Plutarque, Vie de Périclès, ch, xzur
Leur flotte, en effet, était considérable et leur port excellent. Actuellement, au contraire, il est peu sûr; car, depuis longtemps, il n’est plus protégé contre les vents du Midi par la digue qu'avait admirée Hérodote. Îlest aussi beaucoup moins profond et moins étendu qu'autrefois, puisque le petit village de Tigani, c’estàa-dire les quinze à seize magasins qui le composent ont été bâtis sur une plage sablonneuse d'au moins 30 mètres de large qui jadis faisait partie de ce port. Le nom de Tigani' qu'il porte lui-même indique sa forme. [l se développe entre les deux promontoires que j'ai déjà mentionnés. L'un à l’E., appelé Cavophonea, s’allonge vers le S. de 800 mètres : l’autre à l'O., surnommé Kastri, à cause de la petite forteresse qu’on y a bâtie, n’a qu'un prolongement de 400 mètres. C’est à partir de l’extrémité de ce second promontoire que commençait le fameux môle que décrit Hérodote. Quand la mer est calme, il est facile de distinguer sous l'eau les restes de cette puissante jetée.
Elle se dirige du N. 0. au S.E., et elle monte encore jusqu’à environ 2 mêtres au-dessous de la surface. ILest probable qu’elle Ja dominait d’une hauteur de 3 mètres. C’est donc au moins 5 mêtres d'élévation qui lui manquent. Les énormes assises qui en couronnäaient la partie supérieure ont élé renversées sans doute par le même conquérant qui démolit les remparts de la ville, et Périclès abattit ainsi d’un seul coup la marine des Samiens. Des amas de blocs gisent au
4, Toy, espèce de gâteau rond cuit dans la poële,
fond du port à droite et à gauche de cette gigantesque muraille, qui cependant, 1l faut le dire, n'avait pas la hauteur que lui donne Hérodote ; car la plus grande profondeur de la mer le long de ce môle, en dehors, bien entendu, de calte quantité de matériaux accumulés, ne dépasse pas 40 brasses ou 10 orgÿes : en supposant même que le mur s’élevât de 3 ou # orgves au-dessus de la surface de l’eau, ce qui me paraît plus que suffisant, car 3 mètres me semblent assez, cela ne fait en tout que 14 orgyes, et le chitfre. de 20 orgyes que nous trouvons dans l'historien Grec est évidemment exagéré ; il est impossible, en effet, de croire ou que la profondeur de la mer ait changé d’une manière si notable, ou que le mur dominât le niveau de l’eau d’une hauteur de 10 orgyes, ce qu'il faudrait néanmoins supposer pour arriver au chiffre d'Hérodote.
Ce môle s’avance assez loin, en se dirigeant vers [a pointe du promontoire Cavophonea, et la longueur de 2stades que lui assigne ce même historien, ou de 312 mètres, est très-exacte, et, comme de la pointe où il commence jusqu’à celle de Cavophonea il y a environ 700 mètres, l’ouverture du port comprise entre ce derbier promontoire et l'endroit où la digue s’arrêtait était donc de 328 mètres. C'était là l'entrée du grand port; car, intérieurement, une autre jetée moins considérable, et qui courait du N. au $., délimitait à l'O. un bassin plus petit communiquant an S. E. avec le grand. Les vestiges de cette seconde jetée se distinguent aisément à une profondeur de À mêtre et sur
SUR L'ILE: DE SAMOS. 205 une longueur de 480 mètres. À l’extrémité de cette digue on remarque dans la mer un amas considérable de blocs renversés, ce qui m'a donné à penser qu'il devait y avoir en cet endroit une construetion importonte et, par exempie, un phare, qui aurait été là trèsbien placé pour éclairer le port tout entier; car il en occupait à peu près le centre.
Le second bassin est aujourd’hui très-peu profond, et les petits bâtiments seuls peuvent y mouiller, encombré qu'il est de mâtériaux et de débris de toute sorle. |
Le village de Tigani, qui consiste en une quinzaine de maisons, est entièrement bâti avec des matériaux antiques, et, sous la couche de chaux qui les recouvre, il n’est pas rare de trouver de belles plaques de marbre qui ont été brisées et mutilées. J'ai découvert, dans un misérable café, de jolies colonnes ioniques, et, dans une boutique, une stêle funèbre ornée d’un élégant bas-relief. Les personnages qui le composent sont au nombre de cinq; les figures surtout en ont été très-maltraitées par le temps ou par les hommes. On y lit l'inscription suivante :
HPAKAEIAHZ KAKXIOYHPQAC XAIPE
» Hpaxelons Kazxyioy fows yaipe. »
À quelques pas de la maison qu’habite le gardien sanitaire, ou l’hygionome, est un enfoncement taillé - dans le roc, et qui semble avoir été un sanctuaire con-
206 * + ÉTUDE sacré à quelque divinité marine, et où de petites niches rectangulaires recevaient les offrandes des matelots.
Quittons maintenant le port et parcourons l'emplacement de la ville antique, pour y retrouver, s'il est possible, quelques-uns des monuments que nous
voyons cités dans les auteurs anciens.
“fifa déjà dit, en me fondant sur un passage de Plutarque, que l’agora ne devait pas être loin du port et qu'ensuite de lagora on se rendait au voulefüirion (Boukeuripiov), Or, en 1822, Iorsqu'on commença à jeter les fondements du fort qui occupe le promontoire situé à l'O. de Tigani, on découvrit plusieurs inscriptions, qui n'étaient autre chose que des décrets de sénateurs. Ce fait m'a élé affirmé par un des habitants les plus éclairés de File. I m'a été impossible de consulter moi-même: cés inscriplions, car elles ont été prises et emportées par les Turcs, 1! y a une douzaine d'années, quand l'île retomba définitivement sous leur domination, et là maison de M. Lycurgue, qui renfermait ces décrets, ainsi qu’un assez grand nombre de fragments de sculpture et de bas-reliefs antiques, per+ dit tous ces trésors, dont le gouvernement ottoman s’est alors emparé.
Si le vouleftirion était à l'angle N. O. de ce promontoire, l’agora devait être plus voisine du port; mais il est difficile maintenant d’en déterminer l’em placement d'une manière précise, à cause des transformations nombreuses et successives qu'ont subies ces localités.
Au N. du vouleftirion sont les traces d’un grand
SUR L'ILE DE SAMOS. 207 édifice rectangulaire bâti sur un rocher aplani; plusieurs débris de colonnes semblent avoir appartenu à ce monument. |
Soixante pas plus loin à lO., on remarque une trentaine de tambours de colonnes doriques cannelées, épars cà et là; le diamètre de ces tambours est de 80 centimêtres; quelques bases sont encore visibles. I} faut peut-être reconnaitre dans ces ruines deux des ‘anciens temples que j'ai signalés dans le chapitre précédent. : Te ñ
En continuant à marcher vers l’O., dans la partie basse de la ville, on heurte à chaque instant de beaux fragments de marbre; des pans de murs el des voûtes de construction romaine gisent renversés confusément à côté de débris d’édifices grecs, et, le plus souvent, par dessus les fondements de ceux-ci. Ainsi, sur un petit monticule," j'ai observé des ruines considérables datant de l’époque romaine, et dont les substructions sont helléniques. Tout cela est, en général, dans un tel désordre qu'il est à peu près impossible de définir la forme et l'étendue des monuments dont ces débris sont les vestiges. Si l’on monte vers le N. dans la partie haute de la ville, c’est le même chaos et la même confusion, confusion qui augmente d'année en année, et qui rend de plus en plus méconnaissable, à l'œil de l'observateur, la configuration première et intérieure de cette grande cité. En effet, l'emplacement qu'elle occupait est actuellement divisé en de nombreux compartiments, plantés de vignes ou semés de fèves et de blé, et séparés les uns des autres par des murs ou
plutôt par des amoncellements de matériaux de tout genre, que chaque propriétaire a ramassés dans son champ, et qu'il entasse ensuite à l'entour, dans Île double but d'en nettoyer l'enceinte et puis de la délimiter. Comment donc recomposer aujourd'hui, avec ces débris déplacés et confondus, le plan et en quelque sorte la physionomie de cette ville célèbre, et ne pouvons-nous pas répéter ces vers du poëte Rutilius :
« Agnosci nequeunt ævi monumenta prloris, « Grandia consumpsit mœænia tempus edax; «Sola manent interruptis vestigia muris;
« Ruderibus late terra sepulta jacet.….. »
Ici seulement c’est encore plus l’homme qué le temps qui à détruit les monuments, et nous savons par l’histoire que Samos, souvent ravagée, a vu emporter chaque fois quelques-unes de ses dépouilles ; puis, pour achever celte destruction, la culture s’est emparée du sol de cette ville.
Cependant, sur les flancs de la montagne du Kastro, au-dessous d’une petite chapelle consacrée à saint Georges, on reconnaît encore parfaitement les ruines d’un théâtre antique, déjà signalées par Tournefort, par Pococke et par M. Ross. Les murs, arrondis en demicercle, ont été construits avec des blocs taillés à angle droit. Les gradins, qui reposaient sur la pente même de la montagne, ont presque tous disparu. Au milieu de l'orchestre, un four à chaux abandonné indique qu’on s’est servi du marbre de ce théâtre pour