III. De l'art des ophiogènes, ou enchanteurs
des terpens.
Nous croyons devoir, avant de terminer cet écrit, parler de ces hommes extraordinaires qui font métier de découvrir les serpens et d'en purger les maisons. Quoique leur art paraisse tenir du charlatanisme, et que nous jugions d'avance que peu de lecteurs ajouteront foi à leurs prétendus miracles , il est cependant indispensable d'entrer dans quelques détails à cet égard: nous avouons que, sans être ni crédule, ni facile à persuader, nous avons e'ie' nous-même témoin de quelques traits si singuliers, que nous ne pouvons tout-à-fait traiter de chimérique l'art des ophiogènes. Prosper Alpin, ce me'decin si judicieux et si célèbre, n'a pas été à l'abri de l'illusion; il rapporte lui-même qu'il existe des hommes qui manient impunément les reptiles les plus venimeux et les scorpions. Avant lui, Strabon avait connu les Psylles , qui passaient chez
1 \ oyer. le Courrier de l'Egypte , n°. a5.
les anciens pour avoir le don particulier d'enchanter
les serpens : tout ce que cet auteur rapporte d eux se
renouvelle encore de nos jours, ainsi qu'on va le voir.
Pendant le séjour de l'armée en Égypte, plusieurs médecins habiles voulurent s'assurer par eux-mêmes de la confiance que me'ritaient les relations des voyageurs à l'égard des ophiogènes. 11 leur fut d'abord facile de reconnaître le charlatanisme de quelques-uns, au moins dans les pratiques bizarres à la faveur desquelles ils abusaient de la crédulité d'une populace ignorante. Pour initier un individu quelconque à leur compagnie, et le mettre également à l'abri de la morsure des reptiles, les enchanteurs versent un peu d'eau dans un vase; puis ils ajoutent de l'huile et du sucre, et s'efforcent d'opérer la combinaison de ce mélange : après avoir recite quelques prières, ils crachent dans le vase, et font avaler cette dégoûtante potion au récipiendaire. On lui suspend ensuite deux grands serpens aux oreilles : ces reptiles s'y accrochent avec les dents et y restent un quart d'heure. L'opération finit là; l'initie paie de sa bourse le service important qu'on vient de lui rendre, et se retire intimement convaincu qu'il n'a plus à craindre désormais la morsure des serpens.
Celte persuasion, que les charlatans ont rendue complète, est sans doute le seul avantage que retirent les initie's d'un tel spécifique. En effet, on brave plus aisément ce que l'on redoute moins, et les serpens peuvent ressembler à une foule d'animaux , qui ne deviennent nuisibles que parce qu'ils jugent, à la contenance timide
et mal assurée de ceux qui les abordent , qu'on veut leur nuire. Nous sommes du moins force' de raisonner ainsi pour pouvoir expliquer les résultais singuliers de cette initiation des ophiogènes. Comment des hommes peuvent-ils porler dans leurs vêlemens, sur leur sein même, des reptiles divers, et les choisir au hasard, sans qu'il leur arrive d'accidens? Comment peuvent-ils placer impunément des scorpions vivans sous la calotte rouge qui couvre leur tête épilée? Nous croyions d'abord qu'on brisait les dents des serpens et les pinces des scorpions; mais l'un de nous a eu l'expérience du contraire. 11 voulut un jour s'assurer de la vérité, et fit part de ses soupçons à un ophiogène, qui prit aussitôt son doigt , et l'inséra dans la bouche d'un serpent qu'il tenait à la main : notre collègue fut frappé de surprise en y sentant des dents très-fines et fort aiguës. Il est vrai que tout cela pourrait s'expliquer en partageant l'opinion de Pococke : ce savant voyageur prétend qu'il n'y a point de serpens venimeux en Egypte. Mais cette assertion est-elle fondée? et la vipère commune, la vipère à cornes surtout , reptiles si dangereux en Europe, le sont-ils moins en Afrique? cela ne parait pas vraisemblable. Divers accidens arrivés sous nos yeux nous ont d'ailleurs prouvé le contraire.
H nous reste maintenant à parler de l'art d'évoquer les serpens de leur retraite; chose beaucoup plus étonnante, en ce qu'elle semble tenir du prodige. Nous eûmes l'occasion de voir pour la première fois ce spectacle singulier à Tahtah, dans la haute Egypte, chez les pères de la Propagande. Un homme se promenait
dans la rue avec un panier sous le bras, en annonçant à haute voix qu'il purgeait les maisons des serpens qui pouvaient s'y trouver. Nous voulûmes mettre le talent du crieur à l'épreuve dans ie couvent même , maigre les représentations des religieux, qui enseignent à leurs disciples à ne poini se prêter à de pareils prestiges; nous devons dire cependant que l'un des pères , moins scrupuleux que ses confrères , favorisa notre projet , et fit venir l'homme en question dans une petite cour du couvent. Son pauicr renfermait des serpens de grandeurs et d'espèces différentes, qu'il nous dit avoir pris dans les maisons voisines où on l'avait appelé'. Nous lui demandâmes s'il y avait des reptiles dans le couvent, et s'il pourrait les en arracher. Alors il composa son visage et ses manières , et s'efforça de donner à toute sa personne un air mystérieux : il tourna les yeux vers les différons endroits qui l'entouraient ; chacun de ses gestes e'tait grave ; il avait l'attitude et le maintien d'un inspire. Enfin , il arrêta la vue sur une chambre trèsobscure en flairant, comme si l'odorat avait pu lui indiquer la présence des reptiles; puis il nous répondit qu'il n'y en avait que là. 11 ouvre la porte de la chambre, s'avance à pas lents, tenant à la main une petite baguette. Il articulait des mots avec un son de voix particulier et des inflexions traînantes : les religieux ne comprirent de son discours que le sens de salâm a'ieykoum, c'est-à-dire que le salut repose sur vous; ce qui équivaut en français à je vous salue. Après cette espèce d'exhortation ; qui dura tout au plus cinq minutes, il mit un pied dans la- chambre , cracha par terre, se baissa,
et, se relevant ensuite, il nous présenta un serpent d'environ quatre pieds de longueur. Il le tenait par la queue , et lui soutenait la tête avec sa baguette. Ce n'était pas tout : deux fois il recommença les mêmes cérémonies, et nous apporta encore deux petits serpens, qu'il mit dans son panier avec le grand. Nous congédiâmes cet homme en lui pavant le spectacle qu'il venait de nous donner. Nous avouons qu'avec un peu de penchant à la crédulité, l'illusion eût été complète, et que nous eussions pu dès-lors ajouter foi à l'existence des magiciens , qui , selon les idées superstitieuses des Qobtes, ont fait pacte avec le diable.
On pourrait croire , ainsi que l'ont fait plusieurs personnes , que cette opération n'était qu'une scène d'escamotage : mais nous avions pris toutes les précautions possibles pour ne point être trompés de la sorte; nous pouvons assurer, par exemple, que l'ophiogène n'avait point de serpens cachés sur lui. D'ailleurs, pour dissiper tous les doutes , quelques Européens ont obligé ces hommes à se dépouiller de leurs vêtemens, et ils n'en ont pas moins exécuté leur opération avec le même succès. Nous pourrions en donner plusieurs preuves trop authentiques pour être suspectées d'infidélité : mais ce serait s'arrêter trop long- temps sur un pareil sujet. Toutefois , pour expliquer d'une manière vraisemblable et sensée des faits aussi extraordinaires , nous croyons pouvoir supposer que les ophiogènes égyptiens ont l'art de donner à leur voix un ton capable d'attirer les serpens, de même que le chasseur sait moduler la sienne au point de tromper le gibier qu'il attire dans ses filets. E. M. xvm. 22
M. de Lacépède, dans son Histoire naturelle, assure que les serpens en ge'ne'ral exhalent une odeur forte, et que quelques-uns surtout sont enveloppes d une atmosphère musquée. Il cite un fait qui justiûe son assertion , et d'où l'on pourrait conclure que l'odorat sert les ophiogènes aussi puissamment que la voix dans la decouverte des reptiles- Ces hommes paraissent aussi avoir reconnu L'effet de la salive sur ces animaux dangereux ; tous les procèdes qu'ils suivent l'indiquent suffisamment, et concordent assez avec l'opinion de Galien, qui prétend que la salive est un poison pour les scorpions et les serpens. Nous avons vu plusieurs traits qui viennent à l'appui du sentiment de ce savant médecin. Un homme montrait au peuple un gros serpent , qu'il irritait jusqu'à ce que l'animal fût sur le point de le mordre; alors il lui crachait dans la bouche, et sa fureur s'apaisait tout-à-coup; il restait presque sans mouvement. Ces expériences , renouvelées plusieurs fois avec le même succès, ne permettent guère de révoquer en doute l'efficacité' de la salive, sinon comme poison, du moins comme narcotique, pour les reptiles. Quelques médecins de l'armée ont essaye' les mêmes proce'de's à l'égard des scorpions, et ont obtenu le même résultat.
De tous les serpens de l'Egypte, le plus célèbre est sans contredit le serpent du Sa'yd connu sous le nom de cJiejkh cl-Harydy\ Norden , Bruce et Savary font mention de ce fameux reptile , que la crédulité du peu-
« .OJ y*J\ iJL Voyez la Des- M Jon»ard > chaP- XI > a°
"J suite: il y est question de ce serpent
cription du Chrykh el-Harydy par céKbre.
DES HABITÀNS MODERNES DE L'ÉGYPTE. 33g
pie et les fourberies des prêtres, musulmans élèvent, pour ainsi dire, à la hauteur d'une divinité' du second ordre. On pourrait faire remonter ce culte bizarre jusqu'à des temps fort anciens, puisque, selon Hérodote et Élien, les peuples de l'Egypte avaient pour un serpent d'espèce particulière une très-grande vénération ; ils le regardaient comme l'emblème de la fécondité : Dupuis parle du culte universel dont les serpens ont été l'objet, et du rôle qu'ils ont joue dans toutes les allégories cosmiques qui ont préside à la naissance des cultes divers. Ce qui frappera sans doute un grand nombre de lecteurs, c'est que le serpent Harydy est encore en Ëgypte, sous les sectateurs de Mahomet , ce qu'il était autrefois sous les adorateurs d'isis et d'Osiris, le principe de la fécondité, et qu'il ne diffère en rien, pour la forme et le naturel, de celui que décrit Elien : Hérodote se trompe quand il le confond avec la vipère à cornes. Les femmes stériles viennent en pèlerinage dans le lieu qui lui est consacre, pour obtenir, à force d'offrandes et de sacrifices, le terme de leur infirmité; les jeunes filles y font des vœux pour devenir bientôt épouses et mères. Nous passerons sous silence toutes les fourberies grossières des desservans de la mosquée du dieu-reptile, ainsi que les scènes libidineuses qui sont la conséquence d'un culte aussi absurde. 11 nous suffira de dire que les femmes , après avoir égorge' une victime à la porte de la chapelle, montent au sommet d'une rampe de dix à douze marches à l'entrée de la nuit 3 dès que l'obscurité commence , elles glissent d'une manière mystérieuse jusque dans la chapelle, pour y
34o ESSAI SUR LES MŒURS, etc.
passer le reste de la nuit avec un prêtre. Il serait superflu d'ajouter que ces femmes manquent rarement l'objet de leur pèlerinage.
On raconte, pour l'origine du serpent harydy, qu'un eheykh de ce nom, renommé par sei vertus, reparut après sa mort sous la forme d'un reptile. Cette fable, que les prêtres du pays ont eu le plus grand intérêt à propager et à accréditer, est devenue un aliment à la crédulité. Telle est d'ordinaire l'origine de toutes les superstitions. Nous craignons de nous être déjà trop arrêté sur ce chapitre de l'ignorance et de l'aveuglement des Égyptiens1.
• 1 En terminant ce mémoire, nous devons témoigner notre reconnaissance à M. Fonrier, secrétaire perpétuel de l'Institut d'Egypte , pour l'obligeance qu'il a eue de nous communiquer ses notes sur cette contrée; nous y avons puisé les notions les plus exactes. La place de commissaire français près le divan du Raire, qu'il occupait pendant l'expédition, le mettait journellement en rapport avec les principaux cheykbs , les gens de loi et les hommes les plus éclairés ou les plus inûuens du pays. Les manuscrits laisses par feu M. Gloutier, membre de l'Institut d'Egypte, section d'économie politique, ne nous ont pas été moins utiles : en sa qualité d'administrateur des finances, M. Gloutier a pu se procurer des informations précises. Nous ne devons pas non plus passer sous silence les obligations que nous avons
à M. Jomard , membre de Tlnstitut, pour tous les renseigne inens précieux qu'il nous a fournis , et pour les soins particuliers qu'il a bien voulu donner à la révision de ce mémoire. Enfin, nous adresserons aussi nos remercîmens à MM. Parseval-Grandmaison , Rouyer , Boudet et Dalmas, qui nous ont également communiqué des notes intéressantes , recueillies par eux mêmes dans des* circonstances favorables. L'article des Opkiogènes , pag. 333, est emprunté de la notice de M. Frank , l'un des médecins de l'expédition. Niehuhr, voyageur judicieux , avait fait des observalions curieuses sur les jeux et les exercices des Egyptiens et sur leur habillement : ayant eu l'occasiou d'en vérifier l'exactitude, nous en avons extrait plusieurs, et nous les avons fait entrer dans ce mémoire.