CHAPITRE XI
DISTRICT OR CARLOVASSI.
Le district de Carlovassi comprend toute la partie occidentale de l'île de Samos située au N. de la chaîne intermédiaire qui rattache le Kerki à l'Ampélos.
Néon-Càrloyassi. — Son chef-lieu est Néon-Carlovas&i. C'est avec Yathy-mférieur le bourg le plus riche de nie. On y compte cinq cent dix-neuf maisons, trois églises, une école mutuelle et une école hellénique. Il a été bâti en partie sur l'emplacement d'une localité antique. La chapelle de 1 école mutuelle a été élevée sur les ruines d'un petit temple dont il restait encore plusieurs colonnes. Le démarque m'a assuré qu'en creusant, il y a une dizaine d'années, les fondements de sa maison, il avait trouvé trois sarcophages malheureusement brisés.
Sur une éminence appelée encore aujourd'hui Kastri, on distingue les vestiges d'un ancien mur grec, qui ensuite se perd sous des constructions modernes.
Mais les plus belles ruines sont hors du bourg actuel, en se dirigeant vers l'E. Là, en effet, dans une plaine toute jonchée de pierres ou de fragments de briques et de poterie, à une distance de 10 minutes de ce Kastri, on remarque près de la mer les débris parfaitement conservées d'une enceinte carrée déterminant trente pas sur chaque face.
Les assises inférieures existent encore jusqu'à la hauteur de i mètre 1/2; elles consistent en blocs rectangulaires d'égale dimension et agencés ensemble avec une élégante symétrie.
Les autres débris sont tellement confus qu'il est impossible de les décrire.
J'ai déjà supposé, clans un des précédents chapitres, que là était l'ancienne ïpnusia dont l'existence nous est révélée par Etienne de Byzance; et peut-être alors que les colonnes qu'on a déterrées à l'endroit même qu'occupe aujourd'hui la chapelle de l'école mutuelle appartenaient au temple de Junon Ipnuntide. La colline appelée Kastri aurait été comme l'acropole de cette petite ville.
Néon-Carlovassi date à peine de cen t quatre-vingts ans. Colonie de PalcTon-Garlovassi , ce bourg a contribué à foncier à son tour Méson-Carlovassi dont le nom indique suffisamment la position intermédiaire entre les deux autres.
Méson-Carlovassi. — Méson-Carlovassi a cent
iii ETUDE
trente-sept maisons, une église et une école mutuelle. On y voit aussi quelques magasins le long de la mer; là sont alignés les bricks, goélettes, bombardes et autres Caïques qui appartiennent aux habitants des trois bourgs; car le manque de port les force à tirer sur le rivage leurs bâtiments, quand ils les ont déchargés : pendant la mauvaise saison, les plus gros, qui sont trop lourds pour être facilement amenés à terre, vont hiverner dans le port de Yathy.
Pal-eon-Carlovassi. —Un kilomètre plus loin, vers l'O., est Paheon-Garlovassi , sur le penchant d'une montagne et divisé en deux quartiers par un ravin large et profond, dans lequel coule un torrent. 11 contient cent soixante maisons, deux églises et une école mutuelle. Les habitants m'ont dit qu'ils étaient originaires de l'île d'Icaria et que leurs pères étaient venus dans l'île de Samos il y a environ deux cent cinquante ans.
Le nom de Carlo vassi est turc et signifie bassin entouré de montagnes. Effectivement, le district de Carlovassi est enfermé de trois côtés par des hauteurs.
Coxdakeïka. — A TE. de Néon-Carlovassi, sur une colline, est Condake'ïka, commune fondée depuis trente-cinq ans à peine par une colonie du village de Fourni. On y compte déjà cent deux maisons; l'église vient d'être achevée et bientôt on va créer une école mutuelle. La position de cette commune est fort heureuse : elle est assise sur un plateau où l'air est trèspur, à 150 mètres au-dessus de la mer. En descendant
SUR L1LE DE SAMOS, 265 vers le rivage, on rencontre des ruines qui semblent dater de l'époque byzantine et les restes d'une jetée peu considérable qui protégeait une petite anse contre les vents du N. 0.
Le plateau de Condakeïka avoisine à l'O. une montagne haute de 950 mètres et qui fait partie de la grande chaîne de l'Ampélos. Une ligne de remparts, avec des poternes de distance en distance, en environne le sommet. Ces remparts, épais de 3 mètres, sont construits avec un excellent mortier. Les habitants les attribuent aux Génois ; mais on sait que, sur les côtés de l'Asie mineure et dans les îles de l'Archipel, on rapporte souvent à cette nation beaucoup d'ouvrages et de monuments qui ne sont point d'elle. Les Génois, en réalité, sont restés très-peu de temps maîtres de Samos, et, à l'exemple des Vénitiens, ils se sont contentés d'y lever quelques contributions d'argent; je doute donc qu'ils y aient jamais rien bâti de semblable. Dans quel but, en effet, auraient-ils construit, sur cette montagne escarpée, une forteresse qui ne pouvait leur assurer en aucune manière la possession du pays, et où la garnison, qu'ils auraient entretenue, aurait eu tant de peine à se ravitailler? Je me figure plutôt que ce sont les indigènes de l'île, qui, k une époque dont je ne puis préciser la date, mais qui doit avoir précédé la dépopulation et l'abandon de Samos, se voyant sans cesse en butte à des agressions et à des ravages, ont élevé, sur des sommets que leur escarpement et leur hauteur mettaient davantage à l'abri de l'ennemi, ces espèces de forts et de camps
retranchés où ils se retiraient, en cas de danger, avec
ce qu'ils avaient de plus précieux.
Vers k milieu de ce plateau est la place encore trèsvisible d'une chapelle ruinée et autrefois dédiée à saint Nicolas. Ce lieu est l'objet d'une crainte mystérieuse et d'un religieux respect; car on prétend qu'il y a une quinzaine d'années deux bergers, ayant lento de fouiller les débris de cette chapelle, dans l'espérance d'y trouver un trésor enfoui, furent tout-à-coup enveloppés d'une fumée épaisse qui les força de fuir épouvantés : « C'était le saint, me disait mon guide, qui avait défendu ainsi son sanctuaire violé. »
Non loin de là, j'ai remarqué plusieurs citernes comblées.
Au-dessous de ce plateau et en dehors de l'enceinte sont épars, sur les flancs septentrionaux de la montagne, les restes d'un village qui parait avoir été abandonné depuis longtemps. Cinq grandes citernes et les ruines d'une église ont attiré surtout mon attention.
Ce village et ce fort datent , à mon avis, de l'époque byzantine, et ce devait être certainement alors Tnu des bourgs les plus importants de l'Ile.
Fourxî. — A trois quarts d'heure de Condakt :ka, vers le X., on rencontre la commune de Fourni. Fourni a cent soixante maisons, deux églises et une école mutuelle. Jadis célèbre par ses fabriques de poterie, il avait dû à ses fours, selon Joseph Georgirènes, le nom qu'il porte encore. D'après une autre tradition, les habitants qui l'ont fondé seraient venus des
SUR L'ILE DE SAMOS. 207 îles Fournis, et ils auraient donné à ce village le nom des îles qu'ils avaient quittées.
A une faible distance de Fourni, vers l'0>, on aperçoit, au milieu d'une riche campagne, le monastère de Saittt-Élie. Sept moines l'habitent. La chapelle a élé fondée en 1631, mais le narlhex ou vestibule ne remonte qu'à 1801 : des peintures bizarres et grossières en tapissent tous les murs intérieurs.
Condeïka. -— A deux kilomètres au N. E. est le petit hameau de Condeïka, composé de quarante-cinq maisons et d'une église. 11 n'y a point d'école. C'était, il y a cent cinquante ans, une simple bergerie, où vivait, dans une cabane, un pâtre du nom de Condos. Près de lui, deux on trois autres paysans vinrent se fixer, et peu à peu se forma le petit village actuel, qui, en souvenir du berger Condos, s'appela Condeïka.
Platanos. — - Platanos est situé une demi-heure plus loin, vers le S., sur un des plateaux de la chaîne intermédiaire qui rattache l'Ampélos au Kerki. Il a eu pour fondateur, il y a deux cent soixante ans, des colons venus de l'Eubée. Ce lieu était alors couvert de platanes , de là le nom de Platanos donné au village : aujourd'hui, ils sont assez rares, et je n'en ai observé que trois ou quatre sur les bords d'un torrent. La culture de la vigne est l'unique occupation des habitants, qui sont obligés de soutenir leurs terres par des murs d'appui, pour empêcher que les pluies ne les entraînent sur les pentes de leur montagne.
Platanos jouit d'un climat très-salubre ; il renferme
cent trente maisons et deux églises, mais pas d'école mutuelle.
Deux autres communes dépendent de ce même district et sont situées au S. de Pala?on-Carlovassi , c'est Gastanea et Lecca.
Castànf.a. — Gastanea a été fondé , il y a deux cent vingt ans, par une colonie de Rouméliotes, sur le penchant d'une des montagnes qui forment comme le premier plan du Kerki. On y admire de beaux platanes, quelques peupliers blancs, et surtout plusieurs vieux châtaigniers, restes de ceux qui y croissaient jadis en abondance et d'où le village a tiré son nom. Castanea a cent maisons, une église et une école mutuelle. Au N., à une distance de dix minutes, s'élève une montagne conique et difficilement accessible, sur le sommet de laquelle existent encore les débris d'un petit retranchement qui remonte probablement aux derniers temps de l'époque byzantine.
Lecca. — Lecca a cent soixante-dix maisons, une église et une école mutuelle. Les habitants sont venus du Péloponnèse. Non loin de cette commune, une quinzaine de maisons, qui en dépendent, composent, sous le nom de Tsourlei, un petit hameau qui n'est habité que par des bergers. 11 avoisine les bords pittoresques d'un ravin qui descend de la chaîne de Kerki et où je crois qu'on peut reconnaître le Kerketios du poëte Nicandre1. Ce torrent, impétueux et roulant au fond d'un ravin boisé, se jette à la mer à
•1. Nicandre, Alexipharmaca, v. ÎS2.
SUR LUE DE SAMOS. 269 une lieue de Lecca. A 400 pas environ de son embouchure , près d'un moulin à eau , est une chapelle byzantine consacrée à la Panagia tou Potamou ou à Notre-Dame du Fleuve. Elle passe pour la plus ancienne de l'île. On y observe intérieurement quatre colonnes antiques couronnées d'un chapiteau corinthien , et plusieurs débris d'architrave. Tournefort se demande si ce ne sont pas là les restes du temple consacré par les Samiens à Mercure ; mais il se trompe, car dernier temple était dans la capitale et, en outre, très-ancien. Ont-elles, d'ailleurs, été trouvées sur la place ou transportées là d'un antre endroit? c?est ce que je ne saurais dire avec certitude.
Cette chapelle est commandée, au N., par une colline qu'un petit fort byzantin, qui semble n'avoir été jamais achevé, occupait autrefois, et sur le flanc oriental du ravin sont dispersés et cachés au 'milieu des broussailles les vestiges d'une trentaine d'habitations presque entièrement détruites.