

des Egyptiens s'appelle cyllestis : t Je8 de8 dieux# Le 8ccorjd mcl8

ils le font avec de l'épeautre; ils ^ Égyptien, a été le poisson; le vivent de poissons crus sèches au fleuve ,eur en fournit UQe ké

prodigieuse, et les terres en demeu-

so'.eil ou mis dans de la saumure;

ils mangent crus pareillement les • ,

... ? . 1 . rent couvertes lorsque les ...

cailles , les canards et quelques pe- ., „ • . ... . 1,

' 1 1 r retirent : ils mangeaient aussi la

chair de leurs bestiaux , et se ser- * Cette espèce de lis est peut- vaient de leur peau pour se vêtir, être le nymphœa Indien major, Les Égyptiens, après un assez long nommé taralti dans VHerbarium lemps, passèrent à l'usage des fruits; Jmboinense, lib. 11, cap. v. le principal est le lotos, dont ils ** Cette autre espèce qu'Héro- font du pain. »( Diod. de Sic. liv. Ier, dote appelle byblus , est la même sect. n, traduction de l'abbé Terque le papyrus. rasson. )

DES HABITANS MODERNES DE LÉGYPTE. io3

inaine , un concombre , une pastèque ou melon d'eau , sans qu'il ait besoin d'assaisonner les premiers; il mord avec le plus grand appétit dans une salade verte, et ne se donne pas la peine de l'apprêter avec de l'huile, du vinaigre, etc. Pour dessert, il achète quelques épis de dourah, légèrement torréfies dans un four, et qui ont été coupes avant d'avoir atteint l'époque de leur maturité.

Lorsque le temps des fruits et des légumes verts est passe', les cuisiniers qui préparent en grand les lèves de marais , les pois chiches , etc. , etc. , deviennent l'unique ressource du bas peuple. 11 est à propos de donner une ide'e de leurs procèdes dans la cuisson de ces légumes : ces procèdes sont fort simples et très-économiques. Les cuisiniers du peuple, s'il est permis de les qualifier ainsi, ont des pots de terre d'une grande dimension , qu'ils remplissent aux trois quarts de légumes trempés dans l'eau ; ces pots ont la forme de nos cucurbites, et se nomment qedret el-tabykh dans la langue du pavs : après les avoir ainsi remplis , on en ferme exactement l'orifice avec une espèce de lut formé du limon du fleuve; on les plonge ensuite dans les cendres chaudes des bains publics, et on les y laisse cinq ou six heures environ ; au bout de ce temps , les légumes sont parfaitemeut cuits et bons à être distribués. Le public les achète par petites portions saupoudrées d'un peu de sel, ou arrosées d'huile de sésame, sesamum Indieum, ou même encore garnies de laitues et d'une pincée d'épices composées de poivre noir, de poivre long et de gingembre. Chaque portion, ainsi assaisonnée,

io4 ESSAI SUR LES MŒURS

coûte un parât ; sans assaisonnement , elle ne coûte que six gedyd Ceux qui visent encore à une plus grande économie, vivent avec des rations de semences de lupin , que les Arabes appellent ^ jS termès. Ces dernières sont cuites de la même manière que les autres : mais , pour leur faire perdre l'amertume qui leur est propre , on les fait germer avant de les préparer ; on les lave ensuite en les plaçant dans des paniers au milieu du Nil. Lorsque le lupin a subi toutes ces préparations, on le fait cuire, et une copieuse portion de ce légume ne coûte que deux ou trois gedyd. Au reste, avec l'extrême tempérance des Egyptiens , cette portion suffit au repas d'un homme.

Les dattes fraîches et sèches sont aussi d'un très-grand secours pour le peuple et surtout pour l'habitant des campagnes : les Arabes n'ont presque pas d'autre aliment. Dans la haute Égypte, on trouve des villages entiers où l'on se nourrit de dattes pendant plus de dix mois de l'année. Ce fruit se mange à divers degrés de muturité; il s'en fait au Raire et dans toutes les villes de l'Égypte une très-grande consommation. Les dattes dont se nourrissent les habitans du Delta , viennent en grande partie du Sa'yd il en arrive de fraîches et de sèches : ces dernières sont ou entières , ou privées de leur noyau et réunies en masse par une forte pression , ce qui les rend susceptibles de se conserver plus longtemps. Lorsqu'on les coupe, chaque trauche représente assez bien ce hachis que les charcutiers de Paris nom-

1 Le Jj jLa. gedyd est une monnoie de cuivre; douze ^jj^t egddd valent un parât.

DES HAB1TANS MODERNES DE L'EGYPTE. io5

ment fromage de cochon. Mais les dattes sèches , soit entières, soit préparées comme nous venons de le dire, c'tant apportées de fort loin , coûtent trop cher pour que la classe indigente puisse s'en procurer : elle se contente des dattes fraîches qu'on récolte dans les environs; encore n'attend-elle pas toujours qu'elles soient parvenues à leur entière maturité.

Le commerce procure à l'Égypte diverses espèces de fruits secs , comme raisins, abricots , pêches , pistaches, amandes , etc. On récolte dans le pays même des figues et des olives ; les raisins secs de Corinlhe sont d'un trèsgrand usage dans l'apprêt des mets des gens riches.

On voit au Kaire et dans les grandes villes , outre les marchands de légumes cuits , des espèces de traiteurs ou rôtisseurs qui vendent du poisson frit, des hachis de viandes mis en houlettes et rôtis , enveloppés dans une feuille de vigne , ou réunis ensemble , comme des mauviettes , par de petites broches de bois.

Les fellah regardent la graisse des animaux comme le manger le plus délicat; mais leur pauvreté ne leur permet pas de s'en rassasier souvent. Les Qobtes font une consommation excessive d'huile d'olive; ils en mettent partout, et vont jusqu'à en arroser leur pain : cet abus est la cause de plusieurs maladies auxquelles ils sont particulièrement sujets. Mais tous les Égyptiens , en général , mâchent avec délices la graine de pavot et d'autres semences émulsives^ Leurs boissons consistent en sorbets , et en une espèce de liqueur dans laquelle l'opium est employé comme principal ingrédient : les riches s'enivrent avec ce dernier breuvage; les pauvres

io6 ESSAI SUR LES MOEURS

ne boivent, pour la plupart, que de l'eau pure ou de mauvais sorbets. La loi musulmane prohibe le vin , comme tout le monde le sait, pour prévenir l'ivresse : les musulmans de bonne foi se conforment à ce précepte; mais les grands, les marchands et les soldats l'enfreignent souvent en cachette.

Les Egyptiens fabriquent plusieurs espèces d eau-devie : la meilleure et la plus estimée est celle qui se fait avec le raisin sec; celle que l'on tire des figues ordinaires, des figues du sycomore, des dattes , ou des fruits du nopal , lui est bien inférieure. Les Qobtes abusent beaucoup de ces spiritueux : ils en boivent des bouteilles entières, ce qui les dispose plus particulièrement aux hydrocèles \ Le peuple, qui s'abreuve avec l'eau du Nil, sans égard pour les saisons et sans la filtrer, contracte, par suite, des principes fiévreux qui détériorent insensiblement sa constitution , puisque les eaux du fleuve se corrompent chaque année vers la fin d'avril. La bière est totalement inconnue aujourd'hui en Lgy pte, quoique Hérodote fasse mention de son usage parmi les anciens Lgyptiens \

' « Les chrétiens de Syrie et les ivresse. » (Volney, État politique Qobtes d'Egypte font beaucoup de FEgypte , sect. n, page io\.) d'usage de l'eau-de-vic tirée des 3 Hérodote, Histoh-e , liv. h , raisins secs: ces derniers surtout en §.77, traduction de Larchcr. Les boivent des pintes entières à leur chrétiens font quelque peu de vin souper. J'avais taxé ce fait d'exagé- dans le Fayoum ; mais ils ne savent ration ; mais il a fallu me rendre aux pas le fabriquer. Le vin n'a pas été preuves de l'évidence, sans cesse^ inconnu aux anciens Égyptiens, néanmoins de m'étonner que de pa- comme on Ta cru d'après un pasreils excès ne tuent pas sur-le- sage d'Hérodote mal interprété, champ , ou ne procurent pas du Nous avons vu , dans les plus anmoins les symptômes de la profonde ciens monumens, la peinture de la

§. IV. Habillement.

Les habits des Égyptiens ne sont point, comme les nôtres , assujettis au caprice des modes : leur forme ne varie jamais; les couleurs les plus vives sont toujours les plus estimées. L ampleur est la qualité distinctive de ces vêtemens ; ils ont cela de commun avec ceux des autres Orientaux : ces peuples ne peuvent rien souffrir d'e'troit dans leur habillement; culottes, chemises, benych, gebbeh , qaftân , tout est également e'toftë. Nous ne pouvons nous empêcher de citer à cette occasion la réflexion d'un Egyptien en voyant passer à l'un de nous un pantalon fait d'après la mode que nous avions apportée de France, par conséquent fort étroit : «Comment! s e'cria-t-il , vous aviez donc bien peu de drap pour l'avoir ménage à ce point ! »

Pour faire mieux connaître le costume égyptien, nous donnerons ici une nomenclature explicative des différentes pièces qui le composent. Nous commencerons par l'habillement des hommes.

(^À-J Lebés, Culotte d'été; elle est ordinairement de

toile.

j-fjï* Charâiyr, Culotte d'hiver ; celle-ci est en drap.

Jljj^ Cheroudl, Culotte de Mamlouk ; elle est rouge et faite

de saie de Venise.

vendange, la fabrication du Tin , et des hypogées de la ville de Thèbes ,

des vases peints où le vin était re- A. D. , tom. in , pag. ire, chap. IX ,

présenté d'une manière distincte, secl. x. ) Les Français ont essayé

{Voyez le Mémoire de M. Cosiaz de faire du vin au Kaire; la guerre

sur les grottes à'Elethyia, A . M. , a interrompu les expériences, tom. vi , page 97 , et la Description

io8 ESSAI SUR LES MOEURS

Qamys, Chemise; elle n'est point fendue dans le bas, retombe sur les talons, et se met sur la culotte. Les manches en sont larges et fort longues.

Sodejry , Petit corset sans manches.

^î£i> Yalek, Autre corset propre aux Mamlouks; il est

ample, court, et a des manches fort longues et fort larges.

..,11» Qafidn, Robe ouverte par devant, avec de trèsgrandes manches; elle se met sur le corset.

aûa. Gebèeh, Autre robe ouverte aussi; elle se met sur

la première. Les manches en sont courtes comparativement à celles du qaftân. En hiver elle est doublée de fourrures.

jjijjXî Benjchf Robe fort ample; les manches en sont trèslarges, dépassent de beaucoup la longueur du bras et de la main, et sont fendues à l'extrémité.

IJezdm, La ceinture; elle est en mousseline, en laine ou en soie, et se met sur le qaftân, \J&J* Tarbouch, Bonnet ou grande calotte en feutre qui

couvre la tête jusqu'aux oreilles.

Jli» ChM, Longue pièce de mousseline ou de tissu de

laine que l'on plisse et tourne plusieurs fois autour du tarbouch. Les riches ont ce châle en cachemire.

à^o E'mmeh, On donne ce nom à la coiffure entière .

c'est le turban.

Jj^lS Qâouq, Bonnet des Turks et des beys ; il est d'une

forme circulaire , très-élevé et beaucoup plus large au sommet qu'à la base. La partie inférieure de ce bonnet est ornée du châle plissé autour avec beaucoup d'art.

iajJs Tarhah , Pièce de mousseline ou partie de châle qui

retombe derrière la tête après avoir fait plusieurs tours sur le tarbouch; cette espèce de voile s'arrête à la hauteur des épaules , et produit un effet fort agréable : il est quelquefois brodé en or sur les lisières.

La chaussure n'est pas moins compliquée que les autres parties de l'habillement : elle se compose d'abord du mest, espèce de bas en maroquin, qui enveloppe tout le pied ; ensuite du babouch et du sarmeh, chaussures de maroquin dans lesquelles on met le pied couvert du mest. En entrant dans un appartement garni de tapis , on quitte le babouch et le sarmeh : la politesse le veut ainsi. Pour monter à cheval , ou même pour faire des courses dans la ville, on chausse les khouff, espèce de bottines en maroquin rouge ou jaune , qui sont communes aux hommes et aux femmes.

Les hommes aiment encore à porter à leur ceinture un riche poignard garni de pierreries : le luxe des Mamlouks consiste dans la beauté de leurs pistolets et de leurs cimeterres \ les bourgeois le mettent dans l'ambition de posséder des pipes magnifiques. Toutes les castes aiment également à se couvrir les doigts annulaires de bagues plus ou moins précieuses : les pierres de couleur passent pour les plus belles; on les monte en argent pour les hommes , et en or pour les femmes.

Il est inutile de faire observer au lecteur que l'ajustement complet dont nous venons de détailler toutes les pièces, est celui des grands ou des riches : le peuple ne se donne pas autant de peine ; toute sa garde-robe

no ESSAI SUR LES MŒURS

se compose au plus de trois ou quatre vêtemens qui ne se changent qu'à la dernière extrémité', c'est-à-dire lorsqu'ils tombent en lambeaux \ Les fellah, hommes et femmes, vont presque nus, et les ouvriers de la basse classe, ainsi que la populace des villes, sont à peine couverts de quelques mauvais haillons.

1 « Les Égyptiens de toutes les a 70. Un milâyeh , pièce de toile

classes » , nous rapporta l'un de nos de coton rayée en bleu et en blanc,

collègues, o sont naturellement très- ayant huit pieds de long sur quatre

portés au luxe ; je me suis amusé à de large, et dont on se sert en

faire cette remarque dans la per- forme de manteau ou camail ;

sonne d'un de mes domestiques. f g0 Un dejyehy grande che-

Lorsqu'il entra à mon service, sa mj8e çn bonMcan noir, dont se ser-

garde-robe valait à peine quarante vent jes prjncjpaux habitans d'un

sous; c'est-à-dire qu'il était près- vji]ace.

que nu. Outre ses gages , qui étaient ' L M ,

fort raisonnables , et les profils « 9°« Un gilet ou corset de coton ;

qu'il retirait des commissions que « io°. Un gebbeh, espèce de robe

je lui faisais faire, il avait encore de chambre ou soutane en soie et

l'adresse d'obtenir en secret des ca- coton ;

deaux et des récompenses des per- a n°. Un qaftân en drap, en

sonnes qui venaient s'adresser a moi. forme de robe courte ou spencer;

Tout cela l'enrichit peu à peu, et a |J|0 Enfin UQ - &

au bout d'un an il devint un petit de ^ robe CQ d

personnage. Mais sa métamorphose ,

fut tellement graduée , que j'eus de , « I1"e lul ™°q™" plus que le

la peine à m'en apercevoir. 11 corn- chale do cachemire et la pelisse pour

mença par s'acheter , ressembler aux grands seigneurs de

« Une chemise de toile bleue son Pa^s* à grandes manches, qui est pendant « Au commencement, il allait à l'élé l'unique habillement des gens pied ; ii fit ensuite ses courses sur de la campagne; un âne, puis sur un cheval d'em- « a0. Un tarbouch neuf avec son prunt, puis enfin sur un cheval à châle de toile de coton ; lui. Dans le principe, il était fort <c 3°. Une paire de marhoub ou actif : devenu riche, il se fit aider souliers rouges; . et ensuite servir par un autre do- « 4°. Une ceinture de laine; meslique . qui était aussi à mes gâte 5°. Un caleçon de toile; ges ; enfin, il en prit un lui-même, « 6°. Un anneau de plomb avec un et je vis presque le moment où ce cachet » (le cachet donne de l'iui- nouveau serviteur en prendrait un à portance à un homme ) ; son tour. »

DES HABITANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. tu

A l'instar des autres musulmans, l'Égyptien se rase la tête, et il ne laisse sur le crâne qu'une petite touffe de cheveux : cet usage est encore la cause de plusieurs infirmités, et contribue notamment à développer l'ophthalmie, parce qu'un homme ne peut se débarrasser des lourds turbans qui lui couvrent la tête sans s'exposer à gagner des fraîcheurs, causes ordinaires des fluxions qui se portent sur les yeux. Pour parer à cet inconvénient, on se charge la tête de bonnets extrêmement chauds , ce qui rend cette partie bien plus sensible au moindre froid. Du reste, la coiffure des Orientaux, en favorisant la transpiration et en l'entretenant constamment, a peut-être la propriété de les préserver des maux de tête; ils en sont rarement affectes : il faut dire aussi qu'ils ne sont jamais tenus , comme nous le sommes en Europe , de rester tête découverte.

Les femmes égyptiennes du bon ton sont fort recherchées dans leur parure ; quoiqu'elles ne puissent briller qu'aux yeux de leurs époux, de leurs mères, de leurs sœurs ou de leurs amies, elles n'en sont ni moins portées au luxe, ni moins disposées à la coquetterie. Elles se couvrent le corps des e'ioffes les plus riches, sur lesquelles sont prodigues, sans choix et sans aucune symétrie, les pierreries , les perles et les métaux précieux. Leur cou est orne de colliers qu'on pourrait nommer des chaînes d or : ces chaînes descendent jusqu'au bas du sein, et portent ordinairement deux petites boîtes, dont l'une contient un verset du Qorân , et l'autre, des essences. Les dames de distinction se garnissent toujours les deux extrémités inférieures de l'avant-bras de

lia ESSAI SUR LES MŒURS

chaînettes d'or , qui forment une espèce d'étui de plus de quatre ou cinq pouces de longueur, sur une épaisseur plus ou moins considérable : elles portent aux pieds de pareils chaînons ; mais cet usage n'est pas général. Leurs doigts sont surchargés d'anneaux couverts de pierreries ; et lorsqu'elles passent dans les rues , toutes ces richesses sont ensevelies sous le borqo' et sous le sahleh, grande chemise de taffetas qui recouvre tous les vêtemens et descend jusqu'aux talons. Les femmes se parent pour aller au bain , en visite , et pour recevoir chez elles leurs parentes ou leurs amies.

Puisque nous avons donné l'état des vêtemens des hommes , nous donnerons aussi celui de la garde-robe des dames ; le voici :

^A-J Lebds, Caleçon ou culotte d'été1 en toile de lin

ou de coton.

^ULxi» Chentyân, Culotte d'hiver.

a^=0 Dekkeh, Ceinture avec laquelle on serre la culotte

sur les reins.

^**xô3 Qamys , La chemise.

<«^X1j Yalek, Robe qui se met sur la chemise; elle est

ouverte par devant, et a des manches longues et étroites.

jjl^? Foustân, Robe qui remplace la précédente; elle n'est

pas ouverte : les femmes des Européens établis en Egypte l'avaient adoptée , à l'imitation des femmes de Constantinople, qui la prennent quelquefois.

* On sait généralement que les pas de différence à cet égard entre femmes orientales ont adopté l'usage les chrétiennes, les juives et les des culottes ou caleçons : il n'y a su 1 mânes.

DES HABITANS MODERNES DE L'EGYPTE. n3

Gebbeh , Robe qui se met sur les précédentes : elle a des manches très-courtes , et est doublée de fourrures en hiver; alors elle prend le nom de ouech faroueh (visage de la pelisse).

^y^. Hezâm, Ceinture. En été, elle est de soie ou de

mousseliue ; en hiver, c'est un châle de ' laine de cachemire. Lorsqu'elle est carrée, elle retombe derrière en forme de triangle.

AÀaL Taqyeh, Petit bonnet ou calotte qui couvre immédiatement la tête, et que l'on change souvent.

^JjyjJo Tarbouch , Bonnet qui se met sur le premier.

Qamtah , Pièce de mousseline qui fait plusieurs tours sur le tarbouch : elle est en deux parties ; . .celle qui reste en dessus est rouge ou d'une couleur très-vive : toute la coiffure forme autour de la tête une espèce de bourrelet saillant, que l'on orne de perles ou de pierreries.

jiu » Rabtah, L'ensemble de la coiffure. • J •

CUic O'qdeh, Collier de perles.

Chaouatah, Chapelet de perles attaché par les deux bouts à chacun des côtés de la coiffure.

Dqfâ/r, Tresses en soie qui prolongent les tresses des cheveux.

Banj, Petites plaques en or attachées à ces tresses, et à l'extrémité desquelles sont aussi de petits sequins.

aLw Sableh, Grande chemise en taffetas qui couvre tous

les vêtemens et tombe jusqu'à terre. Les femmes la mettent lorsqu'elles sortent, qu'elles vont au bain ou en visite. Elles ne l'ôtent que lorsque celle à qui elles rendent visite les en prie , surtout si elle est d'un rang supérieur.

É. M. xviii. 8

n4 ESSAI SUR LES MCEURS

Borqo', Voïle qui couvre la figure depuis la racine du nez; il est attaché à la coiffure au dessus du front et de chaque côté. C'est une pièce de mousseline ou de toile de lin blanche et fine , qui a la largeur du visage et pend jusqu'aux genoux. Ce voile est indispensable a une femme qui sort de sa maison.

tj^. Uabarah, Grande pièce de taffetas noir qui se jette sur

la tête, et avec laquelle les femmes se couvrent la coiffure , les vêtemens et les mains : elles l'Atent en entrant dans une maison.

*j>ty Tezyreh, L'ensemble du sableh, du borqo% et de la

lu lia rali.

JLsrld. Kholkhâly Bracelet de la jambe.

Nous avons parle des chaussures à l'article des hommes : les femmes n'en ont pas d'autres , si ce n'est des espèces de souliers de hois appelés qobqâb l, et dont elles se servent dans l'intérieur de leurs maisons.

Les femmes du peuple sont bien éloignées d'approcher de cette magnificence dans les vêtemens; elles n'ont dans les campagnes et au Kaire qu'un caleçon , et par dessus une chemise bleue, très-ample, à manches longues et larges , qui descend depuis les épaules jusqu'aux hanches. Cependant elles sont toujours voilées. Leurs cheveux sont tresses ainsi que ceux des dames de distinction , et elles attachent souvent au bout de ces tresses des sonnettes ou d'autres objets qui sont regardes comme des ornemens, et qui descendent le long du dos. Les jeunes filles se mettent quelquefois aussi des

DES HABITANS MODERNES DE L'EGYPTE. n5

sonnettes aux pieds. On orne les bonnets des enfans d'un rang de pièces d'argent, ou même de ducats, qui suit le tour de la tête 1 : mais il ne paraît rien de cette magnificence hors des maisons ; tout est cache' sous les vêtemens , jusqu'à la figure. En géne'ral, on ne voit des femmes que les yeux, encore bien imparfaitement : les enfans sont , pour ainsi dire , empaquetés , afin d'échapper à la prétendue fascination des regards envieux , qui passe pour bien funeste dans l'esprit superstitieux des Egyptiens. Les femmes du commun portent des anneaux dans les oreilles et quelquefois dans le nez; cependant ce dernier cas se remarque rarement : elles ont aussi de petits cercles de métal autour des bras et des pieds. Quelques-unes se chargent les lèvres, le menton et la poitrine, d'ornemens noirs ou bleus; ce sont des dessins graves, analogues à ceux qu'on voit à quelques chrétiens qui , dans leur pèlerinage à Jérusalem , s'y sont fait imprimer sur les bras diverses marques de dévotion.

Les femmes du bon ton et celles du peuple regardent aussi comme un attrait, ou du moins un agrément de plus, diverses mutilations dont nous avons déjà parle, notamment celle qui consiste à réduire la largeur de leurs sourcils; elles ont aussi la manie de se teindre les

1 Nous apprîmes d'un Tripolitain que les musulmans attachaient Je préférence autourde la télé de leurs enfans des monnoios d'or qui ont pour légende quelques scnlences du Qoràn j que par celte raison ils conservaient encore beaucoup de monnoies koufiques. Les Européens qui cherchent à se procurer des dynâr

ou d'autres inédaillc5 des khalifes, pourraient pcul-êlrc trouver dans la parure des jeunes filles mnhométancs de quoi enrichir leurs collections. Les monnoies koufiqurs ne servent d'ailleurs que pour ornement : sans cet usage, elles seraient déjà fondues depuis long-temps.

n6 ESSAI SUR LES MŒURS

pieds et les mains en jaune, et les ongles en rouge avec du hennë. Ce dernier usage est plus répandu dans les classes du peuple ; il est essentiellement lie aux mœurs et à l'état constant de réserve dans lequel les femmes doivent se tenir vis-à-vis des hommes : il a pour but d'empêcher que l'œil d'un curieux ne puisse juger de la blancheur du corps par la couleur naturelle de la main.

§. V. Mœurs et usages divers.

Les mœurs des Égyptiens sont liées à leurs institutions ; elles en sont, pour ainsi dire, la conséquence immédiate. Il est vrai que la plupart de leurs lois reposent sur une connaissance exacte du climat , et quelles paraissent très-bien adaptées au caractère des hommes, ainsi qu'à la position géographique du pays. Le législateur arabe calcula , pour ainsi dire , la réussite et la durée de sa nouvelle doctrine politique et religieuse sur l'esprit et les goûts de ses compatriotes ; il évita cette lutte , toujours dangereuse , que les novateurs maladroits engagent avec les passions de ceux qu'ils veulent réformer ; il agrandit ses prosélytes à leurs propres yeux par le prestige d'un culte savamment combiné, et il parvint sans peine à en démontrer l'excellence à des hommes ignorans et crédules. Il respecta leurs usages domestiques, et fut indulgent pour leurs faiblesses : en offrant pour récompense à ceux qui se conformeraient à des préceptes faciles et qui flattaient même leurs passions, le premier rang parmi les peuples de la terre , et les délices d'un ciel idéal , il se crut certain de consolider

sa doctrine. Le succès a couronne' ses espérances ; et sans avoir fonde', comme Lycurgue, ses institutions sur la force morale et les lumières du peuple , Mahomet a obtenu le même triomphe : ses dogmes conserveront leur vigueur en Orient , tant que les peuples y resteront étrangers aux progrès de la civilisation moderne j et l'esprit des Orientaux semble en garantir la durée.

Ce n'est donc pas la société' qui règle les mœurs en rtgyptej la mode ne les change point au gré de ses caprices : tout est appuyé sur le système moral cl religieux, et reste, comme lui, dans un état fixe et invariable. Ce que les anciens voyageurs dignes de foi ont écrit sur les Arabes, trouve maintenant encore une juste application : ils n'auraient rien à changer aujourd'hui s'ils avaient à traiter le même sujet; et jusqu'à l'instant d'une révolution , dont l'époque paraît encore bien éloignée, les usages domestiques des Orientaux présenteront sans doute le même aspect. Au reste, nous allons seulement donner ici un aperçu rapide de la vie privée des Egyptiens : c'est d'après un partiel examen que l'observateur porte ses jugemens; et même il ne peut connaître à fond le véritable esprit national d'un peuple, s'il ne l'examine attentivement sous ce dernier point de vue.

Une socie'té dont les femmes sont bannies ne présente pas ce mélange de douceur et de politesse qui distingue particulièrement les nations européennes : l'influence des femmes sur les habitudes sociales ne se

faisant point sentir en Egypte, on conçoit aisément que les mœurs doivent avoir en général la rudesse barbare

n8 ESSAI SUR LES MOEURS

de celle des Arabes conque'rans. C'est en effet la remarque qui se présente au premier abord. Les exercices du peuple , ses jeux , ses plaisirs , ont un caractère licencieux et sauvage à la fois : il en serait bien autrement sans doute si les femmes devaient y prendre part ; les égards dus à leur sexe feraient naître insensiblement le sentiment des convenances, et la nation serait dès lors presque acquise pour la société.

La vie d'un Égyptien aise' se partage entre la prière , le bain, les plaisirs des sens, la paresse, l'usage de la pipe et du café. Il serait presque permis de dire que la nation entière passe son temps à fumer. Les riches n'emploient que les tabacs de Lataqyeh *, dont la consommation est e'norme en Ëgy pte : les pauvres se contentent du tabac du pays, qui n'a pas la même saveur, mais qu'on se procure à bien meilleur compte. Le café se prend dans de très-petites tasses et sans sucre; on voit des individus qui en boivent jusqua vingt tasses par jour.

Les gens du peuple composent, avec le suc d'une espèce de chanvre qu'ils appellent hackych, un opiat narcotique dont ils s'abreuvent avec délices : cette liqueur occasione une ivresse ou plutôt une sorte de léthargie. La misère cherche dans cet état d'engourdissement moral et physique une trêve à ses ennuis et à ses douleurs. Il n'appartient qu'aux gens riches de s'enivrer avec la décoction ou le suc du pavot cuit. Le propre de ce breuvage est de procurer d'abord une gaieté folle et

1 Lataqyeh est l'ancienne Laodi- Elle est sur la côte de Syrie ; on récée, bâtie par Seleucus Nicanor, coite le tabac sur les collines qui qui lui donna le nom de sa mère, l'entourent.

de rejouir l'esprit : mais , lorsq u'il a opéré , on tombe dans une espèce de mélancolie et de tristesse profonde, l'esprit et le corps sont plus abattus qu'auparavant.

Les barems sont des asiles sacrés, et les maris seuls ont le droit d 'y entier librement. Les portes de ce lieu défendu ne s'ouvrent jamais pour d'autres hommes, si ce n'est pour le médecin et l'écrivain ou espèce de secrétaire qu'emploient ordinairement les femmes d'un rang élevé. Les médecins ne sont appelés que dans les cas urgens 7 et ne peuvent d'ailleurs voir leurs malades qu'en présence des femmes esclaves et des eunuques 1 : dans ce cas même, les femmes ne quittent point leur voile. Pour l'écrivain, il n'entre jamais dans l'appartement occupé par la maîtresse; il se tient dans une salle voisine; une porte de communication est ouverte, et il écrit d'après les ordres qu'il reçoit. Dans bien des maisons, il a un appartement au dessous du quartier des femmes, et c'est l'intendante , femme ordinairement libre, qui lui dicte les volontés de la maîtresse.

Ces usages sont rigoureusement observés dans toutes les familles de distinction , où l'on se pique d'une grande décence. On regarde même comme inconvenante toute question sur les femmes, quel que soit le sentiment qui la dicte. Un homme, par exemple, ne se permet jamais de demander à un autre des nouvelles de sa femme, à moins qu'il ne règne une très-grande intimité entre eux : dans ce cas encore, il emploie une locution consacrée par l'usage, dont le sens est : Que fait la famille? Comment se portent les gens gui sont en haut? Les bien-

1 II n'y avait guère que les beys qui eussent des eunuques.

lao ESSAI SUR LES MOEURS

séances ne permettent pas non plus qu'on introduise souvent les a'imeh dans les maisons rigoureusement attachées à 1 étiquette et aux mœurs : elles n'y paraissent que les jours de grande réjouissance , et l'on ne souffre jamais que leurs chansons ou leurs danses aient quelque chose d'immodeste ou de licencieux. Les danses des ghaouâzj que l'on voit dans les rues du Kaire , en sont sévèrement exclues.

Nous devons convenir cependant que Ton n'est pas aussi rigide dans toutes les familles ; il en est beaucoup dont les mœurs plus relâchées laissent aux femmes la possibilité de former des intrigues dans l'intérieur même des harems , ou bien au dehors , par le secours des esclaves : on se pare comme pour aller au bain ou en visite , et Ton court à un rendez- vous. On conçoit que l'oisiveté dans laquelle vivent les femmes de l'Orient , ainsi que l'excessive chaleur du climat , doivent irriter leurs passions, et les porter sans cesse aux plaisirs des sens. Une fois que leur imagination a réveillé des désirs et des besoins nouveaux , elles n'oublient aucun moyen de les satisfaire; mais la crainte d'être répudiées, ou même mises à mort par leurs maris , est un frein assez puissant pour arrêter le plus grand nombre. Les saqqâ ou porteurs d'eau sont des espèces de mercures galans, qui jouent un rôle principal dans presque toutes les intrigues amoureuses.

Les femmes de distinction ont à leur service des esclaves de leur sexe, auxquelles elles confient le soin de leurs affaires. La première en charge est la trésorière, qui a soin des bijoux, de l'argent et de toute

la garde-robe de sa maîtresse : c'est elle qui est la première affranchie. Vient ensuite, pour Tordre et pour l'importance des fonctions , celle qui ordonne le cafc et les sorbets; c'est la maîtresse d'hôtel : après elle, l'esclave chargée de l'inspection de la cuisine a le pas sur toutes les autres. Ces emplois sont plus ou moins divise's, suivant le rang et la fortune de la maîtresse : il en est qui se donnent à des femmes libres, comme celui d'intendante ou chargée d'affaires. Les dames ne peuvent jamais employer que des personnes de leur sexe ou des eunuques : ce sont des cheykhs aveugles qui viennent apprendre la prière à leurs esclaves. Les eunuques occupent un appartement au rez-de-chaussee , et peuvent entrer librement dans le quartier des femmes : ils portent les ordres du maître à la maîtresse, et servent, pour ainsi dire, de point de communication entre les deux.

Les Égyptiennes sortent rarement , et choisissent de préférence l'entrée de la nuit pour leurs petites courses. Daus les voyages , on les met dans des sortes de berceaux larges de deux pieds, profonds de trois, et surmontés d'une impe'riale en arc. On charge deux de ces berceaux sur un seul chameau , en les adaptant de chaque côte des flancs de l'anime. I. Ces dames ne se promènent pas non plus dans leurs jardins , qui , la .plupart , manquent d'allées. Elles passent des journées entières assises sur leur divan : les unes s'amusent à filer au fuseau de la soie de Brousse, ou du coton des Indes ; d'autres, qui savent broder, ornent de riches festons les mouchoirs qui doivent servir à leur coiffure, ou les châles de la ceinture de leurs maris.

i23 ESSAI SUR LES MŒURS

On reconnaît aisément les femmes esclaves, en ce qu'elles ont les cheveux relevés sur la tête, la robe fermée, et, au lieu du grand voile ou tarhah qui couvre la tête et les épaules, une simple pièce de toile ou de coton, dont elles se couvrent le visage en présence des hommes.

Dans les classes du peuple, les femmes, obligées de se livrer continuellement à des travaux extérieurs, n'éprouvent pas à beaucoup près une gêne aussi grande; mais elles sont toujours voilées par le borqo', surtout lorsqu'elles aperçoivent un homme. Leur plus grande occupation est d'apprêter le repas de leurs maris, et d'aller chercher de leau dans des cruches qu'elles portent sur leur tête avec beaucoup d'adresse'. Au reste, la plupart ne savent pas coudre; elles laissent tomber en lambeaux l'habillement léger (jui les couvre, soit qu'elles ne puissent le raccommoder, soit qu'elles ne veuillent pas en prendre la peine. Leur bonheur consiste d'abord à ne rien faire , puis à s'asseoir les jambes croisées sur une natte, ou même sur le sable. Cette indolence qu'on remarque dans tous les pays de l'Orient , est peut-être plus pardonnable en Egypte , où l'excessive chaleur du climat porte naturellement à la mollesse, et en devient en quelque sorte l'excuse. Les Égyptiennes aiment, en général , à fumer la pipe -, mais ce goût est plus rare chez

1 Lorsque ces croches ne sont pas convaincre, de jeter un coup d'oeil d'une grande dimension, elles les sur les bas-reliefs copiés dana portent sur le plat de la main, en verses grottes de la haute Egypte, appuyant parallèlement le coude sur ( Voyez la Descript. des hypogées, le côté , et portant en haut Pavant- tom. m ,A.D., chap. IX , sect. x , bras. Cette manière s'accorde par- pag. 6a ; et pl. CS8 , A. , vol. i ; 44 » faitement avec le procédé des an- A. , vol. II. ) ciena Égyptiens : il suffira , pour s'en

DES HABITANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. i23

les femmes du premier rang : celles-ci ne fument jamais devant leurs maris ; elles ne se procurent ce plaisir qu'en cachette.

Le bain, comme nous lavons déjà dit, est Tune des principales jouissances des Orientaux ; les deux sexes y trouvent un agre'ment égal. Les femmes riches ont toutes une salle de bain chez elles : on a le soin d'y entretenir toujours de l'eau chaude et en vapeur. Elles s'invitent entre elles à venir au bain comme à une partie du plaisir. C'est là quelles étalent leurs bijoux , leurs plus beaux vêtemens et tout le luxe de la toilette : on y prodigue l'eau de rose et les parfums; on y passe la journée à prendre du café, des sorbets, des confitures, et à se livrer à toute sorte de divertissemens \

Les femmes, comme les hommes, observent entre elles , avec la plus scrupuleuse attention , le cérémonial qui est dû par Pusage au rang et à la fortune. Le silence et le respect environnent la grandeur. Deux femmes élevées presque ensemble et vivant daus une familiarité intime depuis l'enfance changent tout à coup de langage , lorsque l'une d'elles devient l'épouse d'un homme marquant par ses dignités et ses richesses*. Les hommes ont un cérémonial particulier pour se rendre réciproquement les devoirs de la politesse et se donner des

1 Lorsqu'une femme rend une visite manières à leur fortune, se remar-

à une autre, et que celle-ci a des que surtout dans 1rs Mamlouks. Ces

égards ou de l'amitié pour elle, elle hommes, qui presque tous ont été

l'invite à prendre le bain et à cou- des fils de paysans etdegardeurs de

cher chez elle ; il en résulte qu'une vi- troupeaux , prennent l'aisance et la

site dure quelquefois plusieurs jours, dignité qui conviennent à leur rang ,

a Cette facilité qu'ont les Orien- à mesure qu'ils s'élèvent, taux de mesurer leur ton et leurs

i24 ESSAI SUR LES MOEURS

témoignages de respect ou d'estime. L'inférieur baisé la main de son supérieur, ou même le bas de sa robe, s'il y a une grande distance entre eux : on se contente de porter la main droite à la poitrine pour assurer un égal de l'amitié qu'on a pour lui; et cette main posée sur la tête exprime aux grands seigneurs la soumission de leurs administrés.

Mais le respect des en fans envers leurs père et mère va beaucoup plus loin. Ils ne sortent pas du harem avant l'âge de puberté : les garçons eux-mêmes sont soumis à cette règle. Cependant ils n'habitent pas dans le même appartement que leur mère : tous les matins ils viennent lui baiser la main, et restent quelques instans debout devant elle , les bras croisés sur la poitrine ; ils descendent ensuite chez leur père, pour lui rendre les mêmes hommages. Mais celui-ci ne les admet pas à sa table, à moins que ce ne soit un jour de fête de famille : il ne les accable pas non plus de trop de caresses , et garde constamment avec eux le décorum de la dignité. Ces usages sont communs à toutes les classes, et le bas peuple seul peut quelquefois les enfreindre. La femme n est pas moins respectueuse envers son mari ; il est très-rare qu'elle soit invitée à manger avec lui : les femmes du peuple se tiennent debout pendant que leurs maris pren- * nent leurs repas , et ne s'asseyent pour manger à leur tour que lorsqu'ils ont fini.

» Le septième jour de la naissance d'un enfant est consacré par de grandes réjouissances dans la famille- Toutes les femmes qui ont été les esclaves de la mère viennent lui rendre visite j elles sont reçues dans la pre-

DES HABITANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. i25

mière salle par l'intendante, qui leur fait servir du café et des sorbets : au bout d'un quart d'heure , la maîtresse, qui s'est retirée dans une autre pièce au moment où l'on introduisait ses affranchies, rentre dans la salle de réception ; alors toutes s'approchent, et sont admises à l'honneur de lui baiser la main. Cependant la dame s'assied ; ses anciennes esclaves restent debout devant elle. Une petite demi-heure s'écoule ainsi en cérémonial : ensuite la maîtresse se retire, et donne l'ordre à son intendante de faire rester celles qu'elle veut entretenir à part; toutes les autres sortent au même instant.

Lorsqu'un mari monte à l'appartement de sa femme, il se fait annoncer par un eunuque ou par une esclave : il ne s'y présente jamais s'il y a des étrangères. La femme a soin de cacher à ses regards les esclaves dont la beauté pourrait le séduire. Cependant, s'il en aperçoit une qui lui plaise , et qu'il témoigne le désir d'être seul avec elle, sa femme a quelquefois assez de complaisance pour se retirer. Les femmes des beys, pour conserver l'empire qu'elles avaient sur leurs maris, faisaient souvent des sacrifices de ce genre; elles allaient même jusqu'à leur faire cadeau de jolies esclaves , qu'elles paraient de bijoux et de riches ornemens. L'épouse de Mourâd avait pour lui cette sorte d'attention. Mais les concubines qui doivent les faveurs du maître à la complaisance de leurs patronnes, ont toujours pour elles un attachement respectueux , et sont dévouées à leurs intérêts.

Il n'était pas rare , dans ces derniers temps, de voiria veuve d'un bey ou d'un kâchef épouser l'un des Mamlouks de son mari : dans ce cas , le Mamlouk avait tou-

ia6 ESSAI SUR LES MŒURS

jours pour elle les plus grands égards , quel que fût le rang auquel il parvînt dans la suite. Si elle était exigeante, non-seulement il n'osait se permettre aucune liberté' avec ses esclaves, mais encore il s'efforçait de lui cacher les intrigues qu'il pouvait avoir hors de son harem. On raconte qu'Ibrâh vm-bey , autrefois esclave de Mohammed , dont il avait épouse la veuve, fut un jour surpris par elle avec une de ses esclaves, et que cette femme indignée le frappa rudement en l'accablant de reproches. Mais la crainte ne contenait pas toujours l'impétuosité des passions de ce bey, et sa femme, jalouse et impérieuse à l'excès, faisait, dit-on, noyer ou empoisonner celles de ses esclaves qu'elle soupçonnait d'intelligence avec lui.

En Égypte, les hommes ne couchent jamais avec leurs femmes : c'est un usage général. Les riches ont des appartemens séparés , et les pauvres choisissent les deux coins opposés de leur habitation , qui est une cabane ou une misérable cahute. Le lit se place au milieu d'un grand salon. Pour les hommes opulens, il consiste en un tapis étendu sur le plancher ; quatre gros coussins, deux à droite, deux à gauche, bordent le tapis, et circonscrivent l'espace que doit occuper une seule personne. On met là dessus une couverture et une moustiquière en soie ou en mousseline1 : nous en avons vu qui étaient brodées en or et en argent. On couche ordinairement sur le côté, et les coussins servent d'appui à la

1 Les moustiquières sont indis- dormir : les gens du peuple, exercés

pensables en Égypte, où les appar- par une longue habitude, peuvent

lemens sont infestés de cousins ; sans seuls résister à rimporlunité de ces

cette précaution, on aurait peine à insectes.

jambe et au bras qui restent à la partie supérieure. Les pauvres ne se donnent pas autant de peine à beaucoup près; ils s'étendent sur une natte de feuilles de palmier, et dorment avec leurs vetemens. Dans les deux classes, on ne change guère le linge de corps, ce qui contribue à faire développer la vermine.

On use d'un singulier procède pour éveiller un homme endormi : ce n'est point en faisant du bruit ou en le secouant qu'on interrompt son sommeil ; une esclave s'approche à petit bruit et lui caresse la plante des pieds avec la main, jusqu'à ce que le chatouillement l'ait arrache' doucement au sommeil. Cette précaution délicate annonce la mollesse du peuple qui l'emploie : c'est l'indice de la vie efféminée qu'il mène. Les anciens Sybarites n'avaient rien inventé de plus minutieux.

Nous terminerons ce paragraphe par le tableau comparé des heures françaises et des heures correspondantes pour les musulmans; ce tableau lui-même a besoin d'une explication préliminaire.

Les musulmans divisent la durée du jour à partir du coucher du soleil. Us comptent vingt-quatre heures dans l'intervalle qui sépare les deux couchers du soleil ; mais, après avoir compté 12, ils recommencent, ainsi que nous, par 1,2, 3, etc. Au coucher du soleil, par exemple, la montre marque 12 heures, ensuite 1 heure, et puis 2 heures , etc.

Lorsque Ton connaît l'heure française, il suffit, pour trouver l'heure musulmane, d'ajouter le nombre 5 : ainsi, lorsque nous comptons 4 heures du matin, les Turks comptent 9 heures; lorsque nous comptons 5,

i28 ESSAI SUR LES MOEURS 1

6, 7, ils comptent io, n, 12; lorsque nous comptons 8,9, io, ils ne comptent pas i3 , 14, i5, mais seulement i, 2, 3.

Cela pose, on peut adopter pour règle ge'nërale le principe suivant : i°. en ajoutant 5 à l'heure française, la somme des deux nombres fera l'heure musulmane, si elle ne passe pas 1 2 heures ; 20. lorsque cette somme de'* passera le nombre 12 , l'excédant pris séparément reproduira l'heure musulmane.

Supposé 5 heures pour l'heure française, en ajoutant 5, on trouve 8 heures pour l'heure musulmane. Supposé 9 heures pour l'heure française, on trouve, en ajoutant 5, le nombre 14 qui surpasse 12 : retranchant 12, on aura pour reste 2 , qui est l'heure musulmane. Un simple coup d'œil jeté sur le tableau suivant fera encore mieux apercevoir cette correspondance pour toutes les heures du jour et de la nuit.

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