‹ Description de l'île de Patmos et de l'île de Samos (volume 2)Chapitre 6 sur 122 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

LA SCALA, — ACROPOLE ET EMPLACEMFNT DE L'ANCIENNE CAPI- TALE DE L'ILE. — OBSCURITÉ SUR L'ORIGINE DE CETTE VILLE,

Le port de La Scala (l'échelle) portait probablement dans l’antiquité le nom de Phora (Dos), car il est dit dans le manuscrit attribué à Prochore et intitulé : Iepiodo! Toù À yo logyyou rod Oeohdyou” (Voyages de saint Jean le théologien) que le saint évangéliste, son maître, débarqua à Phora, et qu’aussitôt il se rendit à la ville. Dans un autre passage, Prochore raconte que le gouverneur habitait Phora. S'il faut s’en rapporter à ce manuscrit, qui, quoique non authentique, me paraît cependant fort ancien, on doit admettre, comme un fait certain, ou que la capitale de l’île, avec son port principal, qui ne pouvait être que celui de La Scala, s’appelait ainsi, ou, du moins, que tel était Je nom de son port et du quartier qu'habitait le gouverneur.

Dans un autre manuscrit”, qui a le même titre et qui n’est que la répétition un peu modifiée du précédent, manuscrit dont l’auteur est Nikitas, archevêque de Thessalonique, ce nom de Phora devient Pthora (DOcpd ).

La dénomination ‘italienne de La Scala est toute

4. Voy., au chapitre ur, l'analyse de ce manuscrit. 2, Voy., au chapitre suivant, la critique de ce manuscrit.

moderne, elle date à peine du xvi° siècle, c'est-àdire de l’époque à laquelle l’île commença à entrer en relation de commerce avec Gênes et Venise.

Devant l'ouverture de La Scala, à une distance d'environ 5 kilomètres, sont deux ilots, dont l’un, n’est, à proprement parler, qu’un rocher, et s'appelle Sklavis, et l’autre, au S. du précédent, et affectant la forme d’une sorte de pyramide arrondie à son sommet, a le nom Khiliomodi (Xwoucd). Sa circonférence dépasse à peine À kilomètre, et sa plus grande élévation au-dessus de la mer est de 123 mètres. Ils appartiennent au monastère, et sont Inhabilés; mais, à certaines époques de l’année, on mène paitre des troupeaux dans le dernier, et je m'imagine que c'est le produit qu’on en retire qui a fait surnommer cet ilot Khiliomodi ou les mille mesures ; ils contribuent tous deux, avec l’île Lipso qui est en avant et 40 kilomètres plus loin, à briser les vents d’'E., les seuls qui puissent agiter légèrement la surface de cét excellent port.

L'entrée de La Scala vers le S. E. est commandée par une colline dite Kaminakia (Kaœuivaxæ ), à cause des fours qui s’y trouvaient autrefois. De nombreux fragments de poterie sont épars çà et là. Cette colline est formée d’un assemblage d'énormes blocs de rochers au-dessus desquels ont été jetés, sur une plateforme peu étendue, les fondements d’une petite chapelle désignée sous le nom d'Hagia Paraskevi (AÂyla [lapacretn). On y remarque quelques fragments de marbre antique engagés dans les murs; l’un de ces

DE L'ILE DE PATMOS. 9 fragments portait une inscription qui est complétement effacée. Des constructions à moitié renversées avoisinent cette chapelle. Je suppose que la position avantageuse de cette colline escarpée, à l'embouchure du port, n’a pas dù être négligée dans les temps anciens, et qu'il y avait un petit fort d'observation.

Les maisons qui composent le bourg de La Scala, au nombre d'environ cent-quarante, sont groupées au S. et à l'O, du port. Sauf quelques anciens magasins construits avec de belles et larges pierres, 11 y a environ cinq cents ans, et qui appartiennent au monastère, les autres habitations sont de fondation assez récente.

Plusieurs fabriques de poterie y ME des vases estimés dans le Levant.

Sur le quai, on observe, en débarquant, quatre à cinq tronçons de fûts de colonnes, alignés comme des bornes, et servant à attacher les bâtiments. Fls sont en marbre blanc, sans cannelures et d’une élégante exécution : leur diamètre est à peine de 60 centimètres. Ces fragments de colonnes ont été enlevés, sans contredit, à quelque temple antique.

Toute l’activité commerciale des habitants de l’île est comme concentrée à La Scala. Contraints de chercher ailleurs des ressources que leur refusent le peu détendue et la stérilité de leur sol, la nécessité les a rendus presque tous marins, Dès l'enfance ils s’habituent à lutter avec de faibles caïques contre les vents et les flots, et leur habileté sur mer est proverbiale dans Archipel. Ils possèdent environ cinquante navires, tant bricks que goëlettes, bombardes et autres plus pe-

lits bâtiments. Ils vont chercher dans l’Anatolie et dans les îles voisines du blé et d’autres denrées, et ils ex= portent, à leur tour, des poteries, et surtout des bas de coton, ce qui est l’industrie spéciale de leurs femmes. Le revenu moyen de cette dernière exportation est de plus de 350,000 piastres par an, ou 717,440 francs.

Le port de La Scala, ainsi que je l'ai déjà dit, divise l’île en deux parties à peu près égales, dont l’une, celle du N., appartient aux laïques, et la seconde, celle qui regarde le Midi, est, peu s’en faut, la propriété exclusive des moines. Il s’enfonce dans les terres du S. E. au N. O; sa profondeur moyenne est de 10 à 12 brasses.

Vers le N. O., une langue de terre assez étroite le sépare de celui de Merika : elle porte le nom Rouvali; et, au S. E., un autre isthme un peu plus large s'interpose entre ce même port et celui de Koklakas (Ke “haxas), ainsi mommé à cause des galets nombreux et” des coquilles qui sont amoncelés sur la berge, Cet isthme s'appelle Lacca (Agxxx), parce qu'il renferme un étang formé par les eaux qui descendent des hauteurs voisines, Quand cet étang est trop plein, il dé gorge dans la mer par un petit canal. Pendant l'été, il est ordinairement à sec, et alors il exhale des miasmes qui causent souvent des fièvres aux habitants de La Scala. |

C'est entre ces deux isthmes et ces trois ports que s'élève, à une hauteur de 100 mètres, la montagne dite encore aujourd'hui Oros tou Castelliou (Opes où Kag—

DE L'ILE DE PATMOS. 1 44 reliou), la montagne du château. Très-escarpée du côté du S. 0, et de l’O., elle s’abaisse vers le N. et vers l'E, Son sommet était occupé par l’acropolé de l’ancienne capitale de l'ile. Les carrières d’où les pierres ont été tirées se trouvent sur ses flancs occi- - dentaux. On distingue encore çà et là la marque des coins qui ont servi à détacher les blocs, Ce sont des schistes poreux et grisâtres.

Les belles ruines de cette acropole doivent remonter à une époque très-reculée. Les unes, polygonales, appartiennent à ce genre de construction qu’on est convenu généralement d'appeler du nom de cyclopéen; les äutres, par la régularité parfaite de leurs assises rectangulaires, rappellent les magnifiques débris de la citadelle d’Éleuthères, sur les confins de la Béotie et de l’Attique.

Comme la montagne du côté du $. et de l'O. a pour défense naturelle sa raideur et son escarpement, les remparts, vers ces deux points, sont moins épais et travaillés ayec moins de soin. Les blocs sont en partie irréguliers et d’un volume peu considérable, Devons-nous inférer de cette irrégularité seule qu'ils sont d’une date antérieure à celle des murs du N. et du N. E., dont les assises sont régulières et les angles taillés à angles droits? Je ne le pense pas, et plusieurs exemples contribuent à prouver que, dans l'antiquité, les deux constructions, dont l'une est appelée communément polygonale ou cyclopéenne, et l'autre rec tangulaire ou hellénique, ont pu exister simultanément, J'avoue cependant que, dans les beaux siècles de

l'art, la dernière a fini par prévaloir presque exclusivement, surtout pour les temples el pour tous les monuments de ce genre. Mais ne peut-on pas admettre, avec quelque raison, que, sur le haut d’un monticule escarpé, là où la raideur de la pente ne nécessitait point une ligne de remparts aussi forte et aussi puissante, on se soit contenté de ces constructions rapides et primilives, qui exigeaient moins de peine et de temps, et que là, au contraire, où la montagne était plus accessible et où d’ailleurs les murs regardaient la ville et non la mer, on ait jugé convenable de leur donner à la fois plus de solidité et une apparence extérieure moins grossière et plus flatteuse pour le regard ?

Un exemple, entre plusieurs autres, qu’on pourrait, ce me semble, alléguer en faveur de l’opimion que j'émets ici, est le suivant. |

Au fond du golfe de Smyrne, à une lieue environ de cette ville, et sur le versant sud du Sypilus, est un tombeau célèbre connu sous le nom de tombeau de Tantale. En lexaminant attentivement, j'ai été frappé de ce fait que le tumulus circulaire de pierres sèches, actuellement en partie renversé à cause des fouilles qu’on a pratiquées, offre tous les caractères d’une construction à joints irréguliers, faite avec des blocs d'une médiocre dimension, tandis que la chambre sépulcrale, qui est au centre et qui était ensevelie sous cette colline factice, est formé d'assises régulières, et construile avec de beaux blocs parfaitement équarris. Or, il est vraisemblable que cette chambre sépulcrale et le tu-

mulus de pierres qui l’entourait et la couvrait complétement sont de la même époque : il faut donc reconnaître que ces deux genres de construction n’indiquent pas nécessairement des dates différentes, et qu'elles ont pu quelquefois être employées simultanément.

Quelle que soit, à cet égard, l'opinion sur laquelle il faille s'arrêter, les remparts de ce côté de la montagne sont tels que je viens de les décrire; ils ne sont pas non plus flanqués de tours, la raideur de la pente et les énormes blocs de rochers qui se dressent vers ce point le long de la crête du mont rendant celles-ci moins utiles. |

À l'extrémité occidentale, près d’une petite chapelle dédiée à saint Constantin, sur une plate-forme, sont les ruines d’un édifice rectangulaire, vers le S. O. des remparts. Les soubassements existent encore, du moins en parte. Be grands blocs en pierre bien équarris jonchent le sol à droite et à gauche. Quelle était la destination de cet édifice? Était-ce un temple, par exemple celui de d’Apollon, si souvent cité dans le manuscrit de Prochore? C’est ce que je n’oserais affirmer, car je n'ai trouvé à lentour aucun débris de marbre ni de colonnes: mais, suivant une ancienne tradition conservée par les habitants, les tronçons de colonnes qui se trouvent sur le quai de débarquement auraient été tirés autrefois de l’acropole, et je ne vois guère d’autres ruines plus considérables que celles-là qui puissent convenir à un temple antique. Si cetie conjecture est vraic, et si cet édifice avait la destina-

tion que je lui suppose, c'était un temple de petite dimension; mais sa position sur un des points culminants de la citadelle était fort bien choisie.

Vers le N.etle N. E., la ligne d’enceinte offre des pans entiers de murs bien conservés et d’un appareil très-remarquable. Les assises sont horizontales et formées de blocs rectangulaires posés à sec les uns sur les autres. La largeur du rempart dépasse deux mèétres. Son système de construction consiste en un double parement de longues et larges pierres taillées avec soin, et adaptées symétriquement entre elles sans ciment et en vertu de la perfection seule des joints. L'espace laissé libre entre ces deux revêtements est comblé au moyen de petites pierres entassées et mêlées avec de la terre.

Cette enceinte, suivant les contours de la montagne, présente l'apparence de plusieurs demi-cercles. Elle est flanquée de distance en distance de tours carrées qui sont à la hauteur des murs et qui ne sont, en réalité, que des plate-formes avancées. La construction des tours est identique à celle des remparts, seulement les blocs rectangulaires qui les revêtent extérieurement sont généralement d’une dimension plus grande : quelques-uns ont plus de 2 mêtres de longueur et une largeur proportionnée ; un grand nombre ont été taillés en bossage; la surface des autres a été complétément aplanie par le marteau.

Pour élargir la citadelle, qui aurait été trop resserrée, si les remparts s'étaient bornés à circonscrire la crête la plus élevée de la montagne, crête longue, mais

DÉ L'ILE DE PATMOS. #40 étroite, la partie de ces remparts qui regarde le N. et l'E. ne couronne pas de ce côté le sommet du mont, mais descend un peu et court le long de ses flancs, à 20 ou 25 mètres au-dessous de ce sommet. | |

J'évalue la circonférence entière de cette acropole à environ 800 métres. Peut-être qu’en pratiquant des fouilles on trouverait dans cette enceinte des objets intéressants pour l’histoire de l’île. Actuellement des lentisques sauvages et des touffes épaisses de caroubiers nains ont envahi le sol, et on n’y rencontre que d’innombrables fragments de briques et de poterie concassés. Vers le centre, un rocher taillé en forme de base demi-circulaire devait porter une statue. Non loin de là, les fondements d’un petit édifice carré se distineuent sous les herbes, et, en plusieurs endroits, de grands quartiers de roc coupés verticalement et aplanis semblent indiquer l'emplacement de petites maisons qui étaient adossées à leurs parois. à

Quant à la ville proprement dite, elle avait au moins 2 kilomètres de tour. Bâtie sur les dernières pentes de la montagne, elle s’étendait vers le N. E. jusqu’au port de La Scala, et, au N. O., un des faubourgs pouvait atteindre le port de Merika. Ainsi placée entre deux ports, situés l’un à sa droite et l’autre à sa gauche, elle jouissait d’une position extrèmement avantageuse; mais, comme les ruines vers l’E. sont plus considérables et les fragments. de poterie beaucoup plus nombreux, il est hors de doute que son port véritablé et naturel ne füt La Scala. D'ailleurs, le terrain

de ce côté est plus uni; du côté de Merika, au contraire, il est assez accidenté et hérissé de rochers.

L'emplacement de-cette ancienne ville est maintenant occupé par des pâturages ou par des enclos cultivés. On rencontre encore çà et là de belles pierres antiques et les traces très-distinctes de fondements de murs et de maisons. Sur une petite hauteur, une enceinte fermée et destinée à contenir des bestiaux, appelée Palæa-Mandra (Hxlaid Maydo@), la vieille étable, est tout entière construite avec d’anciens matériaux entassés pêle-mêle.

Le long du port, à lendroit nommé. Pernera (Héovsoa), et près de celui qui me paraît être le lieu mentionné dans le manuscrit de Prochore sous le nom de Lithovoli (A:90661), règne un mur où l’on remarque également de larges blocs helléniques. Enfin, la plus grande partie des matériaux, avec lesquels les habitants de La Scala ont bâti leurs maisons, ont été tirés des restes de l’ancienne ville.

À en juger par l’étendue du périmètre probable de cette ville, je ne serais pas éloigné de croire qu’elle pouvait renfermer de 42 à 43 mille habitants, c’est-àdire trois fois plus que l’ile entière n’en compte aujourd’hui, et j'imagine que.3 ou 4 mille autres occupaient les villages cités par Prochore, et dont j'ai retrouvé quelques débris, comme on le verra par la suite. | |

Quand et par qui fut fondée cette ville? quelle a été son histoire? comment et à quelle époque fut-elle. détruite? Ce sont là des questions qu'il est à peu près

impossible de résoudre, parce que les renseignements nous manquent complétement,

Je ne crois pas que, d’après l’inscription mutilée qui existe sur un beau bloc de marbre blanc à l’entrée de la bibliothèque du monastère, M. Ross ! ait été auto— risé suffisamment à conclure que les premiers habitants qui aient peuplé cette île étaient des Argiens.

Cette inscription dit seulement qu'Oreste bâtit à Patmos un temple en l'honneur de Diane de Scythie 2.

Une statue de cette déesse existait encore, lorsque saint Christodule commença à jeter les fondements de son monastère, vers la fin du xr° siècle; car il est raconté dans sa vie qu'il la renversa et la mit en pièces £. |

« Ipéroy écuvrpuhey Eva elDohoy énod elyariy énei ue TEyVAY TOÂÂNY sis TO Ovoua Ths Aorépudoc. »

« Il brisa d’abord en cet endroit une idole faite avec beaucoup d’art au nom de Diane.

Qu'Oreste ait élevé un temple à Aeae dans l’île de Patmos, c'est ce que nous ne savons que par cette inscription. Or, nous n’ignorons pas que beaucoup d'inscriptions de ce genre, fabriquées par la vanité et dictées par le désir de faire remonter à une origine illustre et reculée la fondation d’un monument, ne doivent être acceptées et crues qu'avec une certaine

4. Voy. la Lettre écrite sur Patmos par M. Ross, t. IT, de son Voyage dans les îles grecques de l'Archipel.

(Reisen auf den Grieschischen Inseln des Agäischen Meeres).

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