‹ Description de l'Égypte ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée françaiseChapitre 16 sur 68 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'Homme considéré dans la vieillesse. — Mort et funérailles.

§. I. Du respect pour la vieillesse.

Ce n'est pas toujours parmi les peuples éclaires où l'égoïsme et l'intérêt , enfans de la civilisation, se développent, pour ainsi dire, avec les lumières, qu'il faut chercher l'exercice des vertus naturelles. Plus l'horizon des connaissances s'agrandit pour les peuples, plus ils s'éloignent de la nature. Nous ne porterons pas plus loin cette réflexion affligeante; et, sans tenter ici un parallèle difficile, nous dirons seulement, à l'honneur des Orientaux , que s'ils ont par trop néglige la culture des arts et des sciences , ils ont su du moins conserver quelques traces des mœurs et des vertus primitives.

Quoi de plus louable en effet que le respect profond accorde à la vieillesse par les nations de l'Orient? L'Egyptien surtout se distingue par ce sentiment honorable : Mahomet l'a consatre dans ses institutions, et a cru devoir en faire un précepte civil et religieux tout ensemble. Rien jusqu'à ce' jour n'a altère la force de ce commandement du législateur, et l'état actuel des

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mœurs lui présage encore une longue durée. Le philosophe pourrait, au contraire, reprocher aux peuples de l'Europe , parmi lesquels tous les genres d'industrie et de connaissance ont acquis la plus étonnante perfection, une indifférence trop marquée pour la vieillesse. Des lois pleines de sagesse y régissent la société, et attestent le génie et le grand sens des hommes qui les ont instituées, ainsi que le haut degré de civilisation où sont parvenus ceux pour lesquels ces lois ont été faites ; mais on est surpris de ne rien trouver dans ces codes divers, qui consacre les devoirs à remplir envers les vieillards. Il est certain que la vieillesse ne reçoit point parmi nous les égards qui lui sont dus, et que l'opinion ne l'entoure point de ce respect affectueux et de cette considération flatteuse dont la tiature elle-même semble nous imposer le devoir. Nous emprunterons à ce sujet quelques réflexions à Fauteur des Lettres sur l'Egypte, qu'on a si amèrement et quelquefois si injustement critiqué : elles peignent parfaitement les nuances qui existent entre les usages des peuples de l'Orient et ceux des peuples de l'Occident, à l'égard de la vieillesse.

w Parmi les peuples policés, où Ton vit moins en famille, la vieillesse n'est pas aussi respectée (qu'en Égypte) : souvent même elle est un opprobre -, souvent il faut que le barbon à cheveux blancs se taise devant le jeune homme orgueilleux , et joue comme un enfant pour être supporté dans un cercle. A mesure que le poids des années se fait sentir, et que les plaisirs de son existence diminuent, il voit qu'il devient un fardeau our ceux mêmes qui lui doivent le iour : quand il a

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le plus besoin de consolations , on lui refuse des égards , et les cœurs se ferment devant lui. Son âme, refroidie par l'âge, se flétrit, sans que l'amour filial la réchauffe de sa douce flamme. C'est au milieu de ces nations que le vieillard qui fut un père sensible, meurt long-temps avant de descendre au tombeau.

« Tirons le voile sur un tableau qui heureusement n'est pas général. Les scènes touchantes dont je suis témoin chaque jour dans ce pays, m'ônt forcé de vous offrir ce parallèle: ici, le respectable patriarche, dont la barbe blanche descend sur la poitrine, sourit, sous les glaces de la vieillesse, à ses petits-fils qui viennent le caresser ; son cœur s'épanouit à la vue de quatre générations qui s'empressent de lui payer le tribut de la piété filiale 9 il goûte le charme de la vie jus'qua son dernier moment »

En effet, les Européens ne peuvent se défendre d'un sentiment d'admiration en voyant la vénération accordée à l'âge dans les états musulmans : les hommes que nous désignons par l'épi thè te flétrissante de barbares, nous donnent l'exemple de la plus belle des vertus, de celle que nous pratiquons le moins , et qui mérite le plus d'être en honneur. Mais, dans ces contrées, comme les vieillards savent se rendre dignes des hommages de la jeunesse ! Ils ne cherchent point à réparer les injures des ans par de vains artifices : ils s'honorent , au contraire, des rides qui sillonnent leur visage; leur barbe blanche est un titre solennel au respect public ; leurs

1 Sayary, Lettres surl'Êçypte, loine i, page 129.

vêtemens sont en harmonie avec la dignité de leur âge; tout en eux est grave et imposant. S'ils parlent, on les écoute avec un respectueux silence ; leurs discours n ont rien de frivole, et ne se ressentent jamais de l'amertume dont les vieux jours sont ordinairement abreuves. Ils sortent de la vie sans douleur, et presque sans s'en apercevoir ; plus ils approchent du terme fatal, plus les soins de leurs païens redoublent. Ils n'ont pas le regret de voir des enfans dénatures soupirer après leur dernière heure pour se partager leurs dépouilles ; cette avidité atroce ne se fait jamais remarquer chez les peuples orientaux : les fils, quelque dépravés qu'ils puissent être, ont toujours des larmes à répandre sur la tombe de leur père, et ils consentiraient volontiers aux plus grands sacrifices pour conserver des jours si précieux. Aussi le parricide, ce crime dont le nom seul épouvante, et pour lequel les législateurs anciens n'avaient pas institué de supplice, comme s'il était impossible que des êtres doués de l'usage de la raison pussent le commettre jamais1, le parricide est inconnu en Egypte et dans la plupart des contrées de la domination turque.

Un vieillard est le juge naturel des petits démêlés qui peuvent naître parmi les membres de sa famille; il prononce un arrêt auquel les parties se conforment sans hésiter, comme si la sagesse divine avait parlé par sa bouche. Le nom de vieillard, que les Arabes traduisent par celui de cheykh, est un titre de dignité qui porte

1 On se souvient que Solon axait impossible. Voyez Plutarque, Vie néglige de faire une loi sur le p«r- de Solon. ricide, regardant ce crime comme

E. M. xvin. 12

avec lui la signification de seigneur1. Ce sont les chejkhs ou vieillards qui gouvernent les tribus, et exercent sur les esprits un ascendant presque égal à la puissance souveraine. Dans les familles égyptiennes, on cède toujours le pas au plus âgé; il est le premier dans les cérémonies publiques; il a la place d'honneur dans les salons; tout le monde se lève à son approche, et toujours on lui donne des marques de respect et de considération : la jeu/iesse, naturellement impétueuse, se contient devant lui ; elle recueille avec avidité les récits qui sortent de sa bouche; elle se plaît dans ses entretiens. Nous serions presque tentés de croire que cette communication libre et sans affectation de l'expérience avec la légèreté contribue plus que tout le reste à donner de bonne heure au caractère oriental une gravité qui n'est pour les autres peuples que l'effet tardif des années.

L'Orient , que l'on s'accorde à regarder comme le berceau des nations , fut aussi le théâtre des mœurs patriarcales : c'est dans cette région que les mœurs primitives se sont le plus long-temps conservées , puisqu'on les retrouve encore dans presque toute leur simplicité sôus les tentes des Arabes. Une foule d'usages qui remontent jusqu'aux époques les plus reculées, se sont perpétués dans les familles; et lorsque les Arabes s'emparèrent de l'Asie, ils y répandirent, avec leurs préjugés religieux , les habitudes sociales de leurs pères.

1 Le mot seigneur lui-même dé- Les Romains n'appelaient - ils pas rive du lalin senior, qui équivaut à aussi leurs sénateurs patres, et le l^t, vieillard. Les Italiens en ont mot de senalus n'a-l-il lui-même

aucune analogie avec senectus? C'est fait signor, et les Espagnols seiïor. ainsi que, dans tous les temps , l'idée

Le respect pour la vieillesse, déjà si grand en Égyptc^ ainsi que l'attestent divers passages des écrivains sacres , s'accrut encore sous l'influence des mœurs arabes; l'autorité paternelle y reprit le sceptre que la nature semble lui accorder, et qu'elle possédait autrefois, pendant que l'ancienne Égypte était encore florissante1 : voilà comment cette vertu si honorable fut conservée pure de toute altération. Les peuples qui la pratiquent , étrangers à la corruption morale qui infecte ordinairement les grandes sociétés, trouvent leur bonheur dans les jouissances de la nature : ils les cherchent rarement hors de son sein. Heureux encore dans leur ignorance, puisque, s'ils sont prives des avantages que procure la civilisation, ils sont aussi exempts de certains vices qu'elle entraîne à sa suite! Et si l'Europe est la patrie des arts, le théâtre brillant des plaisirs et des triomphes de la jeunesse, l'Orient, l'Egypte surtout, est en quelque sorte le paradis des vieillards.

§. II. Des cérémonies funèbres.

Les Egyptiens modernes ont encore , comme les anciens , un respect particulier pour les morts. Les funérailles, sans avoir le même appareil qu'au temps des Pharaons , sont accompagnées d'un grand cérémonial : les corps ne sont plus embaumes ; mais on les dépose du

de vieillesse emporte avec elle Tidée contre un vieillard, il lui cède le

de considération et de puissance. pas, et se détourne; si un vieillard

■ « Il n'y a, parmi les Grecs, que survientdans un endroit oùse trouve

les Lacédémoniens qui s'accordent un jeune homme , celui-ci se lève. »

avec les Égyptiens dans le respect Voir Hérodote, liv. h , §. 80, trad.

que les jeunes gens ont pour les de Larcher , édit. de 1786. vieillards. Si un jeune homme ren-

moins «avec dignité dans la tombe qui dok être leur e'ternel asile 5 le service des morts se fait avec appareil; les parens et les amis du défunt donnent des marques publiques d'une affliction vive , et le respect des tombeaux est l'un des principes les plus inviolables de la loi musulmane'.

Rien ne saurait peindre la douleur dune famille que la mort a privée d'un membre chéri : c'est un desespoir affreux pendant les premiers jours ; il prend ensuite un caractère plus calme. Mais les femmes se livrent sans contrainte à toute la vivacité de leurs regrets : elles remplissent l'air de gémissemens, quittent la maison où la mort a frappé un parent, un fds ou un époux, et annoncent aux voisins et aux passans, par leurs cris et les accès du plus violent chagrin, qu'elles ont fait une perte irréparable. On s'empresse autour de la personne éplorée; on cherche à calmer son agitation. Dans son désespoir, on la voit quelquefois s'arracher les che- . veux, et se battre violemment la poitrine : on la ramène dans la maison en deuil , où l'on entre avec elle. Plusieurs personnes se rassemblent autour du mort : les unes lui remuent les bras et les jambes; les autres posent la main sur son cœur, et s'assurent qu'il n'y a plus aucun signe de vie, soit dans cet organe, soit aux divers passages des artères ; alors elles vont avertir le chevkh de la mosquée, qui procure des pleureuses gagées. Ces

1 Les Égyptiens jurent ordinaire- lë toi-bet el ouâled, j'en jure par le

ment par le tombeau de leurs pères. , . . •

1 , tombeau de mon père: m

Rien n'est plus commun que d'enten- 1 \J> Jri

Il II W torbet ommy, j'en jure par le

dre dire à un Arabe : jj ]J | W^Xj tombeau de ma more.

femmes sont exercées à pousser des sanglots , et à prodiguer des consolations; tous leurs cris sont assujettis à une espèce de rlrytbme lugubre : elles accueillent les parens et les amis du défunt, et prononcent les paroles les plus familières, toujours sur le ton lamentable, ce qui établit un contraste eboquant entre le sens des expressions et l'accent avec lequel elles sont articulées. Si le de'funt est riebe , les pleureuses s'établissent pour long-temps dans sa famille; sinon , elles partent au bout de quelques jours, et quelquefois immédiatement après l'enterrement.

Les bommes sont bien plus resignes dans ces circonstances calamileuses : leur douleur est muette; ils affectent une constance stoïque; et, quelle que soit l'amertume dont leur cœur est navre, ils s'étudient à n'en point donner de marques extérieures. Cette constance est dans leur caractère, et le dogme du fatalisme contribue surtout à la rendre plus inébranlable. Cependant ils fuient pendant plusieurs jours la société de leurs amis ; et leurs regrets , sans être aussi bruyans , n'en sont pas moins vifs. 11 est quelquefois d'usage que les personnes d'une famille en deuil teignent leurs bras avec de l'indigo ; on s'abstient des ablutions usitées aussi longtemps que cette couleur se maintient, et les femmes ne cessent de se lamenter que lorsqu'elle a tout à fait disparu par l'effet de la transpiration.

L'enterrement suit de très-près l'émission du dernier soupir : on enlève le corps au bout de cinq ou six beures, à moins que l'on n'ait des motifs de soupçonner que la personne est seulement plongée dans une profonde lé-

thargie. Cet usage imprudent cause souvent des crimes involontaires : on ne saurait douter que , dans un pays où l'art de guérir est encore fort peu connu , on ne prenne souvent pour une mort réelle ce qui n'est que l'effet d une torpeur et d un affaissement physique. De là tous les inconvéniens qui proviennent d une trop grande précipitation.

A peine un malade a-t-il fermé les yeux à la lumière, que l'on envoie chercher, suivant le sexe, les hommes ou les femmes dont le métier est de laver les morts : ceux-ci avertissent le beyt el-mâl, et demandent la permission de se transporter dans la maison où reposé le cadavre. Ils 1 étendent sur une table , le nettoient avec le plus grand soin, et couvrent avec une chemise, en présence des plus proches parens, les parties sexuelles du défunt; ils l'enveloppent ensuite dune toile blanche et non cousue. Lorsque c'est un homme du peuple, on le revêt de ses plus beaux habits : mais les musulmans éclairés blâment cet usage comme puéril et ridicule. On dépose le cadavre dans une espèce de bière banale, sans couvercle, par dessus laquelle on jette un drap orné de broderies. La tête est toujours mise en avant, et Ton a soin de placer au dessus un turban, si c'est un homme, ou des fleurs, si c'est une femme.

Après ces dispositions, le convoi se met en marche pour la mosquée : on choisit de préférence celle d'e/- Azhar, comme étant réputée la plus sainte du Kaire. Des aveugles munis d un bâton précèdent le cortège; ils marchent sur trois rangs de six personnes, et se tiennent çnlacés par les bras : ils chantent sur un ton grave et

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solennel la formule de foi des musulmans : la ilah elld allah, oua Mohammed raçoul allait, etc., et répètent toujours la même modulation jusqu'à la tombe. Les serviteurs du défunt, vêtus en couleur sombre, suivent immédiatement : après eux viennent les pleureuses , qui portent de longues robes bleues et des voiles blancs ; celles-ci précèdent le cadavre, porte sur les épaules de quatre hommes , et dépose dans la bière. Derrière marche la famille, que les cheykhs de la mosquée accompagnent ordinairement. Enfin, quelques hommes du peuple ferment la marche. Le convoi s'achemine assez rapidement et en mesure.

Le corps est un instant dépose dans la mosquée; le fils fait la prière principale, ou la fait faire par un homme de loi. Au sortir de la mosquée, une partie du cortège se retire; les cheykhs accompagnent le cadavre jusqu'au lieu de la sépulture , et sont quelquefois suivis de plusieurs enfans de récolc. On paie les gens de la mosquée sur la tombe même : cet usage est général.

Arrivé au cimetière, on lire le corps du cercueil : un homme descend dans la fosse, prend le corps , et le place de manière que la tête soit tournée à l'orient; ensuite le plus proche parent jette avec la main un peu de terre sur le cadavre , que les fossoyeurs recouvrent sur-lechamp. Après la cérémonie, les personnes étrangères qui ont accompagné le convoi, s'asseyent et mangent autour de la fosse. Les parens retournent avec les pleureuses et font retentir le voisinage de leurs cris, qui

1 II y a plusieurs usages 06 "E- pays de la domination turque; il en gypte qui sonl communs a tous 1ns est d'autres qui sont particuliers à

i84 ESSAI SUR LES MOEURS

se prolongent pendant plusieurs jours, et deviennent souvent incommodes pour les voisins.

Les bières ne sont point enterrées : ainsi que nous lavons dit , le corps est déposé dans la fosse que les hommes envoyés par le cheykh ont préparée à cet effet. Les tombeaux de famille sont construits à l'avance; ils consistent principalement en une voûte de pierre, sous laquelle on place les corps à côté les uns des autres. Tant que la chair n'est pas consumée , on ne les dérange point ; mais , lorsqu'avec le temps les os se sont dégagés de toutes les parties charnues qui les recouvraient, on les réunit dans un même sarcophage. Ce serait un crime de conserver la moindre des parties d'un cadavre ; il doit être enseveli: en entier. Si quelqu'un meurt à l'entrée de la nuit, on attend le lever du soleil pour le porter au lieu de la sépulture. Les musulmans se font un point de religion de n'enterrer leurs morts que tant que le soleil est sur l'horizon ; ils attachent même à l'obsçrvation ou à la violation de cet usage une très-grande importance, puisqu'il s'agit du bonheur ou de la réproba-

cette contrée, et qu'il est inléres- les u'iemâ regardent ces grandes la-

sant de connaître. Les pleurs des mentaiions comme un outrage à la

femmes pendant les funérailles sont religion de Mahomet, puisque le

de ce genre, A Cooslantinople ut mort ne quitte ce monde que pour

dans la Syrie, cela n'a pas lieu or- aller habiter des lieux enchantés:

dinaircment; on peut même dire mais les larmes sont permises, parce

que les pleureuses sont inconnues à qu'elles viennent d'une sensibilité

Conslantinople. En Égypte , les louable. Quand ce sont des hommes

femmes du défunt poussent des cris de bien , jouissant d'une haute es-

pendant neuf jours de suite : elles time, qui viennent à mourir , on ne

reçoivent les visites de leurs amies, donne aucun signe de désespoir; au

qui viennent avec elles pleurer, ou contraire, on pousse plutôt des cris

feindre de pleurer. Cependant les de joie, musulmans des premières classes et

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tion éternelle. Ce sont les riches qui font les frais de la sépulture des pauvres : leurs tombeaux sont simples , à

la vérité; mais la piété de leurs parens ou de leurs femmes les orne toujours de quelques fleurs.

Les chrétiens du Kaire ont leurs tombeaux au vieux Kaire; il ne leur est pas permis de se faire inhumer ailleurs. Les Arméniens seuls ont un local à part pour ensevelir leurs morts : cette classe de chrétiens n'est pas nombreuse ; elle s'élève à peine à quatre ou cinq cents individus établis dans la ville*

Des chrétiens qui résident au vieux Kaire ont conservé l'antique usage d'avoir des caveaux funéraires dans leurs maisons , pour y garder les restes de leurs familles. Cette coutume, qui n'est peut-être qu'un reste du culte des anciens Egyptiens, est sévèrement proscrite au grand Kaire, soit pour cause de salubrité, soit pour des motifs din tolérance de la part des musulmans. On remarque surtout parmi les principaux Qobtes ce goût pour les sépultures domestiques. Ils ont choisi des maisons dans un quartier isolé du vieux Kaire pour y établir leurs tombeaux de famille ; ils s'y rendent , du Kaire où ils résident, à quelques époques de l'année, et y célèbrent les grandes fêles de leur secte avec leurs parens et leurs amis. On ne trouve nulle part ailleurs l'ancien usage des sépultures domestiques.

Les pleureuses et les marques extérieures de désespoir à la mort d'un parent font surtout une partie essentielle des cérémonies funèbres des Qobtes ; ils poussent même ces démonstrations bien plus loin que les musulmans : ils remplissent les environs de leurs cris, aux-

quels succèdent bientôt ceux des pleureuses ; ces gémissemens durent quelquefois plusieurs semaines. Peut-être même est-ii permis de supposer que les Qobtes ont transmis ces pratiques aux musulmans de l'Égypte, puisqu'il est vrai que ceux des autres parties de l'Asie ne les observent nullement. Un passage d'Hérodole, que nous citerons ici , prouve également que les lamentations feintes ou vraies , auxquelles on se livre pour déplorer la mort d un proche , ont en Egypte une origine des plus anciennes, « Le deuil et les funérailles, dit l'historien grec, se font en Egypte de la manière suivante : Quand il meurt un homme de considération, toutes les femmes de sa maison se couvrent de boue la tête et même le visage ; elles laissent le mort à la maison, se ceignent par le milieu du corps, se découvrent le sein, se frappent la poitrine et parcourent la ville accompagnées de* leurs parentes \ » Ne trouve-t-on pas dans ces pratiques des deux nations une analogie d'autant plus grande, qu'Hérodote, toujours extrêmement concis, semble indiquer encore plus qu'il ne dit effectivement? Ces parentes éplorées tenaient sans doute lieu des pleureuses d'aujourd'hui; le reste de la description présente la même conformité 1 à quelques légères nuances près \

1 Hérod. liv. ir, §. 85, traduct. l'occasion de la mort d'un roi. « A

de Larcher, édit. de 1786. la mort d'un roi, toute l'Égypte

■ Diodore de Sicile donne les entrait en deuil : on déchirait ses

mômes détails. « Dès qu'un homme habits, on fermait les temples, on

est expiré, ses parens et ses amis, suspendait les sacrifices, on cessait

se couvrant la téte de boue, vont les fêtes pendant soixante - douze

pleurer dans toutes les rues jusqu'à jours. Des hommes et des femmes ,

ce que le corps soit inhumé. » Mais au nombre de deux ou trois cents,

il est encore bien plus précis, lors- la tête couverte de boue, et ceints

qu'il parle du deuil des Égyptiens à d'un linge sur la poitrine , faisaient

Un homme qui sent approcher sa dernière heure, règle ses affaires; et s'il est prudent, il réunit un petit nomhre d amis auxquels il fait part de ses dernières volontés. La loi exige qu'avant de procéder à la division des Liens , on prélève d'abord sur le total de l'héritage les sommes nécessaires à la liquidation des dettes, legs pieux et autres engagemens que le défunt pourrait avoir contractes. Les enfans légitimes ont le droit de succession; les enfans naturels ne peuvent hériter sans une clause expresse du testateur. Ces an angemens sont pour les maies seulement : les h* lies et les femmes n'ont pas droit à l'héritage des propriete's foncières. Nous parlerons plus longuement de ces lois injustes dans le chapitre suivant, à l'article des institutions.

La femme peut se remarier quatre mois et dix jours après la mort de son époux , s'il ne l'a pas laissée en état de grossesse; dans ce dernier cas, il lui est permis de prendre un autre homme après ses couches. Les fds ont aussi le droit de se marier à la mort de leur père : mais les bienséances exigent qu'on metle quelque intervalle entre un eve'nement si funeste et un acte qui demande toujours les démonstrations d'une excessive allégresse; ce contraste aurait quelque chose de choquant et de contradictoire. Aussi les hommes qui se permettraient de faire succéder les fêtes de l'hymcnee aux funérailles de leurs parens , se couvriraient d'une tache indélébile dans l'opinion publique.

deux fois par jour des lamentations en musique. » ( Diod. liv. icr , sect. 11. )

Voyez la Description des hypo-

gées,^. D,t c hap. IX , section x, $. il, où ces rapprochemeDS sont forliGés par les peintures et les basreliefs des anciens hypogées.

§. III. Tombeaux.

Le soin des tombeaux , qui porta les anciens Égyptiens à entreprendre tant de choses prodigieuses , se manifeste encore aujourd'hui chez les modernes par des travaux moins gigantesques à la vérité' , mais d'une magnificence extraordinaire , relativement à leur ëtat actuel. Une re'volution totale s'est opérée dans les mœurs, dans la religion, dans les habitudes sociales, et cependant les rives du Nil sont toujours ce qu'elles étaient autrefois , le lieu où Ton respecte le plus la cendre des morts. Là, ce ne sont point, comme dans les autres contrées , des enceintes nues et dépouillées qui renferment les tombes des générations éteintes ; on n y voit point , sur un sol aride ou seulement recouvert de quelques herbes sauvages , des ossemens humains dispersés au hasard : ces traces hideuses de l'insouciance n y révoltent pas les vivans en outrageant les mânes des morts. Tout est différent à cet égard : des arbres y ombragent les tombes ; ou , tout au moins , des fleurs que la piété cultive, transforment ce lieu funéraire en une espèce de jardin public : des sièges y sont disposés de loin à loin , et les intervalles laissés entre les monumens forment des espèces de rues, dans lesquelles on aperçoit partout les traces de l'homme. Mais quelle somptuosité dans les tombes ! quel luxe dans les sculptures qui les couvrent ! On est tellement frappé de cette magnificence religieuse, qu'on se porte en esprit dans les temps anciens. «Le soin des tombeaux s'est manifesté chez les anciens par des

dépenses infinies, par l'érection des pyramides, par l'excavation des montagnes , par l'emploi des sculptures et des peintures les plus riches ; en un mot , par un luxe étonnant. C'est encore aujourd'hui le même goût pour la magnificence des tombeaux , et les Egyptiens y mettent plus de richesse que dans leurs habitations. C'est là ce que disait Diodore de leurs aïeux, qu'ils considéraient leurs maisons comme des hôtelleries, comme des lieux de passage où ils devaient peu s'arrêter; qu'ils prenaient donc peu de soin de les embellir, tandis qu'ils appelaient les tombeaux, des maisons éternelles, et qu'ils employaient à les construire tout le travail et tout l'art dont ils étaient capables. La croyance religieuse est totalement changée, et cependant l'usage est resté le même. Autour de chaque grande ville il y a une ville des morts ; là , toute famille un peu aisée a une enceinte qui lui est propre, et chaque tombe est ornée d'inscriptions et de sculptures plus ou moins riches l. »

Les Égyptiens modernes, comme les anciens, choisissent pour leurs tombeaux des endroits secs et assez élevés au dessus du niveau du fleuve, pour que l'inondation ne puisse atteindre et détériorer les monumens. Les terres cultivables de la vallée sont aussi trop précieuses et trop nécessaires aux vivans, pour qu'ils en fassent l'éternelle concession : car un lieu qui a servi de sépulture doit rester désert; il n'est plus permis dy bâtir ou d'y planter : le terrain qui fut destiné à servir aux hommes de dernière retraite doit leur appartenir

• Voyez , dans la Description gé- les hypogées, par M. Jomard, A. D.y m' raie, de Thàbes, le Mémoire sur tom. in, ckap. IX, sec t. x.

exclusivement ; on craindrait de troubler le repos de leurs cendres , si Ton permettait au laboureur d y promener le soc de sa charrue. Lorsqu'un cimetière est rempli , on ne va pas disputer aux ossemens des morts la place qui leur a été accordée ; rien n'est renverse'; aucune tombe n'est fouillée : le pauvre y repose éternellement sous la pierre modeste qui lui fut consacrée jadis le riche n'a pas besoin d'acheter à grands frais la promesse incertaine de posséder en propre l'espace étroit qu'il doit occuper dans la tombe. A peine les monumcns ont-ils couvert la surface d'une enceinte funéraire, que le gouvernement fait la concession d'un nouveau terrain : le premier est abandonné; mais on le regarde toujours avec un religieux respect : long-temps encore après cet abandon , la piété filiale vient y déposer des couronnes de fleurs sur les marbres tumulaires.

Le cimetière , ou la ville des tombeaux , est ordinairement placé à l'entrée des villes et hors de leur enceinte. Chacun peut y pénétrer librement ; aucune muraille n'en interdit l'approche : mais quelle surprise pour l'étranger qui, n'ayant vu jusque là dans la campagne que les masures habitées par les vivans, aperçoit tout à coup les riches demeures des morts ! Une forêt de colonnes , de cénotaphes , de mausolées , couvre un espace immense : on dirait que c'est une ville somptueuse que ses habitans auraient abandonnée la veille. On y voit des rues , des monumens , et, pour ainsi dire, des plaines semées de tombeaux. Partout on a déployé le luxe de l'architecture : les mosquées et les palais des grands égalent à peine en magnificence quelques-uns de

DES HÀB1TANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. igi

ces mausolées. Les colonnes , les cippes et toutes les parties sculptées sont en marbre blanc, les soubassemens en pierre de taille, les coupoles en bois recouvert de plusieurs couches de plâtre ou de chaux d'une trèsgrande blancheur. La sculpture est dans le goût oriental, c'est-à-dire que les ornemens consistent en fleurs, en guirlandes, en festons des genres les plus varies, et travailles avec un soin extrême : ils sont relevés par des feuilles d'or qui leur donnent une apparence magnifique. Les particuliers qui ne jouissent que d'une fortune médiocre, se contentent de faire peindre en noir les inscriptions gravées sur la tombe de leurs païens : les riches se distinguent en les faisant dorer. Les monumens ordinaires se composent d'une pierre sépulcrale, orne'e, d'un côte, d'une colonne qui supporte un turban, et, de l'autre, d'une pierre plate qui se termine eu pointe, et dont les côtes sont tailles en obélisque ; c'est sur cette dernière que l'on .grave les inscriptions : quelquefois on y représente un cyprès ou des fleurs sculptées d'une manière ingénieuse. Les tombes des femmes se composent de deux pierres plates , qui s'élèvent l'une à la tête, l'autre aux pieds : elles sont chargées de sculptures et d'inscriptions , et se terminent toutes les deux en obélisque; mais elles ne portent pas de turban. Ces pierres sont toujours en marbre , à moins que les parens du défunt ne soient pas assez riches pour s'en procurer : dans ce cas, elles sont en granit ou en pierre de taille ; alors elles ne sont décorées d'aucune sculpture. Quelquefois un bloc informe couvre un tombeau : cela suffit à la piété , chacun fait de son

i9a ESSAI SUR LES MOEURS

mieux pour honorer la mémoire de ses parens. En Asie, où la terre est généralement fertile et les pluies abondantes , les Turks plantent sur la tombe un jeune cyprès : alors les cimetières ressemblent à de vastes forêts ; ces arbres s'élèvent à une hauteur prodigieuse , et vieillissent sans qu'il soit jamais permis de les abattre : ce serait un crime que les lois ne pardonneraient pas.

Le vendredi est le jour consacre particulièrement à la visite des tombeaux : les familles s'y rendent alors toutes ensemble; les mères y amènent leurs entons , les amis s'y reunissent : on s'assied autour du monument de la personne regrettée ; on s'accroupit sur des nattes pour prendre une légère collation , et s'entretenir avec amertume de la perte qu'on a faite, des vertus du défunt , de ses talens et de ses qualités privées. C'est au lever du soleil qu'on se rend à la ville des tombeaux; toute la matinée s'y passe en devoirs pieux et en prières. Dans ces jours de solennité', l'affluence est telle, que l'enceinte funéraire paraît peuplée d'une foule immense: les voiles flottans des femmes, les vêtemens des hommes, qui brillent des couleurs les plus éclatantes et les plus variées , la somptuosité des monumens qui couvrent la plaine , tout rappelle au souvenir les fables antiques qui prirent naissance sur ce même rivage; ces lieux deviennent en quelque sorte le séjour des ombres fortunées : on croit les voir errer à pas lents à travers ces demeures de la mort ; leurs groupes dispersés ça et là sous les acacias et les sycomores semblent offrir aux yeux du voyageur le tableau des champs Élysiens; et bientôt son imagination le complète et le réalise.

DES IIABITAISS MODERNES DE L'EGYPTE. icj3

Les familles riches , comme nous l'avons déjà dit , possèdent des tombeaux d'une grande beauté. Les uns sont en petit de véritables mosquées , environnées d'une enceinte, où l'on enterre aussi, avec moins de faste,

les esclaves et les serviteurs de la famille : les maîtres sont ensevelis sous le dôme , et leurs ossemens sont ensuite réunis dans un même caveau. Les autres, plus simples , se composent d'un grand soubassement en pierre , surmonté dé quatre colonnes qui supportent des arcades et une toiture, soit en forme de dôme, soit en forme de pyramide : les corps sont déposés dans le soubassement; les tombeaux ou les sarcophages sont vides et bâtis sous le dôme dont nous venons de parler.

Souvent un trou carré est pratiqué au milieu de l'espèce de table qui recouvre le corps; on le remplit de terre, et l'on y plante des fleurs que l'amitié, la tendresse ou le respect se plaisent à entretenir. Les gens du peuple, qui ne peuvent pas même indiquer par une pierre commune la place où reposent ceux qui leur sont chers, se contentent de relever la terre autour de leurs fosses: ils y plantent également des fleurs qu'ils viennent cultiver chaque semaine.

Les cimetières Egyptiens sont sacrés , et l'on en éloigne avec le plus grand soin tout ce qui pourrait les profaner. La ville du Kaire est environnée d'enceintes funéraires; nous avons parlé de leur magnificence : mais il faut citer aussi la ville des morts à Syout, dans la haute ligypte. Elle est au pied d'une montagne sur la lisière d'une plaine superbe, et traversée par une route fort large qui conduit au désert. É. M. xvm. i3

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Chaque tombeau est environne d un mur blanchi, couronné par des crénelures peintes de diverses couleurs, et ombragé par des dattiers, des acacias ou des sycomores : l'amour filial multiplie ces arbres et veille à Jeur conservation. Ainsi les Égyptiens, unis par les liens du sang et par ceux de l'affection , donnent après la mort des marques touchantes de regret à leurs proches : comme les anciens, ils sentent vivement les jouissances que donnent les affections domestiques; ils sont toujours douloureusement frappés du coup qui les prive des êtres chéris dont la perte est irréparable; et, après avoir goûté le bonheur d'être aimés pendant leur vie, ils jouissent encore, en quittant la terre, de celui d'être regrettés.

§. IV. Deuil et pleureuses.

Nous avons en Europe un temps fixé pour le grand deuil ; le petit deuil succède à celui-cf : ces pratiques sont inconnues en Orient ; la tristesse et les regrets s'y manifestent d'une autre manière , et la douleur y a un autre langage. Pendant un nombre de jours que l'usage a déterminé , les femmes doivent pleurer la mort de leurs parens, soit dans l'intérieur de leurs maisons, soit dans une mosquée , soit sur les tombeaux : une partie de la journée est consacrée à ce triste devoir, et Ton s'en acquitte avec une exactitude scrupuleuse. 11 est vrai qu'on remarque souvent une sorte d'affectation dans ces pratiques extérieures ; il n'est pas rare, par exemple , de voir des femmes passer dans les rues sans donner aucun

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signe de chagrin , se rendre à la ville des tombeaux ou dans une mosquée, et, après s'y être lamentées et avoir pousse de grands cris pendant une heure, se relever ensuite, et partir sans qu'il reste la moindre trace de leur émotion : mais ces démonstrations sont sincères chez le plus grand nombre. Pour s'en convaincre, il suffirait d'avoir vu, comme nous, des malheureuses, agitées par la crainte de perdre un de leurs pioches, parler toutes seules, et exprimer à demi-voix, de la manière la plus touchante, les inquiétudes dont elles étaient tourmentées : souvent nous avons entendu des femmes prononcer, en marchant dans les rues , des prières ferventes pour détourner le malheur qui menaçait leur famille; leur voix n'était interrompue que par les sanglots qui déchiraient leur poitrine; elles s'exprimaient avec tant d'abandon , leurs accens e'taient si vrais , le désir de prolonger les jours de la personne en danger aux dépens des leurs e'tait si ardemment prononce, qu'il serait injuste de douter de leur sincérité. Si la crainte du malheur les tourmente d'une manière si douloureuse , combien ne doivent-elles pas être consternées lorsque leurs inquiétudes se réalisent! Souvent une mère privée de son enfant chéri s'élance hors de la maison tout éploréc; elle parcourt les rues, en poussant des cris lamentables et appelant son fils d'une voix déchirante : yâ oualad! yâ oualad !

Les femmes seules sont assujetties à la cérémonie des pleurs après la mort de leurs parens : les hommes, comme nous l'avons dit, doivent montrer plus de courage ; s'ils souffrent, leur douleur est concentrée; et

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souvent ils recommandent plus de modération aux femmes qui poussent trop loin les démonstrations du desespoir \

C'est dans l'appareil des larmes et des regrets que le deuil des Egyptiens consiste, à proprement parler : la religion ne prescrit aucun vêtement particulier. Le peuple porte des habits d'une couleur sombre en signe de deuil ; mais cet usage n'est pas suivi par les hautes classes de la société. Dès qu'un homme est enterre, et qu'on a fait les prières , il n'y a plus de deuil religieux ou obligatoire; on se contente de passer quelques jours dans le recueillement , et l'on invite à un repas funéraire les amis du mort : ce repas est consacre' à son souvenir, qui devient le sujet de la conversation , et chaque convive se plaît à rappeler ses vertus.

Les pleureuses qui suivent les enterremens sont des femmes du peuple qui s'exercent de bonne heure à pousser des gemissemens et à imiter les accens du de'sespoir. Il n'est pas un musulman éclaire qui ne condamne cet usage menteur : cependant on l'observe pour ne point heurter l'opinion. La femme d'un grand , craignant de ne pouvoir répandre assez de larmes à elle seule, ou peut-être trouvant la lâche de se lamenter sans cesse trop au-dessus de ses forces, fait venir les pleureuses, qui jouent leur rôle dans l'appartement de la maison où l'on a déposé le cadavre. Là, elles font le panégyrique du mort, mais de la manière la plus lamentable : l'une

1 Les femmes musulmanes , comme morts : les chrétiennes remportent nous r.tvons dit précédemment, De peut-être sur elles à cet égard. Cet sont pas les seules à pleurer les usage est général en Egypte.

commence par une exclamation dolente sur les qualités du défunt ; à peine l'a-t-elle prononcée, que les autres en chœur poussent des cris effrayans, comme pour exprimer rétendue de la perte qu'a faite la famille. Une

cafetière est sur un brasier au milieu de la salle , et à la fin de chaque jérémiade les pleureuses prennent une tasse de café. Leurs cris n'ont rien de touchant pour un étranger : ils révoltent plutôt qu'ils n'attendrissent. La plupart de ces misérables ne répandent pas de larmes : leur rôle consiste à faire quelques gestes et à hurler en suivant une espèce de rlrythme lugubre. Le voile qui leur couvre le visage , et sans lequel elles n'oseraient paraître en public , ne permet pas d'ailleurs d'apercevoir le mensonge de leurs pleurs.

Malgré le mépris que les musulmans éclairés témoignaient pour ce cérémonial , qui ressemble plutôt à une comédie qu'à l'expression vraie de la douleur, il est probable qu'il sera long-temps encore en vigueur : il est difficile de déraciner les préjugés vieillis dans une longue habitude; et la difficulté est plus grande encore chez un peuple routinier, qui se fait un scrupule religieux de marcher pas à pas sur les traces de ses ancêtres.

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