‹ Description de l'Égypte ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée françaiseChapitre 42 sur 68 · SECONDE SECTION · texte numérisé non relu

SECONDE SECTION

État ancien de la ville d'Alexandrie sous l'empire des Grecs et des Romains, et comparaison de cet état ayee l'état moderne.

55. L A ville que le conquérant de l'Asie vint fonder en Egypte, et qu'il appela de son nom, fut bâtie dans l'emplacement d'un bourg qui existait long-temps auparavant, et qui était situe' sur les bords de la Méditerranée, près et en face de l'île Pharos. Ce bourg, que l'on nommait Rhacotis\ avait un temple dédie à Isis et

1 Jlhacotîs , suivant Slrabon , lant de ce lieu, s'exprime ainsi : liv. xvit; JRahhoty, suivant Tor- Nam Rahhotis , quœ postea nonnisi thographe qobte. Jablonski , en par- suburbium jUcxandriœ fuit , diù

à Sérapis ; il était habite par des pêcheurs et des bergers qui occupaient ce point d'un isthme étroit et resserre' par les eaux de la Méditerranée ou mer des Grecs, au nord , et par celles du hc 3Iarca, au sud. Les Perses, et avant eux les Pharaons d'Egypte, l'avaient fortifié, ainsi que l'île Pharos , pour les mettre à l'abri des incursions des Grecs; car les habitans de cette bourgade et des enviions, qui portaient le nom de P&^OTnÇ*, étaient en état de repousser les agressions de ces pirates qui infestaient leurs côtes. Strabon dit à ce sujet : « Les premiers rois d'Ëgypte,contens de ce qiVils possédaient, sentirent peu le besoin cles choses du dehors : prévenus en outre contre tous les navigateurs, et surtout contre les Grecs, que lexiguité de leur territoire portait à chercher et piller ailleurs ce qu'ils ne trouvaient pas chez eux, ils placèrent en ce lieu une garde avec ordre d'en défendre l'abord aux étrangers. » lihacotis ne devait pas être considérable à l'époque où Alexandre y apparut, puisque, plus d'un siècle avant, Hérodote, qui visita l'Egypte l'an 460 avant notre ère, ne fait pas mention de cette bourgade dans son histoire, quand il cite comme déjà considérables alors les villes de Canope, au nord-est, de Marca et d'Apis, au sud. . Les auteurs arabes ' font remonter la fondation dé

ante urbem hanc regiam ab Alcxan- graphie historique de l'Égylc, a

dro erectam, illic steterat, quod donné, dans l'édition qu'il a pu-

mulii testantur, et deos lutelarvs bliée à Paris, en iSoi, du Voyage

Serapim tic Isini hobuerat. ( Panlh. de Norden , tom. ni , page i5; , dis

./Egypt. tom. i, pag. détails intérc&sans que nous avons

1 Le savant orientaliste, M. Lan- consultés , et dont on trouvera qucl-

glès, qui a traduit Maqryzy, ccri- ques passages dans ce mémoire, vain arabe très-renommé par sa géo-

446 MÉMOIRE cette bourgade au temps de Mesraïm , arrière-pelit-fils de Noe; d'autres, à un prince nomme' Chedad, bien a ntc rieur au conquérant macédonien. Munie de trois enceintes fortifiées , cette ville aurait été' ruinée et reconstruite à diverses époques, d'abord par les Amalécites, et Chedad n'aurait fait que la restaurer; ensuite par les Perses, sous la conduite de Bakht-Nassar , le même prince d'Assyrie qui saccagea Meinphis et que l'Écriture nomme Nabuchodonosor1 .

Vers l'an 2356 après le déluge, 1684 ans avant la ruine du temple de Jérusalem > et 110 années solaires après cet événement, dit Maqryzy, Alexandre, fils de Philippe, le même qui vainquit Darius et qui régna sur la Perse, reconstruisit cette ville et lui donna son nom ; il y fixa le siège de l'empire, qui précédemment était à Memphis. Tous les autres historiens s'accordent assez sur cet événement. On sait que l'Égypte gémissait depuis deux cents ans sous la domination des Perses, lorsqu' Alexandre, qui venait de renverser la superbe Tyr, s'avança vers ce pays, qui le reçut comme un libérateur. Péluse, la clef de l'Egypte, et Memphis, qui en était la capitale, ouvrirent leurs portes au conquérant. Après avoir sacrifié au bœuf Apis dans la ville de Memphis, Alexandre descend le fleuve jusqu'à Canope , contourne le Mareotis au nord , et s'arrête à Rhacotis, dont il admira la position. Voulant profiter des avantages naturels qu'elle offrait, il résolut d'y fonder une ville ; il confia l'exécution de ce projet à

■ Scaligcr, De emendatione temporum , édit. de 1629, pag. 3g3.

Dinocrate, célèbre architecte macédonien, sans doute Tan même de sa conquête , ^22 àe Rome, et '322 avant notre ère. Ce fut après ces dispositions , selon Arrien qu'Alexandre, qui désirait de se faire reconnaître pour fils de Jupiter, partit pour le temple d'Ammon , dont il alla consulter l'oracle.

D après ces témoignages historiques, on ne devrait pas regarder le conquérant de l'Asie comme étant le fondateur d'Alexandrie , mais comme lavant seulement agrandie, fortifiée et embellie pour la rendre le siège de son nouvel empire. Selon Diodore et Quinte-Curce, l'enceinte qui en aurait été tracée, partie avec de la chaux a et partie avec de la farine , renfermait toute l'étendue comprise entre la mer et le lac Mareotis. Les deux grands côtés qui longeaient la mer et le lac, avaient 3o stades de longueur ; les deux autres petits côtés qui traversaient l'isthme dans sa largeur , étaient de 7 à

* Arrien, Ht. iii, chap. n. Voir , paux, aprèa quoi le propriétaire pour Arrien , la nouvelle traduction demande souvent au ma lie. m telle de cet historien d'Alexandre , par ou telle pièce dans tel on tel en- M. Cliaussard, tom. i'*r , pag. 237. droit, suivant qu'il en juge par le

* Diodore, Hv. xvn, pag 589; plan trace en grand sur le terrain: et Quinte-Curce, liv. iv, chap. 7. c'est au maintien de cet usage vi-

C'est encore aujourd'hui un usage cieux qu'il faut attribuer les irrégupratiqué en Egypte; pour jeter les iarités et les défauts de construcfondemens d'une maison ou d'un (ion qu'on remarque dans les maiédifice quelconque, le md'Uem ou sons des particuliers comme dans maître maçon, car on n'y connaît les palais des grands. Tout y est"i pas d'architectes ni d'ingénieurs, en effet, sacrifié à deux ou trois du moins comme on eu trouve en grandes pièces , qui sont toujours Europe, en trace le plan sur le 1er- entourées de petites, dont aucune rain avec du plâtre ou de la chaux de plain pied; les escaliers, dont en poudre. L'enceinte en étant ainsi les marches ont de vingt à vingidélerminée, sans plans ni projets cinq centimètres de hauteur, sont arrêtés par des dessins et devis es- en général étroits, obscurs et iotimatifs, on élève les murs princi- commodes.

8 stades, suivant Strabon , et de 10 , suivant quelques autres écrivains. L'enceinte, dont Pline compare la forme à celle d'un manteau macédonien1, avait, suivant le même écrivain , i5ooo pas de contour; ce qui taisait, selon d'Ànville, 120 stades de circuit. Quinte- Curce ne lui en donne que 80. Enfin, l'historien Josèphe donne à cette ville 3o stades de longueur sur 10 de largeur3. Parmi tant d'indications diverses, nous préférerons celles de Strabon , parce que cet écrivain , veridique d'ailleurs , a consacre un article détaillé à la description de la ville d'Alexandrie, dans* le livre de sa Géographie , 011 il traite de lEgypte3.

56. Alexandrie, dit Strabon, était baignée au nord par la mer, et par le lac au sud * on ne pouvait y arriver par terre que par deux isthmes étroits et faciles à défendre : au nord, elle était couverte par l'île Pharos, qui y formait un port naturel , abrité des vents du nord et du nord- ouest. Pour profiter d'un si grand avantage, on lit communiquer le continent à l'île par une étroite chaussée que sa longueur de sept stades, suivant ce géographe, fit nommer Heptastadium , et qui, suivant Hirtius, avait 900 pas4. Du côté de la

1 Pline, Hist. nat. liv. v,chap. x, d'Alexandrie. C'est en effet à ce

CL Plutarquc, Vie fV Alexandre. géographe que Ton est redevable

* Joseph. De bello Jud. hb. Il, des notions que nous avons sur Tancap, xvi. liquilé de celte ville.

3 Nous ne désignerons plus do- 4 Qirlius donne 900 pas de Ion-

rénavanl le livre xvn de Strabon , gutur à celte chaussée, c'est-à-

qui, ayant accompagné Elius Gai- dire les neuf dixièmes dn mille ro-

lus dans son expédition d'Egypte, main ; ce qui en porte la longueur

nous a transmis dans ce livre, spé- a G81 toises, puisque le mille est

cialement consacré à l'histoire de de ;56 toisis : or, la valeur du

cette contrée , des détails sur la ville l'heptasiadc en stades grecs est de

ville, cette digue s'appuyait à une grande place située au pied des murs , et dont elle était séparée par un pont défendu en avant par un fort. A son extrémité nord, un second fort couvrait un second pont qui communiquait à l ile Pharos. Ces deux ponts étaient formés par de hautes colonnes placées dans la mer, et assez élevés au-dessus de ses eaux pour donner un libre passage aux vaisseaux. Cette digue, qui, du continent, se dirigeait vers la partie occidentale de l'île, divisait en deux le port naturel, dont l'un, celui de l'ouest, portait, sous les Romains, le nom d'Eunostus porius, et l'autre, celui de l'est, le nom de Magnus porius.

57. En entrant dans le grand port, on avait à sa droite la tour du Phare , ouvrage de Soslrate de Guide , qui le construisit sous Plole'mcc-Philadclphe , 285 ans avant notre ère. Cette tour, batic sur un rocher battu de toutes parts des eaux de la mer, était élevée de plusieurs étages, autour de chacun desquels régnait une galerie que soutenait une range'c de colonnes. Elle portait cette inscription : Sostrate de Guide , fds de Dexiphaue 9 aux dieux protecteurs , favorables aux navigateurs. Cette tour, dont la hauteur était de 400 pieds, portait, de nuit, des feux que Ton voyait de 5oo stades en mer; car, comme la cote est basse et dangereuse par ses bancs de sable et ses recils, un signal élevé et qui fût aperçu de la haute mer, devenait nécessaire aux navigateurs pour leur faire gagner le port avec sûreté',

6G5 toises; ce qui se rapporte, à un Hirtius, De bello ciViït, cliap. cri. sixième de stade près, avec la Ion- 1 Celte distance de 3oo stades gueur indiquée par Slrabon. Voir grecs, faisant :i85oo loiscs ou 10

E. M. xvin. ?9

45o MEMOIRE

De jour, un grand miroir de métal rendait l'image des vaisseaux avant qu'ils parussent à l'horizon. Les bâti-

mens, pour entrer dans le port, étaient obliges de serrer de près le Phare, parce que, comme aujourd'hui, les rochers et les récifs qui étaient à gauche n'en permettaient pas l'approche. Cette tour servait aussi de forteresse.

58. La gauche de l'entrée du grand port était encore défendue par un château fortifie, bati sur un petit promontoire qui s'avançait beaucoup dans la mer; il portait le nom de Lochias. Pour en resserrer davantage l'entrée, on avait jeté en avant de ce fort un môle qui s'appuyait sur des rochers à fleur d'eau , et qu'on nomma Acroîochias , c'est-à-dire pointe du Lochias , et qui est désigne dans Josèphe sous le nom de jambe faite de main d'homme1. En suivant à gauche, on voyait le quartier des Palais, qui bordait la mer. A la naissance du môle du Lochias était un petit port ferme', destine seulement aux bâtimens des rois, c'est-à-dire à la marine royale. Strabon en place ensuite un autre situe en face d'une petite île nommée Anthirrhodos r, qui avait elle-même un petit port avec un palais. En poursuivant, on trouvait le théâtre, qui communiquait au pa-

licucs marines, a laquelle on aperçoit les feux du Phare , n'est pas très-considérable en raison de Pélévaiion de cette tour. De Calais, situé sur les côtes de France, on aperçoit aisément de nuit les feux des deux phares du port de Douvres sur les côtes d'Angleterre ; la distance qui sépare ces deux ports est de 2i36g toises , faisant sept

lieues et demie marines, d'après les calculs de MM. Picard et la Ilirr.

Ahou-l-fcdà et quelques autres historiens arabes parlent du miroir qui existait encore dans la tour du phare en çp, de l'hégire (7 12 de Prre vulgaire), époque à laquelle il en fut retiré.

1 Joseph. De bcllo Jiulaïco t lib. v.

lais par une galerie que Polybe 1 appelle sjrinx : cette galerie se'parait la palestre d'avec le manège. Après, on voyait le Posidium, ayant un temple consacre à Neptune, bâti sur une langue de terre qui s'avançait dans le port. Marc-Antoine y avait fait jeter encore un autre môle plus avance en mer, à la tête duquel il avait fait construire le palais qu'il nomma Timonium. Ensuite e'taient le Cœsariuni, le Sebasteum; le palais des Rois, en avant duquel on avait e'rige deux obélisques*; enfin YEmporium et les Apostascs1. Le reste du contour de ce port, qui e'tait occupe par les édifices appartenant aux arsenaux de la marine , s'étendait jusqu'à YHcptastadium.

5g. Au-delà de cet Heptastade, on trouvait le second port, qui portait le nom ftEunostus; quoiqu'infiniment plus spacieux que le premier, il était beaucoup moins fréquente'. 11 renfermait un autre petit port que l'on nommait Kibôtos , c'est-à-dire de l'arcbc; il était muni de tout ce qui convient au service de la marine , et recevait les eaux du canal qui traversait la ville en communiquant au lac Mareotis. Un peu au-delà de ce canal se terminait la ville , sous les murs de laquelle commençait immédiatement le faubourg de Necropolis.

L'intérieur du port d'Eunoste4 jouissait d'un calme

1 Polyb. Exccrpt, lib. xv. tius. ( Hist. de lacad. des inscrip-

a Duo obelisci sunt Alexandrice lions, tom. ix, page 4ai- )

in porta , ad Cœsaris templurn. 4 La dénomination tVEunostus

( Plin. Hist. nat, 1. xxxvr, c.ix.) porlus , c'est-à-dire le port de bon

3 Aposlases quœ dicunlur, quasi retour, convient toujours parfaite-

abscessus. Bonamy pense que le mot nient bien au port vieux d'Alcxan-

aposlases répond au statio des La- drie , dont l'entrée est assez facile

constant; sa profondeur permettait aux plus gros bâlimens d'approcher des quais ; des récifs qui formaient des brisans, en défendaient l'accès du côte' du large.

60. C'est des ruines d'Héliopolis , de Memphis et de Thèbes, que fut bâtie Alexandrie, sous le règne de Ptolémée-Philadelphc; elle s'embellit de leurs colonnes et de leurs obélisques , qu'on y transporta à grands frais. L'intérieur de la ville était perce par des rues dirigeas de manière à recevoir la fraîcheur des vents étésiens, c'est-à-dire du nord au sud, et du nord-nordouest au sud-sud-est. Les chars pouvaient y circuler librement ; deux grandes rues, larges d'un plèihre, ou cent pieds environ , se coupant à angles droits dans leur milieu , traversaient toute la ville dans sa longueur et dans sa largeur. La plus grande avait, au rapport de Strabon, trente stades depuis son origine à la porte de Canope jusqu'à son extrémité occidentale à la porte de Necropolis. Josèphe donne la même dimension. Diodore lui donne quarante stades; mais c'est sans doute en y comprenant le prolongement de celte même rue dans le faubourg oriental. L'autre grande rue , qui traversait la ville dans sa largeur, avait sept à huit stades d'étendue, prenant des ports du fleuve dans le Mareotis, et se terminait aux bâtimens de l'arsenal de la mariue dans le grand port.

Au point d'intersection des deux grandes rues, c'està-dire vers le centre de la ville, on remarquait une

par les vents du nord , de l'ouest «•I du nord-ouest, qui régnent le plus habituellement, mais dont la

sortie, par cette même raison, est assez difficile , puisque ces mêmes \ents sont directement contraires.

grande place qui la partageait en quatre parties ou quartiers. Mais Philon, contemporain de Strabon dit que de son temps Alexandrie était divisée en cinq quartiers, qui portaient le nom des cinq premières lettres de l'alphabet grec. Les Juifs avaient donne' leur nom à deux de ces quartiers , où ils avaient leurs habitations particulières \ Josèphe dit que les Juifs habitaient une partie du quartier des Palais, sur les bords de la mer. On donnait encore d'autres noms à ces quartiers , dont les plus anciens et les plus considérables étaient celui des Palais ou de Bruchion, et celui de Rhacotis ou du Serapeum.

61. Le quartier de Bruchion comprenait tout l'espace entre le port et la côte à lest du Lochias jusqu'à la porte de Canope; il renfermait les palais, les deux petits ports, celui des Rois et le second de la petite île Antirrhodos, le théâtre avec sa galerie, le Posidium, le Timonium, le Cœsarium, la Palestre, le Manège ou Meandros, le Musée, le Gymnase, qui était un vaste monument orné de portiques et de colonnades sur plus d'un stade de longueur : destiné seulement à l'étude des sciences , cet édifice tenait au palais des Rois et s'étendait jusqu'à la porte de Canope. On y voyait la fameuse bibliothèque dont Ptolémée-Soter, ou Ptolémée-Philadelphe son fils, furent les fondateurs 3, ainsi que d'au-

• Philon, écrivain juif, vivait à Voy, le traité contra Apion. lib. u,

Alexandrie de 3o à 40 ans de J.-C. cap. u.

Voy. De bello Alex, in Flaccum, 3 La bibliothèque formée parles

pag. ^53. soins de Ptolémée-Philadelphe , et

a Josèphc, écrivain juif, vivait à augmentée par ses successeurs, pos-

Alcxaudrie de 60 à 75 ans de J.-C. sédait quatre cent mille volumes.

m MÉMOIRE

très temples avec des bois sacres. Ce quartier, dans lequel Jules-César se défendit contre les forces des Ptole'me'es et des Alexandrins , fut fortifie depuis d'une enceinte particulière, qui le sépara du reste de la ville et en fit une espèce de citadelle : il soutint un autre siège sous l'empire de Claude n, l'an 270 de J.-C. , et fut presque entièrement détruit quelques années après sous celui d'Aurélien, en 275. Saint Jérôme dit qu'il e'tait de son temps, vers l'an 420 de J.-C. , sépare de la ville, et qu'il servait d'asile à quelques solitaires1 : il était absolument désert un siècle après, du temps de saint Epiphane.

62. Le quartier de Rhacotis renfermait le temple de Serapis, reconstruit par Ptolemee fils de Lagus, dans l'emplacement d'un petit temple consacré à Seïapis et à Isis\ Ce temple, dit Sozomène3, était situe' sur une petite éminence à l'orient du canal. Ruffin4, qui le visita quelques années avant que Théophile, patriarche

Elle fut brûlée en grande partie 3 Sozom. lib. v , cap. III ; lib. vu ,

dans le siège d' Alexandrie par Ju- cap. xv.

les-César, Tan 706 de Rome, qua- 4 Rufin dit que Théophile, dans rante-sept ans avant J.-C. Le feu le dessein de renverser ridolàirie des vaisseaux stationnés dans le dans toute l'Egypte, obtint, Tan grand port gagna le quartier des 390 de J.-C. , de l'empereur Théo- Palais , qu'il incendia en grande dose un édit qui lui permettait de partie, ainsi que la bibliothèque. détruire tous les temples égyptiens.

On ne sépare pas ici le Musée {HistAxh.it, cap. lxxxiii.-J/w-

d'avec le Gymnase, dont on n'a fait toire du Bas-Empire , tom. v, liv.

qu'un seul édifice, quoique Strabon "iv. )

semble l'en détacher et en faire un D'après nn ordre de l'empereur

monument particulier. Constantin, le patriarche d'Alcxan-

a kit 11 i-i dric avait fait enlever, en 3uii de

* Amm.Marcell.lib.il. . . ,, , ' . .

J.-C, la statue de berapjs , avec la

2 Tacit. Hist. lib. iv , cap. ,nesure qui servait à observer la

tXYxiv. crue du Nil : l'idole fut brûlée, et

SUR LÀ VILLE D'ALEXANDRIE. 455 d'Alexandrie, le fit entièrement détruire, en 5go de notre ère, dit qu'il était bâti sur un lieu élevé, non par la nature , mais par la main des hommes. Ce vaste monument , ajoute-t-il , de forme carrée , était soutenu par des arcades sur lesquelles on montait par un escalier de plus de cent degrés. L'intérieur, orné de colonnes et de portiques, renfermait diverses salles destinées aux mystères sacrés , ainsi que les appartenons des prêtres chargés de leur célébration. C'est dans ce temple qu'était placée la mesure des eaux du Nil , consacrée à Sérapis, dont elle portait le nom, et que Constantin fit enlever en 328 pour être replacée dans 1 église d'Alexandrie : on v trouvait encore la seconde bibliothèque qui fut enrichie des restes de celle du Musée incendiée sous Jules-César'.

]amesure,oule5er^i,futtrans- />« était composé de deux mots portée dans la grande église de cette égyptiens , conserves dans la langue Tille alors chrétienne , celle de Saint- qobtc , savoir : ser , cher ou SOT, qui Athanasc, bâtie par Grégoire Ta- veut dire colonne, et apis, qui veut rien. L'empereur Julien, voulant dire mesure. Voyez le PanOieon rétablir le culte de l'idolâtrie, fit Alcyptiacum , loin, n, p*g* reporter dans l'ancien Serapeum la Ainsi, antérieurement à la fonmesnre avec laquelle on délermi- dation d'Alexandrie, Memphis avait nait les degrés de la crue du Nil ; on Serapeum ou temple consacré à elle y rcsl a jusqu'en 39o, époque à Apis : il était situé sur une émilaquclle Théophile fit entièrement nenec que l'on nommait Sjrnopi détruire ce temple d'après les or- (c'est-à-dire -lieu où l'on mesure), • dresde l'empereur Théodose. et réservé à la sépulture du bœuf

Les Égyptiens appelèrent Serapis Apis. (Extrait des notes de M.Lanou plutôt Cherapi les monumens glis , Fbyage de Norton , tome m , consacrés à l'observation annuelle pa£. a36 «t 241- ) des crues du m , cause de la ferti- 1 La seconde bibliothèque du Selité cl de l'abondance , qu ils divi- rapeum existait déjà lors de l'incensèrent sous le nom VApis. die de celle du Musée sous Julcs-

Jablonskidit que ce nom de Sera- César. Elle était composée de cinq

9 Voyez celle note page suivante, renvois •

63. Le Sôma, qui , d'après Strabon , tenait au quartier des Palais, et qui renfermait le tombeau d'Alexaudre, était situe', d'après Tatius , vers le centre de la ville, où il faisait partie d'un quartier dont il portait le nom1.

64. Dans d'autres quartiers de la ville , on trouvait diffe'rens monumens publics dont les emplacemens ne sont pas aussi bien détermines 5 tels étaient le Stadium, et le Forum, où se rendait la justice. Le Panium, situe' sur une hauteur se terminant en pointe , semblait être un rocher naturel, quoiqu'il fût l'ouvrage des hommes; on y montait intérieurement par un escalier tournant sans doute à vis Saint-Gilles : du sommet de ce monti-

cent mille volumes, lorsqu'elle fut réduite en cendres par les ordres d'A'mrou , l'an 22 de l'hégire , (04^ de J.-C). Le khalife O'mar écrivit à soa lieutenant, qui venait de s'emparer d'Alexandrie :

« Brûle ces livres s'ils ne renfer- « ment que ce qui est écrit dans le c Qorân ; ils sont inutiles et dan- « gereux, s'ils contiennent autre « chose. » L'histoire dit que, d'après cet ordre digne d'un barbare , tous les livres de celte bibliothèque furent dispersés dans les différons bains de la ville, qu'ils servirent à chauffer pendant six mois. On avait construit depuis long-temps , fà la place du temple , une église qui portait le nom de l'empereur Arcadius , et que quelques écrivains croient, sans fondement, être aujourd'hui la mosquée dite des mille Colonnes , celle où la tradition du pays dit que fut faite la traduction des Septante.

L'existence de cette seconde bibliothèque a été contestée mal-àpropos par quelques auteurs modernes: elle a été formée des restes de celle du Musée , la plus ancienne , et nous avons fait voir que le quartier Brnchion, où était celle-ci, était absolument désert dès le commencement du y* siècle, et même vers la lin du iv".

M. Langlès a donné , dans ses intéressantes notices extraites des auteurs arabes , les éclaircissemens propres à rétablir les faits. Voir son édition du Voyage de Norden.

* On bâtit sur l'emplacement du temple de Sérapis une église qui porta le nom d'Arcadius, sous l'invocation de saint Jean-Baptiste ; la dédicace en fut faite avec pompe, le 27 mai 3g5. ( Histoire du Bas- Empire, tome Ier, liv. xxiv. )

■ Achilles Tat. lih. v, init.

cule , on découvrait toute la ville. Enfin , on voyait l'amphithéâtre ou le cirque, ainsi que plusieurs temples ruinés et rebâtis depuis à Nicopolis.

65. Le canal de communication du lac Marea avec le port d'Eunostc par le Kibôtos traversait l'extrémité occidentale de la ville ; on l'appelait le fleuve, le canal de Marea, et , postérieurement , de Schedia. Ce canal, dérivé de la branche Canopiqueau bourg de Schedia, distant d'Alexandrie, £ l'est, de 4 schœnes (i 2096 toises ou 23575ra54), apportait, comme aujourd'hui, à la ville les eaux douces du fleuve. « Quand on sort d'Alexandrie, dit Strabon, par la porte de Canope, on a à sa droite un canal qui communique au lac et conduit à la ville de Canope; par le lac on navigue vers le fleuve, et l'on se rend à Canope et à Schedia : mais avant on passe à Eleusine , lieu situé près d'Alexandrie, sur le canal même de Canope. Un peu au-delà d'Eleusine, est, à droite, un canal qui conduit à Schedia, éloignée de 4 schœnes d'Alexandrie *. »

Les eaux du fleuve étaient distribuées par des aquéducs souterrains dans les citernes et les réservoirs creusés sous la ville. Hirtius, que nous avons déjà cité, dit, en parlant de ces citernes : « Alexandrie est presque entièrement creusée de souterrains qui reçoivent les eaux du fleuve ; ces eaux lui sont apportées par des aquéducs qui les distribuent dans les citernes des mair sons des particuliers , où elles se reposent et s'éclaircissent peu à peu. La ville ne boit pas d'autre eau ,

* Vqycz le Mémoire sur le canal des deux mers, section ni, §. 1er, B. M.f t. xi, p. 37 et suivantes.

car il n y a point de fontaines naturelles. Le Las-peuple est contraint de faire usage de celle qu'il va puiser dans le courant du fleuve ou du canal; mais, comme celle eau est très-bourbeuse, elle cause diverses maladies. » Ausone , en parlant du grand nombre de citernes destinées à la conservation des eaux pour la consommation des habilans de cette ville, appelle Alexandrie, la maison du fleuve,

66. Le nombre des liabitans de cette ville, dit Diodore1, répondait à sa grandeur. Sous le règne d'Auguste > on y comptait plus de 5ooooo personnes libres; ce qui supposait une population double , peut-être en y comprenant les esclaves : mais cela nous paraît exagéré. Néanmoins Clitbpbon dit, en parlant de cette population, que, » quand il considérait la multitude des habitans , il ne pouvait s'imaginer qu'il y eût une ville assez grande pour la renfermer, comme il ne pouvait s'imaginer qu'il y eût assez de monde à Alexandrie pour remplir son immense étendue. »

67. Alexandrie fut la patrie d'Euclide, d Origène, d'Appien, d'Hérodien , de Philon , etc. C'est dans les écoles de la savante acade'mie de cette ville que Manëtbon , Eratosthène qui fut le premier bibliothécaire du

. musée établi par Ptolémée-Évergète , le géographe Ptolémée, et d'autres, vinrent puiser les connaissances qu'ils nous ont transmises dans leurs écrits : c'est à Alexandrie enfin que les Clément, les Jérôme, les Basile , les Grégoire , les Augustin et d'autres pères de l'Église, composèrent leurs écrits.

1 Diodore de Sicile, liv. xvii.

G8. L'île Pharos était habitée, comme on Ta dit, long- temps avant Alexandrie. Les Ptolémées lavaient fortifiée avant Jules-César, comme on l'apprend dans

la relation de sa guerre à Alexandrie, puisqu'il eut beaucoup de peine à s'en emparer. Ainsi que la ville, le bourg de Pharos avait des tours élevées, liées entre elles par des murs qui le fermaient d'une enceinte assez forte. Il était occupé par des marins qui exerçaient le métier de pirates. Les eaux du fleuve étaient amenées dans toutes les parties de celte île par un aqueduc construit sur toute la longueur de lTIeptastade. Cet aquéduc, ainsi que les ponts de l'Heplastade et ce bourg considérable, furent détruits dans le siège d'Alexandrie par Jules-César.

69. En sortant d'Alexandrie par la porte de Canope, on avait à sa gauche le faubourg d'Elcusinc, qui , séparé dans sa longueur par la grande rue de Canope , longeait le lac et la mer, ayant des rues disposées comme celles d'Alexandrie. Ce bourg était aussi traversé par un canal-aquéduc qui longeait la côte et se rendait à Canope. Au-delà d'Eleusine était un cirque ou hippodrome qui se terminait près de Nicopolis.

•70. La ville de Nicopolis , située sur les bords de la mer, à 3o stades d'Alexandrie, suivant Strabon , et à vingt seulement, suivant l'historien Josèphe, prit son nom de la victoire qu'Auguste remporta sur Antoine. On y célébrait des jeux tous les cinq ans.

7 1 . Canope , ville célèbre par son temple de Sérapis , par son culte et ses débauches , était située à cent vingt stades de distance d'Alexandrie. Le canal qui y con-

46o MÉMOIRE

duisait avait des hôtelleries qui étaient très-fréquentées par une multitude d'hommes et de femmes qui se rendaient tous les ans en cette ville , pour y célébrer des fêtes qui tenaient de la licence effrénée des bacchanales.

72. Au-delà de Canope était Heracieum, situé dans remplacement du cap d'Abouqyr, et qui était renommé par son ancien temple consacré à Hercule.

73. La Bouche canopique, qui suivait immédiatement ce dernier lieu , en formant alors le point nord de la base occidentale du Delta, était située, suivant Pline1, à xn mp (c'est-à-dire 907 2 toises, ou i768im66) à l'orient d'Alexandrie.

74. Le faubourg de Necropolis , c'est-à-dire la ville des Morts , parce que ce lieu était consacré exclusivement à la sépulture des Alexandrins , prenait des murs mêmes de l'enceinte, et s'étendait dans le sud-ouest, entre le lac et la mer ; c'était un bourg qui renfermait beaucoup de maisons ornées de jardins, et où il y avait des souterrains que nous nommons catacombes.

1 75. Enfin, après ce bourg, se trouvait le château de la Chersonèse, bâti sur la pointe d'un cap situé à 70 stades d'Alexandrie. Ce château était fortifié et avait une garnison ; c'est le même lieu que nous appelons aujourd'hui le Marabou , qui ferme au sud-ouest la rade d'Alexandrie.

Après avoir donné toutes les notions que nous avons recueillies sur l'ancienne Alexandrie, dont les environs étaient couverts de nombreuses et riches habitations

1 Ab ostto Canopico xn m. passus juxta Mareolidcm lacum... , (Plin. lib. v , cap. x. )

que les sables couvrent aujourd'hui de toute l'aridité des déserts de la Libye, nous allons passer à la dernière partie de ce mémoire , celle qui , dérivant des deux précédentes, présente une discussion raisonnée des deux états de cette ancienne ville.

Examen raisonné de Vêtat ancien comparé à l'état moderne de la ville d'Alexandrie.

76. Après avoir présenté, dans les deux sections précédentes , la situation d'Alexandrie à diverses époques de son existence, nous allons indiquer, d'après ces connaissances qui nous ont guidés dans la composition de la carte topograpbique annexée à ce mémoire, la position des lieux et des monumens les plus célèbres de cette ancienne ville. Ces recherches nous conduiront à l'examen raisonné de quelques questions historiques et géographiques propres à éclairer l'opinion des critiques sur la valeur des mesures linéaires que les anciens écrivains ont données touchant l'étendue de cette ville.

77. Il manqnait aux savantes recherches de Bonamy et de d'Anville 1 , qui tous deux ont traité cette ques-

1 Bonamy, membre de l'Académie cet académicien , dont quelques-unes

des inscriptions et belles-lettres, a sont rapportées dans les notes de ce

donné sur la ville d'Alexandrie trois mémoire.

mémoires, publiés en i^3i, dans le On connaît davantage les Mé-

recucil des Mémoires de cette aca- moires st^r CJJgyple par d'Anville :

demie, tome ix, page t\\Q. On a son ou\rage, qui a servi de guide à

consulté les savantes citations de l'armée française, est cité comme

46a MÉMOIRE

tion, que nous examinons après ces académiciens, un plan exact d'Alexandrie; il leur manquait surtout la connaissance des lieux, que nous avons acquise, pour pouvoir en donner avec précision l'état ancien. D'Anville, dont on connaît toute la sagacité dans ses recherches géographiques, établit, sans aucun doute, qu'Alexandrie occupait anciennement un espace beaucoup plus considérable que celui qui est déterminé par l'enceinte actuelle, qu'il dit devoir être moderne. Ce sentiment, que nous partageons, demande à être développé et discuté.

78. La variété qui existe, relativement aux dimensions de celte ville , dans les rapports des anciens écrivains , Diodbre, Strabon, Pline, Quinte - Curce et Josèphe, le nombre et la différence considérables des

autorité dans ce mémoire; on a cru Egypte, et en Orient, en général,

pouvoir néanmoins y réfuter quel- avec les moyens d'un simple voya-

ques-unes de ses opinions. geur.

D'Anville fait l'éloge des recher- M. Chaussnrd a fait paraître en ches de Bonamy; mais il ajoute qu'il 1802, dans l1 Histoire des expêdinc peut faire celui du plan d'Alexan- lions dy Alexandrie, traduite d'Ardrie que cet académicien a joint à rien, historien grec du 11* siècle, ses Mémoires. Bonamy dit avoir une description abrégée des trois reçu ce plan des bureaux de la ma- états successifs de la ville d'AIcxanrine. Ce plan devait donc être bien drie; ce qu'en dit cet écrivain est imparfait, à en juger par celui que tout-à-fait conforme à l'opinion que d'Anville donne pour meilleur, et d'Anville a avancée dans ses Neque ce géographe a inséré dans ses moires sur C Egypte , pag. 52 et 03. Mémoires, imprimés en 1766. Le plan que M. Chaussard a joint

Nordcn, qui voyageait en Egypte à sa description, altéré dans qucl-

en 1739, en a donné un qui est qnes parties , a été dressé d'après le

moins inexact. Ce voyageur dit que plan qu'ont levé MM. les ingénieurs

ce plan avait été fait par un Fran- civils et militaires de l'armée d'O-

çais, dont il regrette de ne pas sa- rient, et dont celui qui est annexé

voir le nom. C'était en effet beau- à ce mémoire est une réduction à

coup alors d'avoir pu donner «ne l'échelle de 0004 millimètres pour

esquisse figurée d'une ville en 100 mètres.

mesures qui ne sont pas énoncées avec précision dans leurs écrits, jettent clans une incertitude que la connaissance même des lieux ne peut dissiper entièrement.

Nous avcms vu, dans la section précédente , que les données de ces dimensions varient ainsi qu'il suit :

INDICATIONS fournies

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