‹ Description de l'île de Patmos et de l'île de SamosChapitre 103 sur 116 · DISTRICT DE MARATHRO-CAMBO · texte numérisé non relu

DISTRICT DE MARATHRO-CAMBO

Le district de Marathro-Cambo embrasse tout le massif du Kerki et le revers méridional de la chaîne secondaire, dont le versant opposé appartient au district de Carlovassi.

Marathro-Camlîo. — Son chef-lieu est Marathi o- Camho. Celle petite ville est située au S. E. du Kerki, à une hauteur de 250 mètres au-dessus de la mer. Un ravin, creusé par un torrent, serpente à travers le bourg. Neuf cents maisons sont groupées confusément, ou alignées en rues étroites sur les lianes d'une montagne, qui va s'abaissant peu à peu jusqu'à la mer et se perd dans une plaine inégale, couverte autrefois de fenouil et maintenant cultivée. Ce fenouil, appelé par les Grecs u.zcz9gw, aura fait donner à cette plaine et ensuite au bourg le nom deMarathro-Cambo.

Les maisons, comme dans presque tous les autres villages de File sont basses et mal construites. Du milieu de cet amas informe et désordonné se détachent ies dockers de sept églises. Une école mutuelle et une école hellénique y donnent l'instruction à cent trente enfants.

Vingt-cinq minutes plus bas, prés de la plage, sont quatre-vingts boutiques et magasins, disposés autour d'une baie que le vent du S. rend peu sûre. On est obligé de tirer à terre les petits bâtimenls; les plus gros, pendant l'hiver, vont mouiller dans une anse qui se trouve plus au X. 0. et qui s'appelle vulgairement Macra-Ponta.

Kooieïka, autrement dit Goumeïka. — À 6 kilomètres à TE. de Maratliro-Cambo est le village de Koumeïka, qu'on prononce assez souvent Goumeïka. Avant d'y arriver, on traverse les ruines d'un ancien bourg détruit et d'un vieux monastère consacré à saint Jean.

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Koumeïka a deux cents maisons, une église et une école mutuelle. On construit en ce moment une seconde église, dans laquelle ou m'a montré plusieurs beaux fragments de marbre sculptés, apportés tout récemment d'Ànatolie et enlevés aux ruines de Milet.

Ce village a été fondé, il y a deux cent quarante ans, par une colonie de dîmes en Asie mineure : d'où Je nom de Koumeïka, et par corruption Goumeïka.

Scoureïka. — Au S. E. de Koumeïka. et à 1 kilomètre J/2 de distance, se cache, près de la mer, dans un vallon fertile, la commune de Scoureïka, qui se borne à quarante-cinq maisons et à une église. Les enfants vont à i école à Neokhorio (ou Nikhoraki), village voisin. J'y ai vu un vieillard de cent dix ans, encore assez vigoureux, mais aveugle, qui m'a appris qu'à sa naissance Scoureïka n'avait que quatre maisons et que le fondateur de ce hameau était un berger originaire de Stoura, en Eubée, d'où le nom de Stoureïka, devenu ensuite Scoureïka.

Neokhorio. — - Au N. E. de Scoureïka, sur une colline et an delà d'un torrent que l'on traverse sur un pont, est Neokhorio, autrement dit Nikhoraki. Aucun habitant n'a pu me dire ni par qui, ni à quelle époque ce village avait été fondé ; il renferme cent maisons, une église et une école mutuelle.

Spatharei. — De là à Spatharei, il y a 4 kilomètres dans la direction du S. E. Spatharei est placé à 320 mètres au-dessus de la mer, sur le revers occidental d'une montagne appelée communément Pefka (lîrJxa), à cause des pins dont elle est couverte, et qui

272 ÉTUDE fait partie de la chaîne que l'Ampélos projette vers le S. pour constituer le cap Colonni. Le point culminant de cette chaîne a 800 mètres d'élévation. On compte à Spatharei deux cents maisons, une église et une école mutuelle. L'air y est excellent, et plusieurs cas de longévité très-remarquables s'y sont déjà présentés : ainsi le démarque et plusieurs autres habitants m'ont affirmé qu'une femme y était morte, il y a quelques années, à l'âge de cent trente ans.

L'origine de ce bourg est incertaine ; mais l'opinion la plus accréditée, c'est qu'une colonie, sortie du Péloponnèse, vint s'y établir et qu'un habitant, nommé Spathareus, communiqua son nom à cette localité.

Chaise du Rerki. — îl nous reste à explorer maintenant la partie occidentale du district de Marathro- Cambo, c'est-à-dire le massif montagneux du Kerki, derrière lequel nous trouverons encore une autre petite commune appelée Ralabacte.

Qu'on me permette de décrire cette chaîne avec quelques détails ; car je doute que l'Archipel en offre une autre qni soit plus curieuse et moins connue. Si l'on part de Marathro-Camho pour gravir le Rerki du côté de l'E., qu'on veuille en parcourir les différents sommets, en examiner les cavernes, descendre ensuite à Ralabacte et puis revenir au point de départ en tournant, au S., les flancs de ce massif, il faut au moins vingt heures de marche, ou deux fortes journées.

On commence par suivre, quand on a quitté Marathro-Cambo; un sentier qui va toujours montant par

SUR L'ILE DE SAMOS. 273 une pente très-raide. On traverse bientôt une forêt de jeunes pins assez clair-semés ; caria hache du bûcheron en a fait tomber les plus beaux et les plus vieux. Au bout d'une heure de marche, on arrive à une chapelle dédiée à saint Jean. Non loin de là s'ouvre, au-dessus d'un tertre flanqué de blocs de rochers, un abime immense dont l'orifice a la forme d'un puits et environ 13 mètres de circonférence. Les parois en semblent taillées par le ciseau ; cependant, ce gouffre est évidemment naturel. Le regard, en essayant d'y plonger, se trouble et s'épouvante; mais ce qui contribue surtout à augmenter l'espèce de vertige involontaire qu'on éprouve à côté de cette ouverture béante dont aucune barrière ne vous sépare, c'est que, si on y jette des pierres un peu volumineuses, on les entend rouler et rebondir indéfiniment le long des parois du roc, et l'oreille s'étonne d'être si longtemps frappée de ce bruit qui indique une effrayante profondeur. Les habitants prétendent que ce puits singulier communique avec la mer dont il est distant d'une lieue au moins, et, que, lorsqu'elle est fortement agitée, un mugissement sourd monte du fond de cet abîme, comme celui des vagues qui se brisent contre les rochers. Il porte, dans le pays, le nom de Panarète, en souvenir d'un habitant de Platanos, qui essaya, il y a cent ans, d'en sonder les mystérieuses profondeurs. Attaché à une longue et forte corde, il y fut descendu peu à peu ; mais il paraît qu'au bout de quelques instants, un étourdissenient fatal s'empara de lui et qu'il ne s'aperçut point, dans son trouble, que la cire

allumée qu'il avait à la main dévorait le câble qui le retenait. Bientôt ses compagne-us entendirent d'en haut un lugubre gémissement, et, soudain, retirant la corde, ils reconnurent aussitôt la cause qui avait occasionné la mort de l'infortuné Pan arête. Il obtint, pour triste consolation, de laisser son nom au gouffre qui avait englouti sa dépouille.

Quelques minutes plus loin, sur les bords d'un torrent, est une chapelle dédiée à la Vierge, connue sous le titre de P an agi a-K ad j i-M a n o 1 1 i s , parce que ce sanctuaire fut fondé autrefois par un certain Manollis Kadji, c'est-à-dire pèlerin de Jérusalem. Une vieille femme, avec un jeune enfant, habile seule une petite maison attenante à la chapelle. Loin de tout lieu fréquenté par les hommes , elle est chargée du soin d'entretenir la lampe de la madone. Aucune solitude ne semble plus faite pour la méditation et pour la prière. De beaux platanes, un berceau de vignes et de gros lierres noueux qui tapissent d'immenses blocs de rochers, joint à cela le bruit éternel du torrent qui coule au pied de la chapelle, et le gémissement harmonieux qui s'échappe d'un bouquet de pins quand le vent les agite, tout contribue à rendre cet endroit pittoresque, religieux et poétique. C'est un ermitage tel qu'on peut le rêver dans ces moments de tristesse et de découragement où , fatigué des hommes et de leurs injustices, on voudrait trouver un asile qui fût à l'abri de leurs calomnies et où la pensée seule de Dieu enlevât l'âme aux soucis de la vie présente, en l'absorbant dans une continuelle et paisible contemplation.

De ia Panagia Kadji-Mànoiiis à celle dite Gacopérata (Kay-o7rspat«) ou du mauvais passage, il y a à peine JO minutes de distance. Il faut côtoyer vers la gauche les bords de ce même torrent, en suivant un sentier Jtrès-étroit pratiqué dans les flancs de la montagne. Ce sentier est, par intervalle, si resserré, et le ravin qu'il longe, si profond et si escarpé, qu'on adonné à ce passage le surnom qu'il porte. Lorsque le vent souffle avec force, il est impossible de s'y hasarder impunément : ce serait courir le risque, presque inévitable, d'être entraîné dans les précipices.

A l'extrémité de ce chemin périlleux, on monte un escalier de 22 marches, et Ton se trouve sur le seuil d'une caverne large de 8 mètres et haute d'abord de 10, puis de 30 mètres. A l'entrée, est une chapelle consacrée à Notre-Dame du Mauvais-Passage : ensuite, l'on descend une trentaine de pas, et l'on aperçoit, au fond de la grotte, un bassin artificiel, où est recueillie l'eau qui suinte à travers les parois du roc. De nombreuses stalactites pendent en festons de toute part, et ont été formées par les gouttelettes pétrifiées qui, de siècle en siècle, tombent incessamment du haut des voûtes.

De la Panagia Gacopérata, il faut revenir par le même sentier à celle de Radji Manollis, puis l'on se dirige vers l'ouest. L'ascension devient alors de plus en plus pénible, et ce n'est qu'après deux heures d'efforts multipliés sur des flancs hérissés de pointes de rochers, coupés et sillonnés par des ravins et déchirés par

mille fentes, que l'on touche enfin au plateau si désiré de cette chaîne.

Une fois qu'on y est parvenu, il reste encore à escalader la plus haute cime, en marchant le long d'une crête qui va s'élevant toujours du N.-E. au- S. -0. et forme comme différents échelons gigantesques, jusqu'à celui qui les domine tons et qui atteint une hauteur de 1570 mètres. Là, toute végétation expire : seulement , quelques touffes odorantes et épineuses ont enfoncé leurs racines au milieu des rochers, et les recouvrent par intervalle d'une pâle verdure. Sur le point culminant de cette crête, les Samiens avaient établi , pendant la dernière guerre de l'Indépendance, un petit poste qui servait de vigie et d'où L'on pouvait signaler au loin, par des feux de broussailles, rapproche de l'ennemi. Cette construction, faite à la hâte et à moitié renversée, me permit, en m'abritant un peu contre la violence du vent qui soufflait alors et qui menaçait de m'emporter, de contempler à loisir l'incomparable horizon qui se déroulait devant moi. Jamais spectacle plus magnifique,* jamais panorama plus vaste et plus varié ne s'était offert à mes regards. Je restai longtemps comme saisi et immobile d'admiration, avant de songer à étudier celte espèce d'immense et admirable carte géographique, qui se déployait ainsi à l'infini autour du mont sur la cime duquel j'étais placé. Un ciel pur et transparent, éclaire! qu'il était par un vent du nord très-vif, n'interposait aucun obstacle devant la vue, et ma lorgnette sondait facilement les distances les plus éloignées. De là, eu effet, apparaît

SUR L'ILE DE SAMOS. 277 la mer Egée, avec la plupart des îles qui la parsèment, depuis celle de Rhodes, au S., jusqu'à celle de Lemnos, au N. AuN.-O., le mont Athos dresse sa masse énorme, qui semble ombrager une partie de l'Archipel. A l'E., les diverses montagnes de l'Asie— Mineure, jusqu'à la chaîne neigeuse du Taurus, dessinent un réseau immense de plaines et de vallées, de golfes et de promontoires. Considérées de si haut, les distances s'effacent, les îles se rapprochent et semblent se donner la main; les Gyclades paraissent unies aux Sporades, la Grèce d'Europe et la Grèce d'Asie se saluent réciproquement, et le spectateur embrasse d'un coup d'œil ces deux mondes, que l'histoire et la poésie ont peuplés de tant de souvenirs, et que la nature affectionne encore avec amour, tant est belle la lumière qui les éclaire, et admirable le ciel qui les décore.

Si du sommet de ce plateau aérien on distingue des terres si lointaines, on conçoit que l'île de Samos tout entière se montre avec une netteté parfaite et que l'œil en saisit, pour ainsi dire, tous les linéaments et se rend un compte exact et fidèle de la physionomie qu'elle présente. Ses vallées, ses chaînes de montagnes avec leurs ramifications diverses, la configuration de ses rivages, ses points habités et cultivés et ceux que 'l'homme et la culture n'ont pas encore envahis, tout cela se révèle comme les différents détails d'un grand tableau, mais d'un tableau vivant et animé que la nature elle-même a peint de ses propres mains et sur lequel elle a jeté des traits hardis et majestueux comme

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aussi des lignes délicates et des contours gracieux.

Au moment où j'examinais le pic Saint-Elie situé plus bas que celui ou j'étais et qui porte le nom de Livadakia , j'aperçus un aigle qui planait les ailes déployées au-dessus du sanctuaire consacré à ce saint. Il semblait le véritable roi de ces montagnes, tant son vol était calme et audacieux à la fois, et je suivis longtemps des yeux les cercles qu'il décrivait dans les airs en cherchant sa proie.

En redescendant du sommet de Livadakia, je passai à travers un nuage qui rampait le long des flancs de la montagne et que j'avais pris d'abord pour de la fumée: je me rappelai alors cette belle expression de l'écriture si vraie et si poétique : « nebulam sicut cinerem spargit; » il répand les nuées comme de la cendre.

Du côté de Kalabacte , le mont Kerki présente de tels escarpements et des précipices si affreux, qu'on se demande par quel endroit on pourra tenter cette descente périlleuse ; mais en se dirigeant vers le nord, comme si l'on voulait se rendre au port Seitan ou port du Diable, on finit par découvrir un sentier que les pluies emportent souvent et sur lequel on se laisse glisser plutôt qu'on ne marche. Puis on traverse une sombre forêt de pins, mêlés de chênes verts, de cyprès et de thuyas, et l'on aperçoit le petit hameau de Dracoqui dépend de Kalabacte, assemblage de vingt' maisons habitées par des bergers et des laboureurs.

Ensuite tournant à l'ouest, on longe une sorte de mur gigantesque de rochers nus et verticaux qui s'élèvent à nné hauteur immense comme un rempart

SUR L'ILE DE SAMOS. 279 infranchissable. Dans d'autres endroits, on dirait qu'ils menacent ruine; et d'énormes blocs détachés font craindre qu'un tremblement soudain n'entraîne un éboulement horrible. C'est de ce côté et sur une pente in accessible à l'homme qu'est l'ouverture d'une caverne d'où les habitants prétendent que s'échappe presque toutes les nuits , principalement quand la mer est agitée, une flamme qu'on prendrait pour celle d'une torche allumée et qui a fait donner depuis longtemps à cette espèce de soupirail le nom de Kandili ou de Chandelier. Cette flamme, dit-on, est vue très distinctement quand on traverse de nuit le grand Bogaz; et le vieux voyageur français Thévenot 1 affirme l'avoir aperçue en 1656.

Joseph Georgirènes, Tourne fort et d'autres voyageurs en font également mention, et ils disent que les habitants lui donnaient autrefois comme aujourd'hui le nom de Grand-Miracle.

Pour moi, je n'ai point eu l'occasion de m'assurer par mes yeux de ce fait; mais comme l'existence de ce feu est attestée par des affirmations formelles et multipliées, comme en outre il est impossible d'en rapporter la cause, ainsi que quelques voyageurs l'ont fait, à quelque supercherie des moines, attendu qu'aucun moine n'a jamais pu gravir jusqu'à cette grotte qui est inabordable et y allumer des torches, pour faire croire à un miracle, j'incline à admettre l'opinion du voyageur Clarke, qui passa devant Sam os en 1801

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