Voy., au chapitre suivant, la critique de ce manuscrit
moderne, elle date à peine du xvi6 siècle, c'est-àdire de l'époque à laquelle l'île commença à entrer en relation de commerce avec Gênes et Venise.
Devant l'ouverture de La Scala, à une distance d'environ 5 kilomètres, sont deux ilôts, dont l'un, n'est, à proprement parler, qu'un rocher, et s'appelle Sklavis, et l'autre, au S. du précédent, et affectant la forme d'une sorte de pyramide arrondie à son sommet, a le nom Khiliomodi (Xthopoàt). Sa circonférence dépasse à peine 1 kilomètre, et sa plus grande élévation au-dessus de la mer est de 123 mètres. Ils appartiennent au monastère, et sont inhabités; mais, à certaines époques de l'année, on mène paître des troupeaux dans le dernier, et je m'imagine que c'est le produit qu'on en retire qui a fait surnommer cet ilot Khiliomodi ou les mille mesures; ils contribuent tous deux, avec l'île Lipso qui est en avant et 10 kilomètres plus loin, à briser les vents J'E., les seuls qui puissent agiter légèrement la surface de cet excellent port.
L'entrée de La Scala vers le S. E, est commandée par une colline dite Kaminakia (Kapvcoua), à cause des fours qui s'y trouvaient autrefois. De nombreux fragments de poterie sont épars çà et là. Cette colline est formée d'un assemblage d'énormes blocs de rochers au-dessus desquels ont été jetés, sur une plateforme peu étendue, les fondements d'une petite chapelle désignée sous le nom d'Hagia Paraskevi {kyU Uapaay.evr,). On y remarque quelques fragments de marbre antique engagés dans les murs; l'un de ces
DE L1LE DE PATMOS. 9 fragments portait une inscription qui est complètement effacée. Des constructions à moitié renversées avoisinent cette chapelle. Je suppose que la position avantageuse de cette colline escarpée, à l'embouchure du port, n'a pas dû être négligée dans les temps anciens, et qu'il y avait un petit fort d'observation.
Les maisons qui composent le bourg de La Scata, au nombre d'environ cent- quarante, sont groupées au S. et à l'O. du port. Sauf quelques anciens magasins construits avec de belles et larges pierres, il y a environ cinq cents ans, et qui appartiennent au monastère, les autres habitations sont de fondation assez récente.
Plusieurs fabriques de poterie y confectionnent des vases estimés dans le Levant.
Sur le quai, on observe, en débarquant, quatre à cinq tronçons de fûts de colonnes, alignés comme des bornes, et servant à attacher les bâtiments. Ils sont en marbre blanc, sans cannelures et d'une élégante exécution : leur diamètre est à peine de 60 centimètres. Ces fragments de colonnes ont été enlevés, sans contredit, à quelque temple antique.
Toute l'activité commerciale des habitants de l'île est comme concentrée à La Scala. Contraints de chercher ailleurs des ressources que leur refusent le peu d'étendue et la stérilité de leur sol, la nécessité les a rendus presque tous marins. Dès l'enfance ils s'habituent à lutter avec de faibles Caïques contre les vents et les flots, et leur habileté sur mer est proverbiale dans l'Archipel. Ils possèdent environ cinquante navires, tant bricks que goélettes, bombardes et autres plus pe-
tits bâtiments. Ils vont chercher dans l'Anatolie et dans les îles voisines du blé et d'autres denrées, et ils exportent, à leur tour, des poteries, et surtout des bas de coton, ce qui est l'industrie spéciale de leurs femmes. Le revenu moyen de cette dernière exportation est de plus de 350,000 piastres par an, ou 77,440 francs.
Le port de La Scala, ainsi que je l'ai déjà dit, divise l'Ile en deux parties à peu près égales, dont Tune, celle du N., appartient aux laïques, et la seconde, celle qui regarde le Midi, est, peu s'en faut, la propriété exclusive des moines. Il s'enfonce dans les terres du S. E. au N. 0; sa profondeur moyenne est de 10 à 12 brasses.
Vers leN. 0., une langue de terre assez étroite le sépare de celui de Merika : elle porte le nom Rouvali; et, au S. E., un autre isthme un peu plus large s'interpose entre ce même port et celui de Koklakas (Koyimc), ainsi mommé à cause des galets nombreux et des coquilles qui sont amoncelés sur la berge. Cet isthme s'appelle Lacca ( Aazza), parce qu'il renferme un étang formé par les eaux qui descendent des hauteurs voisines. Quand cet étang est trop plein, il dégorge dans la mer par un petit canal. Pendant l'été,
11 est ordinairement à sec, et alors il exhale des miasmes qui causent souvent des fièvres aux habitants de La Scala.
C'est entre ces deux isthmes et ces trois ports que s'élève, à une hauteur de 100 mètres, la montagne dite encore aujourd'hui Oros tou Castelliou (Ôpoç tqv ILac-
rellîov), la montagne du château. Très-escarpée du côté du S. 0. et de l'O., elle s'abaisse vers le N. et vers l'E. Son sommet était occupé par l'acropole de l'ancienne capitale de l'île. Les carrières d'où les pierres ont été tirées se trouvent sur ses flancs occidentaux. On distingue encore çà et là la marque des coins qui ont servi à détacher les blocs. Ce sont des schistes poreux et grisâtres.
Les belles ruines de cette acropole doivent remonter à une époque très-reculée. Les unes, polygonales, appartiennent à ce genre de construction qu'on est convenu généralement d'appeler du nom de cyclopéen ; les autres, par la régularité parfaite de leurs assises rectangulaires, rappellent les magnifiques débris de la citadelle d'Éleuthères, sur les confins de la Béotie et de l'Àttique.
Gomme la montagne du côté du S. et de l'O. a pour défense naturelle sa raideur et son escarpement, les remparts, vers ces deux points, sont moins épais et travaillés avec moins de soin. Les blocs sont en partie irréguliers et d'un volume peu considérable. Devons-nous inférer de cette irrégularité seule qu'ils sont d'une date antérieure à celle des murs du N. et du N. E., dont les assises sont régulières et les angles taillés à angles droits? Je ne le pense pas, et plusieurs exemples contribuent à prouver que, dans l'antiquité, les deux constructions, dont l'une est appelée communément polygonale ou cyclopéenne, et l'autre rectangulaire ou hellénique, ont pu exister simultanément. J'avoue cependant que, dans les beaux siècles de
l'art, la dernière a fini par prévaloir presque exclusivement, surtout pour les temples et pour tous les monuments de ce genre. Mais ne peut-on pas admettre, avec quelque raison, que, sur le liant d'un monticule escarpé, là où la raideur de la pente ne nécessitait point une ligne de remparts aussi forte et aussi puissante, on se soit contenté de ces constructions rapides et primitives, qui exigeaient moins de peine et de temps, et que là, au contraire, où la montagne était plus accessible et où d'ailleurs les murs regardaient la ville et non la mer, on ait jugé convenable de leur donner à la fois plus de solidité et une apparence extérieure moins grossière et plus flatteuse pour le regard?
Un exemple, entre plusieurs autres, qu'on pourrait, ce me semble, alléguer en faveur de l'opinion que j'émets ici, est le suivant.
Au fond du golfe de Smyrne, à une lieue environ de cette ville, et sur le versant sud du Sypilus, est un tombeau célèbre connu sous le nom de tombeau de Tantale. En l'examinant attentivement, j'ai été frappé de ce fait que le tumulus circulaire de pierres sèches, actuellement en partie renversé à cause des fouilles qu'on a pratiquées, offre tous les caractères d'une construction à joints irréguliers, faite avec des blocs dune médiocre dimension, tandis que la chambre sépulcrale, qui est au centre et qui était ensevelie sous cette colline factice, est formé d'assises régulières, et construite avec de beaux blocs parfaitement équarris. Or, il est vraisemblable que cette chambre sépulcrale et le tu-
mulus de pierres qui l'entourait et la couvrait complètement sont de la même époque : il faut donc reconnaître que ces deux genres de construction n'indiquent pas nécessairement des dates différentes, et qu'elles ont pu quelquefois être employées simultanément.
Quelle que soit, à cet égard, l'opinion sur laquelle il faille s'arrêter, les remparts de ce côté de la montagne sont tels que je viens de les décrire; ils ne sont pas non plus flanqués de tours, la raideur de la pente et les énormes blocs de rochers qui se dressent vers ce point le long de la crête du mont rendant celles-ci moins utiles.
A l'extrémité occidentale, près d'une petite chapelle dédiée à saint Constantin, sur une plate-forme, sont les ruines d'un édifice rectangulaire, vers le S. 0. des remparts. Les soubassements existent encore , du moins en partie. De grands blocs en pierre bien équarris jonchent le sol à droite et à gauche. Quelle était la destination de cet édifice? Était-ce un temple, par exemple celui de d'Apollon, si souvent cité dans le manuscrit de Prochore? C'est ce que je n'oserais affirmer, car je n'ai trouvé à l'entour aucun débris de marbre ni de colonnes ; mais, suivant une ancienne tradition conservée par les habitants, les tronçons de colonnes qui se trouvent sur le quai de débarquement auraient été tirés autrefois de l'acropole, et je ne vois guère d'autres ruines plus considérables que celles-là qui puissent convenir à un temple antique. Si cette conjecture est vraie, et si cet édifice avait la destina-
tion que je lui suppose, c'était un temple de petite dimension ; mais sa position sur un des points culminants de la citadelle était fort bien choisie.
Vers le N. et le N. E., la ligne d'enceinte offre des pans entiers de murs bien conservés et d'un appareil très-remarquable. Les assises sont horizontales et formées de blocs rectangulaires posés à sec les uns sur les autres. La largeur du rempart dépasse deux mètres. Son système de construction consiste en un double parement de longues et larges pierres taillées avec soin, et adaptées symétriquement entre elles sans ciment et en vertu de la perfection seule des joints. L'espace laissé libre entre ces deux revêtements est comblé au moyen de petites pierres entassées et mêlées avec de la terre.
Cette enceinte, suivant les contours de la montagne, présente l'apparence de plusieurs demi-cercles. Elle est flanquée de distance en distance de tours carrées qui sont à la hauteur des murs et qui ne sont, en réalité, que des plate-formes avancées. La construction des tours est identique à celle des remparts, seulement les blocs rectangulaires qui les revêtent extérieurement sont généralement d'une dimension plus grande : quelques-uns ont plus de 2 mètres de longueur et une largeur proportionnée ; un grand nombre ont été taillés en bossage; la surface des autres a été complètement aplanie par le marteau.
Pour élargir la citadelle, qui aurait été trop resserrée, si les remparts s'étaient bornés à circonscrire la crête la plus élevée de la montagne, crête longue, mais
DE L'ÎLE DE PATMOS. 15 étroite, la partie de ces remparts qui regarde le N. et TE. ne couronne pas de ce côté le sommet du mont, mais descend un peu et court le long de ses flancs, à 20 ou 25 mètres au-dessous de ce sommet.
J'évalue la circonférence entière de cette acropole à environ 800 mètres. Peut-être qu'en pratiquant des fouilles on trouverait dans cette enceinte des objets intéressants pour l'histoire de l'île. Actuellement des lentisques sauvages et des touffes épaisses de caroubiers nains ont envahi le sol, et on n'y rencontre que d'innombrables fragments de briques et de poterie concassés. Vers le centre, un rocher taillé en forme de base demi-circulaire devait porter une statue. Non loin de là, les fondements d'un petit édifice carré se distinguent sous les herbes, et, en plusieurs endroits, de grands quartiers de roc coupés verticalement et aplanis semblent indiquer l'emplacement de petites maisons qui étaient adossées à leurs parois.
Quant à la ville proprement dite, elle avait au moins 2 kilomètres de tour. Bâtie sur les dernières pentes de la montagne, elle s'étendait vers le N. E. jusqu'au port de La Scala, et, au N. 0., un des faubourgs pouvait atteindre le port de Merika. Ainsi placée entre deux ports, situés l'un à sa droite et l'autre à sa gauche, elle jouissait d'une position extrêmement avantageuse; mais, comme les ruines vers FE. sont plus considérables et les fragments de poterie beaucoup plus nombreux, il est hors de doute que son port véritable et naturel ne fût La Scala. D'ailleurs, le terrain
•de ce côté est plus uni ; du côté de Merika, au contraire, il est assez accidenté et hérissé de rochers.
L'emplacement de cette ancienne ville est maintenant occupé par des pâturages ou par des enclos cultivés. On rencontre encore çà et là de belles pierres antiques et les traces très-distinctes de fondements de murs et de maisons. Sur une petite hauteur, une enceinte fermée et destinée à contenir des bestiaux, appelée Palœa-Mandra (lloàouà Mavfya), la vieille étable, est tout entière construite avec d'anciens matériaux entassés pôle-mêle.
Le long du port, à l'endroit nommé Pernera (flspvspa), et près de celui qui me paraît être le lieu mentionné dans le manuscrit de Prochore sous le nom de Lithovoli (AiSoêdXt), règne un mur où l'on remarque également de larges blocs helléniques. Enfin, la plus grande partie des matériaux, avec lesquels les habitants de La Scala ont bâti leurs maisons, ont été tirés des restes de l'ancienne ville.
À en juger par l'étendue du périmètre probable de cette ville , je ne serais pas éloigné de croire qu'elle pouvait renfermer de 12 à 13 mille habitants, c'est-àdire trois fois plus que l'île entière n'en compte aujourd'hui, et j'imagine que 3 ou 4 mille autres occupaient les villages cités par Prochore, et dont j'ai retrouvé quelques débris, comme on le verra par la suite.
Quand et par qui fut fondée cette ville? quelle a été son histoire? comment et à quelle époque fut-elle détruite? Ce sont là des questions qu'il est à peu prés
impossible de résoudre, parce que les renseignements nous manquent complètement.
Je ne crois pas que, d'après l'inscription mutilée qui existe sur un beau bloc de marbre blanc à l'entrée de la bibliothèque du monastère, M. Ross 1 ait été autorisé suffisamment à conclure que les premiers habitants qui aient peuplé cette île étaient des Argiens.
Cette inscription dit seulement qu'Oreste bâtit à Patmos un temple en l'honneur de Diane de Scythie 2.
Une statue de cette déesse existait encore, lorsque saint Ghristodule commença à jeter les fondements de son monastère, vers la fin du xie siècle; car il est raconté dans sa vie qu'il la renversa et la mit en pièces 3.
« Ilpcorcv ecuvrpi^sv evoc sï^mIov otïov EÏyjx.Giv eym p.h re^VTîV ixoUyiv elç rb ovopcc r/jç Âpzépbàoç. )>
« Il brisa d'abord en cet endroit une idole faite avec beaucoup d'art au nom de Diane. »
Qu'Oreste ait élevé un temple à Diane dans File de Patmos, c'est ce que nous ne savons que par cette inscription. Or, nous n'ignorons pas que beaucoup d'inscriptions de ce genre, fabriquées par la vanité et dictées par le désir de faire remonter à une origine illustre et reculée la fondation d'un monument, ne doivent être acceptées et crues qu'avec une certaine
1. Voy. la Lettre écrite sur Patmos par M. Ross, t. II, de son Voijage dans les îles grecques de V Archipel.
(Rciscn auf den Grieschischen Inseln des Agâischen Mceres)*