Apulée, Florides, t. X'V
de leurs contours et de leurs flancs souvent décharnés avec les charmantes et poétiques descriptions dont notre esprit a été bercé de bonne heure par la lecture de l'antiquité, on éprouve involontairement je ne sais quel désenchantement cruel, et l'on s'en veut presque à soi-même d'avoir détruit, par le spectacle de la réalité , ces gracieuses illusions qui aimaient à voltiger dans notre souvenir et que caressait notre imagination. Gardons-nous cependant de prononcer trop vite un irrévocable arrêt contre ces îles et contre les poètes qui les ont chantées; car, même après tous les ravages qu'elles ont subis et malgré tous les changements que les atteintes répétées du fer et du feu ont dû y apporter, elles conservent toutefois encore assez de vestiges de leur primitive beauté et de la richesse de leur sol pour justifier leur antique renommée ; mais ces vestiges ne se montrent guère qu'à ceux qui y pénètrent et qui en parcourent l'intérieur.
Cette remarque générale s'applique d'une manière toute particulière à l'île de Samos. En effet, lorsqu'on passe seulement devant elle, en doublant le cap Saint- Dominique et franchissant le détroit qui la sépare de Nikaria et du groupe des Fournis, on est uniquement frappé de l'effroyable nudité du mont Kerki, dont les horribles pentes et les immenses précipices semblent faire croire que l'île entière n'est qu'un prodigieux chaos de rochers entassés, où la culture ne peut trouver place et où toute végétation est morte ou languit. C'est la première impression que je ressentis moi-même, lorsque je traversai ce détroit pour me rendre de
136 ÉTUDE Smyrne en Syrie, et que, les bois de pins et d'oliviers qui entourent les pieds du Kerki s'effaçant par la distance et n'apparaissant que comme une simple et faible lisière de verdure, mon regard était absorbé tout entier par la masse énorme et affreuse qui se dressait devant moi. Je me demandais si c'était bien là la patrie de Pythagore et de Polycrate, la terre qu'avait habitée et chantée Anacréon et qu'un poëte ancien, Denys le Périégète \ appelle l'aimable séjour de Junon Pélasgique.
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Quelques mois après, quand je débarquai à Vathy mes yeux se portèrent d'abord sur des côtes abruptes et sur des montagnes dépouillées de végétation. Quelle ne fut point ensuite ma surprise, lorsque, m'avançant dans l'intérieur de l'île, je découvris une nature variée et pittoresque, mêlant à la grandeur et à la sévérité des paysages d'agréables et douces perspectives qui flattent et reposent la vue !
Gomme l'île est tout entière montagneuse, elle est coupée par un grand nombre de vallées, qui semblent se révéler soudain à chaque pas et à chaque détour des sentiers sinueux que l'on parcourt. Les eaux, en descendant des montagnes avec l'impétuosité que leur communiquent des pentes très-hautes et fortement inclinées, se sont creusé ça et là des ravins profonds, dont les uns, privés de verdure, ressemblent à des canaux taillés à pic entre deux murs de rochers, et les