‹ Description de l'Égypte ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée françaiseChapitre 34 sur 68 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Témoignages historiques.

Hérodote dit que, pour se rendre de la Méditerranée dans le golfe Arabique, il est plus court de prendre par terre en passant par le mont Casius que de suivre le canal des Rois. Ce passage s'accorde parfaitement avec notre hypothèse.

Hérodote voulait sans doute comparer les deux routes que le commerce fréquentait, et ce n'était point de la distance à vol d'oiseau entre les points extrêmes qu'il entendait parler ; car il donne iooo stades' à lune, évalue l'autre en journées de navigation, et prévient que celle-ci est d'autant plus longue, qu'elle fait plus de détours.

La route de terre dont parle Hérodote devait être fréquentée particulièrement par les Syriens. Il lui donne iooo stades, et cette mesuré cadre exactement avec ce que nous avons dit des anciennes limites de la mer Rouge. On peut le vérifier sur notre carte, en ayant soin de prendre pour point de départ, sur la Méditerranée, le mont Casius, qui, au dire formel de Slrabon,

« Le stade qu'Hérodote a em- de la même manière que notre meployé en écrivant sur l'Egypte , est sure métrique, par la division délu stade égyptien de un 7 au de- ciiuale du quart du méridien. Cet gré , dont parle Aristotc dans son accord entre les opérations des as- Traité du ciel. Ce stade correspond trônâmes anciens et modernes est donc précisément à cent mètres, et très -remarquable, il a clé déterminé , comme Ton voit,

formait un cap dans la mer, et que conséquemmçnt on doit placer vers Ras el-Kaçaroun , et non dans l'enfoncement du golfe de Peluse.

En suivant les vestiges de l'ancien canal, depuis la prise d'eau près de Bubaste jusqu'au Serapeum, on trouve 91990 mètres'; ce qui coïncide exactement avec les mesures données par Pline : mais, au temps des Pharaons, le canal pouvait avoir un développement plus considérable. En effet t si Ton suit la marche des eaux du IN il , pendant l'inondation de l'an ix, jusqu'au lac de Temsâh , au nord du Serapeum, et qu'on se dirige ensuite au sud vers le bassin de l'isthme, circuit indique dans Hérodote, livre 11, §. i58 , on trouvera environ 102000 mètres ou 1020 stades. La navigation devait , la plupart du temps , avoir lieu sur ce canal , au moyen du halage, ainsi que cela se pratique encore en Egypte, où les bateaux, ainsi traînes à la cordelle par les mariniers , ne font pas plus de quatre à cinq lieues par jour. Hérodote ne se trompe donc point lorsqu'il e'value la longueur de'ce. canal à quatre journées de navigation. La route de terre était de 1000 stades, environ vingt-deux lieues; les caravanes devaient la parcourir en deux jours et demi, trois au plus\ Ainsi, soit qu'Hérodote ait eu égard à l'étendue de ces deux routes ou au temps employé' à les parcourir , il a raison de dire que celle du mont Casius était la moins longue. Peut-être enfin voulait-il comparer la route de

deux jours cl demi pour se rendre du Kairc à Soucys, et ce Lrajel est dVmiron ia5o stades.

1 Mémoire de M. Le Père, É. M., totn. xi, pag. i5d<

a Les caravanes ne mettent que

terre par le mont Casius, au trajet bien plus long qu'il fallait faire pour se rendre par eau de la Méditerranée à la mer Rouge, en remontant le Nil jusqu'au-dessus de Bubaste et en suivant ensuite le canal des Rois.

Si Hérodote, livre rv, donne d'une manière plus absolue iooo stades à la largeur de l'isthme,' on doit croire., d'après ce qu'il en a dit précédemment (livre n), qu'il ne connaissait pas la plus courte distance entre les deux mers, puisqu'il fait passer cette ligne par le mont Casius : et il est en effet assez naturel que les habitans auxquels il dut s'adresser, lui aient indique la longueur d'une des routes les plus fréquentées de la Méditerranée à la mer Rouge ; car celle de Péluse au golfe Arabique dont parle Pline, pouvait, au temps d'Hérodote, ne pas exister, ou être peu suivie. Pline la distingue de celle qui passait par le mont Casius. Voici ce qu'il rapporte à ce sujet ; je prendrai la citation d'un peu haut, parce qu'elle est intéressante sous plus d'un rapport :

m Après le golfe jfëlanitique, on en rencontre un autre que les Arabes nomment /Eantt Là est la ville des Héros. Il y a eu aussi , entre les ÎNèles et les Marchades , la ville de Cambyse , où furent conduits les malades de l'armée. Vient ensuite la nation des lyres; puis le port Daneon, d'où l'on a voulu conduire jusqu'au Delta un canal navigable dans une étendue de 62 mille pas, qui existe entre le Nil et la mer Rouge. Sésostris, roi d'Egypte, en eut le premier la pensée; après lui, Darius, roi de Perse; ensuite le second des Ptolémées, qui fit creuser un canal jusqu'aux fontaines

amères, large de 100 pieds, profond de 5o, et long de 375oo pas : il n'acheva pas l'ouvrage, dans la crainte d'une inondation ; la mer Rouge ayant été trouvée plus haute de trois coudées que la terre d'Iigypte. D'autres ne donnent point cette raison : Ptolemée, selon eux, craignit que la mer, en se jetant dans le Nil , n'en gâtât les eaux , les seules qui fussent buvables. Mais du moins il existe par terre, à partir-dc la mer d'Égypte, trois routes fréquentées : l'une part de Pe'luse et se Tait à travers les sables; des roseaux enfonces en terre indiquent le chemin, qu'on perdrait sans cela, à cause du vent qui en recouvre les traces : l'autre commence à 2 milles au-delà du mont Casius; elle traverse le territoire des Arabes Autéens , et , après l'espace de 60 mille pas, elle va se joindre à la route de Pe'luse : la troisième se prend depuis Gcrre, que quelques personnes nomment Adipse, et traverse les terres des mêmes Arabes , elle a moins de 60 mille pas de longueur, mais les montagnes et le manque d'eau la rendent pénible. Ces différais chemins conduisent à la ville d'Arsinoë, bâtie sur le golfe Charandrc par Ptolemée Philadelphe, qui la nomma ainsi du nom de sa sœur ; ce prince soumit le premier la Troglody tique , et appela Ptolemée la

rivière qui passe devant Arsinoe1. »

1 A sinu jElanitico aller sinus, rit LXlf. m. pass. intervallo {quod

quem Arabes jEant voqant, in quo inter /lumen et Ruhrum mare inte-

Heroum oppidum est. Fuit et Cum- rest ) , primus omnium Sesostris

bysu inter Nelos et Marchadas % de- JEgypti rex cogitavit : mox Darius

duclis eo cegris exercitits. Gens Persarum ; deinde Ptolemœus se-

Tyra : Daneon portas , ex quo naui- quens , qui eduxit Jossam latitu-

gabilem alveum perducere in Nilum, dîne pedum c , alùtudine xxx , in

qud parte ad Delta dictum decur- longiludincm xxxvn. m. d. pass.

La seconde roule dont Pline fait ici mention , passait, selon lui , par le mont Casius : elle doit , d'après cela, être celle dont Hérodote a eu connaissance. Cependant Pline lui donne 60 mille pas jusqu'au point où elle rencontre la route de Péluse, et, en prenant ce point d'intersection le pins près possible du golfe, il y a encore pour y arriver 12 à i5 milles; ce qui donne à cette route 5 à 6 mille pas de plus que ne lui donnait Hérodote, en l'évaluant à 1000 stades. Peut-être cela provient-il de ce que sous la dénomination de mont Casius les habitans désignaient , dans le voisinage du lieu nomme aujourd'hui Râs el-Kacaroun, une suite de collines ou de dunes de sable d'une certaine étendue, et non un point détermine ; plusieurs considérations rendent cette opinion extrêmement probable. La troisième route avait moins de 60 milles, dit Pline, et partait de Gerre. Les ruines de cette ville sont indiquées sur notre carte au lieu nommé Anbdiab, à trois lieues à Test de Péluse : or, de ce point au Scrapeum, il y a en ligne droite 52 milles, auxquels il faut ajouter les sinuosités naturelles à un chemin qui traverse des dunes

usque ad fontes amaros. Ultra de- m. pass. ultra Casium montent , terruit inundalionis me tus, excel- quod à lx. m. pass. redit in Peluùore tribus cubitis Rubro mari cmn- siacam viam ; accolunt Arabes Auperte , quàm terra ASgfpti Aliqui tei : tertium à Gerro ( quod Adipson non eam afferunt causant , sed ne focdnt) per eosdcm Arabes lx. m. immisso mari corrumperelur aqua passuum propiùs , sed asperum mon- N;liyquœ sola potus prœbet. Nihi- tibus et inops aquarum. Eœ viœ lominus iter totum tere/ido frequen- omîtes Arsinocn ducutit , conditam latur à mari sTlgyptio , quod est sororis nomine in siuu Charandra , triplex : unum à Pelusio per arcnas, à Ptolcmœo Philadelpho : qui priin quo , nisi calami défi xi regant, mus Troglodyticen excussit , et anima non reperilur, sulindc aurd ncm qui Arsinocn prœjluit , Ptolevestigia operiente : alterum vero il. niaeum appellavit. ( L. vi , c. xx£X.)

élevées, circonstance indiquée dans Pline. Cette dislance en milles lève toute incertitude sur l'évaluation du stade employé par Hérodote ; elle reporte la mer Rouge jusqu'à l'extrémité nord du bassin de l'isthme.

Pline évalue à 62 mille pas la longueur qu'aurait eue le canal entrepris par les Pharaons pour établir une communication par eau du Delta à la mer Rouge. 11 n'est pas naturel , pour un semblable travail , de ne tenir aucun compte des sinuosités du terrain ; il n'existe aucun motif pour en diminuer l'importance, ni aucune cause d'erreur qui , dans des mesures prises sur le terrain , puisse donner une quantité inférieure à la distance totale mesurée à vol d'oiseau. C'est cependant ce qui arriverait si la mer cul eu alors les mêmes limites qu'aujourd'hui \ car entre l'ancien Delta et les limites actuelles de la mer Rouge il y a, en ligne droite, un tiers en sus de la distance donnée par Pline, tandis rju'on retrouve cette distance en suivant les sinuosités de la vallée de Sabali-byâr jusqu'au bassin de l'isthme Le roi Ptolemee, ajoute Pline, ne fit creuser le canal que sur une étendue de 5y5oo pas jusqu'aux fontaines ameres. Ces fontaines devaient, d'après cela, occuper les bas-fonds situes entre le Ras el-Ouady et Abou- Keycheyd'. Les anciens ont pu aussi connaître sous ce

" Suivant M. Le Père, pag. 1 53 , liante : clic peut provenir île quelle canal qui joindrait l'ancienne ques legrres variations dans la fixabranche Pélusiaquc piès de Bubaste lion des points exlrêmcs et dans la au bassin de Pisllime près du Sera- mesure des inflexions du terrain. peum, aurait 91990 mètres de déve- * Dans Tinondaiioirdc 1800, les loppcuient. Pline l'évalue ùGa mille eaux formèrent , à Test, cl prù'sdcla pas ou Ut 355 moires. Celle légère grande digne du l'As el-Ouàdy, différence de G35 mètres est insigni- une esprec de lac.

nom et celui de lacs Amers les lacs et.terrains marécageux situes au nord du Serapeum, dont nous avons parle sous le nom de Krah, de lac du Crocodile, etc.

Ce serait une double erreur de supposer les lacs Amers occupant le bassin de l'isthme, et de croire que la partie du canal exécutée sous Ptolemëe Philadelphe était comprise entre ce bassin et l'extrémité actuelle de la mer Rouge. 11 y a là en effet une contradiction manifeste, qui ne peut échapper à personne; car, en plaçant ainsi les lacs Amers, il eût suffi de creuser un canal de 3 à 4 mille pas pour établir la communication du golfe avec les lacs Amers, tandis que Pline rapporte que c'est après avoir fait creuser un canal de 575oo pas jusqu'aux fontaines amères que Ptolémée fit suspendre les travaux : cette distance de 575oo pas , prise de Soueys, en remontant au nord vers le Serapeum, aurait traversé la presque totalité du bassin de l'isthme, dont le fond est , comme l'on sait , très-inférieur au niveau de la mer. D'ailleurs , dans l'hypothèse en question , ce bassin eût été rempli par les eaux du Nil, et le travail de Ptolémée Philadelphe eût été à-la-fois impossible et inutile.

On ne peut donc interpréter le passage de Pline autrement que nous ne l'avons fait. On y voit clairement que le canal de la branche Pélusiaque à la mer Rouge aurait eu 62 mille pas si on l'eût achevé, mais que le roi Ptolémée le fit creuser seulement l'espace de 375oo pas.

Les trois routes dont il est fait mention dans Pline, devaient se réunir, près du Serapeum, en une seule qui

suivait la rive occidentale de la mer, depuis son extrémité nord jusqu'à une position voisine de celle qu'occupe aujourd'hui Soucys ; car c'est vers ce point que tous les écrivains s'accordent à placer Arsinoe'. Celte ville était, selon le géographe Ptolemee, à /p minutes au sud et à 5o minutes à Test de Hcroopolis, que nous reconnaissons dans les ruines d'Abou-Keycliej d. Or, entre ce point et Soucys, il y a , à très-peu de chose près, les mêmes différences en latitude et longitude.

Le nom de rivière P toit mai que donne à un torrent dont les eaux venaient se perdre à la mer devant Arsinoe, a pu faire croire que le canal du Nil à la mer Rouge se terminait à cette ville ; mais Pline les distingue

' J'ai cru devoir, dans mon précédent mémoire ', distinguer Arsinoe de Cleopatris , et placer celleci près du Serapcum. Un examen plus approfondi me donne des doutes sur cette position , et je ne sais trop maintenant lequel des deux passages dcStrabon il faut adopter, de celui où il dit que la ville d'Arsinoé est appelée Cleopatris par quelques personnes , ou de celui où il place Cleopatris au nord d'Arsinoé dans le fond le plus reculé du golfe.

Si Ton adopte la première opinion , on peut expliquer la contradiction apparente que présente Strabon , en supposant que sur son manuscrit oiiginal , au lieu de TlXtivioi

■fi TÏC 'ApO-lYOHÇ, XStî M fàv 'Hp&6iV

tfftt iraXit x«i n KXtoitttTpiç il t» p- X>» ?°S 'Ap*£<ov xéx-TTOt», ?« «r/>èç Aiyunlovy etc., qu'on lit aujourd'hui, livre xvu, il avait d'abord écrit,

Ê. M. xvm.

TlXnrioi J\ t»ç 'Apovycaç, y. xi » tSv ' : < ■ • trii itoXiÇy ii tu pv%ti tow 'Apxpiou xoXtou , t5 trfoç AtyvTr- 7o?, etc., et qu'ayant ensuite ajouté au dessus du mot Arsinoe celui de Cleopatris comme synonyme , les copistes auront mal intercalé ce mot.

Si, au contraire, on penche pour l'autre opinion , il faut dire que Strabon , n'ayant point visité cette partic de l'Egypte , et sachant que le canal du Nil se terminait près de Cleopatris, ainsi qu'il le dit liv. xvr, a pu, en prenant pour une continuation du canal les travaux faits près d'Arsinoé, confondre ces deux villes , lorsque , liv. xvn , il parle du point oi\ se terminait le canal; mais que, quelques lignes plus bas, cette cause d'erreur n'existant plus, il a séparé ces deux villes l'une de l'autre. La ville de Cleopatris pourrait, dans celte hypothèse, avoir existé

37o APPENDICE.

l'un de l'autre \ Il nomme l'un rivière, et l'autre canal; et il nous dit formellement que ce dernier n'avait été creuse que l'espace de SqSoo pas depuis la branche Pélusiaque : ainsi ce caual était loin, comme on voit, de se terminer à Ai sinoé.

Lorsque Ptolémée Philadelphe fonda Arsinoé pour faciliter aux Égyptiens le commerce de la mer Rouge, le travail le plus important, celui auquel on dut songer le premier, fut de réunir dans un seul lit l'eau douce des torrens voisins, et de la diriger vers l'emplacement de la nouvelle ville ; et il est assez naturel que le souverain , avant donné à la ville le nom de sa sœur, ait donné le sien à la rivière qu'il venait.de créer, et qui pouvait seule amener la végétation et la vie sur cette plage aride et déserte. Il ne reste guère aujourd'hui de traces de ces travaux : cependant la mare d'Afrique, autrement nommée Mojeh el-Gisr, située à une demi-licue de Soueys, peut être considérée comme en ayant fait partie; les eaux pluviales s'y rassemblent, et sont fournies principalement par un torrent qui, dans l'hiver, vient des montagnes de la vallée de l'Egarement et passe auprès d'Hadjeroth\ Une petite digue en pierre empêche une

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