DESCRIPTION! DES RUINES DE L'ANCIENNE SAMOS
Après avoir analysé tout ce que les anciens nous apprennent sur l'ile de Samos, je vais la parcourir maintenant et la décrire telle qu'elle est aujourd’hui, en commençant par les ruines de son antique capitale.
A 3 kilomètres environ de Chora, s'élève, vers le S. E., la montagne dite du Kastro (ou du Château). Son angle N. 0. atteint une hauteur de 248 mètres au-dessus de la mer. Elle s'étend de l'O. à l'E. et incline légèrement du N. au S. À son extrémité orientale, elle est séparée par un ravin d’une colline haute de 110 mètres, qui court du N. au $. et forme, à sa pointe méridionale, le promontoire appelé actuellement Cavophonea, et qui est désignée dans la’ carte anglaise sous le nom de Glykora, nom qui est moins usité parmi les habitants.
1. Voy., à la fin de ce travail, le plan des environs de Chora et de l'emplacement de l'ancienne Samos.
La montagne du Kastro a 1 ,800 mètres de longueur. De son angle oriental à la pointe Cavophonea, il y a encore à peu près la même-distance, ce qui fait une ceinture de hauteurs de 3,600 mètres de développement qui couvraient la ville au N. et à l'E. £u $., Samos était bornée par la mer, et, à l'O., elle s'étendait vers la plaine de l'Héræon jusqu’auprès d’un étang salé connu sous le nom de Glyphada. Elle était tout entière entourée d’un magnifique rempart, qui, rêgnant tout le long de la crête septenirionale du mont Kastro, dont le plateau se trouvait, de la sorte, compris dans l'enceinte de la cité, redescendait ensuite à droite et à gauche jusqu’à la mer. À l’E., après avoir traversé un ravin qui servait de lieu de sépulture, ce rempart remontait un peu vers le N., pour enfermer dans une espèce de carré oblong la colline que J'ai mentionnée, | et qui était comme une seconde citadelle plus basse et moins considérable que la première, protégeant loute la partie orientale de la ville; puis il se dirigeait en droite ligne vers le milieu du port. En effet, les bords de ce bassin, à l’E., étant escarpés et difficitement accessibles, avaient pour fortifications naturelles le prolongement du cap Cavophonea. Du côté de l’O., ce même rempart suivait d'abord une ligne assez directe le long de la pente de la montagne; parvenu dans la plaine, il formait un coude rentrant, et aboulissait ainsi au rivage, qu'il côtoyait ensuite vers l’'E., pour aller rejoindre le port, après avoir contourné un petit monticule qui paraît avoir élé fortifié jas, et qui actuellement l’est encore.
- Cetie vaste enceinte, qui n’a pas moins de 8 kilomètres de circuit, offrait une suite non interrompue de murs d'environ 8 mètres d'épaisseur sur 6 de hauteur. De distance en distance, elle était flanquée de tours carrées, formant saillie en dedans et en dehors, et munies de poternes. Ces murs et ces tours sont aujourd’hui renversés; mais toute la ligne en est trèsfacilement reconnaissable, et 1l en reste encore, en beaucoup d’endroits, des pans entiers parfaitement intacts et d’une admirable construction. Ils sont formés d’un double revêtement de blocs rectangulaires en marbre blanc, posés à sec les uns sur les autres et adaptés ensemble avec une symétrie et une régularité qui rappellent les plus belles époques de Part hellénique. L’entre-deux est rempli avec des matériaux moins considérables et entassés pêle-mêle avec de la terre, de manière à ne laisser aucun vide. La surface extérieure des blocs de revêtement ayant été rongée par le temps est devenue grise et poreuse; mais, lorsqu’on a brisé cette première couche, la plancheur et le poli éclatant du marbre se montrent aussitôt. Sur d'autres points, le système polygonal apparaît tantôt seul, tantôt mêlé avec le système rectangulaire; c’est ce qu’on remarque, par exemple, sur une assez grande étendue de la ligne occidentale et de la ligne orientale des murs, surtout tant que ces deux lignes n’ont pas encore atteint la plaine et qu’elles se développent sur les flancs escarpés de la montagne. Faut-il nécessairement expliquer cette différence d'appareil par une différence d'époque et voir là le travail primitif des
Lélèges et des Cariens, les plus anciens habitants de l'île, et ici celui des sujets du tyran Polycrate, alors que l’art de bâtir avait acquis une perfection plus grande et était même arrivé à un degré qu'il dépassa peu depuis? Je ne le pense pas. En effet, bien que J'admette que le système rectangulaire finit par prévaloir presque exclusivement dans les belles époques de l'architecture grecque, cependant je crois qu'il faut reconnaître aussi que le système polygonal continua, dans certains cas, à être employé simultanément avec celui-ci.
Quoi qu'il en soit, les remparts de Samos offrent surtout les vestiges les plus remarquables par la régularité symétrique de leurs assises le long des deux plateaux de la grande ét de la petite acropole. Jap pelle ainsr celle à laquelle M. Ross, dans le plan qu'il a joint à sa lettre sur Samos, a donné le nom antique d’Astypalæa. |
La grande acropole, ou le mont Kasiro actuel, étant plus escarpée au S. qu'au N., et étant d’ailleurs, de ce côté, tournée vers la ville, n'avait pas besoin, en cet endroit, d'une ligne de fortifications, puisque la nature y avait pourvu d'avance, et qu’en second lieu elle n'avait rien là à redouter de la part de l’ennemi. Elle n’a donc été forüfiée que du côté septentrional. Rien n’est comparable aux débris que présente l’angle N. O.; c'est, à mon avis, le spécimen le plus parfait de larchitecture militaire: dans l'antiquité hellénique. Les autres parties sont moins bien conservées : là plupart des tours sont démolies, et d'énormes ruines jonchent
le sol à la place qu’elles occupaient. Plusieurs poternes encore debout réunissent la simplicité à l'élégance; elles sont basses à dessein et larges seulement de À mètre environ. Les blocs horizontaux qui les recouvrent reposent sur des assises, soit verticales, soit légèrement arrondies en demi-voüûtes.
Le sol de ce vaste plateau est inégal et hérissé d'a arbustes, de touffes épineuses et de rochers. Il est, en outre, rempli de pierres, qui ont appartenu à d’ancien:ses constructions dont on retrouve la: trace et les fondations sous d’épaisses broussailles. Quatre grandes citernes carrées recueillaient, sur ce sommet aride et desséché, les eaux du ciel. Profondes de plusieurs mètres, elles sont à moitié comblées de matériaux et de terre. Non loin de là est un trou singulier, dont l’ouverture est extrêmement étroite, parce qu'elle est bouchée, en grande partie, par un quartier de roc, mais dont la profondeur est immense, à en juger par le temps que mettent à descendre, le long de ses parois, les pierres qu’on y jette. C’est l’'amusement habi- Luel de jeunes bergers qur mènent paître leurs troupeaux sur cette montagne. Que faut-1i penser de cet abîime ? est-il l'œuvre de la nature, ou bien a-t-il été creusé par l’homme’? Si j'avais pu en examiner les parois, Je me serais aperçu aussitôt si c'était une sorte de puits arlificiel ou un simple déchirement du sol et un de ces gouffres mystérieux, tels qu'on m'en à montré plusieurs dans la chaîne du Kerki. Mais la partie de l'orifice qui n’est point encore fermée est si petite que l'œil ne distingue absolument rien. On sent
seulement par là monter un air plus chaud que l'air ambiant. Je regrette que les circonstances ne m'’aient pas permis de rester plus longtemps dans l'île de Samos; car, autrement, j'aurais certainement fait dégager celte ouverture et tenté une descente, s’il y avait eu moyen. Je soupçonne, en effet, si c’est là un puits dû à la main de l’homme, qu'il correspond avec le canal souterrain de l'aqueduc d'Eupalinus, dans la direction duquel il m'a semblé être. Dans ce cas, sa profondeur doit être au moins de 180 mètres.
A VO. et à 100 mètres environ au-dessous du sommet du Kastro, près de la ligne occidentale des rem-— parts, qui, sur.les flancs méridionaux de la montagne, descendent vers la plaine et ensuite vers la mer, s'élève une tour avancée et encore debout, sauf une ou deux assises supérieures. Ceite tour, de forme carrée, a, intérieurement, # mêt. 50 cent. sur chaque face, et, extérieurement, 7 mètres. Sa hauteur actuelle est, au N., d'environ 6 mêtres, et, au S., de 8 mètres, parce qu’elle a été bâtie sur un sol très-inchiné. On y pénètre par une porte haute de 2 mètres, et large de 1 mèt. 50 cent. Le bloc rectangulaire qui sert de linteau dépasse, en longueur, 2 mêtres. Cinq meurtrières ont été ménagées obliquement dans l'épaisseur des murs, deux vers l'O., deux vers leS., et une au-— tre vers le N. 0. Il est difficile de rencontrer quelque chose de plus achevé que le travail de cette tour : les blocs de marbre, avec lesquels ellé à été construite, ont été équarris et agencés entre e‘ix avec un art au ne laisse rien à désirer.
Serait-ce la tour dont il est question au Livre [ff d’Hérodote, chapitre Lrv ? |
« Kara DE Toy émdve mupyoy roy mi TÂce bdyioc Toù OÙPEOS ÉTEOUT A. D
La petite acropole, ou la forteresse inférieure, décrivait, à l’E. de la ville, sur la colline que j'ai signalée comme courant du N. au S., une enceinte de 350 pas de long sur 200 de large. Aux angles s’élevaient des tours puissantes, dont les débris forment actuellement des monticules de blocs : deux poternes sont encore visibles.
Ce second plateau, qui n’est que d’une hauteur de 110 mètres à peine au-dessus de la mer, commandait le port et défendait la ville du côté de PE.
M. Ross” voit dans cette forteresse l’Astypalæa de de Samos, et il cite ce passage de Polyæn* :
« Teyioac (Hovxpdrns) 9” axpôroY Thv xaloUUEVNY Agrurahaiar, »
Je partage l’avis de ce savant, et je pense que les premiers habitants ont du choisir cette colline, à cause de son voisinage du port, pour y fixer le siége de leur domination naissante. Le plateau, plus considérable, du Kastro n’a été probablement occupé et fortifié qu’à une époque postérieure, lorsque-la cité reçut de plus grands dévoloppements et recula peu à peu vers l'O. Toutefois, il ne reste plus aucune trace, sur cette colline, de constructions dites cyclopéennes, car les rem-
4. Voy. la lettre de M. Ross sur Samos (Reisen auf den Griechischen Inseln des Agaischen meeres, t. 1}.