HEURES MUSULMANES
MlHUlT.
5 heures de nuit.
Midi.
5 heures du jour.
1 heure du matin.
6 idem.
1 heure après midi.
G idem.
a idem.
7 idem.
1 idem.
7 idem.
3 idem.
8 idem.
3 idem.
8 idem.
4 idem.
9 idem.
4 idem.
9 idem.
5 idem.
10 idem.
5 idem.
10 idem.
6 idem.
1 1 du matin.
6 du soir.
1 1 idem.
7 idem.
il idem.
7 idem.
la du maglircb.
8 idem.
1 du jour.
8 idem.
t heure de nuit.
9 idem.
3 idem.
9 idem.
a idem.
10 idem.
3 idem.
tu idem.
3 idem.
1 1 idem .
4 idem.
11 idem.
4 idem.
Mme it.
5 id. et aioside snil*
§. VI. Caractère»
L'Égyptien est naturellement timide; il fuit le danger autant que possible; mais , lorsqu'il s'y trouve jeté' maigre sa prévoyance , il recouvre une énergie dontjpn ne l'aurait pas cru susceptible d'abord; rien n'égale son sang-froid et sa résignation. Nous avons eu lieu de faire cette remarque, bien des fois dans le cours de l'expédition ; et cela éprouverait ce que nous avons déjà dit, qu'en reformant le système du gouvernement en ce qu'il a de vicieux , on parviendrait avec une extrême facilité à rendre à ce peuple toute la dignité' qu'il a perdue à ses propres yeux, et a réveiller en lui les senlimens d'honneur, de bravoure et de grandeur dame, que des institutions monstrueuses ont momentanément élouffésl
L'influence pernicieuse de ces institutions agit d'une manière bien funeste sur le moral des individus 1 : de là proviennent la basse avarice qui se fait remarquer dans les classes inférieures de la société , et la dissimulation qui est le partage de tous les rangs. Servile dans son obéissance pour les grands , dont il connaît le pouvoir
sans bornes et l'irascible vanité, l'Egyptien apporte en toutes ses actions un esprit humble et rampant , dans ses rapports avec ceux dont il redoute la force ou le crédit : dans la prospérité, il fait sentir à son tour aux malheu-
1 Quand nous parlons ici des in- bcjs et des Mamlouks, qui ont en
slitutions , nous n'entendons pas grande partie dénaturé les formes
celles de Mahomet , mais les régie- d'administration établies par Selym
mens arbitraires et tyranniques des et Soleymâa II.
E. M. xviii. 9
i3o ESSAI SUR LES MŒURS
reux qu'il commande, le poids de son orgueil et de son despotisme} conséquence naturelle de l'éducation et des exemples que la fortune offre sans cesse à ses regards.
Le cultivateur et l'artisan d'une profession quelconque ne rougissent pas de démander : peu leur importe l'opinioivtju'on peut se faire de leur situation ; ils s'efforcent même de la rendre aussi désavantageuse que possible. Le soir, l'ouvrier ne quitte jamais son atelier sans exiger le salaire de la journée : il vous tourmfcnte jusqu'à ce qu'il soit paye. Celte importune anxie'té peut provenir du besoin réel , chez les uns ; de la crainte de perdre le fruit du travail, chez les autres : enfin, le plus grand nombre ne témoigne tant d'empressement à recevoir son salaire que pour donner le change aux chefs, paraître pauvre, et se soustraire par ce rrfoyen aux avanies qui menacent toujours ceux qui sont à leur aise. .
Lorsqu'on donne de l'argent à un Égyptien , soit en paiement , soit en cadeau, il a presque toujours la manie de remuer l'index de la main droite en disant : Kamân ouâhed (encore une autre pièce de monnoie). Ceci nous rappelle un trait du cheykh Morbach 1 , chef de la tribu des Bédouins Efrât. Il vint se plaindre au commandant de la province de Bahyreh que les Bédouins Beny-Houn lui faisaient la guerre, et lui dit qu'il avait besoin de secours pour les repousser : il demanda en conséquence un détachement de cinquante hommes et du canon. Le commandant le lui promit ; ensuite la conversation devint générale. Enfin , en se retirant , le cheykh Morback
' Peut-cire Mosbâ ou Mosbâ\
-DES HABIT ANS MODERNES DE L'EGYPTE. i3i
rappela au commandant le secours qu'il lui avait promis, et lui demanda en quoi il consisterait. Le commandant lui repondit qu'il consisterait en une pièce de canon et cinquante hommes. Cinquante hommes î seulement cinquante! répliqua vivement le cheykh : donnez-en un de plus : cinquante et un; cinquante et un. Pendant cette réplique , il remuait L'index droit d'un air suppliant et si comique, que nous.ne pûmes nous empocher de rire. Il fallut cependant, pour le contenter, lui promettre que le détachement serait de cinquante-un hommes au lieu de cinquante.
On a peine à concilier cet amour de l'argent avec la paresse et l'indifférence qui sont , pour ainsi dire , la base du caractère égyptien , et même avec la police vigilante qui règne dans le pays. Jamais on ne porte plainte pour des vols domestiques, ou ce cas du moins est bien rare; et l'on peut d'autant plus s'en étonner, que les maisons et les magasins qui contiennent les marchandises les plus précieuses, ne sont fermes, pour la plupart, qu'avec de mauvaises serrures de bois. A l'exception des Arabes Bédouins, les habitans de l'Egypte se distinguent par une très-grande probile', qui est due en partie à la sévérité des châtimens infligés aux voleurs. Souvent des ballots de marchandises de grand prix restent plusieurs jours sur le quai ou dans des chemins publics, confiés à la bonne foi des habitans, et le propriétaire n'a jamais à se plaindre d'un abus de confiance.
Un courtier lurk avait fait pour l'un de nous une petite opération commerciale, qui lui avait valu un bénéfice de quatre-vingts francs. Quelque temps après,
i3a ESSAI SUR LES MOEURS
on alla lui parler d'une autre affaire non moins lucrative pour lui. Il e'tait assis à la porte d'un café, et fumait gravement sa pipe. A peine daigna-t-il prêter son attention aux offres qu'on lui faisait. Comme on insistait, il re'pliqua : « Je n'ai besoin de rien ; va t'adresser à un tel : il est pauvre, et fera ce que tu demandes tout aussi bien que moi. » Nous avons cite ce trait pour donner un exemple de la contradiction qui règne souvent entre le caractère et les actions. Rien de plus généreux, de plus grand et même de plus philosophique, que la manière d'agir de ce courtier : que ne serait-on pas en droit d'espérer avec de pareils hommes, s'il était possible d'introduire parmi eux des idées plus justes et les lumières de la civilisation européenne 1 ? Nous répéterons souvent cette incontestable vérité.
§. VIL Des bestiaux, des chevaux et autres animaux
de course.
Les Égyptiens ne peuvent pas avoir des troupeaux aussi considérables que les nôtres , et la raison en est toute simple ; les pâturages n'y sont pas à beaucoup près aussi abondans : si l'on en excepte la basse Égyptc
1 Le peuple en général n'est pas Égyptiens sont naturellement por-
généreux; mais c'est plutôt par né- tés à la générosité, et môme à la
cessité que par caractère : la généro- bienfaisance , c'est que tous ceux
site supposerait la fortune, et l'ex- que leur richesse et leur pouvoir
'poserait infailliblement aux vexa- mettent à l'abri des avanies et des
lions des dominateurs. Faut-il que exactions d'une multitude d'oppres-
la crainte et la tyrannie la plus seurs subalternes, vivent chez eux
affreuse étouffent ainsi la plus belle avec magnificence, et font faire de
des vertus ! Ce qui prouve que les fréquentes distributions d'aumônes.
DES HABITANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. i33
et les rives du Nil dans la largeur d'une à trois lieues, tout est d'une aridité si grande, qu'il serait bien difficile de nourrir des bestiaux. Cependant les habitans des
campagnes possèdent tous quelques bœufs et quelques chèvres, surtout dans le Delta : mais les chameaux, les chevaux et les ânes sout en bien plus grand nombre, parce que ces animaux sont moins difficiles à nourrir. On ne donne aux chevaux que de la paille broyée sous le traîneau qui sert à égrener le blé et l'orge : on ajoute à cela du barsjm, espèce de trèfle. Au printemps, on leur fait manger de l'orge en herbe, qu'on plante à cet effet , et qui ne doit pas parvenir à sa maturité : les jardiniers qui se livrent particulièrement à cette culture, en forment de petites bottes, qu'ils vendent dans la ville un ou deux médins la pièce. Cependant les gens riches et les Mamlouks, qui tiennent à avoir des chevaux de belle apparence et vigoureux , les nourrissent avec de l'orge en grain r.
Les chameaux et les ânes ne sont pas aussi bien traités à beaucoup près; on ne leur donne que de la paille et de petites levés de marais , écrasées sous une meule. Du reste, ces animaux rongent aussi les bourgeons des broussailles qui croissent auprès des canaux
1 Les arabes nourrissent leurs el-A"rab ma1 el-kheyl ( Heureux le
chevaux avec fort peu de chose, cheval avec le Mamlouk! heureux
Ces chevaux sont maigres et robus- l'Arabe avec le cheval ! ) , pour ex-
les: ils Supportent les fatigues et les primer que l'Arabe retire à peu de
privations beaucoup mieux que ceux frais de très-grands avantages de son
de belle apparence. Ils ne boivent cheval, et que le cheval du Mam-
qu'une fois par jour. L'Arabe dit louk. tire en quelque sorte un grand
souvent en proverbe , Yâ bakht prdfit de son maître. cl-kheyl and cl-ghouz, yâ bakht
i34 ESSAI SUR LES MŒURS
et sur les rives du fleuve : au printemps, on leur donne les feuilles de divers arbres, dont ils sont très-friands. Lorsque les chaleurs de l'été ont tout brûle, les paysans ramassent les feuilles de figuier, qui leur servent à nourrir les bœufs et les chèvres pendant l'hiver.
Au Kaire , l'âne est la monture ordinaire du peuple : les Français s y sont accoutumes aisément. 11 est vrai qu en Egypte lane n'a point cette lenteur et cet air ignoble, qui le caractérisent en Europe : son allure est agréable ; il a plusieurs pas fort doux, et galope avec beaucoup de vitesse. Sa force est prodigieuse. Nous en avons vu dans le désert de très-petits qui portaient presque la moitié de la charge du chameau , et qui résistaient mieux que lui à la fatigue.
Il y a plusieurs races de ces animaux au Kaire. Les grands sont très-beaux et méritent les éloges que Buffon a faits de leur espèce. Ils ont jusqu'à trois pieds et trois pieds et demi de haut , sans compter la tête : le cou est large et court, la tête élevée et bien faite, l'attitude de leur corps bien prise; ils ont l'air noble et l'œil plein de vivacité. Ceux-là sont très-forts ; leur pas est doux et agréable pour un cavalier r mais ils coûtent fort cher, et sont souvent préférés aux chevaux. Ils se vendent jusqu'à soixante et soixante-dix talaris ou piastres d'Espagne. Il est inutile de dire que cette race est trop belle et trop estimée pour qu'on en trouve à louer dans la ville : ils sont la propriété des particuliers qui peuvent les acheter.
Ceux que les âniers conduisent sont beaucoup plus petits 5 mais ils sont également très-bons. On paie une
DES HABITANS'MODERNES DE L'ÉGYPTE. i35
course d'un bout du Kaîre à l'autre huit à dix parâts.
Le louage d'un âne pour un jour peut couler trente ou quarante parais. Avant notre arrivée en Egypte ce prix était moins élevé; et la raison en est bien simple, puisqu'avec les Français le nombre des courses dans la ville s'est prodigieusement accru. Les âniers suivent en courant à pied, et portent à la main une petite baguette de fer chargée de grelots -, le bruit de ces grelots fait trotter l'âne : s'il ne va pas assez vite, Tânicr le pique avec le même instrument, qui est aigu à l'une de ses extrémités.
On trouve au Kaire de très-bons mulets, qui servent aux cheykhs de la religion et aux principaux négocians : ils coûtent aussi fort cher.
Avant l'arrivée des Français au Kaire, il n'y avait que les Mamlouks qui eussent le droit d'aller à cheval \ Ils ne montaient que des chevaux entiers ou des jumens. Leur usage était de courir au galop ou de marcher au pas : on a remarqué qu'ils n'allaient jamais au trot. Ils exerçaient leurs chevaux à se précipiter l'un contre l'autre, à se cabrer en s 'approchant , à se dépasser et à revenir : les cavaliers s'escrimaient au sabre. Une de leurs évolutions favorites était d'arrêter court leur che-
val au milieu du galop le plus impétueux. Ces mouvemens brusques et pénibles exposaient le cheval à de faux écarts et lui brisaient les jarrets : aussi la plupart dé ceux qui avaient été exercés d'après les principes des Mamlouks , se ressentaient de ce défaut ; ils avaient les jambes
' On assure que M. Rosctli, cou- jour cette liberté , et que le peuple sul d'Autriche , voulut prendre un le força de mettre pied à terre.
i36 ESSAI SUR LES MŒURS
excessivement faibles. Nous avons remarque' de plus qu'ils avaient pour la plupart quelque chose de roide et de gêne dans les mouvemens : cela provenait sans doute des entraves qu'on leur mettait aux pieds de très-bonne heure.
Il est rare de trouver en Egypte des chevaux coupes : on les monte dès lage de trois ans, et, passe' dix ans, on n'en fait presque plus de cas. Il y a de très-beaux chevaux dans la race égyptienne , qui , du reste , n'est pas la même dans toute la contrée. Ceux de la haute Égypte sont les plus estime's : ils ont, comme tous les chevaux arabes, la jambe fine et grêle, l'œil vif, la tête droite, la croupe tqmbante et moins charnue que nos chevaux normands; leurs mouvemens sont élégans, et leur pas est agréable, surtout lorsqu'ils n'ont pas été gâtés par la manière de manéger des Mamlouks : cependant ils n'ont peut-être pas toute la noblesse et tout le feu de nos beaux chevaux de bataille ; des Français connaisseurs ne leur trouvaient pas autant de moelleux dans le mouvement du galop. Mais ils sont loin de se conserver aussi long-temps que les nôtres , et de pouvoir supportèr les mêmes fatigues. Ils' ont la réputation d'être trèsagiles , et de l'emporter sur tous les chevaux du monde pour la vitesse de la course; cependant nous avons vu une jument française devancer de beaucoup un bon cheval arabe \
1 Les chevaux en Égypte de- cette précaution , ils pourraient
mandent les plus grands soins : mourir sur-le-champ : ils sont, en
après la plus petite conrse, un do- général, ombrageux et fort sujets à
meslique doit les promener j usqu'à la maladie des poumons. Les Orien-
ce que la sueur soit essuyée; sans taux ont des étriers d'une très-
DES HABIT ANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. i37
Les chevaux entiers sont bien moins violens que les nôtres : tout se passait assez tranquillement dans les quartiers de notre cavalerie, quoiqu'il n'y eût que des chevaux entiers. Il est même facile de les retenir aux approches dune jument.
Pendant notre séjour en Égypte, le prix ordinaire d'un cheval était de douze à vingt louis : il faut observer que les Mamlouks faisaient encore des remontes à cette époque.
Les Arabes ne montent guère que des jumens , et attachent beaucoup d'importance à maintenir les bonnes races pures de tout mélange : ils constatent avec le plus grand soin, et même par témoins, la généalogie des chevaux de race. Une jument de la race nommée Aojt , la plus illustre de toutes, est sans prix; elle se vend jusqu'à cinq ou six mille francs. Nous en avons vu deux ou trois d'une très-grande beauté.
Les petits chevaux arabes qui se font le moins remarquer par l'élégance de leurs formes, ont des qualités qui les dédommagent de cette médiocre apparence ; ils sont ordinairement plus vites que les autres, et résistent beaucoup mieux à la fatigue.
§. VIII. Mœurs des Arabes de la Bahjreh.
Dans la province de Bahyreb , entre Alexandrie, le Kaire et la branche gauche du Nil, on peut compter
grande largeur, qui leur servent en brise bientôt la bouche de leurs
même temps d'éperons; il suffît chevaux, qu'on ne peut plus arrêter
d'un coup pour déchirer le flanc que par saccades, une fois qu'ils
du cheval. Leur bride est dure; et ont pris le grand galop, la manière dont ils s'en servent
i38 ESSAI SUR LES MOEURS
sept principales tribus d'Arabes, dont plusieurs y sont établies depuis un temps immémorial.
Les Henâdy et les Geouâbj sont les deux plus nombreuses de ces tribus. La première peut former une population de trois mille individus, tant hommes que femmes. La seconde compose en quelque sorte un petit peuple pasteur : elle est gouvernée par un grand cheykh qui tient cette charge de ses ancêtres; sa famille, étant la plus puissante, exerce l'autorité suprême par droit de succession , et sans qu'il existe de lois positives. Toute la tribu est divisée en trois grandes classes, qui se subdivisent encore en familles. Le lieu du campement est le même pour tous. Chacun a ses troupeaux autour de sa tente : ces troupeaux consistent en chameaux et en petit bétail. Un Arabe d une condition médiocre peut avoir quatre , cinq ou six femelles de chameau et deux mâles, outre le petit bétail qu'il possède en grand nombre.
Les tribus changent de place à des époques à peu près réglées. L'espoir de trouver les pâturages nécessaires à la subsistance de leurs troupeaux détermine leurs déplacemens. C'est ainsi que les Geouâbj se rendent chaque année de Maryout dans la haute Égypte ; qu'ils vont dans la vallée des lacs de Natroun , et transportent dans les villes une grande quantité de sel natron. Les fermiers du sel indemnisent ces sortes de commissionnaires par un salaire que l'usage a déterminé. Ce sont encore ces mêmes Arabes qui vont acheter dans les oasis des dattes fraîches ou sèches qu'ils vendent ensuite aux petits marchands de l'Egypte.
DES H ABIT ANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. i39
Ils ont des mœurs simples et pastorales qui les éloignent du brigandage : on peut tout au plus en accuser quelques individus de leur petite nation. 11 y a peu de vols parmi eux ; ces vols sont punis sévèrement par les cheykbs.
Durant les marches , qui se font toujours fort lentement , les hommes dans la force de lage vont à pied , * les enfans et les vieillards sont monte's sur les chameaux, et les femmes veillent aux transports avec leurs maris : elles ne se couvrent le visage que devant les étrangers. Les chameaux ouvrent la marche, ainsi que les troupeaux des différentes familles, qui sont séparés entre eux : il y en a de deux cents, trois cents, cinq cents bêtes et plus.
Le costume de cette tribu est le même que celui des autres Arabes : les hommes sont vêtus d'une chemise grossière , et ils ont un manteau de laine ou blanche ou brune ; ils le jettent sur leur tête pour se garantir du soleil, et s'en servent la nuit en guise de couverture. Les cheykhs ont leur manteau d'une étoffe plus fine de laine blanche. Les femmes ne portent qu'un vêtement fort léger, et chargent les tresses de leurs cheveux de divers ornemens.
On voit peu de chevaux dans la tribu des Geouâby t ils n'ont guère qu'une quarantaine de cavaliers, tandis que les Henâdy en ont plus de huit cents.
Les Geouâby sont très-religieux \ ils suivent la religion musulmane plus exactement que tous les autres. Les principales familles n'ayant pas l'usage de fumer , cette habitude ne s'est pas introduite dans la tribu. On s'en
i4o ESSAI SUR LES MOEURS
abstient, soit par respect pour les anciennes coutumes , soit par scrupule religieux. Il n y avait dans ce petit peuple qu'un vieillard qui fît usage du tabac : il appartenait à une famille ancienne, et l'on tolérait sa contravention aux coutumes établies, par égard pour son âge. Les Geouâbj n'ont jamais payé d'impôts; ils se bornent à envoyer chaque année au qâymmaqâm de Damanhour quelques chameaux en présent.
Ils vivent très-sobrement , et cette vertu, comme on sait, est commune à tous les Arabes. Deux repas, l'un à midi, l'autre au coucher du soleil, suffisent aux besoins de chacun : les repas se composent de deux ou trois dattes et d'un peu de pain trempé dans du beurre liquéfié sur le feu. On a peine à concevoir comment des corps ainsi nourris peuvent supporter des fatigues inouïes sous un ciel si brûlant. La somme totale des alimens qu'ils consomment par jour, n'est guère que de six ou sept onces : cependant ils sont , en général, bien portans; et, si l'on en excepte les maux d'yeux, infirmité locale , ils sont bien moins sujets aux maladies que les peuples de l'Europe \ Ils ne font usage d'aucune liqueur fermentée; leur boisson ordinaire est le lait de chameau et l'eau pure. Leurs vases sont en bois, et l'usage des vases de terre connus sous le nom de qoulleh n'est pas général parmi eux. Boire du café est une jouissance qu'ils se permettent rarement : les cheykhs sont presque les seuls qui en fassent usage , et l'on ne pré-
1 Voyez Volney , Etat politique de Syrie est parfaitement applicable de la Syrie, pag. 36i et suiv. Tout a ceux d'Egypte, ce que cet auteur dit des Bédouins
DES H ABIT AN S MODERNES DE L'EGYPTE. i£i
pare cette liqueur dans les autres tentes que pour fêter un étranger.
Les Geouaby sont très-hospitaliers : ils donnent asile à tout le monde indistinctement, et ils recevraient même un coupable poursuivi. L'étranger est logé dans la tente de son hôte , qui fait tous ses efforts pour le bien traiter : les femmes se couvrent le visage devant lui en signe de respect. La cordialité des Arabes éclate surtout dans les repas qu'ils servent aux voyageurs qui leur demandent l'hospitalité. Ces repas sont magnifiques, relativement à la condition de ceux qui les offrent : ils consistent en un mets composé de riz, de pain et d'ognons frits , et en un mouton bouilli qui se sert dans un grand vase; on en a seulement retranché quelques parties que Ton fait rôtir, et que l'on apporte aussi sur la table. Pour faire honneur aux étrangers, l'hôte a l'attention de leur choisir lui-même les meilleurs morceaux. Après les mets on sert le café; et, dans la conversation qui termine le banquet, on est surpris du sens de ces hommes à peine civilisés, de leur sincérité, de l'enthousiasme avec lequel ils vantent les délices de leur condition.
Tout l'ameublement de la tente d'un Arabe consiste en un tapis grossier, quelques vases de bois ou de terre, des armes de diverses espèces , et quelquefois des instruirons à cordes d'un genre particulier. Le grand cheykh n'a rien de plus dans son habitation : la seule chose qui la distingue un peu des autres, est la magnificence du tapis, qui cependant n'a rien d'extraordinaire; il peut coûter trente ou quarante talaris.
Les Arabes font de très-longs voyages dans le désert :
i£a ESSAI SUR LES MŒURS
ils s'y enfoncent quelquefois jusqu'à vingt journées et plus. Une longue habitude leur a appris à connaître ces plaines de sable : ils savent les endroits où 1 on trouve de l'eau, et il n'est point de désert, quelqu'aride qu'il soit, qui ne renferme des sources, ou qui ne contienne au moins des puits d'une eau potable, quoique saumâtre. D'ailleurs , ils chargent sur leurs chameaux l'eau et les provisions nécessaires. Les voyageurs conservent l'eau dans de grands flacons de cuir ferme's avec un bouchon de bois , et parfumes avec la gomme du lentisque.
Ceux des Arabes qui vivent de pillage, et dont nous parlerons bientôt, reunissent le butin fait en commun et le partagent d'après des règles de convention qui préviennent les rixes; les cas où le cheval et les effets pris sur l'ennemi doivent appartenir à l'un plutôt qu'à l'autre, sont pre'vus : on manque rarement de faire la part du cheykh principal , lors même qu'il serait absent.
Parmi ces peuples vagabonds, les femmes ne sont pas oisives : elles travaillent à la toile des tentes , et tissent elles-mêmes les tapis qui doivent les meubler. Ces femmes ont l'art de teindre leurs tapis de couleurs vives et variées , couleurs presque aussi solides que celles des beaux tapis d'Anatolie. Les Arabes qui vont dans les villes , se chargent des commissions de la tribu , et rapportent les teintures nécessaires au travail des femmes.
Un Arabe peut avoir plusieurs femmes; mais il use rarement de cette liberté' : chacun a la sienne, et les riches achètent quelquefois des négresses et des noirs esclaves. La loi leur permet la répudiation comme aux autres musulmans ; mais cette pratique n'est pas à beau-
DES HAB1TANS MODERNES DE L'EGYPTE. i/,3 coup près aussi répandue parmi eux que chez le peuple des villes de l'Égypte : ceux qui renvoient leurs femmes, encourent même une sorte de mépris , et s'exposent à Timprobation générale. On a vu le fils d'un grand eheykh refuser de vivre avec son père, qui avait répudie sa mère. Ce jeune homme, qui dirigeait les affaires de sa famille avec une intelligence au dessus de son âge, ne pouvait s'empêcher de regarder la conduite de son père comme étant digne du plus grand mépris. Les femmes dans cette tribu ont une dot et possèdent des troupeaux.
La liberté est le trésor le plus cher des Arabes. Us reculent devant toute espèce d'assujettissement ; ils préféreraient se condamner à ne sortir jamais de leurs vastes solitudes, plutôt que de subir un joug quelconque. Les Geouâby ne veulent pas non plus s'astreindre d'une manière absolue à cultiver les terres , soit qu'ils craignent d'altérer leurs mœurs , soit qu'ils aient une aversion naturelle pour l'agriculture, soit enfin par attachement pour les anciennes habitudes de la tribu. Us ensemencent quelquefois des portions de terrain qui ont été fécondées par les pluies : mais l'espoir d'une brillante récolte pour l'année suivante dans le même lieu ne les y retient pas; ils se contentent de celle qu'ils ont semée, et portent leurs tentes ailleurs.
On voit par ces détails combien on est injuste en Europe à l'égard des Arabes , quand on les regarde comme des hommes barbares et impitoyables : nous les avons long-temps fréquentés , et nous avons été témoin de leur cordialité, de leurs goûts simples, et de leurs
i44 ESSAI SUR LES MOEURS
vertus pastorales. S'il est quelques tribus qui méritent en partie les reproches des Européens, on ne saurait généraliser ces reproches sans se rendre coupable d'une grande injustice; et les mœurs de Geouâby, de même que celles d'une foule d'autres peuplades, dont nous ne pouvons parler ici , n'en seront pas moins dignes de servir de modèle à plus d'une nation civilisée.
Outre les tribus des Henâdy et des Geouâby, il y a encore dans les environs de la province de Bahyreh ,
i°. La tribu d'Efrât, qui n'est , à proprement parler, qu'un démembrement de celle des Henâdy, et qui est composée d'environ trois cents cavaliers;
2°. Celle des Gioueyîy, qui a plus de quatre cents cavaliers;
3°. Celle des Beny-Houn, qui est forte de trois cent cinquante hommes à cheval;
4°. Celle ftAbou-A'ly, qui n'en a que trois cents.
Ces trois dernières sont alliées entre elles , et perpétuellement en guerre avec les premières. Ces diverses tribus se sont partagé en quelque sorte la suzeraineté de la province : elles accordent à quelques villages , moyennant un tribut annuel, secours et protection contre les attaques de quelques autres hordes de Bédouins. Lorsque ces villages refusent le paiement convenu , ou qu'ils ne peuvent le fournir, les prétendus protecteurs changent de rôle : ils attendent que les cultivateurs et les bestiaux soient aux champs; alors ils fondent sur eux à l'improviste, enlèvent tout ce qu'ils peuvent, et ne restituent leurs prises qu'en recevant le double du tribut stipulé. Ces restitutions se font par accommodement
DES HABITANS MODERNES DE L'EGYPTE. i£5
entre les deux partis , mais toujours au desavantage des paysans , qui ne s'exposent pas , sans de puissans motifs, à cette onéreuse exaction.
Dans le cas où les paysans s'accorderaient à ne point sortir de leur village, la tribu prolectrice vient les y bloquer jusqu a ce qu'ils aient payé leur redevance avec les dommages et intérêts qu'il plaît au plus fort d'imposer. Mais, s'il arrivait par hasard que le village prît les armes, et repoussât ses agresseurs par la force, malheur à l'habitant qui tuerait un Bédouin , ou lui ferait même une légère blessure ! malheur à sa famille et à sa postérité ! Le sang ne se paie que par le sang ; et tôt ou tard le blessé, ses parens ou ses alliés, vengeraient son injure : le soin de tirer satisfaction de la mort d'un homme est légué au fils du défunt, à ses proches, et c'est une obligation sacrée. C'est chez les Bédouins que la loi du sang est le plus en vigueur : on a vu demander le prix du sang d'un parent ou d'un ancêtre, quoiqu'il se fût écoulé un très-grand laps de temps depuis sa mort. Dès que l'occasion se présente, l'offense' , ou celui qui agit en son nom , ne manque pas de la saisir, et sa fureur ne connaît point de bornes. On peut racheter le sang à prix d'argent : mais cette transaction doit être ratifiée par la famille entière ; sinon elle est considérée comme nulle. Pour une simple blessure , on peut se contenter dune somme plus ou moins considérable, ou de quelques autres objets d'une valeur quelconque : mais, pour la mort, on préfère la vengeance 5 la famille du défunt se couvrirait d'une tache honteuse, si, au lieu d'apaiser ses mânes par le sang de l'as- È. M. xvm. 10
sassin,clle consentait à recevoir un riche présent".
Nous donnerons quelques exemples de l'application de la loi du sang pour montrer combien les Arabes sont sévères sur ce point.
Un jour deux Bédouins , l'un Efrât, l'autre Henâdy, se rencontrent auprès de Becentouây, village à douze lieues au sud-est d'Alexandrie. UEfrât conduisait neuf ou dix bœufs appartenant à ce village. « Est-il bien vrai que vous êtes en paix avec les Français? lui demanda X Henâdy. — Rien de plus vrai. — Ne deviez-vous pas préférer notre alliance à la leur? — Que voulez-vous? notre cheykh Jlorback l'a voulu ainsi. — Et ces bœufs, dit Y Henâdy, vous les conduisez au camp des Français?— Non. — Pour vous en empêcher, je les emmènerai. — Oh ! je vous le défends. » Là dessus , nos Bédouins s'attaquent, et, après un léger combat, YHenâdy eut une cgratîgnure à la main. «Pour Dieu! s'e'cria-t-il , nous sommes bien bons de nous battre pour des Français! » — L'autre, fier de son avantage, lui repartit : « Il ne tient qu'à toi de faire la paix; demeure en repos. — La paix! je la ferais volontiers; mais (en montrant sa main) le sang! — Eh bien ! qu'à cela ne tienne; demande ce que tu voudras. — Donne-moi l'un des bœufs que tu conduis, et tout est oublie. » La querelle se termina en effet de cette manière, et le village paya au conducteur le prix arrête pour l'escorte des bœufs, bien qu'il en manquât un par sa faute.
* Volncy en ire dans quelques dé- renvoyer noslecleurs à l'ouvrage de lails relativement à cette coutume cet écrivain. Voyez Etat politique barbare ; nous nous contenterons de de la Syrie , page 442-
Les paysans ont une connaissance si parfaite du caractère vindicatif des Bédouins, qu'ils se gardent bien de les blesser ou de les tuer, quelque injure qu'ils puissent en recevoir.
Un Bédouin, passant à cheval sur le marche de Damanhour, aperçut une vache qui lui faisait plaisir; il lui jeta au cou une corde en nœud coulant , et l'entraîna avec lui. Cependant les villageois, revenus de leur première surprise, s'ameutent, courent après le ravisseur, et l'atteignent au moment où il cherchait à franchir avec sa proie un canal plein d'eau. Ils l'arrêtent, reprennent leur vache, égorgent son cheval à ses yeux, et le couchent ensuite lui-même sur le ventre pour lui appliquer vingt-cinq coups de bâton. Après cette exécution , ils le relèvent et le renvoient. Un poste français, envoyé' à la poursuite du Bédouin, arrive sur les lieux au moment où l'exécution finissait : le commandant et sa petite troupe , étonnes de ce que les villageois avaient tue le cheval et épargne' le voleur, demandèrent l'explication de cette singularité. Alors l'un des paysans les plus âgés leur fit répondre par un interprète, « qu'ils avaient tué le cheval pour punir le Bédouin, et qu'ils avaient épargné celui-ci , afin de ne pas s exposer au droit imprescriptible du rachat du sang. »
Si l'acharnement et la ténacité que les Bédouins mettent à leurs passions vindicatives doit donner une assez mauvaise opinion du caractère de ces peuples, il serait difficile de les juger plus favorablement sous le rapport de la bonne foi. Ils nous ont donné, dans le cours de l'expédition , plus d'une preuve de ce qu'on
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peut attendre et craindre d'eux 5 mais nous citerons le trait suivant, parce qu'il offre quelque chose de plus • saillant.
Quelques jours après l'affaire du 1 4 floréal , où quatre cents Français combattirent et culbutèrent vingt-cinq mille Bédouins, Moghrebins et paysans révoltes, Morback, cheykh des Ej'rât , vint nous rendre visite. Nous lui demandâmes où il était pendant l'action. « A une demi-lieue du champ de bataille, nous repondit-il , avec toute ma tribu à cheval et sous les armes. — Eh ! pourquoi faire sous les armes? — Pour vous sabrer et achever votre défaite , si vous aviez ete vaincus. » Cette réponse nous surprit; cependant nous ajoutâmes : «N'ëtions-nous donc pas en paix avec vous? — C'est vrai : mais que ma conduite ne vous étonne pas; la mëtbode des Bédouins est de tomber toujours sur les plus faibles. — Mais nous, qui étions vos amis! — Cela est vrai, et celte amitié durera aussi long-temps que vous serez les plus forts. »
Ce raisonnement du cheykh Morback reçut, un an après, sa parfaite application. Les Be'douins, avant la bataille d'Hëliopolis , paraissaient fort bien disposes en faveur des Osmanlis; plusieurs tribus s'étaient même liguées avec eux : mais, au moment de la déroute de l'armée ottomane , ces dangereux allies tombèrent sur elle , pillèrent ses bagages , exterminèrent un grand nombre de ses soldats, et furent sur le point de faire prisonnier le grand vizir lui-même
• Nous citerons encore l'anecdote a ce que nous avons déjà dit; mais suivante: elle n'ajouteras beaucoup elle a un côte assez plaisant. Les
DES HABITAIS S MODERNES DE L'EGYPTE. i49 Lorsque les Bédouins et les villageois combines massacrèrent la garnison française de Mansourah, forte de cent vingt hommes , deux soldats qui appartenaient à la 3e demi-brigade durent leur salut au hasard, et furent emmènes prisonniers par les Arabes. Ces deux malheureux, et un troisième qui parvint à s échapper, ont seuls survécu au desastre de la garnison. Nous leur devons les renseignemens que nous allons donner ici, bien qu'incomplets , sur divers usages de ces Bédouins.
Le camp de la tribu était situe à trois lieues en deçà de Mansourah ; les prisonniers excitèrent d'abord la plus vive surprise parmi les femmes et les enfans d'un village , où leurs conducteurs s'arrêtèrent pour leur faire prendre quelque nourriture. Arrives sous les tentes des Arabes , on leur fit entendre qu'ils n'avaient rien à craindre pour leur vie : cependant le massacre d'un autre prisonnier français que les barbares assassinèrent froidement à leurs veux, ne leur inspira pas beaucoup de confiance en ces promesses. On o 'exigea d'eux aucun travail , et on leur témoigna même quelque intérêt.
Ils remarquèrent que les alimens de la tribu étaient fort simples ; des lentilles et des galettes cuites dans une espèce de poêle, ou bien de la bouillie de grains écrasés, assaisonnée d'un peu de beurre, sulfisaient au repas d'un homme, et ces mets étaient pris en fort petite quantité. Un chef vêtu en étoffe de soie, étendu sur des
Bédouins protecteurs de Damanhour, dans une querelle qu'ils eurent avec d'autres Bédouins protecteurs de Sorounbây, allèrent enle- \er les bestiaux de ce dernier vil-
lage ; les autres usèrent de représailles sur le territoire de Damanhour j et pour peu que celle dispute eût duré, les deux cantons n'auraient plus eu de bestiaux.
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coussins, et changeant souvent d'habit, leur parut le personnage principal par son rang et sa fortune : du reste, on ne lui accordait aucune marque particulière de respect , et il mangeait indifféremment avec tous. Celui-là prenait du café, ainsi qu'un petit nombre d'autres : ils virent même plusieurs Arabes fumer la pipe. Leur costume ne différait en rien de celui des autres Bédouins dont nous avons déjà parlé.
Pendant le séjour que les deux prisonniers firent dans le camp de ces Arabes, ils s'aperçurent qu'ils changeaient souvent de place, mais sans s'éloigner beaucoup du lieu qu'ils quittaient. C'était afin de trouver les pâturages nécessaires à leurs nombreux troupeaux.
La tribu entière possédait une centaine de chevaux, autant de chameaux , et une prodigieuse quantité de moutons , de chèvres et de gros bétail. C'était là toute sa richesse. Au rapport des prisonniers , la même tente renferme toute une famille, sans distinction d'âge ni de sexe : le père, la mère et les enfans passent ensemble le jour et la nuit, sans que rien les sépare les uns des autres. Les femmes ne sont pas voilées ; elles portent des anneaux de métal aux oreilles et des bracelets : leurs maris les traitent avec douceur. Lorsqu'elles aperçoivent les cavaliers revenir d'une excursion, chacune de celles qui ont leur époux dans la troupe , court au devant de lui , le reçoit avec les plus grandes démonstrations de joie s'il rapporte du butin , et en silence lorsque sa course n'a rien produit. Les dépouilles se partagent entre ceux qui ont concouru au pillage.
Les hommes et les femmes font de fréquentes prières,
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mais les hommes surtout : la religion de la tribu est celle de Mahomet, peut-être avec quelque mélange; mais les prisonniers n'ont pu s'en apercevoir.
Les femmes ont paru plus nombreuses que les hommes; elles travaillent à faire de la toile pour les tentes, et préparent les repas. Les enfans sont en grand nombre aussi. Us sont nourris par leurs mères jusqu'à l'âge de deux ou trois ans, et restent absolument nus jusqu'à six ou huit : les filles portent alors une pièce de toile autour des reins , ou bien une chemise. La danse est le jeu favori des enfans : elle consiste à sauter en rond en remuant les reins et tout le milieu du corps d'une manière lascive. Ils s'accompagnent en chantant , tous ensemble.
Ces Arabes parlent beaucoup, surtout les femmes : elles ont des disputes fre'quentes entre elles, et finissent toujours par s'accorder après beaucoup de cris. Le respect pour les vieillards est l'une des vertus principales de cette tribu : les enfans y ont aussi la plus grande vénération pour leurs pères. Les maux d'yeux sont à peu près la seule maladie que ces Bédouins connaissent. On ne voit ni bossus ni estropiés parmi eux; les remèdes qu'ils emploient sont fort simples : ils rétablissent les membres fracturés, et se servent pour cela de ligatures et d'un appareil assez grossier. Us parviennent jusqu'à une grande vieillesse, et souffrent rarement des infirmités qui nous accablent avec l age.
Ils est à regretter que les deux prisonniers n'aient pu observer les cérémonies funèbres de la tribu , et quelques autres usages aussi curieux. Voilà tout ce qu'ils
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ont pu nous apprendre; nous ajouterons encore quelques particularités sur les Arabes en gênerai , pour terminer ce qu'il nous reste à dire de ces peuples.
On a remarqué que les Arabes du désert occidental, et surtout ceux des environs d'Alexandrie , étaient mieux armés et plus féroces que ceux du désert oriental : la raison de cette différence est, à coup sûr, la facilité qu'ont ces Bédouins de se procurer à Alexandrie les armes et les munitions nécessaires. Ils ont aussi de plus grands moyens pour faire ces acquisitions, parce que le triblU qu'ils prélèvent sur les pèlerins nouvellement débarqués en celte ville, est plus fort que celui que les autres Arabes reçoivent, attendu qu'il est le premier à payer. Enfin , ce qui contribue à les rendre plus insolens, c'est que la province de Bahyrch, étant moins productive que les autres, appelle moins l'attention du gouvernement.
J - (. s ^\ i ciijc-^ se divisent evi^c ixi e no es en \ i l1 I de tentes et en Arabes de murailles ou de maisons , relativement à leur manière de se loger. Cette distinction nous semble inutile. Seulement nous ferons observer ici que les Bédouins, même les plus belliqueux, ont des paysans, des vassaux et des esclaves qui habitent de misérables villages, et cultivent aux environs quelques morceaux de terres labourables. Le reste de la tribu habite sous des tentes, parce que ce mode convient mieux à ses habitudes guerrières, qu'il facilite aussi ses excursions, et lui permet de changer librement de place pour trouver les pâturages nécessaires à la subsistance de ses troupeaux.
DES II ABIT AN S MODERNES DE L'EGYPTE. i53 Les Morabbalyn forment en Egypte une autre classe d'Arabes indépendans : ils vivent des produits de la culture de quelques terres abandonnées , et du commerce des bestiaux. Au temps de la récolte, ils aident les paysans dans leurs travaux, moyennant une recompense. Comme ils l'ont aussi le transport des marchandises, ils louent des chameaux aux cultivateurs et aux entrepreneurs de caravane, et rapportent dans les villes différens produits de l'intérieur. On les nomme^m^*.v pacifiques ; et certes , ils méritent cette qualification : rien de plus simple, de plus innocent et de plus pastoral que leur manière de vivre.
Les provinces de Charqyeh et de Qelyoub sont aussi peuplées en grande partie par des tribus de Bédouius : les unes sont nomades , les autres à peu près sédentaires. Leurs mœurs ne diffèrent en rien de celles des autres : ainsi nous nous dispenserons d'entrer dans des détails superflus. Nous avons donné, dans le chapitre Ier, les noms de ces tribus et le dénombrement de leurs forces respectives.
§. IX. Bains publics.
On compte près de cent établissemens de bains au Kaire. Les habitans , porA* se conformer aux lois religieuses, autant que pour suivre leur propre goût, fréquentent assidûment les bains, surtout en hiver. L5été permet au bas peuple de faire ses ablutions dans le fleuve, dont les eaux sont presque tièdes; mais la saison tempérée le prive de ce moyen économique : alors ceux qui ne sont pas tout à fait sans moyens , se rendent une
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fois environ chaque semaine aux bains publics, et s'y procurent à peu de frais une jouissance dont les pauvres et les riches sont également avides.
Les hommes de qualité, ou plutôt ceux qui possèdent une grande fortune (puisqu'en Ëgyptc, plus encore que dans les autres contrées, le pouvoir se mesure sur l'opulence) , ont des bains chez eux ; cela ne les empêche cependant pas de se reunir quelquefois aux bains publics pour se recréer entre eux. Les grands du pays y vont également , et dans la même intention : alors ils font prévenir le maître du bain , et celui-ci n'y reçoit plus personne; on fait venir de la musique, un bon repas, et Ton se divertit jusqu'au soir. Le maître du bain a toujours lieu d'être satisfait de la générosité de ces personnages : ils donnent en sortant autant de pièces d'or que les hommes du commun peuvent donner de pârats.
Ceux des Mamiouks qui n'étaient point encore par- , venus aux dignités, allaient souvent aussi dans les bains publics. Le khâznahdâr ou trésorier les y conduisait : ils s'y faisaient quelquefois servir des repas abondans, et s'y récréaient entre eux.
Dans chaque bain , on trouve une cuve remplie d'eau très-chaude; après s'être fait laver, on s y plonge quelques instans. La manière de se baigner est bien différente de celle qui est usitée parmi nous. Des serviteurs reçoivent chacun dans une première salle assez fraîche, où l'on dépose ses vêtemens, pour nouer une simple serviette autour des reins; aloçs on est introduit dans une espèce de corridor plus ou moins long : on sent peu à
peu la chaleur qui devient plus forte en approchant de
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la seconde salle; on y arrive enfin, et Ton se trouve, pour ainsi dire, dans un nuage de vapeurs chaudes et parfumées qui pénètrent tout le corps. On se couche sur un drap étendu, et bientôt un serviteur, dont la main est garnie d'un gant, ou dune étoffe de laine fine, s approche du baigneur, s'assure que la vapeur a bien dilate' les pores, et, pour ainsi dire, communique' à tous les membres une sorte de flexibilité : il commence par faire craquer toutes les jointures ; et celte opération cause à peine une légère douleur, dont on est bien dédommage par la souplesse qu'elle procure dans toute l'habitude du corps. Les Européens qui, n'a vaut pas l'usage d'un pareil procède', en redoutent les suites, sont libres de ne point s'y soumettre. Après cela , le serviteur frotte le corps avec son gant , ou avec l'étoffe dont il est muni : ce frottement est si vigoureux, qu'où s'imagine d'abord que la peau se détache; des écailles tombent successivement, et débarrassent la peau de toutes les saletés dont elle était couverte; les pores eux-mêmes se dégagent des moindres parcelles de malpropreté qui pouvaient les obstruer. Pendant cette dernière opération, le patient est tout en nage; on le conduit ensuite dans un cabinet voisin , où il reste seul, et se lave à l'eau de deux fontaines, dont l'une est chaude et l'autie froide : il prend une chemise, et retourne enfin dans la première salle, où les domestiques lui servent sur un sofa la pipe et la tasse de café. Lorsqu'on le demande, les vêteniens sont parfumes à la vapeur du bois d'aloès, et l'on arrose la tête et tout le corps avec l'écume odoriférante d'un savon préparé. Les femmes se servent, à la fin du
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bain, d'une pâte qui a la propriété d'épiler les parties velues 1 .
Le maître du bain parfume les salles et fournit l'eau de rose; toutes ses attentions lui sont bien payées lorsqu'il traite des gens ricbes. Le local est le même poulies hommes et pour les femmes : quelquefois, mais ce • cas est rare au Kaire , l'édifice est divisé en deux parties, qui sont ouvertes se'parément aux deux sexes; sinon, chacun a ses heures. Les femmes y vont ordinairement plus tard : aussitôt qu'elles entrent, on étend un voile ou tapis brodé , qui avertit le public de leur présence. Dès lors aucun homme ne peut être introduit : tous les serviteurs mâles sont remplacés immédiatement et sans aucune exception par des femmes. Un bomme qui entrerait furtivement dans un bain public pendant qu'il est occupé par les femmes, donnerait lieu au tumulte le plus grand , et ne manquerait pas d'être victime de son imprudence.
Les usages de l'Orient et la sévérité déployée par le législateur contre les femmes , sont , comme nous l'avons dit, fondés sur la défiance et le soupçon : cependant cette sévérité même est un peu adoucie par la liberté qu'on laisse aux femmes de se réunir aux bains. Ces réunions sont en quelque sorte des fêtes : toutes les ressources de la toilette et tous les artifices de la coquetterie sont employés par celles qui s'y rendent. Elles n'ont pas l'espoir, si doux pour leur sexe, de fixer l'attention des hommes, » ■ ^
1 Les musulmanes nedoiveoteon- ligieux, les oblige à se faire raser server que les sourcils el les cils; soigneusement sur tout le reste du un usage qui est presque devenu re- corps.
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et de s'attirer des hommages si flatteurs , puisqu'elles ne paraissent jamais en public sans avoir la tetc, le visage et une partie du buste voiles par la tczyreh: mais le plaisir de l'emporter sur une rivale par le luxe des habits et la magnificence des ornemens est encore un de ces triomphes dont leur orgueil est avide; à peine sont-elles entrées dans la salle du bain , qu'elles se hâtent de faire tomber les voiles importuns, et de s'offrir aux regards de leurs compagnes dans tout l'éclat de la parure. Le grand but auquel chacune vise de son côte est d'éclipser les autres par le nombre de sequins de Venise suspendus aux tresses de leurs cheveux , par la beauté de ses diamans et la richesse de sa robe. Ces légères satisfactions de l'amour-propre doivent laisser un vide bien grand dans le cœur des femmes. Qu'est-ce en effet pour elles qu'un triomphe obtenu loin des regards des hommes? et , même en supposant qu'elles eussent eu des triomphes assez constans pour faire mourir de dépit deux ou trois rivales, devant qui peuvent-elles s'enorgueillir de leur supériorité' 1 ?
Le service des femmes et la manière dont elles se baignent, ne diffèrent en rien des usages des hommes; seulement la pièce de laine dont on leur frotte le corps 7 est infiniment plus douce. Elles consomment beaucoup de savon , et les femmes d'un rang supérieur prodiguent l'eau de rose et les essences : on ne les ménage pas non
1 Les hommes, comme nous Tarons dit précédemment, ne sont point admis dans les baius où sont les femmes ; les seuls qu'on y souffre
sont des vieillards aveugles, qui sont musiciens , et qui procurent aux femmes le plaisir d'entendre des voix masculines.
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plus pour les autres les jours de noces ou de réjouissances".
§. X. Cafés.
La ville du Kaire renferme environ douze cents cafés, non compris le vieux Kaire et Boulâq. Le vieux Kaire en renferme cinquante; et Boulâq, une centaine. Ces e'tablissemens n'ont d'autre rapport avec ceux qui portent le même nom en France, que la consommation de cafc qui s'y fait chaque jour, bien que cette liqueur
' Le loyer d'une maison de bain , n'ont rien de fixe ; ils ne reçoivent sans meubles d'aucune espèce, peut pour tout traitement que ce qu'ils coûter par jour à l'entrepreneur de- doivent à la générosité des baipnis soixante jusqu'à cent quatre- gneurs: mais ceux qui font le service vingts paràts, relativement à la si- de l'intérieur, ont les deux tiers, la tuation, à la beaulé ou à la gran- moitié ou seulement le tiers de ce deur de rétablissement. Il fant cent qu'on exige de ceux qui se baignent, pataquès pour monter le bain le 11 peut y avoir en tout douze ou plus médiocre. Pour en meubler un treize domestiques employés au serconvenablcment, c'est-à-dire pour vice d'un bain, le mettre sur le même pied que le Dans un établissement de ce genre plus grand nombre de ceux qui sont bien accrédité, il peut venir cinétahlis dans la ville, il suffit d'em- quante ou soixante personnes par ployer à son ameublement deux ou jour , quelquefois beaucoup plus, trois cents pataquès. Le bain le On ne paie que vingt ou trente pamieux fourni ne demande pas une rats pour le maximum d'un bain dépense de huit cents ou mille pa- complet. Le peuple s'en tire à meiltaques. L'entrctieu du mobilier peut leur marché; il ne paie que huit , coûter, par jour , de dix à quarante dix ou quinze parais. Ce qui indemmédins; la nourriture des animaux sise un peu l'entrepreneur, ce sont qu'on y emploie , vingt médins (leur les visites des grands, qui paient achat entre dans la somme des pre- fort généreusement, ainsi que nous miers déboursés ) . l'avons dit. On peut appliquer ce
11 faut tous les jours de cent vingt -que nous venons de dire à toutes à cent quatre-vingts médins pour les maisons de bains de l'Egypte : chauffer les bains , et payer les elles ne diffèrent que par la granhommes qui en font le service. Le deur ; les dépenses et les usages y 6ont gardien seul a trente parais par jour, proportionnellement les mêmes. Les garçons de la première salle
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y soit servie et s'y prenne différemment. Point de meubles ni d'ornemens recherches ; point de glaces, ni de décorations, soit intérieures, soit extérieures : une estrade en planches qui forme une espèce de sofa circulaire autour de la salle, quelques nattes de feuilles de palmier , et des tapis grossiers pour les plus somptueux, une espèce de comptoir du bois le plus ordinaire, tels sont les meubles qui se trouvent dans les cafés égyptiens- Les habitues s'accroupissent sur les nattes qui couvrent l'estrade. On sert le café tout bouillant dans des tasses qui peuvent contenir environ le tiers des nôtres : il ne se boit pas, car on se brûlerait infailliblement; mais il s'aspire, et cette coutume, générale en Orient, demande encore une certaine habitude. Les tasses sont posées dans de petils gobelets en cuivre, qui ressemblent à ces vases de faïence connus parmi nous sous le nom de coquetiers, et que les Arabes nomment zarf. Quant aux tasses, elles sont quelquefois en porcelaine, et viennent d'Allemagne : le plus ordinairement, elles sont en faïence et ornées de diverses couleurs; elles sont également apportées d'Allemagne. L'usage du sucre est presque inconnu dans les cafés; et lorsque les Français arrivèrent en Fgypte, les habitans tournèrent quelque temps en ridicule leur habitude de sucrer le café. Au reste, le maître de chaque cale a toujours une quantité de pipes communes, dont le bouquin est en os, en marbre ou en albâtre, au lieu d'être en ambre jaune, et qu il prête à ceux des consommateurs qui en demandent: chacun doit avoir son tabac, et les naturels marchent même rarement sans leur pipe.
Les cafés du Raire sont sous la surveillance immédiate d'un chef qui achète lui-même sa charge. Chaque cale lui paie un léger droit au commencement de Fannée turque (le Ier de moharrem) : ce droit s'élève depuis dix jusqu'à quarante médins; les plus pauvres en sont même exempts. Tous ceux qui veulent bâtir un café, peuvent le faire librement : mais ils ne peuvent y allumer du feu sans l'autorisation de ce chef; il est en quelque sorte charge de la police intérieure de ces maisons, puisqu'il est tenu de livrer à la justice les auteurs des délits qui pourraient s'y commettre. L'intendant des janissaires (kyâhyah el-motouâlly) est ordinairement investi de cette charge, dont il paie la ferme au gouvernement.
Deux cents à deux cent cinquante individus se succèdent journellement dans les cafés un peu en vogue 5 chacun y prend deux ou trois tasses (fagan) de café pour un parât ou un parât et demi la tasse. Il y a des hommes, assez pauvres d'ailleurs, qui en consomment jusqu'à trente fiigân par jour. Chaque individu en prend communément six ou sept. Le maître du café gagne beaucoup lorsqu'il traite des personnes riches ; on le paie généreusement.
Il y a plusieurs cafés où l'on vend aussi de l'opium et une espèce de pâte mêlée d'herbes. Le bas peuple s'enivre avec ces drogues, quoique la religion le défende. Les deux tiers des artisans sont dans ce cas : il en est presque de même pour les autres classes des habitans, à cela près qu'ils s'enivrent dans leurs maisons. La police arrête et punit les ivrognes dont le dé-
lire est trop bruyant : les autres ne sont pas même inquiètes; ils égaient le peuple par leurs folies1.
On trouve ordinairement dans chaque café' une espèce d orateur qui raconte ou chante l'histoire vraie ou fausse d'un personnage merveilleux, dont le nom est consacre dans les fastes de la religion ou de l'histoire musulmane. Son discours est anime, plein de force et d'énergie : ses chants sont remplis d'exaltation et de feu poétique; le ton de sa voix est élevé, et moyen entre le ton de la conversation et celui du récitatif: il s'interrompt souvent pour demander à ceux qui 1 écoutent, s'ils doutent de la vérité de son récit, et s'il n'est pas tout ensemble pieux et beau. Ces orateurs de café animent encore leur narration par des gestes fort expressifs; ils l'accompagnent ou la font ordinairement précéder d'une musique bizarre, exécutée sur un instrument à cordes : cet instrument est en cuir , et une espèce d'archet qui frotte sur les crins étendus qui lui servent de cordes, en tire des sons rauques et sourds. Le maître du café paie quelquefois ces conteurs pour attirer la foule : la plupart du temps, ils ne reçoivent que ce que les assistans veulent bien leur donner. L'histoire d'Alexandre , celle de Gengis-khan , sont des sujets qui
1 II n'en est pas de l'ivresse pro- bonheur : il se croit sultan , cheykh
duiie par l'opium comme de celle el-beled ; il s'imagine qu'il est à
que produit le vin : l'homme dont cheval, et veut qu'un mette pied à
les sens sont troublés par l'effet de terre devant lui. Si on le contrarie,
ce narcotique, parait être dans la il ne s'irrite presque jamais ; mais il
plus grande hilarité; il rit aux est peureux, le moindre bruit l'ef-
éclats ; son délire est ordinairement fraie : on le voit alors passer de la
gai. Tantôt il est plongé dans des joie la plus vive au désespoir; il
rêveries agréables; d'autres fois il pleure , il gémit, et tombe dans une
tout le inonde de son espèce de léthargie.