VIE DE SAINT CHRISTODULE, FONDATEUR DU MONASTÈRE DE PATMOS
On m'a montré dans cette bibliothèque trois manuscrits différents où est racontée la vie de saint Christodule sous les titres suivants :
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Une traduction dans le dialecte vulgaire en a été faite, vers 1754, par un moine nommé Agapios, et une seconde a paru en 1842 par MM. Paul et Michel Caliga de Patmos.
J'ai lu ces diverses biographies ou plutôt ces panégyriques, et je vais en donner ici le sommaire, en me contentant de résumer les principaux faits qui y sont rapportés, sans m'en rendre moi-même le garant.
DE L'ILE DE PATMOS M Non loin de la ville de Nicée était un bourg où naquit Ghristodule1. Son père s'appelait Théodore et sa mère Anne. Ceux-ci lui donnèrent à son baptême le nom de Jean. Lorsqu'il fut en âge d'étudier, ils le livrèrent à un maître éclairé. Le jeune enfant fit de rapides progrès dans les sciences humaines, mais un instinct secret et un penchant irrésistible le portaient surtout vers l'étude des livres sacrés. Ses parents, remarquant son goût pour la vie religieuse et craignant de le voir entrer dans un monastère et de perdre ainsi l'espoir qu'ils avaient fondé sur leur fils unique pour perpétuer leur nom et ne pas laisser éteindre leur race, le fiancèrent à son insu et cherchèrent à l'enchaîner de la sorte irrévocablement dans les liens du monde; mais, pour échapper à ce mariage, il s'enfuit de la maison paternelle et resta caché plusieurs jours. Il entendit alors une voix qui lui dit : « Suis la route que je vais te montrer, et, quittant aussitôt sa retraite, il rencontra un vieillard vénérable qui le conduisit vers le mont Olympe près de la ville de Pruse. Cette montagne était peuplée d'un grand nombre de monastères. Son guide le mena dans l'un des plus célèbres et il le remit entre les mains d'un prêtre vertueux, vieilli dans la pratique la plus austère des devoirs monastiques, et qui, par ses exemples et par ses préceptes, devait lui servir de maître dans la nouvelle vie qu'il voulait embrasser. Il passa trois ans dans ce cou-
1. Le nom de ce bourg n'est indiqué nulle part, non plus que Tannée où le saint vint au monde, mais il est probable que ce fut vers 1020 après J.-C.
vent, adonné au jeûne et à la prière et cherchant à rivaliser de piété avec le saint moine qui le dirigeait. Il avait été surnommé par lui Christodule, c'est-à-dire serviteur du Christ. Malheureusement ce vieillard mourut bientôt. Affligé de cette perte et dans la crainte d'être réclamé par ses parents et d'être contraint par eux de rentrer dans ce monde auquel il avait dit un éternel adieu, il alla se cacher à Rome. Là il s'inclina devant les reliques des saints apôtres, et, pendant une nuit, ils lui apparurent dans son sommeil et lui révélèrent les desseins que Dieu avait sur lui. De Rome il se rendit en Palestine. Jérusalem, Nazareth, Bethléem, les rives du Jourdain, le mont Thabor, le lac de Tibériade furent tour-à-tour visités par lui avec le recueillement et le respect que de pareils lieux inspirent. Plusieurs monastères étaient alors dispersés sur les bords du Jourdain. Il demande à être admis dans l'un d'entre eux, et il s'enfonce avec une nouvelle ardeur dans la prière et dans la mortification. Pendant qu'il étonnait le désert par ses austérités et par ses vertus, les Agaréniens fondent sur les couvents, massacrent une partie des moines et mettent en fuite les autres. Christodule, alors âgé de 25 ans, était au nombre de ees derniers. Il s'embarque pour l'Anatolie et aborde près de Milet.
A quelque distance de cette ville est une montagne nommée Latros. Plusieurs monastères y florissaient. Christodule s'enferme dans celui où la règle lui paraissait le mieux observée. Bientôt ses vertus éclatent, et les moines, frappés d'admiration à la vue de ses
longs jeûnes et de ses macérations continuelles, le conjurent de devenir leur chef. Sur son refus, ils s'adressent au patriarche de Gonstantinople. Celui-ci force le saint à accepter le fardeau qu'on veut lui imposer. Les autres monastères du mont Latros s'empressent également de se placer sous sa direction et le nommejit, d'un commun accord, leur archimandrite. Le saint gouvernait en paix ces divers couvents, lorsqu'une invasion des Agaréniens vint jeter le trouble et l'épouvante dans ces pieuses retraites. La plus grande partie des moines est égorgée, quelques-uns seulement parviennent à s'échapper avec Ghristodule. Il veut retourner de nouveau à Jérusalem; mais, arrivé à un endroit nommé Strobilus, en face l'île de Gos, il est détourné de son dessein par un hégoumène, du nom d'Arsénius, supérieur d'un riche et magnifique couvent qu'il tenait de ses ancêtres. Ce couvent avait des dépendances considérables dans l'île de Cos et dans celle de Léros. Fatigué des soucis de l'administration et aspirant après le repos dont sa vieillesse avait besoin, Arsénius supplie Ghristodule de prendre en main la direction de son monastère. Ghristodule y consent, quoiqu'avec peine ; mais bientôt s'apercevant que ce monastère, à cause de ses richesses et de sa position avantageuse , était en proie aux agitations et aux vanités du monde, il se retire dans l'île de Gos et y transporte ses moines. Il fonde dans cette île un nouveau couvent. Là il rencontre les mêmes inconvénients. La beauté de l'île et sa fertilité lui font comprendre que ce lieu est mal choisi pour les austérités
du cloître et qu'il lui faut chercher un autre asile, moins privilégié de la nature et plus adapté au but qu'il se propose. Parmi les îles voisines, celle de Patmos, alors déserte, lui parut, à cause de son sol ingrat et aussi à cause du grand souvenir de saint Jean qui s'y rat lâche, remplacement le plus approprié aux sacrifices et à l'abnégation de la vie monastique. Il se rend donc auprès d'Alexis Comnène, empereur de Constantinople, lui fait part de ses projets et lui demande de vouloir bien lui accorder le rocher de Patmos pour y fonder un couvent. L'empereur lui répond qu'il a d'autres vues sur lui et qu'il désire le charger de l'administration des monastères du mont Zagora. Ghristodule n'accepte cette lourde mission qu'à la condition de formuler d'abord dans un livre les différentes règles qu'il veut mettre en vigueur, et il rédige aussitôt une espèce de code monastique où il énumérait les principaux devoirs qui composent la vie du cloître.
Les moines de Zagora, instruits des réformes qui les menacent et des sévérités du règlement nouveau auquel ils vont être soumis, envoient une députation auprès du saint pour le supplier de ne point venir leur imposer une discipline dont la rigidité est audessus de leurs forces et de leurs habitudes.
Joyeux d'être ainsi débarrassé d'un fardeau qui lui pesait, Christodule renouvelle à l'empereur sa première demande, et l'île de Patmos lui est solennellement accordée par une bulle d'or. 11 s'embarque pour cette île avec une cinquantaine d'ouvriers, et il y amène en même temps avec lui une partie des moines de l'île
DE L'ILE DE PATMOS. 65 de Cos. Il aborde, fait le tour de l'île, et choisit pour la construction de son monastère le sommet de la montagne où on le voit maintenant. îl commence par briser une statue de Diane et par renverser un temple consacré à cette déesse, et, sur les fondements de ce temple détruit, il élève l'église dédiée à saint Jean l'Évangéliste. Autour de l'église, il bâtit le monastère qu'il environne de murs et de bastions. Plus d'une fois, il dut ranimer le zèle des moines et des ouvriers que rebutaient les fatigues d'une pareille entreprise. Ils avaient même formé le dessein de s'enfuir furtivement pendant une nuit et de se rembarquer à l'insu du saint; mais celui-ci, pressentant leur projet, leur adressa, à la fois, des paroles de reproches et d'encouragement, et il leur prédit la gloire future du monastère qu'ils construisaient. Il redoubla lui-même d'ardeur et de courage, et, malgré sa vieillesse, on le voyait porter de lourds fardeaux et surpasser tous les autres travailleurs par son infatigable activité. Rougissant de leur lâcheté, tous reprirent de nouvelles forces, et les bâtiments furent promptement achevés. Un miracle du saint manifesta alors la faveur dont il jouissait auprès du ciel. Car, ayant voulu planter un jardin dans une vallée qui avoisine la mer, vers le couchant, il eut à supporter les invectives d'un moine qui lui dit : « Jusqu'à quand briseras-tu nos membres et useras-tu nos forces au milieu des pierres et sur un sol sec et stérile? »
Le vieillard, se prosternant à terre, adressa à Dieu une fervente prière, puis il s'écria d'une voix forte,
en fléchissant trois fois le genou sur le roc où il priait : « Que l'eau jaillisse de ce rocher. » Soudain le rocher entendit sa voix et il s'ouvrit pour donner passage à une source abondante \
Cinq ans s'écoulèrent ensuite au milieu d'une paix profonde; mais, à la fin de la cinquième année, les Agaréniens dévastèrent une partie des îles de l'Archipel; et les moines de Patmos, de peur de tomber entre les mains de ces pirates, résolurent de s'enfuir vers une terre plus tranquille. Le saint céda à leur désir et il leur recommanda de distribuer d'abord aux pauvres le blé qu'ils avaient amassé pour les besoins du monastère. Ceux-ci commencèrent par s'y refuser; mais ensuite, persuadés par les vives exhortations de leur abbé, ils remirent le soin de les nourrir à celui qui donne la pâture aux oiseaux du ciel. Ils n'eurent point à s'en repentir : car, à peine débarqués dans l'île d'Eubée, le gouverneur, prévenu de l'arrivée du saint et de ses moines, leur envoya de nombreux présents et un vaisseau chargé de blé. Puis un riche habitant leur abandonna sa maison pour la transformer en monastère.
Un an se passa ainsi. Cependant Christodule, sentant sa fin approcher et voulant que ses moines, après sa mort, retournassent dans son couvent chéri de Patmos, chargea le frère en qui il avait le plus de confiance, nommé Sabas, de transporter ses livres dans
1. Cette vallée est encore appelée aujourd'hui par les habitants Jardin du Saint, Krmoç t.oO rOcrtou, et une source y a le nom d'tfa-
giasma ('Ayiacya, ou Fontaine sainte).
DE L'ILE DE PATMOS. 67 cette île. Il vécut encore quelque temps après le départ de Sabas; mais, au commencement du carême de l'année 1101, ses forces faiblissant de plus en plus, il comprit que sa dernière heure allait sonner, et pour disposer son âme à comparaître devant le souverain juge, il s'enferma dans sa cellule durant une semaine entière, plongé tout entier dans la prière et la méditation. Puis il se montra à ses disciples et il leur adressa ses derniers conseils. Il finit en les bénissant et en leur recommandant de ramener avec eux, dans l'île de Patmos, sa pauvre et humble dépouille. Ensuite il s'éteignit doucement au milieu des moines éplorés. Ceux-ci pleurèrent sa mort comme celle d'un bienfaiteur et d'un père, et, après avoir donné quelques jours aux larmes et aux gémissements, ils songèrent à exécuter les ordres du saint. Ils communiquèrent donc leur projet de départ au riche habitant qui leur avait concédé sa maison. Celui-ci les vit s'éloigner avec regret; mais il s'opposa formellement à l'enlèvement du corps de saint Christodule et il mit des gardes autour du cercueil qui le renfermait.
Les moines furent contraints de s'embarquer sans ce précieux dépôt; mais, rentrés dans leur monastère, ils avaient toujours présente à l'esprit la dernière injonction de leur maître mourant. Au bout de quelques mois, ils équipent un navire léger et font voile vers l'Eubée. Ils abordent de nuit, montent vers l'église qui contenait le cercueil du saint, l'enlèvent à la faveur des ténèbres et se rembarquent précipitamment. Les habitants, avertis bientôt de cet acte audacieux, cou-
rent en armes au rivage ; mais déjà le navire fendait les flots et un vent favorable le poussait comme un trait . aux rivages qui l'attendaient. Les moines arrivent, et, portant sur leurs épaules, au milieu des hymnes et des cantiques, la dépouille de leur fondateur jusqu'au sommet de la montagne de Saint-Jean, ils la placent enfin dans l'église du monastère, à l'endroit même où elle repose encore maintenant.
Je passe ici sous silence tous les autres prodiges opérés par le saint après sa mort. Je ne parle pas non plus des efforts inutiles et toujours déjoués que Ton . tenta souvent pour ravir à l'île de Patmos ces reliques sacrées. Aucune' légende de saint n'est plus féconde en miracles, et je me borne à l'extrait que je viens d'en donner.