AMIENS
Nous ne nous sommes pas trompés dans l'espérance dont nous nous estions flattés hier au soir de pouvoir jouir encore aujourd'huy des douceurs de la saison. Cette sérénité qui règne dans tout l'horizon nous promet la continuation d'un beau tems , les oyseaux de ce prochain bocage font assez connoître par la diversité de leur charmants ramages, les innocents plaisirs dont ils jouissent dans cette paisible retraite des disciples de saint Bernard (1). Ainsi que les rossignols cachés sous
(t) Le bosquet des RR. PP. Feuillants.
Note du manuscrit.
Le jardin des Feuillants et de la Préfecture d'Amiens actuellement.
les feuilles annoncent aux zéphirs le retour du printems, asseions-nous à l'ombre de ces ormeaux sur un des bancs de ce beau rampart et de cet endroit nous aurons la liberté de regarder l'extérieur des bâtiments de notre incomparable cathédrale qu'on ne sçauroit trop admirer, pendant que nous nous entretiendrons de ses beautés et de ses ornements. Je vais vous parler des tableaux et des morceaux de sculpture qui ont du rapport aux prérogatives, aux qualités et aux noms que la Sainte- Église donne à la divine Marie. La première grâce que cette bienheureuse créature reçut de la bonlé de Dieu, fut d'avoir esté préservée de la tache du péché originel dans son immaculée conception. Ainsi nous la voyons peinte semblable aux lys entre les épines (1) dans un tableau (2) posé contre la deuxième colonne isolée, au côté gauche du chœur donné l'an 1589 par Mgr. J. Quignon , bourgeois d'Amyens , dont l'inscription porte ces paroles : Fleuron conceus sans vice entre les vices.
Nous voyons encore la divine Marie, considérée comme la Mère de Dieu dans un autre tableau (3) placé au-dessous du bénitier proche la porte du côté de l'église de St.-Firmin-le-Confesseur, présenté dans l'année 1519 par M. Andrieux ou André du Pré, prestre et avocat, qui porte d'azur au chevron d'or accompagné d'un soleil et d'une lune posés en chef et d'une étoille posée en pointe
(1) Sicut lilium inter spinas , sic arnica mea inter filias Adae. Cantiq., cap. 2, vers 2.
(2) Oté en 1723.
(3) Ole en 1723.
le tout d'or. Ce tableau est estimé un des plus beaux de la cathédrale; la très-sainte Vierge y est représentée assise , donnant à telter à son enfant Jésus ; un charmant paysage paroît dans le lointain ; les eaux tranquilles d'une paisible rivière serpentant dans de vertes prairies servent de rafraîchissement aux lieux qu'elles arrosent et de promenoir à des cignes qui se baignent et se mirent dans le cristal de ces eaux pures sur lesquelles on voit plusieurs personnes dans de petits bateaux goûter les plaisirs innocens que produisent ces aimables lieux. On y voit des châteaux, des maisons, des jardins et des boccages dont les différens aspects forment une vue trèsagréable, et nous font presque croire, tout éloignés qu'ils sont, que nous les touchons de la main comme des yeux. Le coloris des personnes peintes dans ce beau tableau , et des draperies dont elles sont vêtues , est tendre et naturel.
Comme tous les tableaux ne se suivent pas pour toutes les différentes qualités de la Très-Sainte Vierge , j'aime mieux vous entretenir de ceux que l'on trouve en entrant dans la cathédrale par la porte appelée communément de la Mère de Dieu (1), et continuer ainsi de suite.
Elle est peinte cette Très-Sainte Mère allaitant son cher enfant Jésus , dans un tableau formant le couronnement de la clôture de la chapelle de St.-Christophe. Marie de Médicis, pour lors veuve du roi Henry IVe de triomphante mémoire, est fort bien représentée dans ce
(1) Le portail méridional.
tableau en habit de deuil , avec son fils Louis XIIIe d'heureuse mémoire; les carnations des figures sont naturelles. M. Florent Bellot, contrôileur pour le roy au grenier à sel, et Mlle Antoinette Blondin, son épouse, offrirent ce tableau à Dieu l'an 1611. La clôture de cette chapelle est ornée de quatre grandes colonnes de bois peint d'ordre corinthien. On voit dans deux niches placées dans les entrecolonnements , deux statues de bois dorées. L'une représente St.-Florent et l'autre St.-Antoine.
La statue de St.-Christophe est beaucoup plus petite dans notre cathédrale (1) que celle placée dans la cathédrale de Paris. On en voit une autre placée à l'extérieur de notre auguste temple posée contre la muraille qui forme la clôture de la chapelle qui est dédiée à ce saint. M. Joseph du Laurent , de la ville de Lucques, remarque dans un livre intitulé Polimathia , que la raison par laquelle les chrétiens mettoient autrefois l'image de St.- Christophe à l'entrée de leur église, estoit pour abolir peu à peu la superstition des payens, qui avoient coutume de mettre à l'entrée de leurs temples la statue d'Hercule. La hauteur gigantesque que les peintres et les sculpteurs donnent ordinairement à saint Christophe, donne aussi lieu à l'auteur du Journal des Snavants (2) de remarquer dans l'extrait qu'il a fait de la vie des saints composée par le célèbre M. Baillet , que le bienheureux Charles dit le Bon, comte de Flandres , dont on célèbre
(1) Otée en 1723.
^2) Journal des Sçavants, 5e avril 1066.
la feste au second jour du mois de mars , avoit 9 pieds de hauteur et que l'on assure que ses os qui se conservent à Bruges en font foy à ceux qui prennent la peine de les mesurer. Cet auteur adjoute que si ce bienheureux n'estoit pas venu si tard (car il n'est que du xne siècle), il auroit pu épargner la peine de chercher des géans parmi les saints à ceux qui ont formé saint Christophe , paroles qui donneroient à connoître que la taille gigantesque que l'on attribue à ce saint lui paroîtroit fabuleuse, si M. Baillet lui-même ne marquoit dans la vie de ce saint martyr que ses reliques , dont on conserve un bras à Compostelle, une mâchoire à Astorge, et d'autres ossements à Valence, n'eussent paru d'une grandeur extraordinaire à ceux qui les ont considérés dans toutes ces villes et qui ont témoigné qu'ils sont assurément d'un corps qui n'a point dû démentir la tradition qui a donné une taille de géant à saint Christophe. Ses statues sont sculptées ou peintes en figures symboliques par allusion à son nom, dont la populace grossière a pris sujet de forger des fables (1).
Continuons la description des tableaux de notre cathédrale. Considérons la divine Marie comme la dispensatrice des grâces que Dieu veut bien accorder aux hommes ; elle est représentée en cette qualité dans un tableau (2) attaché à la première colonne isolée en entrant dans la cathédrale par la porte appelée communément de la Mère de Dieu. Il fut offert dans l'année 1505
(1) Journal des Sçavans du lundi 15e août 1701.
(2) Oté on 1723.
par M. Robert Fouache, seigneur de Glisy, qui porte d'azur au lion d'or armé et lampassé d'argent. L'écu est surmonté d'un casque timbré à 5 grilles, et un peu tourné, qui est la marque d'un gentilhomme. Les figures de ce tableau sont bien variées et les drapperies ornées d'un or très-luisant.
Au-dessus du bénitier placé contre la même colonne, on voit un autre beau tableau (1) donné l'an 1533 par M. François Bidarre, avocat, dans lequel la Sainte Vierge , suivant l'inscription de celui qui Ta offert , est considérée comme l'objet le plus aimé de Jésus-Christ, son cher fils. Un charmant paysage embellit le fond de ce tableau, et le lointain en est fort agréable.
Puisque dans le petit office de l'Immaculée Conception de la Très-Sainte Vierge Marie on lui donne le nom de throsne de Salomon (thronus Salomonus), je crois qu'il n'est pas hors de propos de vous dire qu'elle est représentée dans un tableau attaché à la même colonne, dont je viens de vous parler, tenant son fils Jésus entre ses bras, assise dans un throsne d'yvoire fort élevé, revêtu d'or très pur semblable à celui que fit faire le roi Salomon {fecit etiam rex Salomon thronum de ebore grandem, etvertivit eum auro fulvo nimis), (2) et dont il est parlé au 18e, 19° et 20e verset du 10e chapitre du 3e livre des rois, les marches de ce throsne sont accompagnées de six lionceaux d'or de chaque côté, avec deux autres plus petit placés à chaque côté du même throsne. Ce tableau (3)
(1) Oté en 1723.
(2) Qui habebat sex gradus et sumitas thronl. V. 18.
(3) Oté en 1723.
fut donné l'an 1538 par M. Nicolas Boulenger, marchand , qui porte d'or au chevron de sable accompagné de 3 marteaux de même, 2 et 1. L'inscription porte ces mots : Throsne élevé pour le roi pacifique.
Ayant veu la divine Marie représentée comme la dispensatrice des grâces dans le tableau (1) attaché contre la dernière colonne dont je vous ai parlé, voyons la encore dans un autre tableau placé contre la colonne prochaine tenant entre ses bras celui qui donne les lumières nécessaires pour acquérir les sciences. Ce tableau fu, offert en 1506 par M. Pierre Dieu, prestre, grand maistre administrant science, M, Pierre Dieu est peint dans ce tableau à genoux sur un prie-Dieu. Il porte d'azur au pélican d'or qui redonne la vie a ses petits aussi d'or. Ce tableau est fort curieux et d'un dessin particulier, ayant esté offert par le grand maistre des écoles que nous appelons aujourd'hui le principal ou recteur du collège. Le peintre voulant nous donner une idée de toutes les sciences, a peint dans ce beau tableau, sous différentes figures et habits symboliques, les arts libéraux et méchaniques. Les filles qui les représentent portant chacune des attributs qui leur conviennent. La grammaire y est enseignée à plusieurs petits enfans qui apprennent de leurs maîtres à lire et à écrire ; on y voit aussi les élémens des sciences représentés sous la figure d'une fille qui tient d'une main une espèce de tablette sur laquelle sont peint les caractères de l'alphabet, de l'autre une clef pour marquer que la grammaire ouvre la porte pour arriver aux autres sciences.
(t) Ole en 1723.
La rhétorique ou dialectique et la philosophie sont enseignées, par leurs professeurs vêtus de robes et en bonnets, à de jeunes gens assis sur des bancs qui apprennent à bien parler et à raisonner juste.
L'arithmétique est enseignée à d'autres jeunes hommes qui apprennent à compter soit aux jetons soit à la plume. Cet art est aussi représenté sous une figure d'une fille, dont l'habit est parsemé de chiffres arabiques (sic) semblables à ceux dont nous nous servons en France,
La musique est enseignée à des enfants de chœur par leur maître. Cet art est aussi représenté sous la figure d'une fille qui tient un papier noté et une harpe, instrument des plus anciens de la musique.
La géométrie figurée par une fille qui tient un quart de nonante est aussi figurée par des jeunes garçons qui tracent avec le compas différens cercles et différentes figures géométriques.
L'astronomie à laquelle les anciens ont feint, que présidoit la muse Uranie, est aussi représentée sous la figure d'une fille qui tient un astrolabe à la main et considère le mouvement des planettes et des étoilles ; son habit, de coulleur d'azur, est parsemé de figures qu'il plaît aux astronomes de leur donner, elle a proche de soy une sphère.
L'agriculture qui est l'art des arts, la nourrice du genre humain et l'occupation de nos premiers pères, est aussi représentée dans ce tableau.
La guerre , cet art qui destruit tous les autres , et la chasse, qui fait la guerre aux animaux , ayant quelques ressemblances entre elles ; l'une causant la mort aux
hommes et l'autre aux bestes, sont représentées par une même figure de femme armée d'un arc à la main , d'un sabre pendu à sa ceinture , ayant un chien à son côté , et ce qui est de plus particulier, tenant une pipe à la bouche, dont il sort de la fumée de tabac , comme si cet amusement de fumer estoit une occupation essentielle aux gens de guerre , suivant ces vers assez communs :
Le tabac amuse à l'armée Les malheureux , les fortunés , Les soldats le prennent en fumée, Et les officiers par le nez.
Comme la guerre est la destructive du genre humain , le peintre a placé sous les pieds de cette femme armée la figure d'uo homme terrassé sur lequel elle semble marcher impitoyablement.
Le travail et l'architecture du marteau qui l'exerce en tant de manières différentes , est figuré par plusieurs ou* vriers qui frappent sur l'enclume et travaillent à différens ouvrages.
La médecine, dans laquelle est comprises les chirurgiens, est représentée sous les figures de plusieurs médecins vêtus en robes qui ordonnent des remèdes convenables aux différentes maladies de ce qu'ils ont esté visiter.
Le trafic ou négoce est figuré par une fille avec une aune.
La navigation enfin est figurée par une autre fille tenant un astrolabe et autres instruments propres à prendre les hauteurs sur la mer ; proche de cette fille on
voit un tonneau, figure du commerce de mer. Je ne vous parle pas des autres arts qui ne sont pas compris dans ceux que je viens de nommer. Les figures peintes en grand nombre dans le tableau sont dans des attitudes convenables, le coloris, les carnations en sont naturelles , et les draperies bien jetées, on n'a pas épargné l'or dans les ornements.
Je vous ay dit que la dernière figure des arts méchaniques peinte dans ce tableau représente le négoce de mer. On voit à l'autre face de la même colonne opposée à celle où il est attaché, un autre beau tableau (1) dans lequel est peint un grand navire, armé et équipé de tout l'attirail nécessaire. La Très-Sainte Vierge tenant son cher fils entre ses bras est peinte sur le pont ou tillac du vaisseau, des anges en font la manœuvre. Les voiles sont amenées et pliées, parce que la mer sur laquelle est ce navire paroît calme et tranquille. On voit tout proche une grande ville avec un beau port orné de son mole défendu de tours , bastions et autres fortifications. Ce navire, ainsi paisible sur les eaux delà mer, paroît une figure véritable de l'état heureux et tranquille d'un chrétien, fidèle à la grâce et rempli de l'amour de son Dieu, et je ne m'étonne pas que M. Firmin Pingre , marchand, qui a offert ce tableau dans l'année 1536 y ait mis pour refrain ces paroles heureuses : Nef dont Dieu est le pilote.
Dieu , ayant autrefois promis a Noë de ne pas châtier les péchés des hommes par les eaux d'un déluge universel,
(I) Ole en 1723.
lui donna l'arc-en-ciel pour marque de son alliance , de la réconciliation avec eux et la divine Marie. Ce bel arcen-ciel ne nous est il pas donné par ce même Dieu pour un gage de son amour. La figure du plus beau et du plus grand de tous les météores est fort bien représentée dans un tableau (1) attaché à la colonne prochaine de la dernière dont je vous ay parlé. Il fut présenté Tan 1516 par M. Antoine d'Ardre, conseiller, avec ces paroles pour refrain , qui ont quelque rapport avec la Très-Sainte Vierge : Arc céleste des humains Vassurance. Les carnations des figures de ce tableau sont vives et naturelles.
Un autre tableau donné l'an 1537 par M. Pierre du Pontel (2) marchand pâtissier est placé contre une des faces de la même colonne ; son inscription est du Saint Convive agréable maîtresse, paroles qui conviennent à la profession de M. Dupontel, mais mieux encore à la Très- Sainte Vierge, puis que par le mystère de l'Incarnation elle est devenue la maîtresse qui nous a donné cette viande céleste de l'Eucharistie.
Le dit Pierre Dupontel , qualifié de marchand dans son tableau, est nommé maistre queux dans le livre de la confrérie de Notre-Dame du Puy, c'est un vieux mot qui signifioit autrefois cuisinier, il n'est plus en usage que dans la maison du roy, où il y a sur Testât des maistres queux , dont la fonction particulière est de faire les ragoust , les entrées et les entremets, de même qu'il
(1) Oté en 1723.
(2) Ou du Poutel. Oté en 1723 et placé dans la chapelle de St.- Augustin derrière le chœur de la cathédrale.
appartient aux potagers de faire les potages , aux basteurs de fournir le rost, aux pâtissiers la pâtisserie, etc.
Il y a un corps de maîtrise à Paris dont les lettres portent qualité de maistre queux , cuisiniers et porteschappes de la ville , fauxbourgs et banlieue de Paris , les traiteurs doivent estre reçeus maistres cuisiniers. C'est une maîtrise particulière différente des rottisseurs et des pâtissiers. Leurs titres sont de maistres queux et porte-chappes. Ce mot vient de cocus, cuisiniers. D'autres le dérivent de cuens ; ce qui signifioit comte parce que c'estoit une office très considérable qu'on tenoit à foy et hommage du roy.
On trouve dans les registres de la chambre des comptes que les officiers de la chambre du roy sont cueux, aid'eurs, hasteurs, pages, souffleurs, enfans, saussiers du commun, pouliers, huissiers, etc., et en d'autres endroits il est fait mention d'un écuier , d'un maignan , clerc saussier, clerc de cuisine. Pour vous faire voir que le mot de queux ne signifioit pas seulement un cuisinier, mais aussi la qualité de comte ou seigneur, il faut vous dire que hors la porte du chœur de l'église des Cordeliers de Paris, proche le premier pillier qui est presque visà-vis la porte par où l'on va à la sacristie, on voit un morceau de marbre noir sur lequel est écrit en lettres gothiques : Ici gist rnessire Louis Amnez , fils de Robert , comte de Flandre et queus de Nevers , de Rhethel , père de monseigneur Louis , comte de Flandre , qui trépassa Van
Je vous ay parlé il n'y a qu'un moment de la divine Marie peinte sous la figure de l'arc-en-ciel , voici un
autre tableau posé contre la même colonne où nous la voyons représentée comme une clef mystérieuse qui nous ouvre la porte du ciel. Ce grand tableau de bois doré, d'une sculpture extrêmement délicate, fut offert l'an 1625 par M. Nicolas Blasset, architecte et sculpteur du roi, originairement de cette ville. Cet homme illustre, un des plus habiles statuaires de son temps, nous a montré ingénieusement par différentes statues qui composent cet ouvrage , que la porte du ciel nous ayant esté fermée par les péchés de nos premiers pères , la Très- Sainte Vierge nous en a ouvert l'entrée en nous donnant le Sauveur du monde. On voit dans ce beau tableau cinq figures de petits anges sculptés en bosse, portant chacun une des lettres qui composent le nom de la divine Marie.
Les deux côtés de ce beau tableau sont ornés de deux grandes statues de bois doré peintes de coulleurs naturelles; l'une représente Esther, dont la beauté toute charmante dans l'ancien testament, fut effacée par celle de la Très-Sainte Vierge, ainsi que nous rapprennent ces mots écrits sous la statue d'Esther : Estherâ pulchrior. L'autre statue représente Marie, sœur de Moïse , tenant un tambour de basque à la main , avec ces paroles sous la statue : Maria lœtior, paroles qui donnent à connoître qu'encor que Marie dans l'ancien Testament ait témoigné sa joye au son des instrumens, estant à la teste des femmes pendant et après le passage de la mer rouge, comme son frère estoit le conducteur des hommes dans le passage et dans les stations différentes du désert. Le couronnement de cet ouvrage est orné d'un fronton
sphérique sur lequel sont assises trois statues de femmes délicatement travaillées. On voit dans deux cartouches aux côtés du cadre le portrait de M. Blasset et celui de Mlle Magdeleine Letellier, sa première épouse. Il est à remarquer que le portrait de M. Blasset n'est pas celui que l'on avoit placé d'abord , dans lequel il estoit âgé de 25 ans , mais un autre que l'on a attaché ensuite dans la place du premier , où il est peint à l'âge de 58 ans. Il a mis ces paroles pour refrain de son tableau par rapport aux représentations des figures ; Clef de salut pour le rachapt des hommes.
Le Sauveur du monde ayant acquiescé par la mort qu'il souffrit volontairement sur la croix , cet instrument de sa passion lui a toujours paru aimable, malgré les ignominies qui en avoient esté jusqu'alors inséparables. C'est ce qui a donné lieu à la pensée de celui qui a donné le tableau suivant de représenter la Très-Sainte Vierge de grandeur naturelle, tenant Jésus entre ses bras, qui regarde amoureusement la croix comme l'objet de ses délices. Ce tableau attaché à la prochaine colonne fut offert en 1666 par M. François Quignon , chirurgien, et demoiselle Jeanne Véru, son épouse; il a esté peint par le frère Luc, religieux (1) recolet, fameux peintre de son temps. Sur l'intérieur des volets (2) de ce tableau, on
(1) Voir le 1. 1", p. 266, note pour le frère Luc, né à Amiens.
(2) Les volets de ce tableau ont esté otés et détachés au mois de mars 1712 par ordre de MM. du chapitre après la mort de M. Quignon, chanoine , fils de celui qui l'avoit donné, Ces volets ont esté remis en place depuis ce temps là.
Note du manuscrit.
DE LA CATDÉDRALE. 201
voit représentée la salutation de Pange à la Très-Sainte Vierge et la Nativité de Notre-Seigneur, peinte en camayeux. L'inscription fait allusion au sujet du tableau et au nom de celui qui l'a donné.
Contre une des faces de la même colonne on voit placé dans une grande niche de bois doré sculpté accompagnée de deux colonnes cannelées d'ordre ionique , une statue de marbre blanc de grandeur naturelle représentant la Très-Sainte Vierge tenant son cher fils Jésus entre ses bras. Cette Vierge fut donnée en 1681 par M. Michel Martin , notaire.
Deux autres tableaux attachés à la même colonne furent donnés l'un par M. Raoul Guebuin, marchand drapier, l'an 1572, et l'autre en 1547 par M. Jean Tarbui, avocat en la cour spirituelle, curé de Bouvelle et de Fouilloy en Normandie.
La divine Marie est peinte sous le titre de Vierge Mère de Dieu dans un tableau attaché à la sixième colonne isolée du même rang que celles dont je viens de vous parler, présenté l'an 1552 par M. Pierre Pièce, apotiquaire ; il qualifie la Très-Sainte Vierge dans son inscription : De Jésus-Christ Vierge et mère féconde.
Deux autres tableaux attachés à deux faces de la même colonne furent offerts l'un par M. Nicolas Caron , prestre conseiller, l'an 1520 , dont l'inscription à la louange de la mère de Dieu et de son fils qu'il appelle le vray support de toute créature; l'autre par M. Nicaise Marchand, l'an 1553. Dans son inscription il appelle la Très-Sainte Vierge Mère de Dieu aux humains doux ombrage.
Le premier de ces deux tableaux est très-beau : on y voit dans le lointain un agréable paysage dans lequel la veûe s'égare insensiblement. On peut avec assez de justice appliquer à ce tableau la strophe dans laquelle M. de la Mothe décrit si naturellement le paysage dans l'ordre de la peinture. Je croy que vous ne serez pas fâché d'entendre ces beaux vers :
Mais d'où vient qu'ici me surprennent
Ces prés , ces bois et ces vallons.
Mes regards au loin s'y promènent
A travers ces vastes sillons ,
Je vois les fontaines riantes
Coullant des roches blanchissantes
Abreuver des champs altérés.
Par quel art un si court espace
Que ma main touche, qu'elle embrasse,
Lasse-t-il mes yeux égarés.
La mère de Dieu n'ayant rien perdu de sa virginité par sa fécondité , le fils de Dieu estant sorti de son chaste sein comme les rayons du soleil passent à travers le verre sans le rompre ; on a représenté la Très-Sainte Vierge sous cette idée dans un tableau posé contre une de ces colonnes, offert par M. Robert de Sachy, d'Audvillers, eschevin en 1567. Ce sage magistrat y est peint vestu d'une robe d'eschevin; son air paroît grave, sa physionomie heureuse ; une longue barbe noire le rend vénérable. Les paroles qu'il a mises pour refrain dans son tableau qui porte : Châssis où luit le soleil de justice, conviennent assez à la représentation de ce tableau et faisoient allusion à son nom de famille et aux armes
qu'il portoit autrefois; ceux de cette famille portent présentement : Échiqueté d'argent et de sable à Vorle d'azur. Le cadre de ce tableau est orné aux côtés de deux statues isolées et sculptées de bois doré qui représentent deux dryades ou nymphes des bois aux pieds fourchus posées sur deux tortues. On peut donner différentes explications à ces figures qui font une espèce d'énigme, car si d'un côté on peut, par les pieds de biche que l'on a donné à ces statues de filles, figurer la légèreté du sexe , on peut aussi par ces tortues marquer que les femmes vertueuses doivent estre aussi retirées dans leurs maisons que ces animaux le sont dans leur écaille. C'est le symbole que l'on donne aussi à Vénus la pudique , dont la statue est placée dans le parc de Versailles. Mais sans nous arrêter aux autres explications qu'on peut donner à ces figures, considérons devant la colonne à laquelle ce dernier tableau est attaché , la chapelle de St.-Estienne , dont le retable d'autel d'une très-belle construction est orné de modillons dorés, taillés en feuillages et en volutes avec des denticules. Quatre grandes colonnes de bois blanchi, cannelées, à doubles listels dorés d'ordre corinthien, en font un des principaux ornements. Deux statues isolées de bois doré sculptées de grandeur naturelle , dont l'une représente saint Estienne, et l'autre saint Augustin assis sur des roullements placés contre les piédestaux de ces colonnes, embellissent encore ce retable d'autel. Le tableau qui en garnit le fond représente la divine Marie dans cette attitude de défaillance où l'a jeté l'excès de son amour lorsque , séparée de son cher fils après son ascension ,
elle s'écrioit comme l'épouse des cantiques (1) : Soutenez-moi avec des fleurs, parce que je languis d'amour. Des anges qui accompagnent cette tendre mère du fils de Dieu tâchent de la relever de terre où la grandeur de ses transports et la violence de sa langueur l'ont fait tomber. Quoique ce tableau ait ses beautés, on prétend néanmoins que ce n'est que la copie de celui qui embellit le retable du maître-autel de l'église des religieuses de St.-François de cette ville, appelées communément Sœurs grises. Ce beau retable d'autel de la chapelle de St.-Estienne, donné l'an 1628 par M. Augustin Cordelois , prestre et chapelain , est surmonté d'un fronton angulaire brisé dans le milieu de son timpan, et la statue d'un ange isolé sculptée de grandeur naturelle , qui tient un cœur d'une main et une flèche de l'autre, dont la pointe est enflammée. On a voulu figurer par ce cœur celui de la Très-Sainte Vierge, qui demeuroit dans l'abattement sur la terre pendant qu'elle estoit séparée de son cher fils unique , objet de ses tendres délices. Il paroît ce cher fils sur une nuée dans le haut du tableau , et semble tendre les bras à sa mère pour la placer avec lui dans le ciel.
Ce fronton brisé et ouvert par le milieu est un défaut d'architecture des derniers siècles (selon la remarque de M. Félibien dans son Dictionnaire d'architecture), car ces parties n'estant faites que pour mettre à couvert celles qui sont au-dessous et les garantir de la pluie, il n'y a
(1) Fulcite me floribus quia amore langueo. Cantiq.; cap. n. (V. tome 1er, page 266.)
pas de raison qui oblige d'en faire aucun de cette sorte, aussi n'en voit-on pas dans les anciens édifices, mais bien dans les ornements de quelques bas-reliefs. En effecl, l'auteur de la nouvelle Description de la ville de Paris y remarque qu'un fronton brisé dans un bâtiment fait un misérable effect , et qu'on n'en voit point d'exemple dans cette grande ville excepté dans le bâtiment de l'hôtel de Longueville, devant les Tuileries, bâti par Métézeau qui, suivant le sentiment de cet auteur, estoit un architecte d'un goût médiocre, quoique M. Germain Brice, auteur de cette Description de Paris, marque que Métézeau (1) estoit d'un goût très-médiocre, il ne laisse pas de marquer dans un autre endroit de ce même livre, que ce même Métézeau donna l'invention de la fameuse digue que l'on construisit au siège de la Rochelle , pour arrêter la violence des flots de la mer dans les tems de son flux et de son reflux , ouvrage si fameux que pour le louer dignement , on fit à son sujet celte belle épigramme :
Haeretico palmam retulit Methezeau ab hoste, Cum rupellannas aggere cinxit aquas, Dicitur Archimedis terram poluisse movere. OEquora qui potuitsistere , non minor est.
L'habileté de Métézeau dans la construction de la digue de la Rochelle, et son peu de bon goût dans le
(1) Métézeau (Clément), architecte du roi Louis XIII, né à Dreux, immortalisa son nom par cette digue , qu'il ne construisit pas seul, mais qu'il exécuta avec Jean Teriot , maître maçon de Paris, qui depuis fut appelé le capitaine ïrriol.
choix d'un fronton brisé qu'il a employé dans le bâtiment de l'hôtel de Longueville, font bien voir que l'homme n'est point parfait, puisque placer un fronton brisé audessus de la corniche d'une porte ou d'un autre bâtiment, c'est exposer cette porte aux incommodités de la pluie dont on les garantit par un fronton sphérique ou angulaire. C'est pourquoy on peut excuser le sculpteur qui a fait ce retable d'autel d'avoir employé un fronton brisé, puisque ce lieu n'est pas exposé aux injures de l'air et de la pluie. Quelques architectes de notre ville tombent aujourd'hui dans ce défaut , puisque dans la construction de quelques portes j'ay veu qu'ils ont employé des froutons brisés sphériques ou angulaires.
Si le tableau donné par M. Cordelois nous a fait souhaiter de pouvoir, à l'exemple de la Très-Sainte Vierge, soupirer après Dieu sur la terre, celui dont je vais vous parler doit nous faire penser sans cesse à cette cité stable, dont Dieu est le fondateur, et à porter nos désirs vers cette viïle spirituelle qui a le Dieu de vérité pour souverain , la charité pour sa loy et l'Éternité pour sa durée.
Ce tableau sert de couronnement à la clôture de cette même chapelle de St.-Estienne , faite d'une sculpture de bois bien travaillée. La Sainte-Vierge y est peinte assise devant une des portes de cette ville mystérieuse décrite dans le xxic chapitre de l'apocalypse ( Unus de septem Àngelis ostendit mihi civitatem sanclam Jérusalem descentem de cœlo à Deo. Apocalypse, cap. xxi, vers, x, et sequent. vers.) sous la figure de la Ste-Jérusalem , descendant du ciel, dont la grande muraille de jaspe avoit douze portes, trois de chaque côté des quatre vents et à
chaque porte un ange ; cette cité d'or pur n'avoit point de temple , car le Seigneur tout puissant en estoit le temple et l'agneau. Elle n'estoit point éclairée du soleil , ny de la lumière, caria lumière de Dieu l'éclairoit et l'agneau en estoit la lumière.
C'est à celte mère de miséricorde ainsi placée à la porte de la Jérusalem céleste , qui est la figure du ciel , que nous pouvons légitimement donner la qualité de porte du ciel, puisque la sainte Église dans ses cantiques (1), lui en attribue le nom. Cette clôture fut offerte l'an 1600 par M. Louis Devillers , seigneur de Rousseville, et M1,e Marie Gonnet, son épouse. Il y est peint avec sa famille. On y voit son écu où il porte d'or à 3 roses de gueules tige'es et feuillées de synople et son épouse porte d'argent à 3 faces ondées de gueules.
Il est à préjuger que M. Devillers , pour faire peindre dans son tableau un sujet qui fit allusion à son nom , a choisi cet endroit de l'Apocalypse où il est marqué que St. -Jean vit la cité de Jérusalem descendant du ciel, qui est apparemment le tems que le peintre a prétendu marquer pour dire que la ville estoit en l'air.
Comme de nous même nous ne pouvons espérer d'arriver à cette Jérusalem céleste sans la grâce de Dieu, il faut toujours nous adresser à la Très-Sainte Vierge afin que par sa puissante intercession auprès de son cher fils, elle nous obtienne cette faveur. Ainsi la considérant comme la médiatrice entre les hommes et Dieu, continuons à la regarder en cette qualité dans un tableau placé
(I) Aima redemptionis mater quœ pervia cœli
Porta mânes.
sur la clôture de la chapelle de l'Annonciation, appelée communément du Jardinet. Cette clôture est de pierres dorées délicatement travaillées et percées à jour, embellie de plusieurs petites colonnes d'ordre corinthien , cannelées et bandées de feuillages , et d'autres ornemens. On y voit en bas-relief plusieurs petites figures jouant différens instrumens. Sur les piédestaux les quatre Pères de l'Église latine sont aussi sculptés en bas-reliefs. Cette clôture fut donnée l'an 1591 par M. François Couvrechef, prestre chapelain et maître de musique de la cathédrale. Dans un endroit on voit ce même maître sculpté en demi-bosse enseignant des enfans de chœur. Il est peint dans ce tableau vestu en surplis, et à genoux devant la Sainte-Vierge, tenant son cher fils Jésus entre ses bras. Les paroles de l'inscription sont aux voix accordant le ciel avec la terre , faisant allusion à sa qualité de maître de musique et à la voix de la Sainte Vierge dont la parole , par son consentement au mystère de l'Incarnation, accorde le ciel avec la terre. Je veux dire a réconcilié l'homme avec Dieu que le péché avoit séparés.
Les ornemens de la clôture et du retable d'autel de la chapelle de Ste-Catherine n'ont rien de fort remarquable. On voit dans le tableau de ce retable deux armées rangées en bataille, et dans le milieu la Très-Sainte Vierge assise avec son cher fils Jésus tenant à la main une branche d'olivier, symbole de la paix qu'elle doit procurer à ces deux armées ennemies. L'an 1359, pendant que le roy d'Angleterre Edouard IIIe tenoit prisonnier le roy Jean , et qu'il refusoit les conditions raisonnables que luy faisoient pour la paix André de la Roche, abbé
de Clugny, le cardinal et Simon de Langres, légat du pape , docteur en théologie de l'ordre de Prescheau , députés du Dauphin de la part de la France pour la paix, Dieu permit qu'en un tems serein il s'éleva un orage extraordinairement furieux sur l'armée des Anglois, campée dans les pays Chartrains. Il tomba des gresles dures comme des pierres et si grosses qu'elles tuèrent un grand nombre d'hommes et plus de 100 chevaux de l'armée d'Edouard et jettèrent l'épouvante en l'âme des plus hardis. Edouard connaissant intérieurement que cet épouvantable orage estoit un coup de la droite de Dieu tout puissant en faveur du roy Jean son prisonnier et en faveur de toute la France affligée, s'humilia et eut recours à Notre-Dame de Chartres, et tournant le visage vers son église que l'on voioit à 5 ou 6 lieues, qui paroît fort élevée au-dessus de tous les autres édifices de cette ville là et l'une des plus anciennes de la France, s'adressa dévotement à la Très-Sainte Vierge et fit en même tems le vœu à Dieu de faire la paix, et dès-lors s'y disposa véritablement. Ce prince estoit dans ce temps-là en un bourg à environ une lieue de Chartres, nommé Bretigny, où le traité de paix entre le roy Jean et luy fut conclu, le 8 may 1360. On croit probablement que ce fait historique est représenté dans le tableau du retable d'autel de la chapelle de St. -Nicolas, dont je viens de vous parler, où l'on voit effectivement une gresle surprenante tomber avec violence sur les troupes d'une armée rangée en bataille , pendant qu'elle épargne celles d'une autre armée opposée à celle-là. On voit entre l'une et l'autre une assez grande figure de la
Très-Sainte Vierge assise tenant sur ses genoux son fils Jésus , devant laquelle est à genoux le roy Louis XIIIe, veslu de ses habits royaux et la couronne sur sa tête. L'enfant Jésus semble lancer la foudre d'une main sur cette armée, pendant que de l'autre il donne au roy une branche d'olivier comme un symbole de la paix. Ce tableau fut donné par M. Jean Paliart, marchand brasseur, maistre do la confrérie de Notre-Dame-du-Puy en 1622, qui est représenté avec son épouse et sa famille, vestu en bourgeois avec des habits noirs , dans ce petit tableau placé contre le retable d'autel et la clôture de cette chapelle de St. -Nicolas.
Les maistres de la confrérie de Notre-Dame-du-Puy qui ont donné presque tous les tableaux qui font un des principaux ornemens de la cathédrale, ayant considéré la divine Marie sous différentes qualités, M. Jean de Sachy et MeIIe Anne de Sachy, son épouse, ayant offert l'an 1603 la clôture de la chapelle de Ste-Marguerite , ont aussi considéré la Très-Sainte Vierge comme une illustre princesse, en l'honneur de laquelle ils ont fait dresser un arc de triomphe sous lequel ils ont placé cette mère de Dieu dans le tableau qu'ils ont fait faire à sa gloire. Cette clôture est d'une belle architecture. On y a placé quatre statues d'apôtres en bois doré, dans quatre niches quarrées, formées chacune par quatre colonnes d'ordre dorique, séparées l'une de l'autre par des arcades qui soutiennent l'entablement et tous les ornemens supérieurs dans lesquels sont placées les statues des huit autres apôtres isolées , et de plusieurs autres saints de bois doré.
Le retable de cette chapelle de Ste-Margueriteest un ouvrage moderne. Un grand tableau représentant Ste- Marguerite de grandeur naturelle, qui terrasse et foule aux pieds un dragon , peint par M. Hergosse , peintre flamand demeurant en cette ville, est placé au milieu du retable d'autel accompagné de deux pilastres d'ordre composé ou composite, cannelé avec des rudentures dont le tiers du fût est rempli de baguettes. Le couronnement de l'ouvrage est orné d'un fronton sphérique qui forme une partie de cercle dont le timpan est uni. Cette portion de cercle a sous ses moulures un rang de denticules quarrés et recoupés par plusieurs entailles que les Latins nomment denticulus, à cause qu'il ressemble à un rang de dents. Balde remarque qu'on ne doit tailler des denticules que dans les corniches ioniques et corinthiennes , et que d'en mettre dans les autres c'est commettre une faute. Selon Vitruve (1), qui estoit un grand imitateur des ouvrages de la nature , et enDemi de tout ce qui se faisoit sans raison et contre l'intention des premiers inventeurs des ordres, c'est pourquoy cet habile architecte loue beaucoup les Grecs, et dit que ces sçavans hommes ne croyoient pas que leurs ouvriers pussent raisonnablement représenter dans leurs ouvrages ce qui véritablement ne peut estre , et que par la même raison il ne souffroient pas que l'on mît dans le fronton des modillons ny des denticules, mais ils vouloient qu'ils fussent seulement ornés de corniches simples, parce que les forces ny les chevrons ne sont pas du
(1) L. 4, ch.ip. ii de son arrhiteclnrc.
212 DESCHI1>T10N
sens que sont les frontons , du long desquels ces pièces de bois ne peuvent pas sortir, mais seulement au droit de Pégoust vers lequel ils se penchent. Je vous parle encore de ces défauts d'architecture qu'on doit éviter dans les tympans des frontons , parce qu'on les remarque dans les frontons de plusieurs grandes portes des maisons de cette ville, sur lesquelles je vous ay déjà entretenu , par rapport aux défauts des frontons brisés dont elles sont couronnées. Malgré le sentiment de Vitruve à ce sujet, Perrault, qui a si savamment commenté les livres de cet architecte romain , ne laisse pas de remarquer que dans les restes du temple appelé de la Concorde à Rome, on voit un fronton angulaire et, sous la cimayse, des modillons avec un rang de denticules audessous. La façade est d'un ordre composite parce que le chapiteau des colonnes est composé de l'ordre ionique et du corinthien dessous. Cette façade est en taille douce ou stampe (1) dans le 3e livre de Vitruve commenté par ce même M. Perrault. Ainsi on voit que les Romains n'ont pas toujours suivi cette règle puisqu'on trouve à Rome des denticules sous les modillons aux anciens bâtiments, hormis au Panthéon où cette règle est religieusement observée.
Aux côtés des volutes du chapiteau des pilastres qui ornent le retable d'autel de cette chapelle de Ste-Marguerite, le sculpteur a mis des petites chûtes de feuilles pour représenter cette partie de cheveux qui pend par boucles à droite et à gauche des coiffures de femmes sur
(1) Estampe ou figure.
leurs fronts, quoique quelques auteurs veuillent que les volutes des chapiteaux, soit de l'ordre ionique, du corinthien ou du composite, représentent des écorces d'arbres desseichées et tortillées. Sans vouloir approfondir lesquelles de ces raisons approchent le plus de la vérité, contentons-nous de dire que ce retable d'autel , peint par M. Muset en marbre feint, a esté offert par M. Benoise, abbé de St.-Sauve de Montreuil et par défunt M. Bourré, tous deux chanoines de la cathédrale. Les écus de leurs armes sont peints et sculptés sur cet ouvrage. On voit que M. l'abbé Benoise porte d'argent à la face d'azur, chargé d'une /leur de lys d'or accompagnée de trois roses de gueules t et \ ; et que M. Bourré porte son écu parti , dont l'un porte d'argent à trois trèfles de sable 2 et 1, et l'autre d'azur à la gerbe d'or au chef d'argent chargé de 3 glands d'azur mis en face.
Proche de cette chapelle de Ste-Marguerite est placée l'cpitaphe de M. Jean Benast, en son vivant chanoine de l'église cathédrale d'Amiens, thrésorier et chanoine de Noyon, seigneur temporel de Benast, de Bonvilliers et des fiefs de Honnin (1) et Hedin , mort le 17e janvier 1521. Cette épitaphe, placée dans un ouvrage de sculpture de pierres blanches au-dessus du grand bénitier de cuivre jaune, nous apprend que ce vertueux chanoine a fondé l'antienne Ave verum que l'on chante avec tant de dévotion dans la cathédrale d'Amiens, le propre jour et durant ceux de l'octave de la feste du Très-Saint Sacrement de nos autels, après laquelle il y a une rétribution
t) Probablement Ilénin.
pour tous ies chanoines et chapelains qui assistent à cette sainte prière et qui ont droit d'y assister. On voit au bas de cet ouvrage de sculpture l'écu de ce dévot chanoine où il porte d'argent à 3 bouteilles ou flacons de gueules mis en pal 2 et 1. Le 14e de janvier 1415 l'antienne Ave Regina cœlorum, que l'on chante tous les jours après tierce , excepté dans les grandes doubles, fut fondée par M. Laurent de Albello, doyen de la cathédrale.
Trois tableaux occupent trois des faces de la grosse colonne isolée en faisceaux, placée devant l'angle de cette chapelle. Le premier, donné l'an 1573 par M. Charles Lefebure, marchand ; le second dans l'année 1510 par M. Gilles Damourette, marchand, dont le refrain contient ces paroles : seur boullevert contre tous ennemis. La peinture en est très belle ; la façade de notre cathédrale y est représentée avec une délicatesse admirable. On y voit d'anciennes fortifications et tours à l'antique de la ville d'Amiens ; le troisième tableau fut offert Tan 1544 par M. Jean Hallebaut , procureur en la cour spirituelle.
Les hommes qui composent une partie de la famille de M. Lefebure, représenté dans le premier tableau dont je viens de vous parler, sont coiffés de chapeaux de feutre dont les formes sont fort hautes et faites en façon de pain de sucre, ce que je vous marque parce que je n'ay point veu dans les autres tableaux de notre cathédrale que les hommes ayant porté des chapeaux auparavant cette année 1573, dans laquelle ce tableau fut donné. Dans les autres tableaux de notre auguste temple, les hommes sont peints la teste nue, ou avec des toques ou bonnets
DE LA CATHÉDRALE. 21î>
à larges bords qu'on faisoit autrefois de draps ou d'étoffes de soye , quelque fois de diverses coulleurs.
Dans le tableau attaché à l'autre colonne , offert l'an 1581 par M. Jean Du Fresne, des hommes de sa famille portent des chapeaux à petits bords avec une forme basse, ce qui fait voir le changement considérable dans cette sorte de coiffure pour les hommes , dans le tems et l'espace de 8 années, et montre que les François ont toujours aimé à changer souvent de modes dans leurs habits , et dans leurs ornements , ainsi que les étrangers le reprochent à notre nation. L'usage des chapeaux est si nouveau qu'on a entendu dire à M. Séguier, évèque de Lombes et successivement de Nisme, que lorsqu'il entra à Lombes (1), le seul lieutenant-général portoit cette sorte d'habillement de teste.
Un auteur moderne (2) écrit que le penchant des François pour le changement des modes peut estre pris pour une marque de la vivacité de leur esprit, ou pour une marque de leur politesse.
Ce changement de modes se remarque dans les tableaux de notre cathédrale , non seulement dans les habits des bourgeois et autres particuliers , mais encore dans ceux de MM. les chanoines et des chapelains, puisque par exemple , dans les représentations des habits d'hyver de MM. Carquillant, Pécoul, Sacquespée, chanoines et de plusieurs autres , nous voyons qu'ils portoient des camailles ronds, qui ne leur couvroient que les épaules et
(1) Lombez , évéché suffragant de Toulouse en ce temps.
(2) Traité contre le luxe des hommes et des femmes. (Journal des Sçavans , du lundi 3 aoust 1705.
la moitié des bras , au lieu qne ceux de MM. leurs successeurs qui finissent en pointe, descendent jusqu'aux talons et couvrent pardevant une grande partie du corps.
Nous ne voyons pas moins de changement dans la manière de porter leurs aumusses; quelques-uns les ont portées en partie sur l'épaule droite, quelques autres les ont portées sur le bras, la fourrure tournée du côté du corps, au lieu que MM. leurs successeurs portent aujourd'hui leurs aumusses sur le bras gauche et la fourrure tournée du côté extérieur du corps, et même lacoulleur rouge des étoffes desquelles sont aujourd'huy habillés les dix enfans de chœur, ou petits vicaires de la cathédrale, n'a pas toujours esté la même, puisqu'il pareil par un acte de l'année 1444 et par un autre du 9e décembre 1502, que les enfans de chœur estoient vestus d'étoffes de coulleurs verte unie, bien que les chantres et grands vicaires , les enfants de chœur d'Orléans et du Pui sont vestus de bleu, ceux d'Autun et d'Annecy, de violet. Ces enfans de chœur ont la teste entièrement razée (1), ceux de Lyon et de Bourges ont les cheveux tondus, sans en estre razés, tant il est vray que tout est sujet au changement dans ce monde.
Contre cette grosse colonne isolée est attachée une grande lune ou plaque de cuivre, sur laquelle est gravée la copie du titre de la fondation de la feste de la Dédicasse de l'Église cathédrale que l'on solennise chaque année le 2e dimanche du mois de juillet avec tant de
(I) Nouvelles de la République des Lettres, octobre .1686.
majesté et de dévotion. M. Robert de Cambrin, écolâtrc de la cathédrale, qui mourut le 2ie mars 1503 , avoit donné par son testament 5 mois auparavant, pour qu'on fit la cérémonie de celte Dédicasse , une somme de 2000 francs pour en fonder l'office. La Dédicasse ou consécration de cette cathédrale ne fut faite pour la première fois que le 14e de juillet 1504, par Mgr. Nicolas de la Couture, évêque d'Ebron, coadjuteur de Mgr. François d'Hallevin , évêque d'Amiens. Ledit sieur de Gambrin portoit d'argent à 3 chevrons de gueules.
A une autre face de la même colonne percée à jour, haute d'environ 5 à 6 pieds, dans laquelle doit brûler toujours une bougie faite des cierges restans de ceux que l'on porte aux processions de la confrérie de St.- Sébastien. Je crois que vous ne serez pas fâché d'en savoir l'origine.
Dieu qui, comme un bon père, veut souvent nous châtier dans ce monde pour nous faire rentrer dans notre devoir de chrétien, nous envoyé quelquefois par un effeet de sa miséricorde et de sa justice des afflictions particulières et des fléaux publics, tel que fut celui d'une peste violente dont il punit les péchés des Amiénois dans l'année 1462.
Nos prédécesseurs , pour désarmer la justice divine justement irritée contre leurs péchés, érigèrent, du roi.'.-entement des trois Estats de la ville, dans l'église cathédrale , une confrérie sous l'invocation de St. -Sébastien, et s'engagèrent par un vœu solennel de faire chaque année deux processions publiques auxquels les citoyens assisteroient chacun avec un cierge à la main,
il).
sçavoir : l'une dans le dimanche le plus proche du 20e du mois de janvier, auquel jour l'église célèbre la feste de St. -Sébastien, et l'autre le dimanche le plus proche du mois d'aoust , pendant lesquelles processions on chante plusieurs dévotes prières, et on célèbre ensuite dans ces deux jours deux messes solennelles dans la chapelle érigée en l'honneur de Dieu sous l'invocation de ce saint ; un célèbre prédicateur y fait aussi le panégirique de ce grand serviteur de Dieu. Du restant de ces cierges qu'on a portés en procession , on fait une bougie que l'on met dans la lanterne dont je vous ay parlé , placée devant le grand crucifix élevé sur le jubé devant lequel elle doit toujours brûler. On voit sur la colonne de cuivre contre laquelle est attachée cette lanterne , trois écus en bas-relief avec leurs émaux et coulleurs. Le premier, placé au milieu des deux autres, est celui du roy de France ; le second, celui de la ville d'Amiens, et le troisième celui du duc de Bourgogne, auquel la ville d'Amiens estoit pour lors engagée pour les raisons que je vous ay dites dans notre premier entretien.
Devant cette grosse colonne en faisceaux on voit contre une des faces d'une autre colonne isolée qui en est proche , un très-beau groupe de pierres blanches , dont les statues délicatement sculptées de grandeur naturelle représentent la Très-Sainte Vierge avec son cher enfant. Un chanoine vestu en surplis est a genoux devant la divine Marie, tenant Jésus entre ses bras, proche duquel ce chanoine semble s'avancer pour lui baiser le bout du pied. Ce dévost ecclésiastique est présenté par saint Claude, son patron, vestu en chape, la mitre en
teste et la crosse à la main. Ce groupe magnifique, offert l'an 1650 par frère Claude Pierre, chanoine régulier de l'abbaye de St.-Acheul-Iez-Amiens et vicaire de la cathédrale , est un des plus beaux morceaux de sculpture que M. Nicolas Blasset, sculpteur du roy, ait fait. Tout l'ouvrage est soutenu par un piédestal au milieu duquel on voit une très-belle teste humaine. L'inscription de ce chanoine fait allusion à son nom ; elle porte ces paroles : Pierre sacrée où le serpent se brise.
On voit contre la même colonne isolée un grand tableau donné par M. Firmin Du Croquet , et demoiselle Chrestienne Muëlte, son épouse, Tan 1619 , deux colonnes d'ordre corinthien torses en vis ayant douze circonvolutions servent d'ornement aux deux côtés de ce tableau , dont le refrain , qui porte ces paroles : Heureux crocq est V amour qui tout attire , faisant allusion au nom du donateur, nous donne à connoître que l'amour de Dieu est un puissant motif pour attirer les hommes à lui , de même que l'amour des hommes pour Dieu attire sur eux ses miséricordes infinies.
Un autre tableau attaché à l'autre face de la même colonne nous représente la mère de Dieu allaitant son cher fils de ses chastes mamelles ; ce tableau , présenté par M. Pierre Rogeau , éleu l'an 1556, est d'un très beau coloris ; les carnations en sont vives et naturelles. L'inscription contient ces mots : Lait virginal nourrissant Dieu e{ homme .
Dct.x autres tableaux occupent deux des faces de la colonne isolée prochaine; le premier, donné l'an 1550 par M. Antoine Pingre, marchand, et l'autre dans
l'année 1617 par M. Firmin Pestel, religieux de Saini- Martin-aux-Jumeaux , curé du Bosquel ; il y est peint à genoux en habit de chœur, vostu d'un surplis; on y voit l'écu de ses armes, où il porte d'or barré de 3 pièces de gueules. On voit dans ce tableau le prophète Élie enlevé dans un chariot de feu tiré par des chevaux de feu qui laisse tomber son manteau à Elisée.
Un autre tableau placé contre la muraille devant cette colonne, fut offert l'an 1490 par M. Antoine Coquerel, conseiller et bailli de Moreuil, dont le refrain contient ces mots : Arbre portant fruit d'éternelle vie. Il compare la Sainte Vierge à un arbre portant un fruit qui nous donne la vie éternelle , bien différent du fruit de cet arbre dont nos premiers père et mère ayant goûté malgré la défense que Dieu en avait faite, leur a causé la mort et à tous leurs descendant
M. Thibaut-Cocquerel, chanoine de la cathédrale, a considéré la divine Marie comme la cause de la joye (1) que nous pouvons recevoii parmi les afflictions dont nous sommes accablés dans cette vallée de larmes. Ge vertueux ecclésiastique est représenté à genoux devant un autel, sur lequel est l'image de la Très-Sainte Vierge, sous le nom de Notre-Dame de Liesse. Cet ouvrage de pierres délicatement sculptées servant d'épitaphe à ce chanoine, fait dans l'année 1520, est pratiqué dans la muraille au côté gauche en entrant dans la cathédrale, par le portail du cloître de St.-NicoMs. M. Coquerel, chanoine, porte d'azur à 3 coquelet* d'or
(l) Causa nostra laetilia.
c restés , becqués et membres de gueules à la bordure cornponnée d'argent et de gueules , ainsi que le portent les autres personnes de cette noble maison dans leurs écus placés sur plusieurs ouvrage de peinture et sculpture qu'ils ont donnés à la cathédrale.
De l'autre côté de ce portail on voit un autre ouvrage encore plus grand de sculpture en pierres , dans lequel est la statue de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tenant la croix, qui se présente à saint Pierre devant une des portes de la ville de Rome. M. Pierre du Mas , aussi chanoine, mort le 9e juillet 1517, est représenté à genoux devant cet adorable Sauveur, quoique la représentation de cette histoire n'eut aucun rapport avec celles de la mère de Dieu. Néanmoins la tradition nous apprend que ces deux illustres chanoines firent construire à leurs dépens une muraille qui fortifie celle que l'on avoit bâtie auparavant à cette partie de la croisée, que l'on trouvoit trop délicate pour résister à la violence des vents qui agitent ce côté de la cathédrale. Je n'ay pas voulu vous parler d'un de ces chanoines sans vous parler de l'autre, d'autant plus que leurs libéralités méritent bien qu'on en transmette la connaissance à la postérité.
Le haut de l'intérieur de ce portail est surmonté de la statue de St. -Michel, avec les armes de M. Cocquerel, chanoine , dont je vous ai déjà parlé.
Pour reprendre la suite des tableaux qui nous représentent quelques-unes des qualités de la Très-Sainte Vierge, il faut suivre la route que nous avons tenue pour vous parler d'un très-beau tableau attaché à la
colonne isolée proche la clôture de la chapelle de St.- Paul, donné l'an 1585 par M. Jean Pécoul, marchand. Le quadre de ce tableau est orné d'une sculpture délicate de bois doré, où sont représentés plusieurs espèces de tour mens que les lirans firent autrefois souffrir aux martyrs pour la cause de Jésus-Christ.
Proche de ce tableau il y en a encore un autre , d'un très bon goût, offert par M. Pierre Dumas, prestre. chapellain et secrétaire de Msr Philippe de Clèves, évêque d'Amiens l'an 1502. L'inscription marque : Jésus-Christ est un soleil rendant éternelle lumière.
Un autre moyen tableau fait encore l'ornement de cette même colonne ; on a eu soin d'en conserver les volets, il fut offert l'an 1496 par M. Firmin Pingre, chanoine et scelleur.
La clôture de cette chapelle de St. -Paul, qui est ornée de quatre colonnes d'ordre composite, accompagnée de deux statues de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l'Évangéliste, fut offert l'an 1612 par M. Jean Collenée, curé de Sl.-Firmin-en-Castillon.
La chapelle de St. -Paul estant ornée de deux clôtures sculptées en bois doré, celle qui est à côté est embellie d'un beau tableau que M. Jacques d'Estrées ou Déstrée, marchand, offrit à la divine majesté l'an 1665. La mère de Dieu , tenant son cher fils Jésus entre ses bras, y est représentée assise devant la façade de notre incomparable cathédrale , qui y est peinte avec tant d'exactitude que les moindres parties y sont très-bien dessinées. Une espèce de soleil tout brillant d'or y forme un éclat merveilleux et répand sur ce tableau une vive lumière.
Le peintre peut avoir imité la manière de Bernard Van- Orlay de Bruxelles, lequel, quand il vouloit donner à de certains endroits de ses tableaux beaucoup d'éclat , principalement dans une lumière céleste, il couchoit des feuilles d'or sur son impression et peignoit dessus. Ce peintre flamand vivoil au tems de l'empereur Charles- Quint et estoit au service de Marguerite , gouvernante des Pays-Bas.
Leroy de France, Henri IVe du nom, de triomphante mémoire, vêtu d'un manteau noir doublé d'hermine, est placé au milieu de ce tableau, au-dessus du portail de notre cathédrale ; ainsi on voit dans le même tableau la figure de la très-sainte Vierge, qui a esté et est encore à présent le temple vivant de la très-sainte Trinité (1) et la façade du plus beau temple qui soit en l'univers.
Proche de cette chapelle , au derrière de Notre-Dame du Pui, placée contre le pilier rouge, on voit un autre tableau, donné l'an 1508 par M.Robert Cocquerel , chanoine, sur lequel est peint un sujet particulier, et si ancien dans l'histoire, que M. Moreri (2), cet auteur célèbre du dictionnaire historique, cite expressément ce tableau de notre cathédrale lorsqu'il en explique le mot qui en fait le sujet , qui est celuy de mont-joye. Cet illustre abbé remarque qu'entre les tableaux donnés par les maîtres de la confrérie de Notre-Dame du Pui , dans l'église cathédrale d'Amiens, il y en a un très beau, où l'on voit la très-sainte Yierge tenant son cher fils Jésus
(1) Maria templus trhiitalis.
(a) V. dict. Moreri.
entre ses bras , assise sur un amas de pierres et de
fleurs , environnée de pèlerins avec ce vers :
Du seur chemin infaillible mont-joye.
Pour mieux expliquer le sujet de ce tableau, il faut vous rapporter ce que ce sçavant auteur remarque sur l'origine de ce mot, parce que, dit-il, comme le mot de mont-joye est fort célèbre dans l'histoire, il est important d'abord d'en sçavoir l'explication.
On appelle mont-joye un monceau de pierres entassées, pour marquer les chemins; la coutume en est si ancienne que Salomon, au chapitre 26e de ses proverbes , parle des superstitions des payens qui , pour honnorer Mercure, qui présidoit aux chemins , faisoient des monceaux de pierres autour de ses statues sur les grands chemins : Sicut qui mittit lapidem in acervurn Mercurii. Sur quoy M. de Moreri continue de remarquer que le cardinal de St. -Cher rapporte la coutume des pèlerins, qui faisoient des monts-joyes de monceaux de pierres sur lesquels ils plantoient des croix aussitôt qu'ils voyoient le lieu de dévotion où ils alloient en pèlerinage : Constituunt acervum lapidum et ponunt cruces et dicitur rnons-gaudii , mont-joye.
Cette Coutume peut avoir donné lieu d'appeller montjoye la première montagne que l'on trouve entre Amiens et le village de St.-Fuscien, que l'on nomme mont-joye dans les titres de la terre de Cagny (1), parce qu'on voit
(1) Cette colline, que l'on apperçoit en sortant de la rue du grand faubourg de St.-Fuscien ou Henrivillc , a plus de 100
sur le haut et au milieu de cette montagne une croix de pierres élevée sur son piédestal (1) et qu'on découvre de ce lieu l'église cathédrale d'Amiens, lieu de dévotion où plusieurs pèlerins viennent rendre leurs hommages aux saintes reliques qui y sont conservées, principalement au chef du glorieux St.-Jean-Baptiste, et parce qu'on découvre aussi de cette même montagne l'église du village de Sains , que plusieurs personnes vont visiter par dévotion, comme estant l'endroit où, l'an 603, on découvrit les tombeaux des saints Fuscien , Victoric et
mètres de hauteur au-dessus du niveau des eaux de la Vallée de la Somme ; on découvre de son sommet, outre les églises qui sont mentionnées ici, celle de Corbie et cette ville, avec quantité de villages et grands bois à plus de 20 kilomètres au loin. Cette vue est magnifique et offre un vaste et très pittoresque panorama ; les pentes du mont-joye vont en se répandant sur les territoires du faubourg de Noyon, Henriville, Boutillerie , Cagny, du faubourg de Beauvais et Dury ; à sa base, à droite , est le Mont-St.-Denis et à gauche une autre colline dite le Rabot ou Rainbaut. En 1534 eut lieu dans la plaine, au pied du Mont-St.-Denis, la revue du régiment ou milice de Picardie par François F% accompagné des seigneurs, de toutes les dames de la cour et où s'étaient rendus tous les notables et habitants d'Amiens et des environs, pour voir ce spectacle militaire. Le corps municipal était placé dans des hourts, ou tribunes , ainsi que le roy , les seigneurs de sa suite et les notables de cette ville. Plusieurs joutes à pied et à cheval curent lieu en leur présence.
Encore au pied du même Mont-St.-Denis , sur le chemin qui porte ce nom, plusieurs habitants du faubourg de Beauvais, attirés dans une embûche que le sieur de Bonnivet leur avait dressé non loin de là, y furent tués et d'autres très blessés en 1589. (Voir le volume 3e, page 10.) (1) Celte croix ne se voit plus en cet endroit. '2
Gentien (1), qui furent martirisés pour la foi l'an 303 (2). Ainsi cette montagne peut , pour ces raisons , estre appelée mont-joye , nom à qui l'on peut encore donner d'autres explications rapportées dans le dictionnaire de M. de Moreri, mais qui ne conviennent pas au sujet de notre tableau , dont le coloris est beau et la perspective agréable; les volets, que l'on a conservés, ont leur beauté particulière ; le peintre y a compris dans six petites représentations différentes, les six grâces que MM. de la cathédrale demandent à Dieu par l'intercession de la très-sainte Vierge , dans la prière qu'ils chantent tous les jours après complies , en l'honneur de la divine Marie, (quelques-uns attribuent cette prière, tirée d'un ancien sermon sur l'Annonciation , à St. -Augustin, d'autres à St.-Fulgence) : Sancta maria succurerre miseri juva pusillanimes réfère flebiles ora pro nobis intervenis pro clero intercedopro devoto fœmina. La première prière que l'on a fait à cette mère de miséricorde est celle de secourir les misérables , la deuxième d'encourager les timides, la troisième de fortifier les foibles , la quatrième de prier pour le peuple, la cinquième de supplier pour le clergé , et la sixième d'intercéder pour
(1) L'an 555 par St.-Lupicin , curé de Sains.
(2) L'an 287, au lieu même où s'élevait l'église de l'abbaye de St.-Fuscien et où l'on montre encore avec vénération ce lieu, qui était, avant la démolition de l'église, compris dans son enceinte. Il est orné de plate-bandes de fleurs et on y voit une rustique croix de bois, recouverte de mousse, qui indique l'endroit précis où les trois saints furent martyrisés par les ordres du préfet romain Rictiovarus, le plus acharné ennemi du nom chrétien.
DE LA CATUÉDRALE. 227
les femmes fidelles et pieuses. Toutes les figures qui ont du rapport à ces prières y sont peintes dans des attitudes naturelles et convenables à l'état où elles se trouvent. L'état malheureux de quelques-uns est si touchant qu'on ne peut les considérer sans pitié, et les postures humiliantes des autres sont si dévotes qu'elles peuvent servir de modèle à ceux qui veulent demander les mêmes grâces. Le roy de France Louis XIIe y est représenté à genoux, priant avec la reine Anne de Bretagne , son épouse, ainsi que leurs écusle donnent suffisamment à connoître, puisque la reine porte entièrement d'hermines.
On voit dans ce même tableau , donné par M. Coquerel, un homme avec un hoqueton ou coite d'armes de coulleur rouge, avec une grande croix blanche sur la poitrine , qui estoit la marque de ceux qui s'enrolloient pour la croisade contre les Albigeois. Ce fut au concile de Clermont en Auvergne que le pape Urbain IIe enjoignit à ceux qui voudroit s'enroller pour la guerre sainte, d'attacher une croix à l'épaule, pour marque de leur vœu à la croisade qui se fit contre les Albigeois ; les croisés portèrent la croix à la poitrine pour différer des croisés d'outre-mer. On prenoit ordinairement la croix des mains des évêques , abbés et autres saints prélats de l'église.
La divine Marie est considérée , dans un tableau attaché à une autre colonne isolée proche de celle-ci , comme un moyen infaillible aux hommes pour obtenir de Dieu la rémission de leurs péchés ; il fut présenté l'an 1549 par M. Antoine Le Maire, prestre et cha-
pellain ; son inscription porte ces paroles : Moyen vers Dieu pour les péchés du monde. Le roy Henry IIe est peint dans ce tableau en habit de guerrier.
Celte mère de miséricorde , comparée à un bouquet de mirres rendant (l) une odeur incomparable, est peinte dans un tableau attaché proche de ce dernier, offert l'an 1534 par M. Charles Leclerc, diacre, bachelier et chappellain ; il y est représenté à genoux, vestu d'un surplis, avec MM. ses parens, dont les portraits sont d'un coloris tendre, et les carnations naturelles. Ce tableau par cet endroit est un des plus beaux de la cathédrale ; des superbes palais et des châteaux d'une architecture magnifique , bâtis proche de belles rivières, y forment un agréable lointain. L'écu des armes de ce jeune ecclésiastique est peint au bas de son prie-Dieu ; il porte : d'azur à la bande d'or accompagné d'une aigle de même posée au côté gauche du chef et à la rose d'or posée au côté droit de la pointe.
Cette même mère de Dieu est comparée, dans un autre tableau attachée à la même colonne, à la tige d'une plante capable de chasser les maladies de nos corps. M. Vincent Chardon , marchand, donna ce tableau dans l'année 1575.
La copie d'un portrait de la Sainte-Vierge , peint par St.-Luc, est le sujet d'un beau tableau, dont M. Louis Artus orna une des clôtures de la chapelle de Notre-Dame l'Anglette, dite de la Boissière, qu'il offrit à la divine
(l) Sicut mirra electa dedi suavitatem odoris. (Eccles. c. xxmi. vers, xx.)
majesté l'an 1609. Comme les images et portraits des saints doivent nous porter à l'imitation des vertus de ceux qu'ils nous représentent, on peut préjuger que M. Artus a eu le dessein de nous exciter à l'amour de la chasteté, en exposant à nos yeux le portrait de la très chaste mère (1) de Dieu, puisque l'inscription de son tableau est : Portrait gui rend celui qui le voit chaste. Quatre grandes colonnes de bois doré, d'ordre composite, et deux grandes statues de saint Louis et de sainte Marguerite, placées dans leurs niches entre les colonnes, forment l'ornement de cette clôture.
Je vous ay déjà parlé, dans le tableau sculpté en bois, donné par M. Nicolas Blasset, de son inscription, qui porte : Clef de salut pour le rachapt des hommes ; voici , dans un autre tableau attaché à la colonne isolée qui forme l'angle extérieur de cette chapelle de Notre- Dame de i'Anglette, présenté l'an 1513 par M. Pierre Cousin , procureur en la cour spirituelle, une autre inscription fort approchante de la première, puisqu'il nomme la très-sainte Vierge Clavigere du royaume. Céleste qualité que l'église donne dans ses prières à la divine Marie, en l'invoquant sous le titre de clef du ciel ; ce tableau est d'un beau coloris ; la perspective bien ménagée et les figures dans des attitudes naturelles ; les connoisseurs trouvent la teste de la très-sainte Vierge un peu grosse, à proportion des autres parties dn corps. La tradition nous apprend que ce tableau est l'ouvrage d'un jeune garçon qui , sans avoir appris la peinture \
(1) Mater carissima.
sous les maîtres , y travailla pendant trois années consécutives. 11 est à préjuger que cet ouvrage lui coûta bien des peines, puisque, sur les piédestaux des deux colonnes qui y sont peintes, on lit ces paroles : Par grand labeur. Je passe à la troisième clôture de cette même chapelle, vous ayant déjà entretenu de la seconde sur un autre sujet, pour vous parler d'un ouvrage de sculpture en bois qui compose un ornement singulier. M. Jean Bonnard , docteur en médecine , qui l'offrit en 1594 , a fait peindre la divine Marie avec son cher fils Jésus entre ses bras, qui tient à la main quelques branches de la plante du Nard , qui est fort odiriférant et faisant allusion aux paroles : Dum esset vex in accabitur suo nardus meâ dédit odorem suavitatis , (1) que l'église chante en l'honneur de la très-sainte Vierge, il prend pour refrain : Bon-Nard donnant à V homme odeur et vie. M. Bonnard s'estant fait peindre avec sa famille sur le haut du tableau , qui représente dans un planisphère le monde terrestre, voulant apparemment faire voir l'amour et le respect qu'il avoit pour le roy de France Henry IVe, qui avoit fait sa première entrée dans Amiens le jeudi 18e du mois d'aoust de cette même année 1594, a fait représenter dans son tableau la figure de cet incomparable monarque, vestu des habits royaux , la couronne en teste et le sceptre à la main, et comme ce grand roy, dont la vivacité d'esprit égaloit la grandeur de courage, regardoit peu de tems après ce tableau dans la cathédrale ; il dit fort agréablement qu'il considéroit M. Bonnard comme son père ,
(i) Gant, des cant. (Gap., vers, xiu.)
puisqu'il l'avoit mis au monde, faisant allusion au sujet du tableau de cette clôture qui représente le monde.
Ce que je trouve encore de plus curieux dans cette clôture est que M. Bonnard, voulant apparemment donner à la divine Marie outre cette première qualité, celle de reine de tout l'univers, a fait peindre le monde dans ce tableau, lequel, dans son contour, représente son sistème suivant le sentiment de Ptolomée égyptien , qui vivoit 200 ans après Jésus-Christ; le tableau placé dans le milieu est de figure ronde et représente un planisphère (les chapelles qui sont autour du chœur de l'église cathédrale de Sens en Bourgogne, sont toutes très-belles , principalement celles dont la clôture représente une sphère avec toutes ses constellations) dans 5 à 6 pieds de diamètre, qui marque les quatre éléments. La terre immobile partagée en différens pays et climats, couverte de figures d'hommes, d'animaux et de plantes. La mer, remplie de poissons, est chargée de vaisseaux voguant sur les eaux, chacun suivant les hauteurs différentes. L'air plein d'oiseaux et de figures de différens météores, et enfin le feu, dont la sphère , représentée par de petites flammes, borde les contours de ce planisphère.
Ensuite on y voit de grands cercles placés les uns dans les autres, représentant chacun leur ciel particulier, suivant l'opinion de ce grand philosophe et astronome. La lune occupe le premier cercle , Mercure le second , Vénus le troisième, le soleil le quatrième, Mars le cinquième , Jupiter le sixième, Saturne le septième, le firmament ou le ciel des étoiles fixes le huitième. M.
Bonnard a placé encore deux autres ciels, par lesquels il a voulu apparemment représenter le premier, mobile ; Je dernier de tous est occupé par l'empyrée.
Le ciel des étoiles fixes dont je vous ay parlé est orné des douze signes que l'on place ordinairement dans le zodiaque. Ces signes sculptés en demi-bosse sur ce cercle et dorés, sont représentés sous les douze figures d'hommes et d'animaux qu'il plaît à MM. les astronomes de leur donner ; ils sont disposés dans les distances des degrés qu'ils parcourent ordinairement , à commencer, suivant la pensée du sculpteur, au 20e de chaque mois, et placés chacun dans le mois durant lequel on prétend qu'il domine et influe sur la terre en la parcourant.
Ce cercle, qui représente à sa manière celui du zodiaque, est orné comme je vous l'ay dit des figures des douze signes. Celle qui doit représenter le signe des gémeaux me paroît assez extraordinaire, en ce que le sculpteur a représenté ce signe par la figure d'un homme armé, le casque en teste et la main sur la garde de son épée, figure bien différente de celle qu'on donne ordinairement au signe des gémeaux que l'on représente sous celle de deux enfants ou Cupidons, parce que dans la belle saison de l'année, où Ton veut que ce signe domine , tout porte aux plaisirs , au lieu qu'il est à préjuger que le sculpteur a voulu , par cette figure d'un homme armé , nous marquer la guerre à cause que les troupes font ordinairement l'ouverture de la campagne dans cette saison. Le cercle du ciel empyrée est le plus grand et le plus large de tous les autres ciels. Les statues des saints qui régnent dans cet heureux séjour sont
sculptées, dorées et séparées les unes des autres par de petites nuées ; chaque saint et chaque sainte a ses attributs différents , ou les marques et les instrumens de leur martire, qui les distinguent les uns des autres. Le Père Éternel et les deux autres personnes de la très-sainte et adorable Trinité sont placés en sculpture dans l'endroit le plus élevé du ciel empyrée.
Deux colonnes isolées d'ordre composite, ornées de feuillages, posées sur leurs piédestaux, accompagnent les côtés de ce grand ouvrage qui est orné et fermé à demi par une grille de fer faite en échiquier qui en défend rapproche jusques aux environs du tiers de la hauteur. Deux statues isolées de bois doré représentant en sculpture deux anges à demi courbés, hauts d'environ 4 pieds , sont placées au bas des deux côtés de cette espèce de globe; ils semblent soutenir d'une main et porter sur leurs dos cette grande machine. Les Grecs appeloient ces statues des Atlas parce que Atlas , roy de Mauritanie , ayant esté le premier qui ait enseigné aux Grecs le cours du soleil et de la lune, le lever et le coucher des étoiles, tous les mouvements du ciel, qu'il leur a découverts avec beaucoup d'esprit et de travail , les peintres et les sculpteurs, en reconnaissance de cela, l'ont représenté soutenant le ciel sur ses épaules. C'est aussi par cette raison que ses filles les Atlantides appelées Pléiades par les Grecs et Vergiliœ par les Latins ont esté mises entre les étoiles. Pléiades signifient qui montrent le temps propre à la navigation, Vergiliae qui annoncent le printemps. Je crois que MM. les astronomes modernes, qui suivent à présent l'opinion de M. Nicolas
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Copernic , chanoine de Warmie , dans la Prusse , et qui vivoit dans le xvie siècle, n'approuvent pas ce sistème de Plolomée qui suppose la terre fixe et immobile.
Ptolomée (suivant la remarque d'un auteur moderne aussi délicat que sçavant) (1), n'a pourtant donné son nom à ce système que pour l'avoir éclairé et non pour l'avoir inventé. Car, longtemps auparavant, Aristote s'estoit imaginé que le monde estoit composé à peu près de la même sorte. Les philosophes modernes qui ont examiné ce système ont jugé que c'estoit insoutenable, surlout à raison des Épicicles, et des diverses apparences de la planette de Vénus. M. Copernic trouvant que , selon le système de Plolomée , il estoit impossible de rendre raison de quantité d'apparences , et principalement de celle de Mercure et de Vénus, qui tournent autour de leur centre, conclut qu'il falloit nécessairement que le monde fut disposé autrement et s'appliqua à imaginer quelque chose de plus probable. Il se persuada qu'il n'estoit pas plus difficile que la terre tournât autour du soleil que les autres planettes et embrassa cette opinion avec d'autant plus de confiance que Seleucus, Thaïes, Aristarque, Platon, Archimède et d'autres anciens l'avoient enseignée ; ce qui le confirma dans cette pensée fut la facilité que ce système lui donnoit de rendre raison de toutes les apparences.
On ne manqua pas de faire plusieurs objections contre
(1) Uranie ou les tableaux des philosophes, par M. le baron de St.-Georges. (Journal des Sçavans du lundi 29° de novembre 1694.)
cette nouveauté ; on lui opposa l'autorité de l'Écriture- Sainte, qui déclare en plusieurs endroits que la terre est stable et inébranlable; que cette même Sainte-Écriture donne au soleil un mouvement de giration contraire au repos, et qu'elle rapporte enfin comme un prodige la puissance de Josué, qui commanda et fit effectivement arrêter le cours du soleil et de la lune de 12 heures sur l'horison, pour lui donner le temps d'achever la victoire qu'il remporta sur les Amalécites.
Il est encore marqué dans le chapitre 38, vers. 8 du prophète Isaïe , et dans le 48e chapitre de l'Ecclésiastique, que le soleil, pendant la maladie du roy Ézéchias, retourna de 10 lignes par les degrés mêmes par lesquels Jl estoit déjà descendu, et il est marqué dans le ne livre des Paralipomènes , chap. 33, vers. 31 , qu'on envoya à Ézéchias des ambassadeurs de Babilone pour l'interroger touchant ce prodige étonnant qui avoit paru sur la terre à son occasion, ce qui fait voir visiblement (suivant la remarque de M. le Maitre de Sacy) (1), que le soleil même retourna en arrière et que ce prodige fut universel. Une congrégation de cardinaux condamna Galilée, fameux astronome , qui soutenoit l'opinion de M. Copernic, les philosophes appuièrent les théologiens et pré tendirent que la pesanteur de la terre estoit un obstacle à son mouvement.
M- Copernic tâcha de contenter les uns et les autres , il remontra aux théologiens que les matières physiques
(1) Remarque de M. de Sacy sur le 20e chapitre du 4e livre des rois.
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ne sont pas de la connaissance du tribunal ecclésiastique, qui condamna autrefois les Antipodes, à l'égard des philosophes, il leur répondit deux choses. L'une que la terre prise dans sa masse n'ayant point de pesanteur parce qu'estant elle-même son centre auquel tendent toutes ses parties, elle est indifférente à se pousser plutôt d'un côté que d'un autre, et n'a aucun poids ; que la lune et les autres planettes sont comme la terre d'une matière épaisse et ténébreuse, et ne laissent pas de se mouvoir nonobstant leur prétendue pesanteur.
L'autre chose qu'il répondit est que la pesanteur aide au mouvement et qu'une plume pour être trop légère ne peut être remuée ou jetée au vent comme une pierre.
Ticho Brahè, prévenu de l'immobilité de la terre au centre de l'univers, selon Ptolomée, et de la centralité de la terre à l'égard des cinq planettes selon Copernic , inventa un nouveau sistème, qui, à bien examiner, n'est que celui de Copernic un peu changé, plaçant la terre où l'autre place le soleil dans le cercle sur lequel l'autre fait tourner la terre.
M. Hughens , gentilhomme hollandois , membre de l'Académie des sciences, dans son nouveau travail de la pluralité des mondes traduit du latin en françois par un auteur anonime, s'attache à prouver ce sistème de Copernic sur le mouvement de la terre, car supposer que la terre est fixe et donner ainsi un mouvement régulier à toutes les planettes, c'est admettre une rapidité de mouvement qui paroît impossible.
D'ailleurs, comment expliquer par l'étoille polaire scituée à l'extrémité de la queue de la petite ourse,
laquelle, du temps d'Hipparche, ou Iparque (c'est-à-dire il y a plus de 1820 ans) estoit éloignée du pôle de 12d 24m, n'en est éloignée aujourd'hui que de 2d 2m, pourquoi dans quelques siècles elle en sera distante de 45d et pourquoi enfin dans 25,000 ans elle reviendra dans la même distance où elle est à présent ; comment (dit cet auteur) expliquer cette difficulté , sans supposer que le ciel roullant autour de la terre fait son tour sur plus d'un axe, ce qui paroît absurde, au lieu que dans le sistème de M. Copernic rien n'est plus aisé à comprendre.
Toute l'école de Pytagor, au rapport d'Aristote , a soutenu le mouvement de la terre autour du soleil. Archimède enseigna ce sentiment à Aristarque, Philolaus, Héraclides, Nicetus, Leucippe, Platon sur la fin de sa vie, et Numa Pompilius ont tenu le même sentiment ; ce dernier comme le remarque le traducteur du livre de M. Hughens, fit même élever en rotonde le temple de Vesta afin (dit Plutarque) que le feu divin fut dans le milieu de ce temple comme le soleil dans le centre du monde. M. Copernic passa 30 années à établir celte opinion que tous les nouveaux astronomes suivent à présent. Si nous ne nous estions déjà assez entretenu sur cette matière je ne pourrois m'empêcher de vous rapporter le sentiment que Cosme d'Égipte, moine, attribue aux chrétiens de son temps sur la disposition de l'univers dans la topographie chrétienne; il y a de fort belles explications sur ce sujet dans la sçavante traduction que le R. P. Don Bernard de Montfaucon , religieux de la congrégation de St.-Maur, a donné au public et qu'il a
insérées dans le second volume de sa nouvelle collection des pères et des écrivains grecs. Je me contenterai donc seulement de vous dire que Cosme d'Égipte traite les défenseurs du sisthème dePtolomée comme ceux-ci trai" tèrent Copernic lorsqu'il mit au jour sa nouvelle hypothèse; ils prétendirent d'un côté que cette hypothèse estoit fort opposée à l'Écriture sainte, ainsi qu'il vient d'estre dit, et de l'autre que leur sisthème y estoit tout à fait conforme, et après avoir allégué, en faveur de cette double prétention , une foule de citations , ils firent passer (du moins autant que cela dépendoit d'eux) les Coperniciens pour des novateurs dangereux et même pour des hérétiques. Cependant il faut avouer qu'on court souvent risque d'abuser de l'autorité de l'Écriture sainte, lorsqu'on veut l'employer à résoudre des questions purement physiques ou de mathématiques. Néanmoins ce cosmographe égiptien paroît convaincu que Dieu parle de l'Écriture sainte , conformément à ce qu'il a fait en créant le monde , et , sans avoir égard à nos préjugés, il infère de là que le texte sacré doit nous servir de règle même lorsqu'il s'agit déjuger des choses naturelles (1).
Si je n'appréhendois de m'engager encore dans une autre digression qui paroîtroit étrangère à notre con-
(1) Il est reconnu en géologie que les journées de la création coïncident avec les époques de formation. Que la Genèse , dès les premiers articles , est l'histoire des diverses périodes de la création du globe et des animaux jusqu'à l'apparition de l'homme. Comment eut-il révélation de ces faits, alors que l'œuvre était achevée, lui qui arrivait comme dernière création.
versation , je vous parlerois des obligations dont le public est redevable aux RR. PP. religieux Bénédictins de la congrégation de St.-Maur, dont le R. P. Dom Bernard de Montfaucon, que je viens de vous citer, est du nombre; mais que pourrois-je vous en dire qui ne soit connu de tous les sçavants qui composent la république des lettres; tant de beaux et d'excellents ouvrages qu'ils ont mis au jour depuis quelques années , en sont des témoignages si asseurés , qu'il suffit de dire qu'ils viennent des pères de cette sainte et illustre congrégation , pour être ainsi persuadé de l'excellence de ces ouvrages , d'autant plus à estimer que leurs auteurs supprimant , par un motif d'humilité , leurs noms particuliers , se contentent seulement de marquer qu'ils sont composés par les pères de la congrégation de St.- Maur.
Mais , sans entrer si avant dans une si noble matière, retournons au sujet dont nous parlions auparavant, sçavoir que telle que puisse être la vérité des sentimens de diférens auteurs sur l'immobilité de la terre et sur les mouvemens du soleil, il faut chanter avec le prophète couronné que le nom du Seigneur est louable depuis le lever jusqu'au coucher du soleil (a solis or tu, usque ad occasum laudabile nomen Domini (1), et après avoir célébré la gloire du père et du fils , il faut continuer à vous parler de la mère de ce même Dieu , au sujet de diférens ouvrages consacrés à son honneur dans notre auguste cathédrale ; c'est pourquoi vous remarquerez que le même ouvrage qui est peint et sculpté en figures (1) Psalrn. cm.
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convenables au sistème de Ptolomée, du côté du bascôté de l'église , est peint d'une autre manière du côté de l'intérieur de la chapelle.
Dans le rond-plein on voit le Père-Éternel placé dans un trosne fait en portique orné de balustres , au haut duquel est la figure du Saint-Esprit sous la forme d'une colombe ; à la droite paroît Jésus-Christ tenant sa croix, avec les marques de ses playes à son côté , à ses pieds et aux mains, et à la gauche est la très-sainte Vierge , qui semblent tous deux demander miséricorde au Père- Élernel pour les pécheurs : Jésus-Christ par les mérites de sa passion et de sa mort, et la très-sainte Vierge par ceux du lait virginal dont elle a allaité le fils du Père- Éternel, le peintre ayant découvert une des chastes mamelles de la divine Marie pour exprimer sa pensée.
Deux chanoines qui ont fait peindre ce côté de l'ouvrage y sont représentés à genoux ; sur les cercles qui environnent cette partie de clôture on lit plusieurs vers latins et autres éloges composés en l'honneur des qualités et attributs de la très-sainte Vierge.
Sortons en esprit de cette chapelle et allons voir vis à vis une statue isolée de la mère de Dieu , tenant son cher fils entre ses bras , l'une et l'autre statue , de grandeur presque naturelle , faites de pierres dorées, placées dans une niche pratiquée dans l'épaisseur de la muraille qui sert de clôture au côté droit du chœur. M. Pierre Caignet , escolâtre et chanoine, qui a offert celte statue, y est sculpté à genoux , vêtu d'une robbe écarlate et portant l'aumusse sur l'épaule droite , avec les cheveux fort courts. Une inscription de bronze , dont les lettres
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sont en bosse sur un fond d'émail rouge, posée sur une colonne de marbre noir, d'ordre toscan, nous apprend que ce dévot chanoine, qui le fut pendant 67 années, mourut le 17 décembre de l'an 1458 et qu'il fonda chaque jour un lot et demi de vin pour servir au saint sacrifice des messes, qui se célèbrent avec tant de piété et d'édification dans cette auguste cathédrale.
Ce M. Caignet n'est pas le seul chanoine représenté dans notre auguste temple vêtu d'une soutane écarlate ; on voit encore plusieurs autres représentations de chanoines vêtus d'étofe de la même coulleur. Les chanoines de la ville d'Avignon, ceux de Strasbourg, les trois premières dignités de l'église de Notre-Dame de Paris , les trois premières de l'église de Bayeux, les séminaristes de St.-Apollinaire de Rome, et plusieurs autres conservent encore la coulleur rouge dans leurs habits ; les chanoines de Tournay et de Brioude portent le violet tous les jours , et ceux de Notre-Dame de Paris seulement aux fêtes solemnelles.
En avançant quelque peu dans le chevet du chœur de notre cathédrale , on voit contre une des colonnes isolées qui forment la clôture du chevet du chœur, un tableau de moyenne grandeur, offert l'an 1584 par M. Charles de Sachy, sieur d'Audvillers, dans lequel la Sainte-Vierge est considérée comme un miroir de perfection , spéculum justitiœ. Le coloris de ce tableau est tendre et délicat (1).
(1) Tl a été transporté dans la chapelle St. -Laurent dans l'année 1711.
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Devant le tableau de M. de Sachy, on en voit un autre plus petit, donné l'an 1474 par M. Jean Marchand, prestre, clerc de S^Martin-aux-Wuaides ou Guaides (1). Ce tableau est un des plus anciens de la cathédrale; on n'a pas épargné l'or dans sa peinture ; sur les deux volets de ce tableau le peintre a représenté dans un des côtés la figure de saint Domice, vêtu d'une soutanne de cou Heur rouge , avec un manteau de coulleur vert et brun , tirant sur le violet , sur ses épaules ; il lui a mis une grande calotte rabattue sur ses oreilles et sur ses cheveux frisés assez longs. Ce saint chanoine tient à la main un livre aussi couvert de rouge ; on voit assez proche de lui son hermitage (2) , bâti dans l'épaisseur d'une forest; dans l'autre côté du volet le peintre a représenté la figure de sainte Ulphe, vêtue en habits de religieuse, tels que les portent aujourd'hui celles de l'abbaye du Paraclet de cette ville. Jugez si le peintre a
(1) St.-Martin-au-Bourg, ainsi surnommé delà WaideouGuède {isatis tinctoria) qui se vendait près cette église et dont il se faisait autrefois , avant l'introduction de l'indigo, un très-grand commerce à Amiens. Cette plante tinctoriale était très-cultivée partout l'Amiénois ; et on la retrouve communément à l'état sauvage dans les champs, surtout aux environs d'Amiens. Il y avait un marché aux Waides près de cette église, et de là ce surnom.
Cette église était située sur la place actuelle de St. -Martin et fut démolie vers le commencement de ce siècle. (Voir t. i, p. 67.)
(2) Près Fouencamp , à 10 kilomètres d'Amiens , dans la gorge de deux collines qui s'élèvent à droite et à gauche, couronnées par des bois, dont il ne reste plus que celui de Fouencamp. On voit encore une chapelle au lieu où était cet hermitage pittoresque et très-isolé.
devancé le temps auquel ces religieuses ont commencé à s'establir dans cette abbaye. On voit sainte Ulphe proche de sa petite cellule , placée dans un lieu marécageux , semblable à celui que son histoire nous décrit. Il n'a pas même oublié d'y peindre des grenouilles, dont ce lieu est rempli et qui ont occasionné le miracle rapporté dans l'histoire de sa vie, dont je pourray vous entretenir dans la suite (1).
Un autre petit tableau attaché à une autre colonne isolée, donné l'an 1471 par M. Jean de Beri , qui y est peint veslu d'une robe de mayeur avec l'écu de ses armes. Il porte d'argent à la feuille de scie posée en face, tes dents en haut, accompagnée de trois testes de leuvriers de même accolés d'or. Cet écu est celui de la famille de Beri, assez connue dans cette province sous le nom d'Esserteaux , qui est une des terres qu'elle possède. On voit au milieu de ce tableau la représentation d'une
(1) Cet hermitage était situé à environ 1 ou 2 kilomètres de celui de saint Domice , dans les prairies , au bord d'une fontaine recouverte depuis par une chapelletle très-simple , dans laquelle est la statue de sainte Ulphe , au lieu même où on voit encore les bâtiments du Paracîet , ferme et exploitation importante actuellement. En face une haute pente de collines, appartenant à la forêt de Boves, offrant de magnifiques arbres et futaies ombrageant cette ex-abbaye, lui donnent un aspect pittoresque et sauvage , mais en même temps délicieux et admirable. Une croix de pierre , placée dans un des enfoncements au pied de cette pente, couverte aussi et presque cachée par les feuillées, et située en face la porte principale, achève ce tableau de sublime majesté silencieuse qui régne autour de cet asile , hermitage des forêts. Quant aux grenouilles, cette histoire est si connue qu'il est inutile de la rapporter.
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i'orest; dans le côté, celle d'une ville et plusieurs animaux qui sont peints proche de cette forest et sur les volets , avec une inscription adaptée à chaque animal que l'on a apparemment prétendu convenir à quelque qualité de la Très-Sainte Vierge, qui est peinte en pied proche de cette forest.
Nous voici arrivés au milieu de la clôture extérieure du chœur de la cathédrale, orné d'une statue en pied de l'aimable Mère de Dieu tenant son fils entre ses bras, devant laquelle est la statue de M. Guillain Lucas, chanoine, seigneur de Demuin et autres lieux, vestu d'un surplis et placé à genoux. Ces deux statues de marbre blanc sont de grandeur naturelle, de même que celle d'un enfant assis et appuyé d'un bras sur une teste de mort et tenant dans la main gauche une horloge de sable. Cet enfant, qui pleure la perte de cet illustre chanoine, est accompagné d'autres testes de petits enfants pleureurs , qui sont sur les cimaises d'un fronton angulaire, orné de denticules dont les acrotères sont garnies de et de deux vases. Le fond du cintre est rempli de marbre noir incrusté. L'écu de ce chanoine est sculpté en bas-relief de marbre blanc. Il porte d'argent à la face d'azur chargée de 3 glands d'or et accompagnée de 3 poulettes de synople. Toutes les statues de ce magnifique ouvrage sont très-bien travaillées (1). L'ins-
(1) OEuvres de Blasset. On rapporte que plusieurs touristes amateurs ou antiquaires anglais offrirent le poids d'or de cette statue d'enfant. Il est plus à croire qu'ils en offrirent de fortes sommes , si ce fait est vrai. Du reste , tous artistes ou non artistes admirent ce magnifique ouvrage du célèbre sculpteur amiénois.
eription de l'épitaphe de ce vertueux chanoine, gravée en lettres d'or dans une table de marbre noir, nous apprend qu'il a laissé 4,000 livres de rente pour l'établissement d'une école (l) en faveur des pauvres enfants orphelins, et encore une somme de 50 liv. de rente pour l'entretien des aubes plissées que portent les enfants de chœur. Il mourut l'an 1628.
Le couronnement de la clôture de la chapelle qui sert de paroisse à la cathédrale, placée devant ce beau mausolée , est orné d'un tableau donné l'an 1610 par M. François Feuquel. Il l'offrit à la divine Marie, la considérant sous la qualité d'une belle fleur , conformément à la louange que la sainte Église lui donne : Ego flos campi (Cantiq. des cantiq., cap. n , vers. 1.) L'inscription qu'il a mise dans sou tableau convient bien à cette qualité que l'on attribue à la Mère de Dieu : Fleur, la beauté des célestes campagnes.
Nous venons de voir la Sainte-Vierge considérée comme une fleur; M. Dufresne l'a comparée à un fresne dans un tableau placé dans le couronnement de la chapelle de St. -Augustin , proche de celle dont je viens de vous parler. M. Dufresne , faisant allusion à son nom , compare la Mère de miséricorde à cet arbre avec lequel M. l'abbé de Valmont remarque que les serpents ont tant d'antipathie, que si l'on met ces animaux entre un feu et des branches de fresne , il choisiront plutôt de se jetter dans le feu que de passer pardessus les branches de cet arbre; il est vrai que l'auteur du Journal des
(f) Voir tome Ie», p. 423.
snavans remarque dans l'extrait du livre de M. l'abbe de Valmont, que cet écrivain , sur la foi des auteurs, a attribué plusieurs vertus aux plantes , desquelles il ne voudroit pas souvent être garand. Quoiqu'il en soit, M. Dufresne a mis cette inscription pour refrain dans son tableau : Fresne , ennemi de la serpente race.
Pour entrer dans la pensée de M. Dufresne , il faut se souvenir que , depuis le temps qne nos premiers parents furent tentés dans le paradis terrestre par le démon , sous la figure d'un serpent , on compare souvent le péché avec le serpent ; or, comme le Fils de Dieu s'est incarné dans le sein de la très-sainte Vierge pour détruire le péché , la divine Marie ayant de son côté , par son consentement , contribué au mistère de l'Incarnation , on peut dire à sa louange que , par ce mistère de l'Incarnation, elle a beaucoup contribué à la destruction du péché , et conséquemment l'appeler l'ennemie du serpent , c'est l'appeler l'ennemie du péché. Je ne vous assure pas que ce soit la véritable pensée de M. Dufresne sur ce sujet f mais je vous dis qu'elle peut du moins y convenir. Quoiqu'il en soit , il faut remarquer que ce tableau fut donné l'an 1593 , tems auquel plusieurs bourgeois d'AmienS estoient engagés dans le parti de la Ligue, et comme les ligueurs avoient reconnu le duc de Mayenne pour lieutenant-général de l'état et couronne de France, on voit dans ce tableau le portrait de ce ligueur, peint avec une taille grande et majestueuse , la couronne de duc en teste.
Ce n'est pas que ceux qui s'engagèrent dans cette ligue ne fussent persuadés que la loi du royaume ap-
pelloit l'invincible Henri IV* à la couronne de France , de laquelle ses incomparables qualités le rendoient digne , mais c'est que plusieurs de ses sujets ne voulurent lui être fidèles que quand ils virent qu'il Festoit à Dieu et ne se soumirent à la puissance de ce monarque que quand ils le virent soumis à celle qui fait régner les souverains.
La clôture de cette chapelle de St.-Augustin , donnée par le dit M. Dufresne , est une des plus hautes de la cathédrale. L'architecture en est très-belle ; 8 moyennes colonnes et 28 autres petites , d'ordre corinthien , de pierres dorées , bandées , cannelées et ornées de feuillages , sont sculptées et accompagnées d'ornemens percés à jour, d'une délicatesse admirable ; le piédestal continu qui sert de clôture basse à cette chapelle est aussi de pierres et orné des figures des quatre évangélistes et de deux autres saints sculptés en bas-relief sur les six dés des six piédesteaux.
Je vous ay parié il n'y a qu'un moment de M. le duc de Mayenne, et je le fais encore avec d'autant plus de plaisir que ce seigneur, ayant reconnu son devoir en quittant le parti de la Ligue et estant rentré dans les bonnes grâces de notre invincible monarque Henri IVe, il servit depuis très-utilement Sa Majesté dans toutes les occasions , mais plus particulièrement au siège d'Amiens, dont on peut dire qu'il fut un de ceux qui contribuèrent le plus à sa reprise, ayant empêché par sa prudence et son expérience militaire que le cardinal d'Autriche profitât du désordre où son arrivée imprévue avoit jette l'armée du roi, pendant l'éloignement de sa
Majesté. Pour vous entretenir en peu de paroles de cet événement, il faut vous dire que le cardinal d'Autriche, général de l'armée du roy d'Espagne, partit des environs de Doullens pour secourir la ville d'Amiens, assiégée par le roy Henri IVe, et qu'il marcha si lentement pendant les deux premières journées, qu'il ne fit que trois lieues. Sa Majesté , croyant qu'il iroit encore plus lentement à mesure qu'il approcheroit d'Amiens, estoit allé prendre le divertissement de la chasse, le lundi 15° du mois de septembre 1597, auquel jour le cardinal arriva sur le midi à St. -Sauveur, village éloigné d'Amiens de deux lieues , ayant fait dans une demi-journée plus de chemin qu'il n*avoit fait auparavant en deux jours. Quand l'armée de l'archiduc eut avancée du côté du village de Lompré et qu'elle commença à paroître à la veue des trouppes de France, l'alarme se répandit dans le camp de Sa Majesté et y causa un si grand désordre , que les vivandiers commencèrent à plier bagage et à se replier, les goujats à piller et les soldats à se disperser de côté et d'autre. M. le duc de Mayenne , dans l'absence du roy, monta à cheval, galoppa de quartier en quartier, rassembla les fuyards, rangea les troupes en bataille, eut la précaution de faire retirer promptement des bateries quelques pièces de canon et de les faire marcher derrière des bataillons , donnant tous les ordres qu'un sage et expérimenté général peut donner dans de semblables occasions.
Ainsi vous voyez que la bonne conduite du duc de Mayenne lui acquit la gloire d'avoir fait évanouir le
dessein de cette grande armée d'ennemis, bien plus nombreuse que celle du roy Henri-le-Grand, qui estoit venue pour forcer celle de France ou pour jeter du secours dans Amiens.
On ne peut aussi s'empêcher d'admirer la vigilance et l'activité de M. le duc de Birron qui , par ordre de Sa Majesté , se rendit le premier devant Amiens, après sa surprise, avec les régimens des gardes de Picardie, celui de Galati et quelques autres trouppes , non seulement pour empêcher les convois des vivres , mais pour y donner commencement au siège.
Les Amiénois ne doivent pas encore manquer de reconnaissance envers la mémoire de M. François d'Épinay, seigneur de St.-Luc, grand-maître de l'artillerie, qui contribua aussi beaucoup à la reprise d'Amiens, non seulement en s'acquittant pendant le siège des devoirs auxquels sa charge l'obligeoit, mais encore en exposant souvent sa vie dans les occasions les plus périlleuses; il y fut tué le 5e de septembre, d'un coup de mousquet à la teste , dans le fossé de la porte de Montrescu , en faisant l'exercice de sa charge. M. de St.-Luc fut extrêmement regretté de Sa Majesté et de toute l'armée , estant un seigneur recommandable par sa générosité , sa valleur, sa douceur et ses connaissances dans les belles-lettres.
Si je voulois vous entretenir de tous les seigneurs et capitaines qui signalèrent leur valeur pendant le siège de la ville d'Amiens, il faudroit vous en faire un discours particulier ; mais comme tant de fidèles historiens ont amplement traité cette matière , il vaut mieux
que , sans m'arretter davantage dans une plus longue digression , je reprenne la suite de la description des tableaux de notre cathédrale, dont celui qui nous a fait voir le portrait de M. de Mayenne nous a fait éloigner quelque tems (1). Ainsi , après avoir veu dans les deux derniers tableaux la très-sainte Vierge comparée à une fleur et à un arbre, nous la voyous dans un autre tableau , attaché à une des colonnes à demiengagée dans la clôture de cette dernière chapelle, considérée comme une terre bénite qui nous a produit le fruit de grâce. Ce tableau, offert l'an 1478 par M. Martin, marchand, contient ces paroles pour inscription , adaptée à la mère de Dieu : Terre donnant fruit de grâce et de gloire. Ce M. Martin estoit neveu de Alphonse Le Mirre , qui a donné les grandes orgues de la cathédrale. Le peintre a représenté clans le lointain de son tableau la ville d'Amiens en profil , dont on voit les principaux édifices, qui y font un bel aspect. Le peintre a représenté aussi dans un des côtés de ce tableau et assez proche de la ville d'Amiens , un château bâti sur une éminence, que l'on ne peut pas dire être
(l) Les pages 35 à 38 du manuscrit contiennent le récit de faits qui se rapportent au siège d'Amiens et se trouvent marquées de la parenthèse que Pages a placée à ceux qu'il voulait supprimer. Comme ces faits sont la répétition de ceux qui sont contenus dans le 4e volume , nous avons cru , malgré leur intérêt, obéir à cette parenthèse. Malgré cela nous en avons extrait les paragraphes qui précèdent, comme rendant hommage à ceux qui s'étaient si bien employés à la reprise de notre ville et à la retirer des mains de l'étranger.
celui qui estoit autrefois dans cette ville,, puisque le château , châtillon , tour ou forteresse de la ville d'Amiens (ainsy qu'on l'appelloit autrefois), fut entièrement razé et démoli par les ordres de Louis-le-Gros, roy de France, vers l'année 1116 ou 1117, l'ayant réduit en son obéissance, après deux ans de siège.
On voit encore dans le lointain du tableau donné par M. Jean Marchand, dont je vous ay parlé il n'y a pas très-longtemps, le profil de la ville d'Amiens avec l'élévation du bâtiment de la cathédrale, telle qu'apparemment elle estoit du tems que le peintre a peint ce tableau, c'est-à-dire l'an 1474, quatre ans auparavant le temps auquel fut peint celui donné par M. Martin, néanmoins on ne voit pas de château bâti proche d'Amiens dans le tableau qu'il a donné. On y remarque aussi l'église de l'abbaye de St.-Acheul couverte de tuiles, avec un clocher d'une figure différente de celle d'aujourd'huy (1).
Ce petit tableau donné par M. Martin est attaché , ainsi que je vous l'ay déjà dit. au dos de l'une des huit colonnes à demi engagées dans le mur qui servent de séparation aux chapelles derrière le chevet du chœur. Ces colonnes sont en faisceaux, entourées de plusieurs petites colonnes ou perches isolées a qui n'ont pas plus » de 8 à 1 0 pouces de diamètre , quoique leurs fûts ayent » plus de 30 pieds de hauteur (2). » Ces colonnes en
(1) L'église de St.-Acheul dont parle Pages précéda celle actuelle, qui fut reconstruite en 1753, après la ruine et écroulement de celle-ci, qui eut lieu en 1751. Sa construction remonte au xies.
(2) Ces lignes sont biffées dans le manuscrit.
fc0^ DESCRIPTION
faisceaux ou piliers gothiques, entourées de ces petites colonnes ou perches isolées, reçoivent les retombées des nervures des voûtes des bas côtés. Elles sont soutenues par les mêmes piédestaux et couronnées par les mêmes chapiteaux des grandes colonnes. Plusieurs personnes regardent avec admiration la délicatesse surprenante de la hauteur de ces petites colonnes ou perches isolées, par rapport à la petitesse de leur diamètre ; mais les gens de bon goût ne les considèrent que comme un ornement d'une architecture gothique où l'on n'a observé aucune règle dans la hauteur de ces colonnes, puisque les plus hautes, qui sont celles de l'ordre corinthien ou du composite, ne doivent avoir dans leur hauteur que 10 modules de leur diamètre ou 20 modules de leur demi diamètre, et que les colonnes de l'ordre toscan ne doivent pas avoir dans leur hauteur moins de 6 modules de diamètre suivant les règles des plus habiles architectes.
Dans la chapelle de St.-Augustin, qui est proche du tableau dont je viens de vous parler, on voit deux colonnes hautes d'environ 6 pieds, faites de marbre de Campan, qui est rouge, blanc et vert, et qui se tire des carrières près de Tarbes en Gascogne.
Proche la chapelle de St.-Augustin (les vitres de cette chapelle du côté du nord ont esté donnés par les tanneurs de la ville , comme il paroît par l'inscription en caractères gothiques) est celle de St. -Jean-Baptiste . dans laquelle on dit tous les jours une messe à onze heures pour la commodité du public. La clôture qui est de bois peint et doré fut offerte l'an 1586 par M. Toussain
.de la cathédrale: ll'y'i
Rolland , marchand. Son architecture est ornée de quatre colonnes d'un ordre particulier, et dont on ne voit pas de semblables dans tous les ornements qui embellissent notre cathédrale. Il est à préjuger que Je sculpteur qui a employé ces colonnes dans l'architecture de la clôture de cette chapelle, a voulu montrer qu'il n'ignoroit pas les ornemens les moins usités dans l'architecture et dans la sculpture. Le sujet même pour lequel cette espèce de colonne a esté introduite par les anciens est assez curieux et mérite bien que nous en parlions.
Cet ordre s'appelle des Cariathides , dans lequel on met des dames ayant les bras coupés , ainsi qu'elles sont à la clôture de cette chapelle de St. -Jean-Baptiste, en la place des colonnes. Vitruve, ce fameux architecte romain , en rapporte l'origine dans le chapitre 1er du livre 1er qu'il a composé sur l'architecture.
M. Nicolas Lebel, apothicaire, ayant offert en l'honneur de la divine Marie un tableau l'an 1599, attaché contre la colonne isolée devant les petites orgues, a suivi le sentiment de l'église en comparant le nom de cette mère de miséricorde à une huile de grâce dont la vertu se répand abondamment sur les pécheurs; il a mis ces paroles pour inscription de son tableau : Ton nom sur nous est une huile de grâce.
Nous voyons contre la colonne prochaine un autre beau tableau que M. Jean-Baptiste Roche, marchand , offrit en l'année 1588. Il a fait peindre la Très-Sainte Vierge assise sur le haut d'un rocher battu de tous les côtés par la violence des vents et des orages, et leque! cependant demeure toujours ferme et inébranlable pen-
25'i DESCRIPTION
pendant que la tempeste renverse plusieurs grandes pyramides dont les pointes sembloient vouloir s'élever jusque dans les nues, pour nous apprendre que pourveu que nous nous mettions sous la protection de cette puissante Vierge, nous ne devons pas craindre la violence des tempestes que la chair et le démon pourroient exciter contre nous. M. Roche, faisant allusion à son nom et au rocher inébranlable auquel il compare la divine Marie, a fait mettre ces paroles pour inscription de son tableau : Roc asseuré contre tout orage. Le coloris de ce tableau est vif et naturel. Voici la Très-Sainte Vierge considérée avec la sainte église sous l'idée d'une armée rangée en bataille dont la force peut nous garantir contre toutes les attaques de nos ennemis les plus cruels. M. Hugues Cordier qui, dans l'année 1595, présenta son tableau qui est attaché contre la colonne isolée devant la petite porte qui conduit àl'évêché, y a fait peindre cette puissante Vierge tenant son fils Jésus entre ses bras, ayant d'un côté plusieurs bataillons et escadrons rangés en bataille, avec des pièces de campagne dans les intervalles , et de l'autre côté un petit escadron dont les cavaliers et gendarmes sont montés sur différens animaux de diverses espèces qui symbolisent et servent d'hyérogliphes aux péchés mortels ; tels que la luxure (par exemple) est figurée par un bouc, la gourmandise par un porc, la paresse par un asne, et ainsi les autres péchés parles figures d'autres animaux. Cet escadron seul d'un côté semble vouloir venir et marcher pour combattre contre les autres, et la Très-Sainte Vierge est placée dans le milieu à i'opposite de cette
DE LA CATHEDRALE. 2i)>
sorte de gens d'armes, ce qui nous donne à connoître que le démon, cet ennemi mortel de notre salut, employé en vain toute sa force et tous ses artifices pour nous perdre, lorsque la divine Marie veut nous favoriser de sa puissante protection et de son intercession particulière auprès de son cher fils. Aussi M. Cordier a mis pour inscription de son tableau : Contre ennemis forte et terrible armée. Ce tableau est un des plus beaux de la cathédrale, soit qu'on regarde le nombre des figures, leur coloris et leurs attitudes naturelles, soit qu'on admire l'architecture délicate d'un palais qui y est peint , soit enfin qu'on jette les yeux sur une mer calme et tranquille dans l'éloignement de laquelle la veue semble se perdre.
Nous venons de voir la divine Marie sous l'idée d'une armée rangée en bataille preste de donner le combat contre les ennemis de notre salut, regardons-là comme une Vierge de paix dans un tableau attaché à la colonne isolée derrière la chapelle de St. -Sébastien , que M. André Bourse et demoiselle Jacqueline Benoist, son épouse, offrirent à la divine Marie dans l'année 1608. La louange qu'ils donnent à la Mère de Dieu dans l'inscription de ce tableau est celle de l'appeler Vierge de paix, du ciel et de la terre» Toutes les personnes qui composent les deux familles des MM. Bourse et des MM. Benoist sont bien peintes et leur coloris naturel. Le roy de France , Henry IVe du nom, est peint au milieu de ces deux familles qui ont voulu témoigner par cette représentation l'amour et le respect qu'ils portoient à cet invincible monarque si digne d'être aimé, honoré et respecté, et
dont la mémoire vivra toujours dans le cœur des bons François et des véritables Picards.
M. Antoine Choquet, religieux de St,-Martin-aux- Jumeaux et curé de la paroisse de St.-Leu d'Amiens, estant maître de la confrérie de Notre-Dame du Pui , a donné aussi des marques de respect envers la trèssainte Vierge, en offrant dans l'année 1598 son tableau, attaché à la grosse colonne isolée , en faisceau , placée au côté gauche du Jubé , que M. Nicolas Choquet , marchand de cette ville , son petit-neveu , a fait nettoier et redorer dans l'année 1707. Le divin Jésus, ce Dieu de paix , est peint dans ce tableau avec sa chaste mère, placés sur un monceau d'armes brisées et rompues, qu'ils foullentaux pieds, pour nous marquer la fin de cette funeste guerre , qui avoit désolée la France depuis tant d'années, et pour nous annoncer le commencement de cette agréable paix conclue à Vervins le 2e du mois de may de cette année 1598 , et publiée dans Amiens le 7e du mois de juin de cette même année, avec des réjouissances et des cérémonies extraordinaires.
On voit dans ce tableau, donné par M. Antoine Choquet, le portrait de M&r de la Martonnie, évêque d'Amiens , représenté avec une calotte sur la teste. Ce même prélat est encore peint avec une calotte sur la teste dans un autre tableau , placé sur le haut de la clôture de la chapelle de Ste-Brigitte, dans notre cathédrale, donné par M. de Proville. Il est avec la même coëffure dans d'autres tableaux de cet auguste temple. Cependant M. Thiers, sçavant hypercritique, trèsconnu par les différens ouvrages de littérature qu'il a
donnés au public , marque , dans son Traitté des perruques, qu'autrefois en France il n'y avoit que les roys et les princes du sang qui eussent le droit de porter des cheveux longs; que cette coutume dura jusqu'à Pierre Lombard , évêque de Paris , qui les obligea à y renoncer, car il est certain par leurs portraits qu'ils portoient des cheveux fort courts, jusqu'au roy Louis XIIIe. L'année 1629 est l'époque des longues perruques en France ; mais M. Thiers soutient que les ecclésiastiques ne les ont portées que depuis 1660. Il prétend qu'il n'y a point d'exemple dans l'antiquité que les clercs aient porté de perruques. M. Thiers adjoute que le cardinal de Richelieu est le premier qui ait porté une calotte, et que l'évêque d'Évreux ayant mis à la teste de la vie de saint François de Sales qu'il présentoit au pape Alexandre VIIe son estampe où il y avoit une calotte , il y eut de grands obstacles pour la faire accepter du pape dans cet état irrégulier. Vous voyez que M. Thiers se trompe quand il dit que M. le cardinal de Richelieu est le premier qui ait porté une calotte en France , puisque les portraits de M de la Martonnie font voir expressément le contraire.
Msr Alexandre de Médicis , cardinal de Florence, légat du pape Clément VIIIe , noble et vénérable vieillard qui avoit esté nommé par Sa Sainteté pour assister aux conférences de la paix et en être le médiateur, accompagné de Msr François de Gonzague , évêque de Mantoue, nonce du pape, avec M&r Ronnaventure Calatagironne , général des Cordeliers , estant arrivé dans Amiens le mercredi 3e jour du même mois de juia,
2') 8 MSCRIl'TION
après la conclusion de cette paix , donna indulgence plénière à tous ceux qui , vraiment contrits , confessés et communies, prieroient Dieu pour les causes marquées dans son bref, publié dès le vendredi précédent. Ce prélat officia pontificalement le matin à la messe chantée dans notre cathédrale , accompagné de plusieurs archevêques et évêques, à laquelle assistèrent plusieurs princes , M. le Connestable de France , M. le comte de St.-Pol, M. de Chaunes, les députés du roy et plusieurs autres personnes de qualité et de distinction, tant François qu'Espagnols, qui estoient pour lors dans Amiens ; les députés du roy d'Espagne et de l'archiduc estoient M. Charles de Croui, duc d'Arscot, Charles de Ligne , comte d'Aremberg , François Mendoze , amiral d'Arragon , et Dom Louis de Velasco, grand maître de l'artillerie.
M. Jean Richardin, Président du Conseil d'Estat de Flandres, et M. Louis Veriken , premier Secrétaire d'Estat de Flandres , qui estoient deux des plénipotentiaires pour la paix, à Vervins, accompagnés de 400 gentilshommes espagnols, italiens et flamands, estoient venus pour voir jurer la paix au roi , et les quatre premiers dévoient demeurer en ostages auprès du roy de France, jusqu'à ce que le roy d'Espagne eut accompli de sa part les conditions accordées par ce traité.
Il est vrai que le Conseil du roy Henri IVe trouva d'abord à redire que les Espagnols donnassent le titre d'ambassadeur au duc d'Arscot et à l'amiral d'Arragon, qu'ils avoicnt envoyés pour ostages de l'exécution du
traité de Vervins, puisqu'un ostage ne peut pas estre censé libre et que c'est une espèce de servitude qui ne s'accorde pas avec la qualité d'ambassadeur, mais encore demande beaucoup d'honneur et de respect (1).
Dans l'après-midi de cet heureux jour, M. de Bléries, doctoral ou théologal de la cathédrale , fit une très-belle prédication , ensuite de laquelle la paix fut publiée ; tous nos citoiens répandirent alors mille et mille larmes de joye. On fit pendant ce temps plusieurs décharges d'artillerie, et le soir de très-beaux feux de joye qui terminèrent cette agréable journée, chacun se réjouissant qu'après de si longues et de si déplorables guerres, le royaume de France , divisé en tant de factions , s'estoit enfin réuni sous l'obéissance d'un roy catholique et françois, pour jouir à l'avenir, en récompense des maux soufferts par le passé, des fruits et des douceurs de la paix.
Pour continuer le récit des qualités données à la trèssainte Vierge , il faut parler d'un tableau attaché à la colonne formant l'angle droit de la chapelle de St.- Pierre, donné l'an 1607 par M. Rolland de Villers , marchand , qui a considéré la Mère de Dieu comme la plus humble de toutes les créatures , humilité qu'elle dit elle-même , dans son sacré cantique , que le Seigneur son Dieu a regardé dans sa servante. C'est la qualité que M. de Villers a donné à la très-sainte Vierge dans
(t) Mémoire historique concernant la négociation de la paix traitée à Vervins en 1598.
Journal des Sçavants du lundi 5 décembre 1667,
l'inscription de son tableau , en la nommant d'humilité le signalé modèle. Les ornemens de ce beau tableau furent redorés l'an 1684 , par le legs de M. Pierre de Villers, chanoine, fait à cette intention. Ce tableau a esté osté de sa place et attaché à une autre colonne , dans la même croisée , dans la place d'un autre tableau, que l'on a osté , donné par M. Boistel, chanoine.
Le tableau placé au couronnement du devant de la clôture de la chapelle de St.-Pierre fut offert , l'an J 606, par M. Guillaume Revelon , marchand , et demoiselle Marie de Villers , son épouse. Il porte de gueules bandé d'argent de 3 pièces chargées chacune de 3 [leurs de lis naturelles renversées.
Proche de cette clôture , on voit un grand tableau attaché à la colonne isolée dont je viens de vous parler ; la peinture en est à demi effacée et son quadre est d'une belle architecture et sculpture gothiques. Il fut donné l'an 1523 par M. Robert du Gard , avocat et conseiller du roy, bailli de l'évêché et de labaronnie et châtellenie de Picquigni. Ce tableau a esté osté de la cathédrale dans l'année 1711.
Quoique l'inscription du tableau dont je vais vous parler semble ne regarder que Dieu , en qualité de souverain seigneur de tout le monde , paroles dont s'est servi M. Antoine de Raucour, prestre, chanoine licencié ès-loix, dans le tableau qu'il offrit l'an 1511. Néanmoins , comme la très-sainte Vierge y est peinte tenant son cher fils entre ses bras , je n'ay pas voulu le passer sous silence sans vous donner à connoître que ce beau tableau est placée contre la colonne à demi engagée
dans la muraille , devant les fonds baptismaux de notre cathédrale. On y voit cette reine du Ciel , avec son fils, posée au milieu d'un globe terraqué , environné des cieux , qui circulent autour de la terre immobile , suivant le sistème de Ptolomée , qui ne diffère de celui dont je vous ay tantôt parlé , qu'en ce que celui-là est représenté moitié en peinture et moitié en sculpture , et que celui-cy est peint entièrement de belles et riches coulleurs , ainsi que toutes les autres figures de ce rare et beau tableau. M. de Raucour y est peint à genoux , vêtu d'une soutanne écarlate , que l'on voit même au travers du surplis, fait d'une fine toille, dont il est revêtu ; il porte d'azur à la croix pleine d'argent, cantonnée de quatre roues de trois quartiers. Les volets de ce tableau (1), que l'on a conservés, représentent les six âges du monde, peints avec une délicatesse admirable ; par derrière on voit la représentation du jugement universel, avec la récompense des bons et la punition des méchans. Ainsi ce beau tableau peut servir de sujet de méditation , par la veue de cet effroyable jugement, et d'instruction , par la scituation des parties qui composent le globe terrestre, puisque nous y voyons la disposition des beautés qui composent l'univers.
Remarquons dans un tableau attaché contre la muraille , devant les fonts baptismaux , la divine Marie tenant entre ses bras son cher fils Jésus , peinte sous la qualité d'une fontaine intarissable {fons puteus quœ
(1) On a ôté depuis quelques tem s ces beaux volets.
( Note de la marge du manuscrit.)
culpas abluis omnes lavas et nullumrespicis) remplie des eaux de la grâce , dans laquelle tous les hommes peuvent librement puiser celles qui sont nécessaires à leur salut. Ce tableau , donné l'an 1498 par M. Robert de Fontaines , seigneur de Monstrelet , conseiller du roy et bailli de l'évêché, est rempli de plusieurs ligures d'hommes et de femmes , qui viennent de diférens châteaux et maisons , avec des vases pour puiser de l'eau dans une belle fontaine , sur laquelle est posée la figure de la très-sainte Vierge. Ces châteaux et ces maisons sont ornés de beaux donjons, peints en autant de manières différentes qu'il y a de bâtiments. On connoit aisément que le peintre qui a fait ce tableau est le même qui a peint celui dans lequel est représenté David , à qui trois braves d'Israël apportent de l'eau de la citerne de Bethléem, dont je vous parlois en vous entretenant des tableaux qui représentent des histoires de l'Ancien- Testament. On peut dire que ces deux tableaux sont admirables par leur délicatesse et par la vivacité de leur coloris. L'inscription de ce tableau contient ces paroles : Du genre humain consolable fontaine.
Vis-à-vis de ce tableau on en voit deux autres attachés contre deux des quatre faces de la colonne isolée, peint en l'honneur de la très-sainte Vierge, dont l'un fut donné l'an 1579 par M. Nicolas deBlangis, marchand , et l'autre par M. Jacques Blouquel , curé de St.-Heliez, thrésorier de la cathédrale. Dans le fond du tableau on voit une ville toute en feu et au devant une bataille , dans laquelle les horreurs qui accompagnent ces actions sanglantes sont exprimées. M. Blouquel a
voulu nous donner à connoître que la divine Marie , qui est peinte dans ce tableau , peut nous garantir de tous les malheurs que causent les fureurs de la guerre, tant spirituelle que corporelle. L'inscription de ce tableau appelle la divine Marie digne bouclier de valeur et défense.
Le péché qui, avec la mort à l'âme, estant entré dans le monde par la désobéissance d'Eve, notre première mère, le Fils de Dieu, pour détruire le corps du péché, s'incarnât dans le chaste sein d'une vierge , laquelle , devenant ainsi la mère de Dieu , devint pareillement la mère spirituelle des hommes, donnant le fruit de vie qui les délivra de la mort du péché. C'est sous cette qualité que M. Adrien de La Morlière, chanoine de la cathédrale , considéra la vierge des vierges , dans le tableau qu'il offrit l'an 1618. lia mis ces paroles pour inscription de son tableau : Vierge qui vint la mort lier au monde, paroles qui , faisant allusion à son nom , conviennent aussi à l'effect que la Mère du Rédempteur de nos âmes produisit par sa maternité.
M. de La Morlière est peint au naturel dans son tableau, velu d'un surplis et à genoux; le quadre est accompagné de deux grandes colonnes torses de huit circonvolutions, d'ordre corinthien , dont le fust, peint en azur, est orné de feuilles de lierre dorées. C'est à ce zélé chanoine que le public est redevable de la connaissance de plusieurs évènemens de l'histoire, sur les antiquités de la ville d'Amiens et de la Picardie, qui, sans lui , seroient demeurés dans un éternel oubli. Ce célèbre écrivain a voulu que sa patrie retirât du principal fruit
de ses travaux et de ses écrits, parce que tout bon citoyen doit connoître son propre pays avec soin et n'estre pas étranger dans le lieu de sa naissance. // arrive pourtant assez souvent qu'on voit des personnes instruites dans l'histoire et dans la connaissance des pays les plus éloignés , ignorer l'origine de ceux qu'elles voient tous les jours et qui les touchent de plus près.
M. de La Morlière , son père , s'appelloit Raoult de La Morlière et estoit éleu en l'élection de Péronne, Montdidier et Roye. Madame sa mère, Anne Delattre , estoit originaire de cette ville et avoit pour aïeuls M. Robert Delattre , seigneur de Nouveaulieu , et demoiselle Simone Caignet, fille de Nicolas Caignet, autrefois maïeur d'Amiens.
M. Jacques Lengles, greffier de cette ville, donna l'an 1485 un tableau attaché à la prochaine colonne où il qualifie la très-sainte Vierge de ciel et terre triomphante Princesse.
M. Jean Boistel , prestre et chapelain, offrit un tableau dans l'année 1569, où, faisant allusion à son nom, il appelle la divine Marie Boistel sacré rempli de toute grâce. Ce tableau a esté ôté de la cathédrale en l'année 1711. Il portoit d'azur au boistel ou boisseau d'or.
MM. les confrères de la confrérie de Notre-Dame-du- Pui ayant présenté dans la cathédrale des tableaux pour marque de leur respect et de leur amour envers la trèssainte Vierge, y ont mis chacun pour inscription telles paroles qu'ils ont trouvées les plus convenables à leurs représentations ou à leurs noms. Dans ua tableau placé contre la même colonne à laquelle sont attachés les deux
précédents, on voit une qualité attribuée à la Mère de Dieu qui me paroît particulière. M, Philippe de Conti, licencié ès-loix , seigneur de Forestel, du Quesnoy et Dameri, qui offrit ce tableau l'an 1525, appelle la divine Marie Pour notre loy militante comtesse. Voilà la première fois que j'ay leu le nom de comtesse donné à la très-sainte Vierge. On voit bien que ce seigneur a voulu faire allusion à son nom de Conti. Si ce nom paroit singulier par rapport à la Mère de Dieu , le sujet du tableau suivant ne l'est pas moins. C'est la représentation d'un de ces tournois où les chevaliers armés de toutes pièces, montés sur des chevaux richement caparaçonnés, couroient, se battoient et brisoient leurs lances les unes contre les autres. On y voit des pages et des valets au bout de la carrière qui portent les écus de leurs maîtres ornés de leurs émaux et coulleurs ; des tambours qui battent la caisse, des trompettes qui sonnent et des fifres qui jouent de leurs instrumens accompagnent ce spectacle ; des juges assis sous une espèce de trosne et de lit de justice y sont placés en ordre pour terminer les différens de ce combat. La Mère de Dieu et son cher fils sont placés au milieu du tableau donnant le prix au victorieux. M. Philippe de Conti , qui a donné ce tableau et qui fut mayeur de la ville d'Amiens dans l'année 1522 est peint au bas de son tableau avec l'écu de ses armes. Il porte d'or au lion de gueules rampant. Ceste noble famille est fort ancienne. M. Guillaume de Conti de cette même maison estoit mayeur d'Amiens Tan 1366 , lequel fut encore nommé pour remplir cette même charge pendant plusieurs autres années.
M. Delà Morlière remarque dans ses antiquités que le 3e jour du mois de mars 1459 , Charles de Bourgogne, comte de Charolois, fit publier un tournoy dans la ville d'Amiens, où se trouvèrent sur les rangs plusieurs grands seigneurs, entr'autres Adolphe, comte de Nevers, qui, dès le 3e du mois de mai, avoit épousé la niepce du duc de Bourgogne. S'il n'y avoit pas un aussi long intervalle entre l'année dans laquelle on fit ce tournoy et celle dans laquelle M. Philippe de Conti donna son tableau, qui représente un tournoi, on pourrait croire que ce seroit la représentation de ce tournoy.
Vous ayant parlé d'un tournoi représenté dans le tableau donné par M. de Conty en 1525, et attaché contre un des piliers de notre cathédrale , il faut vous dire qu'on lit dans un ancien manuscrit du duc d'Arscot, que dans le courant de l'année 1331, on fit dans la grande place de Tournay en Flandres des tournois ou jouxtes remarquables , par 31 bourgeois de cette ville-là qui prirent les noms de 31 petits roys que le roy Gallot avoit jadis vaincus. Le nommé Jacques Corbry prit le nom d'un roy imaginaire, et ainsi des autres Ils avoient convié à ceste feste galante un certain nombre d'habitans de 14 villes des plus considérables de Flandres, de Picardie, de Champagne et de l'Ile-de-France. Ceux d'Amiens furent du nombre des chevaliers dans la lice avec deux bannières et sept courans (c'est-à-dire qu'il y avoit sept chevaliers de la ville d'Amiens qui combattoient à cheval), dont voicy les noms, surnoms, et les armoiries qu'ils portoient dans leurs écus et ceux des bourgeois de Tournay, contre lesquels ils coururent
et se battirent , avec les noms de chaque roy que ces bourgeois portaient, ainsi qu'ils sont écrits et marqués dans ce manuscrit.
Jean Picquet, d'Amiens, accompagné de ses six compagnons et de deux bannières, combattit contre Jean Payen de Tournay, qui portoit le nom du roy Baudemagry de Gore. Le sieur Picquet portoit de sable semé de trèfles d'or à la bande de gueules chargés de 3 coupes d'or.
Clément Garmand, d'Amiens, combattit contre Pierre de Vaudripont , dit le roy Boort d'Irlande. Ledit Garmand portoit d'azur semé d'épis d'or à 3 dauphins de même.
Jacquemard Picquet iouxta contre de Coissambirre, nommé le roy Hamel de Bretagne. Ledit Picquet portoit comme son frère cy-dessus, ayant pour brisure une molette d'argent au haut de la bande.
Liénard de Cauchy , d'Amiens , combattit contre Jean Prévost, dit le roy Claudus de la Désierte. Ce Cauchy portoit d'or au lion de gueules armé et lampassé d'azur la queue passée en sautoir.
Fremin Rabuisson, d'Amiens, qui portoit d'argent au buisson de synople accompagné de 1 rats rampant de sable. courut contre Pierron Nechure , dit le roy de Cent-Chevaliers.
Thomas Audeluye, d'Amiens, qui portoit d'azur écartelé de gueules à l'aigle éployé d'or brochant sur le tout, iouxta contre Godefroy Dorgne, dit le roy Ténor de la Haute-Rivière.
Enfin Paris de Cocquerel, d'Amiens, qui portoit d'azur
à 3 cocqs d'or à la bordure de gueules , combattit contre Jacquemin Villain, dit Liébert, le roy de Luçons.
II y avoit dans ce tournoy 33 bannières et 116 courans ou chevaliers. On sçait que ces iouxtes estoient des combats singuliers qui se faisoient avec l'épée ou la lance, ainsy appelés parce qu'on combattoit de près, suivant le mot françois ancien iouxte, tiré du latin juxta, tout proche, c'est pourquoy pour empêcher que les combattants ne se blessassent, la pointe des lances et des épées estoit émoussée et le taillant rabattu.
Il est marqué dans les anciens registres de Thôtel-deville d'Amiens que les droits seigneuriaux qu'on lève sur les maisons ont esté imposés du consentement de ses habitants au denier vingt pour achever le dernier agrandissement de cette ville, car avant l'année 1346 ces droits ne se payoient qu'à raison de 5 sols par chaque maison , ainsi que l'évêque d'Amiens ne prenoit en ce tems-là et ne prend et perçoit encore aujourd'huy pour les droits seigneuriaux des maisons et autres immeubles scitués dans la même ville et banlieue, tenus et mouvant de l'évêché, car les roys de France ne possédant le comté d'Amiens que comme l'ayant réuni à la couronne, il résulte que ce comté relevant de l'évêque, ces habitans payoient également dans toute la ville 5 sols pour les droits seigneuriaux de la vente de leurs immeubles.
Depuis que l'agrandissement de la ville fut commencé, ces deniers, qui provenoient des dits droits seigneuriaux et autres, estoient employés aux travaux des fortifications de la ville, conformément à la fin pour laquelle ils avoient esté imposés, ainsi que MM. du
corps de ville les ont toujours employés jusques à l'année 1597, dans laquelle le roy Henri IVe ayant repris cette ville sur les Espagnols, il retira à lui les droits domaniaux aliénés ci-dessus, et à l'égard des fonds nécessaires pour ces fortifications et réparations, il ordonna par son édit du mois de novembre 1597, que les deniers en seroient pris sur les mêmes droits et particulièrement sur le 8e du vin vendu en détail dans la ville d'Amiens (1).
M. Du Cange, notre sçavant compatriote, remarque, dans sa 6e dissertation sur l'histoire de St. -Louis, que ceux qui estoient en qualité de juges du tournoy, mesuroient et examinoient les lances des chevaliers et leurs autres armes, et prenoicnt garde si elles n'estoient pas liées à leur selle, ce qui estoit défendu par les loix du tournoy. Le traité des tournois ne dit pas que les dames en estoient les juges, mais bien qu'elles donnoient le prix qui estoit au mieux frappant une épée de tournoy, et au mieux défendant un heaume tel qu'à tournoy appartient.
Pour ne pas nous écarter de la description de nos tableaux, après avoir veu celui donné l'an 1526 par M. Matissart, marchand, attaché à une des faces de la grosse colonne en faisceaux isolée placée devant le dernier tableau dont je viens de vous parler, il faut en con-
(1) Cet article se trouve ainsi interposé dans le manuscrit, comme il est étranger au précédent, concernant les tournois, nous croyons en suivant exactement le texte devoir en prévenir les lecteurs qui trouveront certainement cette rédaction quelque peu bizarre.
sidérer deux autres placés contre les faces de l'autre colonne isolée.
Le premier fut présenté l'an 1540 par M. Jean Lenglès, notaire en la cour spirituelle d'Amiens , secrétaire de MM. du chapitre de la cathédrale et maître de la confrérie du Pui, le jour de la Chandeleur, l'an 1540. Il porloit d'azur à la face d'or, accompagnée de 3 singes ou enfans d'argent , à demi assis ou avec genoux plies , dont l'inscription porte ces paroles : Tronc général de plénière indulgence. Le quadre de ce tableau est orné en sept endroits diférens de plusieurs petites statues en demi-bosse, de bois, délicatement sculptées, qui représent les sept sacremens de l'église. M. Langlès a adjouté l'aumône dans son tableau, comme un huitième sacrement , puisqu'il est vrai de dire que les sept sacremens de la sainte église estant les canaux qui nous communiquent le sang et les mérites de Jésus-Christ et estant aussi les plus nécessaires à notre salut, l'aumône est une eau salutaire qui éteint le feu que la justice vengeresse de Dieu a allumé pour punir nos péchés , sicul aqua exlinguit sic elemosine extinguit peccatum.
Le second tableau fut offert par M. Antoine Louvel, marchand, l'an 1515, dans lequel il qualifie la trèssainte Vierge de Mère de grâce et de miséricorde. L'or est abondamment employé dans ce tableau ; on y voit i'écu de M. Louvel ; il porte d'azur a 3 testes de louves de sable, 2 et 1. Les femmes qui composent une partie delà famille de M. Louvel sont vêtues d'habits magnifiques et majestueux ; elles portent des ceintures dorées, qui estoient autrefois les marques de la pudicile et de
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l'honneur du sexe ; mais comme les femmes de mauvaise vie s'émancipèrent dans la suite de porter des ceintures dorées, les dames et les filles sages quittèrent un ornement qui ne marquoit plus de diférence entre les femmes d'une réputation bien établie et les coquettes , ce qui donna lieu à cet ancien proverbe, qui dit que bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.
M. Pasquier, suivant la remarque de l'auteur des recherches dudit Pasquier, tire l'origine de ce proverbe d'un arrest du Parlement de Paris, en date de Tannée 1449, par lequel il est défendu aux femmes, aux coureuses publiques de porter des attifets et ceintures d'or. Cet auteur dit qu'il n'est pas du sentiment de M. Pasquier, et que ce proverbe est plus ancien que cet arrest; que nos vieux Gaulois, qui l'ont authorisé, avoient égard à la ceinture d'or de Vénus, que Ton appelloit Cestus , comme s'ils eussent dit que la bonne renommée d'une femme de basse condition valoit mieux que les dorures d'une princesse , quand elle n'a pas bon bruit.
Autrefois on faisoit la cérémonie de faire quitter la ceinture et les clefs, en justice, à ceux qui faisoient cession , parce que les anciens portoient à leur ceinture les principaux instrumens qui leur servoient à gagner du bien , comme un homme de robbe, son écritoire, le marchand , sa gibbecière ou escarcelle, et le gendarme, son épée ; la cession doit estre faite en personne , teste nue et sans ceinture.
On voit dans ce tableau de M. Louvel, marchand, un homme de sa famille représenté avec une grande
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gibbecière ou escarcelle dorée , attachée à sa ceinture. Nos anciens croyoient que la ceinture représentoit la possession de tous les biens dont l'homme peut avoir besoin. De là est venu la coutume que quand un homme vouloit faire cession de ses biens , il estoit contraint de quitter sa ceinture devant le juge, pour montrer par cette action qu'il abandonnoit la figure de tous ses biens.
Ce même sieur Pasquier remarque à ce sujet, dans le 3e livre de ses lettres, que Jacques Cœur, par arrest donné le 25e may 1453 par le roy Charles VIIe, en son grand conseil, tenu au château de Lusignan , fut condamné à plusieurs peines, entr'autres à faire amende honorable en la personne du Procureur général, nue teste, sans chaperon, sans ceinture et à genoux.
Nos anciens se servoient de chaperons au lieu de bonnets , qui estoient en usage du temps de Pasquier, qui a vécu sous les règnes de Charles IXe et de Henri IIIe, pendant plus de 87 ans. Cet auteur remarque que le bonnet dont se servoient nos prédécesseurs pour couvrir leur teste avoit à peu près la forme d'un enfant et que le nom de bonnet est venu par corruption de bourrelet , parce que les chaperons, qui estoient autrefois la coëffure de la teste et que les gens de robe ont quitté les derniers, estoient environnés et liés autour d'un bourrelet rond qui couvroit la teste, et le surplus pendoit d'un côté et d'autre , et comme il estoit inutile , on l'a retranché pour en faire des bonnets ronds que depuis on a changé en bonnets quarrés, suivant l'invention d'un nommé Patrouillet. Ils furent aussi appelés bonnets
à quatre brayettes ; on a aussi appelé bifurcati , canonici, les chanoines qui portoient des bonnets quarrés. Cet auteur marque que quand on donnoit dans les universités le bonnet quarré aux écoliers , c'estoit pour montrer qu'ils avoient acquis toute liberté et qu'ils n'estoient plus sujets à la verge des supérieurs , à l'imitation des Romains, qui donnoient un bonnet à leurs esclaves quand ils les vouloient affranchir. C'est pour cette raison que , dans ces universités , on appelle maistres les escoliers qui ont acquis le droit de porter le bonnet quarré. A l'égard des chaperons, c'estoit d'anciens habillemens ou couvertures de teste, tant pour les hommes que pour les femmes. Le chaperon pour les hommes estoit bordé de fourrures pardessus et avoit une longue queue pendante par derrière. C'estoit l'habillement de tête que les officiers portoient autrefois. Les magistrats en avoient de rouges, fourrés de peaux blanches, et les avocats de vairs noirs, fourrés des mêmes peaux. L'aumusse des chanoines estoit aussi une espèce de chaperon qu'ils portoiont en teste et que l'on appelloit capulare ; depuis ce tems-là les gens de robbe l'ont mis sur l'épaule et les chanoines sur le bras. Ménage dit que les gens d'église portoient un chaperon de diverses coulleurs dans le général. Les chaperons estoient portés tant par les grands seigneurs que par les gens du peuple , et on saluoit en le reculant un peu , comme font aujourd'hui les moines , et ceste mode a duré en France pendant la première , la deuxième et la troisième race, jusques sous les règnes de Charles Ve, Charles VI* et Charles VIIe, durant lesquels
on portoit encore des chaperons à longue queue , que les docteurs et les licenciés ont retenu pour marquer de leurs degrés et qu'ils ont fait descendre de leur teste sur l'épaule, ce qui se prouve par plusieurs anciennes médailles, monnoyes et figures. A l'égard des femmes, le chaperon estoit une bande de velours qu'elles portaient sur leurs bonnets , et c'estoit une marque de bourgeoisie.
II n'y a qu'environ 30 à 40 ans que l'usage des chaperons à l'égard des femmes est aboli dans Amiens, et nous avons encore veu en ce tems-là Melles Obry et Le Sauge, vénérables matrones d'une honnette famille bourgeoise de cette ville „ porter jusqu'au tems de leur mort des chaperons de velours noir, sans vouloir jamais changer leur ancienne coiffure.
Je me suis un peu étendu sur les articles des ceintures, des bonnets et des chaperons, parce qu'on voit beaucoup de ces sortes d'ornemens et d'habillemens d'hommes et de femmes, non-seulement dans le tableau donné par M. Louvel, marchand, mais encore dans plusieurs autres tableaux attachés contre différentes colonnes de notre auguste cathédrale, dont ils font un des principaux ornemens, tableaux où l'on voit représentés tant de beaux sujets tirés des histoires de l'ancien et du nouveau Testament. On contente aussi sa curiosité dans les différens habillemens dont nos prédécesseurs ont esté vestus durant plusieurs siècles, tableaux enfin plus dignes de considération que de destruction, dans laquelle plusieurs ont esté enveloppés depuis environ dix ans.
La chaire du prédicateur (1) est placée contre une autre face de la même colonne, à laquelle est attaché le tableau de M. Louvel; cette chaire fut donnée l'an 1602 par frère Antoine Pestel, docteur en théologie, prieur des jacobins d'Amiens. Le refrain de ce tableau contient ces mots : Vray doctrine aux humains annoncée. Le roy Henry IVe et Mgr. le Dauphin, depuis roy de France sous le nom de Louis XIIIe, sont peints au milieu d'un petit tableau placé au couronnement de cette chaire. C'est dans cette chaire que tant de doctes et éloquens prédicateurs ont annoncé et annoncent encore si souvent aux citoyens d'Amiens les vérités sublimes de l'évangile de Jésus-Christ , les importantes et pures maximes de la morale chrestienne. C'est dans ce saint lieu que ces divins orateurs parlent avec tant de zèle et de netteté de la profondeur de nos mistères, et qu'ils nous enseignent le chemin du ciel, soit dans les prédications qui se font pendant les carêmes fondées par Mgr. l'illustrissime révérendissime Antoine deCréqui, cardinal et évêque d'Amiens, d'heureuse et sainte mémoire, soit pendant celles de l'Avent, fondées par MeIle Marie Ducroquel,
(1) Cette chaire n'était pas celle actuelle, qui fut faite parle sculpteur Dupuis, d'Amiens, âgé alors de 80 ans, par les soins de Mgr. de la Motte, évêque d'Amiens. Elle coûta 36,000 francs. On rapporte que Mgr. de la Motte trouvant ce prix excessif, avait coutume, quand il recevait quelqu'artiste, de lui faire voir cette chaire et de lui dire, en réponse aux plaintes qu'il lui faisait sur le peu de bénéfices qu'il retirait de ses travaux, et lui montrant l'ange placé au-dessus de l'abat-voix , lequel tient un livre ouvert où on lit ces mots : Hoc fac et vives.
originaire de cette ville, soit enfin pendant les prédications qui se font dans les dimanches de l'année.
S'il est utile aux bourgeois d'Amiens d'entendre si souvent dans la cathédrale tant de sçavans et d'habiles prédicateurs qui leur montrent le chemin du ciel et leur enseignent les moyens pour y parvenir, il n'est pas moins satisfaisant pour ces mêmes prédicateurs d'y trouver un si grand nombre d'auditeurs dont les cœurs, naturellement portés à la dévotion , semblables à un champ bien disposé, reçoivent avec satisfaction la semence de la parole de Dieu qu'ils font fructifier par le secours de sa sainte grâce, pour en produire au centuple des fruits dignes de l'éternité.
Je dis un grand nombre d'auditeurs puisque, sans flatter ma patrie, on peut dire qu'il n'y a peut-être pas dans le monde chrétien un auditoire si nombreux et si bien ordonné que celui de notre cathédrale. On y admire notre illustre prélat comme un soleil au milieu des étoiles, ou plutôt comme un vigilant pasteur au milieu de ses chères brebis qu'il conduit dans les plus gras pâturages et qui, par ses soins, ses prières et ses bénédictions, attire du ciel sur les prédicateurs ces divines influences qui se répandent ensuite sur les auditeurs.
On y remarque d'un côté ces sages et vénérables personnages MM. les doyen et chanoines qui composent l'auguste chapitre de la cathédrale, rempli de tant d'éloquens prédicateurs, de vertueux et zélés ecclésiastiques.
On y voit de l'autre côté un illustre corps composé de M le lieutenant-général au bailliage d'Amiens, MM. Ie.<
présidents , magistrats, conseillers , et MM. les gens du rc-y auxquels est confié le soin de rendre la justice, de maintenir l'autorité de notre incomparable monarque , de faire exécuter ses ordres et de défendre les intérêt de la veuve et de l'orphelin.
Dans un endroit paroisseul avec éclat MM. les magistrats, maire, lieutenant de police et échevins, qui représentent tout le corps de la ville, dont la police et le bon ordre sont confiés à leur vigilance et à leur exactitude.
Dans un autre lieu sont rangés MM les président, thrésorier de France et autres officiers du bureau des finances. Ici on voit MM. les présidens éleus et autres officiers de l'élection , placés sur leurs bancs. - Là on distingue , sur un autre , MM. les avocats. Enfin , au milieu de tous ces illustres corps , dont je viens de vous parler, on voit un grand nombre de personnes, d'un mérite distingué et d'une vertu exemplaire, assises ou debout avec le peuple, qui écoutent avec attention et modestie la parole de Dieu , qu'elles vont ensuite méditer au pied des autels dans les églises, ou devant un crucifix dans leur cabinet.
Derrière la colonne contre laquelle est placée la chaire du prédicateur, on voit un tableau attaché à la colonne à demi engagée dans l'œuvre, offert l'an 1545 par M. Jean de Machi, procureur et notaire. Il porte à Vanchre d'argent le bâton d'or, accompagnée de 2 roses ou étoilles d'or, mises en chef. Le concile de Trente ayant esté convoqué et commencé dans cette année-là , M. de Machi a fait peindre dans son tableau la très-
sainte Vierge tenant son fils Jésus , assise dans un trosne placé au milieu des pères qui composoient ce concile. Comme on a coutume de placer sur un trosne le saint Évangile, qui contient la parole de Dieu, au milieu des assemblées du concile, il est à préjuger que M. de Sachi a voulu nous faire voir cette sainte cérémonie, en y faisant placer l'Enfant-Jésus, qui est devenu le Verbe du Père éternel, en s'incarnant et naissant de la Vierge Marie.
Quatre autres tableaux embellissent la colonne prochaine de celle à laquelle est attachée la chaire du prédicateur. Le premier, offert fan 1578 par M. Alexandre Roche , procureur et notaire , qui portait d'azur au chevron d'or, accompagné de 3 roches d'argent , t et \ , lequel , faisant allusion à son nom et à la divine Marie, peinte sur un rocher d'où coullent des eaux en abondance , l'appelle : Ferme rocher produisant eau de grâce. Voilà le troisième tableau, donné par des personnes du nom et de la famille de M. Roche. Les petites colonnes qui embellissent les côtés du quadre de ce tableau sont torses d'une manière toute particulière et semblent s'embrasser l'une l'autre par leur corniche , ce qui fait que leur fust porte à faux , disposition entièrement opposée aux règles de la bonne architecture et qui fait voir la bizarrerie du génie de certains ouvriers.
Dans le second tableau, présenté l'an 1529 par M. Faure, receveur général de Picardie, paroît un beau temple, d'une figure poligone, composé de trois dômes placés l'un sur l'autre , et consacré à l'honneur de la très-sainte Vierge, dont la figure en pied, tenant son
fils Jésus, et placée sur le vestibule de ce temple, donne de l'ornement à ce tableau, peint d'une manière délicate et dont le loingtain est fort bien touché.
Le troisième tableau fut donné dans l'année 1517, par M. Antoine de St.-Delis, conseiller du roi, seigneur d'Haucourt et de Haurenas (1), lieutenant-général au bailliage d'Amiens, et le quatrième tableau est celui de M. Gollemont, ancien mayeur d'Amiens, dont je vous ai déjà parlé , au sujet de Gédéon , dans les histoires de l' Ancien-Testament. Vous sçavez que l'église chante en l'honneur de la très-sainte Vierge qu'elle est cette toison sur laquelle la rosée du Ciel est descendue : Sicut pluvins ut vellus descendisti.
Vis-à-vis de cette colonne , contre celle qui est addossée ou engagée dans la muraille par le tiers de son fust , on voit un très-bel ouvrage de marbre , fait par M. Blasset, qui sert d'épitaphe à M. Jean de Sachy, ancien premier eschevin de cette ville, et à demoiselle Marie de Revelois , son épouse. Ce petit mausolée est d'un si beau travail, qu'on peut le considérer comme on feroit d'un bijou, dans un cabinet rempli de mille autres raretés ; son architecture forme une arcade ornée de moulures portant sur l'imposte, avec une belle mensole au milieu. Le fond de la niche est d'un marbre de Rance , en Hainault , d'un rouge sale , mêlé par veines et tâches blanches et bleuâtres. Quatre colonnes d'ordre corinthien , dont le fust lisse est de même marbre, portent l'entablement, orné d'une belle cor-
(1) Probablement Havernas.
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niclie, d'une frise délicatement travaillée en bas-relief, et d'une architecture embellie de moulures délicatement sculptées. On voit dans la frise , sur les chapiteaux des colonnes , deux testes de mort isolées qui , convenant au sujet , y servent aussi d'embellissement. L'entablement est surmonté d'un frontron sphérique, avec un vase soutenu d'un acrotère , placé au milieu de la simaise, I/écu des armes de M. de Sachi , parti de celles de Madame son épouse , est placé au milieu du timpan excédant un peu la cimaise. La statue de M. de Sachi , vêtue d'une robbe de magistrat , avec une toque d'échevin à la main, et celle de Madame son épouse, toutes deux faites de marbre blanc, sont placées à genoux , à l'endroit et devant les piédestaux des colonnes ; la draperie en est bien jeltée et les plis bien disposés ; leurs attitudes sont naturelles et conformes à celles de personnes qui prient devant la statue de la Mère de Dieu, tenant son fils d'une main et un petit puis de l'autre, par rapport à la confrérie de Notre-Dame du Puis , dont M. de Sachi estoit maître. Cette statue de la très-sainte Vierge, qui est en pied, a un port majestueux , avec une petite couronne radiale sur la teste.
La statue de saint Jean-Baptiste , représenté sous la figure d'un enfant avec un agneau , est placée au côté de la divine Marie , au bas de cet ouvrage ; la figure de la mort, représentée par celle d'un cadavre à demi décharné, tenant d'une main une faulx et couchée dans un drap à demi courbé, d'où sort d'un côté le bras de cette figure. Une colonne d'ordre toscan , d'un marbre rouge veiné de blanc et de bleu , est posée sur un piédestal
de marbre blanc, avec un chapiteau de même. Cette colonne a un accroissement ou renflement au tiers de son fust, qui est fait, à ce qu'on dit, pour imiter la figure du corps de l'homme , qui est plus large à l'endroit du ventre que vers les pieds. La plus grande partie des architectes et sculpteurs n'approuvent pas le renflement des colonnes, à l'égard du rétrécissement par en bas, et ils opposent à la comparaison du corps de l'homme celle du tronc des arbres, qui ont esté le premier modèle de la tige et du fust des colonnes. Comme Vitruve, chap. 1er, liv. ier de son architecture, l'enseigne , ce qui est plus considérable que ces comparaisons, la raison veut que les colonnes qui sont faites pour soutenir ayent une figure qui les rendent plus fermes, telle qu'est celle qui, d'un empâtement plus large , va toujours en se rétrécissant.
M. Jean de Sachi et Mlle de Revelois, son épouse, furent enterrés devant ce mausolée, privilège que Ton accorde rarement dans la cathédrale, ainsi que nous l'apprenons d'une longue inscription gravée en lettres d'or sur une table de marbre noir, placée sur le haut du cadavre.
La clôture de la chapelle de St.-Louis, proche de ce mausolée , ornée de six grandes colonnes de bois peint et d'ordre toscan, fut donné l'an 1601 par M. Jean de Sachi. Les piédesteaux des colonnes sont beaucoup plus hauts qu'ils devroient estre selon les règles de l'art , ce qui choque la veue de ceux qui connoissent les beautés et les proportions de l'architecture. Le piédestal continu de cette clôture est interrompu par des retraites qu'il
fait au droit des entrecolonnemens , ce qui est appelé par Vitruve scamilli impares, parce que, au bout de chaque colonne, le piédestal a une saillie qui le fait ressembler à une escabelle ; en effect , il n'y a rien qui ressemble mieux à des escabeaux qne ces piédesteaux , de même que le piédestal général et continu représente un long banc, sur lequel plusieurs colonnes sont assises, telles que sont celles dont je vous ay parlé dans la description d'une des clôtures de la chapelle de Notre- Dame de l'Anglette, dite de la Boissière. M. Jean de Sachi est peint , avec les personnes de sa famille , dans le tableau placé dans le couronnement de la clôture de cette chapelle de St. -Louis. Le roy Henri IVe, Marie de Médicis , son épouse, et M§r le petit dauphin, depuis Louis XIIIe, sont aussi peints au milieu de cette illustre famille.
L'architecture qui forme la clôture de la chapelle de St.-Honnoré , proche de celle de St. -Louis, est d'une belle ordonnance; huit colonnes accouplées, d'ordre corinthien , dont le fust est lisse , soutiennent un beau cintre de chaque côté. La porte de bois doré, délicatement sculpté, ainsi que tout le reste de l'ouvrage, porte dans son couronnement un beau tableau , où la Vierge est peinte dans une gloire , dans laquelle on voit représenté un ciel ouvert et lumineux, sur un fond d'or; cette Vierge est environnée de diférentes personnes distinguées, d'un pape, d'un empereur, d'un roy et d'autres de moindre qualité , qui prient à genoux et chantent les louanges du Fils de Dieu et de sa Mère, ainsi que nous l'apprenons de l'inscription marquée
DE LA CATHlÎDÏiALE. °28i'
dans ce tableau. Sire Augustin de Louvencourt, mayeur d'Amiens en l'année 1596 (1), et demoiselle Barbe Gamin, son épouse, qui ont donné cette clôture, sont peints dans ce tableau avec les personnes qui composent leur famille.
L'écu de ce noble magistrat se voit peint et sculpté en deux endroits ; il porte d'or à trois testes de louves de sable 2 et 1. Le roy Henry IVe est aussi peint au milieu du tableau, ce que je vous marque particulièrement, parce que cet incomparable monarque honnoroit de son estime et de sa familiarité ce sage et zélé mayeur, qui conservoit pour Sa Majesté un respect et un amour inconcevable. Ce respect et cet amour estoient aussi le partage de presque tous les citoyens d'Amiens, sur quoy je ne puis m'empêcher de vous dire à ce sujet ce qu'il me souvient d'avoir leu dans l'histoire de France composée par M. Scipion Dupleix, historiographe du roy Louis XIIIe. Ce célèbre auteur remarque que les bourgeois d'Amiens, désirant retourner sous la domination de leur prince souverain Henry IVe, l'amour qu'ils avoient pour ce grand homme les ayant émeus à prendre les armes pour s'affranchir de tout autre domination , ils chassèrent le duc d'Aumale et ses troupes hors de leur ville, et députèrent devers Sa Majesté pour se
(1) Le dit sieur Augustin de Louvencourt , ancien maïeur, fonda, le 25e de febvrier 1615 , le salut que l'on chante dans la cathédrale la veille de la Purification , et le chapitre ordonna qu'après les vespres de ce jour-là seroient sonnées ou buquécs les grosses cloches , pour appeller et avertir pour ledit salut.
Noie du manuscrit.
remettre entièrement à sa discrétion , sans conditions quelconque. Le roy, plus satisfait de cette soumission faite avec tant de franchise et de confiance, que des traités des autres villes , fit son entrée dans Amiens le 18e août 1594 à quatre heures après-midi, par la porte de Beauvais, et depuis , estant de retour à Paris au mois de septembre suivant, leur octroya de son propre mouvement et bonté par ses lettres-patentes, beaucoup plus qu'ils n'eussent osé demander eux-mêmes.
La colonne isolée placée devant cette chapelle est ornée d'une belle statue de marbre blanc qui représente la très -sainte Vierge regardant amoureusement son cher fils, qu'elle tient entre ses bras. Cette statue qui est en pied est de grandeur naturelle. La taille de la divine Marie est noble et majestueuse ; elle est placée dans un beau quadre dont le fond est de marbre noir et d'une sculpture bien délicate. Une colonne de marbre noir d'ordre toscan soutient ce riche ouvrage, qui fut offert l'an 1654 par M. Antoine Mouret, bourgeois de cette ville. L'inscription, faisant allusion à son nom et à la douceur qui se trouve dans le service que l'on rend à la Mère de Dieu, contient ces paroles : Son service est si doux qu'il n'est qu'amour etjoye.
Deux tableaux occupent deux autres faces de cette même colonne, l'un présenté l'an 1541 par M. Robert Belle- Jambe , marchand, et l'autre par M. Pierre Favevin , dont je vous ay déjà entretenu.
Deux des faces de la colonne isolée qui est proche de cette dernière, sont embellies de deux tableaux, le premier donné par M. Laurent Boullenger, marchand
l'an 1521, est un des plus beaux de la cathédrale pour la quantité de figures et la délicatesse avec lesquelles elles sont représentées. Ici on voit une partie de la ville d'Amiens avec le profil de la façade et d'un des côtés de la cathédrale peinte avec tant de délicatesse que ce grand et superbe édifice n'occupe pas plus de quatre pouces de grandeur, quoique les plus petites parties y soient exactement représentées. Là on voit une grande rivière chargée de vaisseaux dont les uns voguent tranquillement sur les eaux, et d'autres vaisseaux qui sont les plus proches de la ville. On voit sortir plusieurs troupes de soldats, armés de toutes pièces , qui combattent contre ceux qui veulent leur défendre l'entrée de cette place , dont on voit les fortifications bien dessinées. D'un côté on découvre un château bâti sur une montagne couverte d'un bois, dans lequel on aperçoit un bâtiment de la maison du prieuré de St.-Remy-au- Bois, communément appelé Notre-Dame-de-Grâce, ou le prieuré deSt.-Remy, l'ermitage Ringuet (1), ainsi qu'il est marqué dans le procès-verbal de la réformation et réduction des coutumes tant générales que particulières du bailliage d'Amiens. D'un autre côté , on voit une grande campagne embellie de quelques bocages, d'une église et de quelques autres bâtiments. Au bas du tableau, dans l'endroit où les figures paroissent les plus proches de ceux qui les regardent , on en voit un grand
(l) Surnommé ainsi à cause d'un hermite du nom de Ringuet, qui y habitait en l'année 1479. Ce prieuré était abandonné et ruiné. C'est la ferme de Grâce actuelle, importante exploitation agricole.
nombre peintes dans des attitudes si diversifiées, qu'il est plus facile de les admirer que de les décrire exactement. Quelques figures semblent avoir du relief et sortir hors du tableau , et d'autres semblent se perdre dans le loingtain. La figure de la très-sainte Vierge, plus grande que les autres , est placée dans le milieu sous un palmier dont les branches et le tronc s'élèvent fort haut. M. Boullenger, qui a offert ce beau tableau, y est peint au bas avec sa famille. Ce tableau rempli de tant de figures ne seroit pas apparemment du goût d'Annibal Carache, fameux peintre d'Italie, qui ne croioit pas qu'un tableau où il y a plus de douze figures pût estre beau, si ce n'est que le sujet en demandât un plus grand nombre , comme une bataille.
Il est vray que dans la peinture Ton doit comprendre tout d'un coup l'idée du sujet. Ainsi un peintre se doit restreindre à ces trois unités, sçavoir: à ce qui arrive dans un seul jour, à ce que la veue peut découvrir d'une seule œillade, et à ce qui peut se représenter dans l'espace d'un tableau, où l'idée doit se rassembler à l'endroit du héros du sujet, de même que la perspective assujettit tout à un seul point. Je ne sçay si l'on pourroit attribuer avec justice à ce tableau ces trois circonstances qui paroissent essentielles, néanmoins il faut avouer que ce tableau est admirable par plus d'un endroict, et on ne sçauroit trop estimer l'habileté d'un semblable peintre qui doit avoir l'esprit rempli de tant de belles connaissances.
L'autre tableau fut donné l'an 1539 par M. Louis Dufresne, marchand, dont l'inscription est à la louange de
la très-sainte Vierge , qu'il qualifie de Dame de paix où toute joye abonde.
La colonne isolée proche de la dernière dont je viens de vous parler, est ornée de trois tableaux , le premier offert l'an 1548 par M. Augustin Cousin, prestre et chapelain. Le loingtain de ce tableau est embelli d'un paysage. On y voit la très-sainte Vierge portée dans ■ un chariot d'or tiré en l'air par des chevaux d'or. Audessous on voit sur la terre un grand serpent ou dragon à plusieurs testes qui semble vouloir s'élever contre ce chariot.
L'architrave du quadre de ce tableau , faite de bois doré en sculpture , est soutenu par des pilastres ou colonnes hermétiques formées par deux statues de femmes en demi-bosse sortant de leurs guaines.
Le deuxième tableau fut présenté en 1524 par M. Hugues de la Rue, ancien avocat, écuier, seigneur de La Mothe-en-Beauvoisis, qui portoit écartelé au 1er et 4e de gueules à 3 faces d'argent , au 2e et 3e d'azur chargé de 6 boules d'or 3,2 et 1. Le troisième fut donné l'an 1518 par M. Antoine Picquet, conseiller du roy. Quoique cet excellent tableau n'ait pas plus de 3 à 4 pieds de hauteur sur 2 de largeur, il est néanmoins d'une beauté charmante, de même que celui de M. Boullenger, dont je vous ay entretenu il n'y a qu'un momeDt, estant tous deux de la main du même peintre qui s'y est peint luimême. Il ne représente aucun sujet tiré de l'histoire, mais seulement une grande quantité de figures peintes avec une délicatesse surprenante. On peut dire sans le flatter qu'il y a de l'air dans ce tableau, puisque la
coulleur de tout le corps est diminuée selon les différons degrés de l'éloignement, et que cette diminution forme une perspective aérienne. Le loinglain du paysage est si bien représenté que l'œil y fait plus de chemin dans un moment qu'on ne pourroit parcourir en plusieurs heures.
Le portrait du roy François Ier est représenté au naturel dans un des côtés du tableau. La divine Marie, tenant Jésus entre ses bras, occupe le milieu du tableau. Le Père éternel placé dans une nuée tient une grande balance placée devant cette mère de miséricorde, dont son cher fils tient le cordon d'un des bassins. Les vertus représentées sous des figures de filles retirent des bassins de la balance plusieurs couronnes qu'elles distribuent à ceux qui les ont méritées. M. Picquet est représenté au bas du tableau avec les personnes de sa famille. On y voit l'écu de ses armes. Il porte d'azur à la bande de gueules chargée de 3 vases d'or accompagnés de 6 trèfles de même,
La quatrième face de la même colonne est embellie d'une grande statue isolée de la très-sainte Vierge, trèsbien sculptée d'un marbre blanc, dans l'attitude d'une victorieuse qui foule aux pieds un squelette et écrase un serpent, figure véritable de la mort et du démon, puisque le diable sous la figure d'un serpent devenu par sa sugestion le principe du péché et la source de la mort, a fait aussi passer l'un et l'autre dans toute la postéiité du premier homme. Cette puissante Mère de Dieu a remporté sur tous les deux une illustre victoire. Elle est placée dans un grand quadre de marbre noir embelli de pilastres d'ordre composite de marbre de Rance en Hai-
naut, qui est, comme je vous l'ay déjà dit, veine de rouge sale, de blanc et de bleu. Un fronton sphérique forme le couronnement, et sur la symaise on voit de petites figures d'anges de marbre blanc délicatement sculptées. Une colonne de marbre noir d'ordre toscan soutient tout l'ouvrage , qui est d'une beauté surprenante.
La partie supérieure des chapiteaux qui sert comme de couvercle au vase ou tambour, est parfaitement quarrée dans le chapiteau de cette colonne que quelques auteurs appellent plinthe, parce que n'ayant pas de symaise comme les autres, il est quarré comme le plinthe des bases. Autrefois, en France, le menu peuple ne se servoit que d'assiettes en bois qui estoient quarrées et qu'on appeloit des tailloirs, à cause qu'elles servoient à tailler et couper la viande. Les architectes ont donné ce nom à la partie des chapiteaux qui est appelée abacus par les anciens. Abacus estoit proprement ce que nous appelons un buffet , sçavoir : une petite table quarrée sur laquelle on posoit les pots et les verres.
Ce magnifique ouvrage de marbre fut donné l'an 1632 par M. Jean Quignon, bourgeois et marchand de cette ville, et par demoiselle Magdelaine Boullet, son épouse , qui porte d'argent à la bande de gueules de 4 pièces. 11 se sert de ces paroles pour inscription de cet ouvrage, par rapport à l'attitude de la très-sainte Vierge : Dessus l'enfer agréable victoire.
Quatre tableaux occupent les quatre faces de la première colonne isolée proche de la dernière, dont je viens de vous entretenir. Dans le premier, l'aimable Mère de
Jésus assise avec son cher enfant qu'elle tient amoureusement, est peinte sous cette qualité mistérieuse que l'église chante à sa louange dans l'office composé à son honneur, lorsqu'elle dit: Nigra sum, sed formosa. Ce tableau est estimé un des plus beaux de la cathédrale. Une agréable campagne dans laquelle on voit un troupeau de moutons enfermé dans un parc, et des châteaux bâtis sur les sommets de quelques montagnes escarpées embellissent le ioingtain de ce rare tableau. M. Jean Brunel, marchand, en fit présent dans l'année 1565. Celte qualité mistérieuse de la très -sainte Vierge lui sert d'inscription : Brune je suis toutefois douce et belle.
Je ne sçay si M. Brunel voulant faire allusion à son nom , s'est servi de ces paroles qui ont du rapport à cette qualité de la très-sainte Vierge et à la couleur de son image que Ton conserve dans la chapelle souterraine qui est dédiée à cette Vierge, mère de Dieu, placée sous le bâtiment de l'église cathédrale de Notre-Dame de Chartres. Voici comment l'auteur qui en a fait l'histoire s'explique sur ce sujet :
La Vierge que nos anciens druides avoient élevée sur cet autel est assise dans un trosne , tenant son cher fils Jésus entre ses bras, elle est représentée d'une couleur noire ou mauresque, comme le sont presque toutes les images qui la représentent dans la ville de Chartres, et Ton croit que les druides l'ont dépeint ainsi à cause qu'elle esloit d'un pays plus exposé au soleil que le nôtre; l'on ne sçait pas bien quelle esloit la couleur de son teint, mais l'on peut conjecturer pourtant, parce qu'en dit Salomon, par esprit prophétique, qu'elle esloit
brune, mais qu'elle ne laissoit point d'estre belle. Nicéphore, qui dit avoir veu plusieurs tableaux de la trèssainte Vierge fait par saint Luc après le naturel, marque que la couleur de son visage estoit de la couleur de froment , si ce n'est qu'on veuille dire que lorsqu'il est mcur il tire sur le brun ou sur la couleur châtaigne. Voici comme Nicéphore la figure. La Vierge estoit de stature médiocre , la couleur de son visage ressembloit au froment, ses cheveux tiroient sur l'or, ses yeux estoient vifs et étincelants, ils avoient la couleur jaunâtre, et estoient de couleur d'olive, elle avoit les sourcils en forme d'arcade et de couleur noire, son nez estoit un peu long , ses lèvres vives et fleuries, son visage n'estoU ni rond ni aigu, mais un peu longuet, ainsi que ses mains et ses doigls.
Le second tableau fut offert Tan 1564 par M. Ledoux, dont l'inscription faisant allusion à son nom porte ces mots : Le doux issu du fort pour nourriture , paroles qui conviennent à la figure du fort Samson qui trouva un rayon de miel dans la gueule du lion qu'il avoit tué quelque temps auparavant. Cette action est peinte dans ce tableau. Adam et Eve sont aussi peints dans ce tableau proche l'arbre dont le fruit leur estoit défendu.
Le troisième tableau que M. Grégoire Le Sellier, marchand, présenta dans l'année 1551, a ces paroles dans son inscription qui font allusion à la très-sainte Vierge portant entre ses bras son cher fils Jésus : Bras seur et fort pour défense et victoire.
Je vous ay parlé du 4 e tableau donné par M. Dupré, en vous entretenant des qualités do la divine Marie.
La clôture de la chapelle de St. -Michel, qui est visà-vis de la dernière colonne, dont je vous ay parlé, donnée Tan 1587 par M. Charles Gueudon , chanoine, est ornée de quatre grandes colonnes de bois cannelées, d'ordre corinthien, dont le tiers du fûts par en bas est sculpté en pointes de diamant.
Au-dessous du tableau de M. Dupré on voit un beau bénitier de marbre de Rance, veiné de plusieurs couleurs, soutenu d'une colonne avec son piédestal de marbre de Charlemont, donnée l'an 1655 par M. Nicolas Barbe, marchand , et Mlle Antoinette Delattre, son épouse, comme nous l'apprenons de l'inscription gravée en lettres d'or sur une table de marbre noir posée audessus de ce bénitier avec ces paroles qui fesoient allusion au nom de Mlle Delattre : J'adore J.-C. du culte de Vattrie. L'autre bénitier de même matière et figure, placé sur une ligne parallèle, contre la colonne opposée à la première , fut aussi donné par ce couple dévot dans la même année 1656. La seule différence qui s'y trouve est que les mots de l'inscription placée au-dessus de ce dernier bénitier font allusion au nom du mari , comme l'autre l'a fait au nom de l'épouse , en ces mots : J'honore sainte Barbe et me donne à Marie.
Quoique les ministres de l'église bénissent solemnellement de l'eau le samedi, veille de Pasques et de la Pentecoste, pour l'administration du sacrement de baptême , ils ne laissent pas d'en bénir encore tous les dimanches de l'année pour servir aux maisons particulières le long de la semaine et à l'église dans les bénitiers, eau bénite que Ton prend en entrant dans l'église
pour purifier l'âme , et par les mouvements de la grâce actuelle et intérieure , la purger des péchés véniels et se préparer pour assister dignement aux offices divins. Saint Vincent de Fevier, dit que l'on met de l'eau bénite sur le front afin de sceller l'entendement et la bouche pour ne pas penser ni parler des choses mondaines dans l'église, eau bénite enfin qui donnant une grâce actuelle, dispose à la contrition par laquelle les péchés véniels sont effacés, outre que détruisant les charmes et autres inventions que le démon emploie pour nous nuire, elle augmente l'abondance des fruits de la terre et détourne la foudre et la tempeste
Les deux faces du gros pilier ou colonne en faisceaux à demi engagée dans le portail du costé de l'église de St-Firmin-le-Confesseur, sont ornées de deux grands tableaux. Le premier fut donné l'an 1580 par M, L. Petit, marchand, dont l'inscription contient ces mots : Du plus Petit et plus Grant, Fille et Mère, qualités qui conviennent au divin Jésus qui, comme Dieu, est le plus grand de tous les estres, et s'estant fait homme, s'est rendu le plus petit de tous les hommes, qualités qui conviennent encore à la très-sainte Vierge, laquelle estant la fille du Père Éternel est en même temps la mère de son fils Jésus-Christ.
Le second tableau fut offert l'an 1523 par M. Adrien Décourt, marchand, et demoiselle Marguerite Quignon, son épouse , le cadre en est fort grand et accompagné de deux grandes statues en pied de bois doré et peintes, l'une représentant saint Adrien et l'autre sainte Marguerite ; le tableau fait en ovale représente un sujet tire
29 i DESCRIPTION
du douzième chapitre de l'apocalypse. On y voit la figure d'une Vierge avec des aisles d'aigle , placée sur la lune , environnée de rayons de soleil avec une couronne en teste, et à son costé , proche de l'estomac, un jeune enfant semble prendre son essor vers le ciel, d'où le Père Éternel tend les bras pour le recevoir. Au bas la figure de saint Michel combat contre la figure d'un dragon roux à sept testes, couvertes de sept diadèmes et de dix cornes , et de l'autre côté on voit une ville proche de la mer. Saint Jean , dans le 12e chapitre de son apocalyse, écrit qu'un grand signe apparut au ciel, sçavoir : une femme environnée du soleil, ayant la lune sous ses pieds et une couronne de douze étoiles sur sa teste, laquelle estant enceinte crioit en travail d'enfant, souffrant de grandes douleurs pour enfanter. Cet écrivain sacré adjoute, qu'un autre signe fut veu au ciel, sçavoir : un grand dragon roux ayant sept testes et sur ces testes sept diadèmes, que le dragon s'arresta devant la femme qui devoit enfanter, afin que quand elle auroit enfanté il dévorât son enfant, un fils, qui fut enlevé vers Dieu et vers son trosne... . Que Michel et ses anges combattoient contre le dragon, que le dragon et ses anges combattoient aussi contre Michel et ses anges Que deux aisles d'un grand aigle furent donnés à la femme pour qu'elle s'envolât au désert en son
lieu Que le serpent jetta de l'eau comme un fleuve
de sa gueule après la femme, afin qu'il la fit emporter par le fleuve.
Après avoir considéré une partie des tableaux et ouvrages de sculpture qui ont quelque rapport aux qualités
et aux attributs de la très- sainte Vierge, il me reste encore à vous entretenir de quelques autres tableaux et morceaux de sculpture qui représentent sa mort et sa glorieuse assomption dans le ciel.
La clôture de la première chapelle placée à gauche de la nef en entrant , appelée communément de l'Extrême-Onction , parce qu'on y conserve les saintes huiles pour les malades , et qui est dédiée à St. -Jean- Baptiste, est embellie d'une belle architecture à jour, de bois doré ; les statues des quatre évangelistes , hautes d'environ 3 pieds , bien sculptées , sont placées dans les enlrecolonnemens. Six grandes colonnes d'ordre composite et deux grandes statues de St. -Pierre et de Ste- Marguerite, augmentent la beauté de cette clôture. Le tableau qui occupe le milieu du couronnement fut donné avec cette clôture, l'an 1615, par M. Jean Gonnet, bourgeois et ancien eschevin ; il y est représenté avec les personnes de sa famille et l'écu de ses armes; il porte d'argent à 3 faces ondées de gueules. La divine Marie est peinte, dans ce tableau couchée dans son lit, accompagnée des apôtres qui assistent à son heureux trépas, causé par la violence du saint amour qui va la joindre à son cher fils, après lequel elle soupiroit depuis si longtemps. Elle ne mourut pas, cette tendre mère (suivant le sentiment de St. -Augustin, au sermon de l'Assomption), aussitôt après son cher fils, afin que l'église militante ne fût pas privée de toute consolation et que cetle reine des anges (suivant l'abbé Rupert) fut la maîtresse de notre foi et l'exemple des veuves.
On la voit, cetle Vierge incomparable, s'élever dans
le ciel accompagnée des anges, et y estre couronnée par les mains du Père éternel. On la voit (dis-je) ainsi représentée dans un excellent ouvrage de marbre blanc qui forme un groupe magnifique placé contre une des faces de la troisième colonne isolée du côté gauche de la nef, une belle colonne lisse de marbre noir, d'ordre toscan, soutient le quadre aussi de marbre noir, dont la coulleur relève la blancheur des statues qui composent la représentation de cette merveilleuse Assomption (1).
Si la magnificence et la dévotion de M. François Dufresne, bourgeois et marchand de cette ville, et demoiselle Geneviève Cornet, son épouse, paroissent dans ce beau tableau, présent qu'ils offrirent dans l'année 1637, on peut dire aussi que l'habileté de M. Blasset , fameux sculpteur qui l'a travaillé , paroît avec éclat dans ces quatre excellens ouvrages de marbre qui ornent les quatre colonnes isolées consécutives de noire cathédrale, car il est vrai que les statues faites par ce grand homme sont bien travaillées, puisque les parties qui les composent ont entre elles cette liaison et ce rapport qui en font comme l'âme et qui leur donnent la vie et l'action, qui est le principal et le tout d'une statue. On voit dans les ouvrages de cet habile sculpteur qu'il a recherché avec soin les différens effects de la nature, qu'il a manié le marbre avec facilité et avec adresse, qu'il a sçu en oster la dureté en donnant à ses draperies de la légèreté et de la transparence. On croit voir et toucher
(1) Contrarias contrariis magis eluescant.
(Note de la marge du manuscrit.)
de la chair en regardant et maniant ses statues, il imprimoit sur le marbre, sur la pierre et sur le bois les traits qu'il vouloit, en sorte qu'il leur donnoit delà tendresse, de la vie et du mouvement. Les contours de ses statues sont beaux et bien prononcés, leurs membres sont desseignés avec science et avec art pour représenter un beau naturel , les draperies en sont bien mises, bien agencées et bien jettées.
M. Dufresne ayant remarqué que ce suprême état de gloire dont la mère de Dieu jouit dans le ciel est la digne récompense de l'humilité qu'elle pratiqua toujours sur la terre , a fait graver ces belles paroles pour l'inscription de cette glorieuse assomption : Humilité sur les deux exaltée (1),
Je viens de vous montrer l'illustre triomphe, représenté en sculpture de marbre, au milieu duquel la trèssainte Vierge monta dans les cieux en corps et en âme, allons voir maintenant cette même reine des anges que son fils tient par la main, qu'il élève et conduit dans la gloire. Le frère Luc, peintre, a représenté dans un tableau le fils et la mère de grandeur naturelle qui occupent toute l'étendue du tableau que M. Mathieu Wasse, chapelain, offrit daus l'année 1671, il est attaché à la troisième colonne isolée, à droite de la nef, devant celle contre laquelle est placée cette assomption de marbre dont je viens de vous entretenir.
Voilà le deuxième tableau de notre cathédrale peint par le frère Claude François, surnommé Luc dans l'état
(1) Respexit humilitatem ancilla suœ exallavit humilo,
religieux qu'il embrassa. Ce peintre étoit originaire de cette ville (1), il alla fort jeune à Paris et étudia sous Vouet, fameux peintre de son temps , et après y avoir demeure quelque temps , il alla à Rome pour se perfectionner dans le goût des grands maîtres; il revint à Paris où ses ouvrages ne manquèrent pas de lui attirer bientôt de la réputation. Les rares talents de ce jeune peintre lui promeltoient une haute fortune , mais préférant l'humilité de la religion aux espérances du siècle , il se fit religieux dans les Récolets du faubourg St-Martin, en l'année 1641 et il fit profession à l'âge de 29 ans. En 1644 M?r de Perefixe, archevêque de Paris, voulut l'élever au sacerdoce, mais sa modestie s'y opposa, il ne receut que le diaconat. Il travailla avec tant d'application et d'assiduité, qu'après avoir rempli de ses tableaux plusieurs maisons de son ordre, il finit sa vie le 17 mai de l'année 1685, âgé de 72 ans.
Ce même triomphe de la divine Marie est encore peint dans un autre tableau attaché à la septième colonne isolée du même côté de la nef, donné l'an 1581 par M. Jean Dufresne , marchand. Les apôtres sont peints en petit autour du tombeau de la Sainte Vierge , dans lequel ils cherchent son corps qui s'élève dans le ciel ; au côté de cette Assomption le peintre a placé dans le même tableau la résurrection de Jésus-Christ, pour montrer apparemment le rapport merveilleux que l'on trouve dans les deux résurrections du fils et de la mère , qui sont tous deux montés glorieusement dans le ciel en corps et en
(I) Voir tome Ier, page 266.
âme. M. Dufresne est peint dans ce tableau avec sa famille.
L'Assomption glorieuse de la très-sainte Vierge est encore représentée dans un autre tableau placé devant le rétable d'autel de la chapelle de la confrérie de Notre- Dame du Puy , les figures y sont peintes de grandeur presque naturelle. Le peintre y a très-bien exprimé par les différentes attitudes des apôtres et des autres personnes les différents mouvements dont ils étoient animés à la veue d'un si surprenant spectacle, les uns paroissent étonnés de ne pas trouver dans le tombeau le corps de cette incomparable Vierge, les autres semblent, au contraire , comme immobiles de voir s'élever dans le ciel cette excellente créature qui leur a paru mortelle comme les autres; autant de personnes présentes à cet illustre triomphe, autant de passions qui semblent les agiter.
Cette magnifique chapelle fait la symétrie dans la croisée de la cathédrale avec celle de St-Sébastien dont je vous ay déjà parlé, avec cette différence que la plus grande partie des ornements de cette chapelle sont d'un bois doré , et que ceux de la chapelle de St-Sébastien sont de pierre. Cette chapelle est ornée de quatre belles colonnes couplées, isolées, et de deux demi-colonnes placées sur le retour de la chapelle, engagées dans œuvre , dont les fûts lisses de marbre noir sont ornés de beaux chapiteaux d'ordre corinthien, embellis de deux rangs de feuilles, de huit grandes volutes angugulaires et de huit petites hélices ou caulicoles posées contre la cloche ou tambour de ces chapiteaux, qui sou-
tiennent l'architrave , avec une belle frise embellie de branches et de feuilles dorées sur un fond d'azur. Sous cette architecture, entre les demi-colonnes et les qualre colonnes accouplées, on voit deux testes d'anges dorées, servant de consoles qui , comme vous sçavez , sont des pièces d'architecture servant d'appui et de consolation (si j'ose me servir d'un terme que j'ai lu dans un auteur françois) aux ouvrages qui semblent ne pouvoir subsister sans elle. La corniche est ornée de denticules et de modillons dorés faits en feuillages en volutes. Dans le milieu est placée une grande statue de pierre dorée plus haute que le naturel, représentant la très-sainte Vierge, soutenant du bras gauche son cher fils Jésus, et tirant de la main droite un enfant d'un pui où il avoit esté précipité; ce qui marque l'origine de Notre-Dame du Pui, suivant la pensée de quelque auteur.
Deux autres grandes statues de ronde bosse, de pierres dorées , sont posées sur des pieds douches placés sur la corniche des deux colonnes couplées, dont l'une représente le roy David , tenant dans les mains une harpe qu'il semble vouloir toucher, pour chanter à la louange de la divine Marie ces paroles du ps. 4i : Astitit Regina a dextris tuis in vestitu de aurato , qui sont gravées proche de ce roi prophète. L'autre statue de même grandeur représente le roi Salomon , qui tient d'une main une petite table qu'il montre de l'autre pour y faire lire ces paroles du chapitre 8 de ses cantiques, que l'on a adapté à la très -sainte Vierge: Âscendit de deserto deliciis affluons (l). Ces deux passages de l'Écriture, adaptés à
(1) Cantic. c. 5, v. 5.
la louange de la divine Marie, sont gravés en lettres d'or dans deux tables de marbre noir, posées au bas des statues de ces deux rois.
Aux deux côtés du rétable d'autel de cette chapelle on voit deux autres grandes belles statues, grandes comme le naturel, l'une est celle de la célèbre Judith , posée en pied dans une attitude fière et majestueuse , ayant les yeux élevés vers le ciel, comme pour remercier la divine bonté de la réussite de cette action hardie , que le Tout- Puissant a permis qu'elle ait faite, en ostant la vie au superbe Holoferne , dont elle tient la tête d'une main et le sabre de l'autre. On y lit ces paroles que le peuple Juif chanta à la louange de celte illustre veuve, gravées en lettres d'or dans une table de marbre noir posée à ses pieds : Tu gloria Jérusalem (1).
L'autre statue est celle de la reine Esther, qui est aussi très -bien sculptée et dans une attitude toute royale, accompagnée d'une douceur engageante. Vous ayant déjà parlé de l'histoire de cette illustre reine , au sujet d'un tableau de l'Ancien Testament, je me contente ici de vous dire que les paroles gravées à sa louange sont celles-cy : Posuit diadema regni in capite ejus. Il est aisé de remarquer que les inscriptions gravées sous ces deux statues conviennent très-bien à la louange de la divine Marie.
Pour achever la description de cette magnifique chapelle , il reste à vous marquer que la balustrade qui lui sert de clôture forme un assemblage de plusieurs ba-
(i) Judith, 5-10.
lustres d'une espèce de petites colonnes d'un beau cuivre jaune, de même que les deux bâtants de la porte, qui sont délicatement travaillés à jour ; que les appuis de cette balustrade sont d'un marbre noir, sur lesquels sont placés huit vases de cuivre jaune, ornés de belles moulures ; que les degrés ou marches , aussi de marbre noir, forment un demi-cercle , et qu'enfin le pavé est de marbre, en compartiments de plusieurs coulleurs.
Cette superbe chapelle fut construite l'an 1627, des libéralités de M. Antoine Pingre, seigneur de Genonville , conseiller du roi , receveur général des gabelles en Picardie et pour lors premier eschevin en charge de la ville d'Amiens, et de dame Marie Correur, son épouse. L'inscription que M. Pingre donne à ce tableau de l'Assomption de la très-sainte Vierge , contient ces paroles : Vierge à plein gré rayonnante de gloire. M. Pingre porte dans un écu placé en deux endroits de cette chapelle : d'argent au pin de sinople , chargé de plusieurs pommes de gueules et surmonté d'une grue de sable.
Après avoir veu dans quatre endroits la Mère de Dieu montant dans le Ciel, allons voir cette reine des anges receue et couronnée dans l'empyrée par les trois personnes de la très-sainte et adorable Trinité, peintes de la façon qu'il est permis et usité de les représenter, c'est-à-dire sous trois figures humaines de même grandeur, de même âge, avec les mêmes traits et sous les mêmes habits, ainsi que le peintre a représenté dans un tableau attaché à la colonne isolée, devant les petites orgues , du côté du chœur, offert l'an 1560 par M. Jean
Laloyer, marchand. Son inscription nous fait connoître que la gloire dont la très-sainte Vierge jouit dans les cieux est la récompense de toutes les vertus qu'elle a pratiquées estant sur la terre ; elle marque ces paroles : Pour son loyer Vierge ez cieux couronnée. Elle fut effectivement couronnée cette reine des anges, et placée au trône près de Jésus-Christ (assure saint Augustin au sermon de l'Assomption), parce qu'il faloit , dit ce père, que Jésus estant le fils de Marie, Jésus-Christ l'éleva au même lieu où il avoit placé ce qu'il avoit pris d'elle. Le quadre du tableau de M. Laloyer est accompagné aux côtés de deux pilastres, au devant desquels sont deux grandes statues tenant toutes deux d'une main une corbeille remplie de fleurs et de fruits, qu'elles portent sur leurs testes, et tenant de l'autre l'une l'écu des armes de France et l'autre le chiffre marchand dudit sieur Laloyer. Ces statues servent pour porter les corniches et sont de celles qui, dans l'ordre des caryathides, Athénée appelle caniferœ ou cistifera, parce qu'elles portent sur leurs testes des paniers et des corbeilles.
Je ne puis m'empêcher de vous dire à ce sujet que je me suis souvent étonné comment les architectes grecs , qui ont voulu passer pour de si grands imitateurs de la nature, se soient néanmoins servis dans leurs ouvrages de cette sorte de caryathide; car, comment pouvoir s'imaginer qu'une corbeille remplie de fleurs puisse, par la fragilité et la faiblesse de leurs feuilles et de leurs tiges , soutenir le poids des entablemens et des corniches.
Voilà , ce me semble , la description de presque tous
les tableaux qui représentent les histoires tant de l'ancien que du nouveau Testament, les qualités, les attributs et les actions de la très-sainte Vierge , tableaux si excellents et en si grand nombre, que Ton ne peut trop reconnoître la dévotion et la libéralité des maîtres de la confrérie de Notre-Dame du Pui, qui les ont tous offerts, si vous en exceptez un très-petit nombre.
En vous parlant de ces beaux tableaux , suivant l'ordre et la chronologie des histoires ou des mistères qu'ils représentent, j'ai cité à chaque tableau le nom de celui qui l'a donné, l'année et l'inscription des paroles qui y servent de refrain, quoiqu'il y en ait plusieurs où il n'y avoit pas de datte et de nom ; il faut que je vous réponde en peu de paroles à propos de cela. Il faut vous dire qu'autrefois presque tous les tableaux qui sont ornés de quadres de bois estoient fermés et couverts, quand on le vouloit, dans certains tems de l'année, par deux volets ou manteaux qui les garantissoient de la poussière qui s'élève et vole, dans un tems secq , par l'afïluence du peuple qui vient dans la cathédrale , pendant les jours solennels, pour assister aux divins mistères, aux saints offices ou aux prédications pendant le Caresme , l'Advent et les grandes festes ; néanmoins, malgré l'utilité qu'on retiroit de ces volets, on trouva qu'ils offusquoient la veue et qu'estant ostés l'architecture en paroîtroit plus dégagée. C'est pouvquoy, dans l'année 1570 ou 1571, on détacha ces volets et on les plaça contre les murailles de plusieurs chapelles et dans d'autres endroits, où ils servent d'ornemens. Il faut pourtant avouer qu'en ostant ces volets , on osta
en. même tems aux curieux la facilité de sçavoir les noms de ceux qui avoient donné ces tableaux et le tems auquel ils les avoient fait faire, parce que l'un et l'autre estoient écrits sur ces volets, qui estoient peints des deux côtés, et dont la beauté de quelques-uns surpassoit de beaucoup celle de plusieurs autres tableaux qu'on estime dans d'autres endroits. Afin que vous ne croyiez pas que j'exagère mal à propos la peinture de ces beaux volets, souvenez-vous seulement de ceux peints en clair obscur ou en grisaille, que vous avez tant admirés proche des fonts baptismaux. L'un de ces volets représente saint Sébastien, percé de flèches et attaché à un arbre ; il est posé dans une attitude si adroitement ménagée , qu'il semble regarder de tous côtés ceux qui l'examinent, dans quelque scituation qu'ils puissent se placer.
Le R. P. Fabri , théologien de la compagnie de Jésus, demande dans un des deux traités qu'il a composés, dont le premier traite des plantes et de la génération des animaux , pourquoi il y a certains portraits qui semblent regarder tout le monde , de quelque côté qu'on se mette. La raison que ce sçavant jésuite en rend est que, dans ces portraits, le nez estant un peu tourné d'un côté et les yeux de l'autre, ces portraits semblent regarder adroite, à cause que les yeux sont en effect tournés de ce côté là, et qu'ils semblent aussi regarder à gauche, parce que la pointe du nez y est tournée. Cet auteur écrit que le tableau estant plat, on ne s'apperçoit pas que les yeux sont tournés de l'autre côté , ce qui s'appercevroit si les yeux du portrait estoient convexes,
d'où vient qu'on ne sauroit faire de figures en relief qui semblent regarder de tous côtés.
Sur les deux autres volets on voit aussi , peintes en clair obscur, plusieurs actions de la vie de saint Antoine, ce fameux solitaire qui fut un des plus parfaits modèles de ce genre de vie , auquel quelques anachorètes s'estoient engagés avec lui. Il estoit égiptien , né dans un village appelle Coma , du territoire d'Heraclée , en Arcadie. Il naquit sous le règne de Dèce , l'an 252 de Jésus-Christ , et fut élevé dans la maison de son père et de sa mère , qui estoient chrestiens. Il ne voulut pas apprendre les lettres humaines , de peur que cela ne l'engagea à avoir communication avec d'autres enfants , quoiqu'il eût une vivacité d'esprit nonpareille. Un philosophe lui ayant un jour demandé comment il pouvoit se passer de l'instruction que les autres tiroient de la lecture , il lui répondit qu'il lisoit le livre de la nature ; ce qui ne prouve pas qu'il ne sçut pas lire , comme quelques-uns l'ont cru ; circonstances que je vous marque parce que le peintre qui a peint ces tableaux a donné à saint Antoine un livre dans lequel il paroît prier Dieu dans son désert. C'est pourquoi si Antoine n'avoit pas sçu lire , le peintre auroit commis dans son tableau une faute contre la vérité de l'histoire.
La fidélité de l'histoire , suivant le sentiment d'un des plus habiles auteurs de notre France (1) qui ait écrit sur la peinture, doit estre essentielle à la peinture, et le
(1) M. de Piles, Idée du peintre parfait dans Y Abrégé de la vie des peintres.
peintre est dans la dernière obligation de s'y conformer. Cependant quelques-uns veulent que cette obligation n'est pas de l'essence de la peinture et qu'elle est seulement une bienséance indispensable, comme la science et la vertu le sont dans l'homme , et , de même que l'homme n'en est pas moins homme pour estre ignorant et vicieux, le peintre n'en est pas moins peintre pour ignorer l'histoire , et s'il est véritable que les vertus et les sciences sont des ornemens des hommes, il est aussi très-certain que les ouvrages des peintres sont d'autant plus estimables qu'ils font paroitre de fidélité dans les sujets historiques qu'ils représentent, supposé, d'ailleurs, qu'il n'y manque rien de l'imitation de la nature qui peut leur estre essentielle. Ainsi, un peintre peut eslre habile dans son art et fort ignorant dans l'histoire. Nous en avons presque autant d'exemples qu'il y a de tableaux du Titien , de Paul Yéronèse , du Tintoret , de Bassans et de plusieurs autres Vénitiens qui ont mis leur principal soin dans l'essence de leur art, c'est-àdire dans l'imitation de la nature.
Cette pensée de saint Antoine qui dit que le monde -est un livre ouvert pour tous les hommes, peut avoir donné lieu à celle d'un abbé régulier de notre France, mort depuis quelques années, qui, dans une de ses lettres (1), marque que le monde est un grand livre qui est incessamment ouvert, et que tous les hommes, de quelque qualité qu'ils soient, n'ont qu'à lire pour y
(1) Le R. P. Dom Armand Jean de Boutillier de Rancé , abbé régulier et réformateur du monastère de la Trappe. Lettre 70».
trouver de grandes leçons (1), puisque celui qui considère le monde dans son véritable jour, c'est-à-dire qui l'examine selon les véritables règles, ne manque pas d'y trouver avec abondance tout ce qui est nécessaire pour l'effacer de son cœur et l'empêcher de s'y laisser surprendre.
La pensée de M. l'abbé de Vallemont est à peu près semblable à celle de M. l'abbé de la Trappe, lorsque, dans son livre qui traite des Curiosités de la nature et de Vart sur la végétation, ou V agriculture et le jardinage dans leur perfection, il dit que la bonne philosophie est facilement entendue de tout le monde, et que cela n'est pas étonnant, puisque le grand livre de la nature, qui ne contient que trois feuillets, le ciel, la terre et la mer, est également ouvert pour tous les hommes, comme le disoit si bien saint Antoine, qui, ayant perdu son père et sa mère au tems de son baptême, donna la plus grande partie de son bien aux pauvres, en en réservant seulement une partie pour sa sœur, qui entra dans un monastère, qui est peut-être le plus ancien de l'église. Ce saint, après s'estre ainsi dépouillé de tout son bien , se retira dans le désert et dans la solitude, l'an 271, le 1er et le 2e de l'empereur Aurélien, où il introduisit la vie monastique qui se répandit depuis dans des provinces plus éloignées.
On voit sur ce volet la représentation de saint Antoine persécuté par les démons , les tentations différentes et les diverses embûches que ces esprits malins dressèrent
(1) Lettre HO6.
de jour et de nuit à ce grand serviteur de Dieu qui triomphe toujours de la malice et de la rage de ces esprits infernaux, vaincus par la force des prières, des jeûnes et des mortifications de ce généreux athlète , porteur de la grâce de Jésus-Christ.
Ces deux volets servoient pour enfermer et couvrir un tableau donné l'an 1516 par M. Antoine d'Ardre, conseiller, dont je vous ay déjà entretenu au sujet de l'arc-en-ciel qui y est peint, et sur lequel on ne voit aucune marque qui fasse connoître le nom de celui qui l'a offert et Tannée dans laquelle il a esté présenté, mais seulement les paroles qui servent d'inscription de refrain, ou vers palinodial que l'on est obligé d'aller chercher dans les tables de marbre dans lesquelles sont gravées en lettres d'or les noms, la qualité, l'année et le vers palinodial de ceux qui, estant maistre du Pui, ont donné dans la cathédrale les tableaux qui en font un des plus beaux ornemens.
Celte nécessité dans laquelle on est d'aller chercher sur ces tables de marbre le refrain de celui qui a donné un tableau , est assez embarrassante et fait perdre beaucoup de tems pour s'en instruire, les étrangers qui ne savent pas cela sont privés de ce secours.
C'est pourtant ce que j'ay esté obligé de faire pour apprendre la plus grande partie des noms de ceux dont je vous ay parlé, et sans le secours de ces tables de marbre je n'aurois pu m'en instruire ; elles sont au nombre de huit , ornées par le haut de beaux morceaux de sculpture sur lesquels sont représentés en demi-bosse des mistères de la vie de la très-sainte Vierge, depuis la
présentation au temple jusqu'à son couronnement dans le ciel. Ces tables et leurs ornemens furent donnés dans Tannée 1648 par M. Honoré Quignon, avocat, seigneur de la Mairie de Fréchencourt, maître en charge de cette confrérie dans cette année-là, et par demoiselle Magdeleine Daraine, son épouse, ainsi qne nous l'apprenons par l'inscription gravée dans une table de marbre sur laquelle sont marquées les indulgences accordées aux confrères de cette sainte et ancienne confrérie. Le vers palinodial de M. Honoré Quignon est sculpté sous une de ces représentations de marbre en demi-bosse qui représente la sainte Vierge et saint Joseph, tenant la main de l'enfant Jésus, avec ces paroles : Fils de David à bon droit honnoré.
La confrérie de Notre-Dame-du-Pui fut érigée le 15e août 1181.
Les premières inscriptions ou refrains gravés sont des années 1388 et 1389, pendant lesquelles on commença à former une association réglée de MM. les rhétoriciens de la ville.
Le 9e de janvier 1493, MM. les confrères arrêtèrent que les tableaux qui seroient présentés et offerts dans les années suivantes par les nouveaux membres de cette confrérie , resteroient dans la cathédrale pour lui servir d'ornemens, ce qui fut cause qu'on y en apporta plusieurs qne les confrères avoient emportés chez eux pendant les années précédentes, après les avoir retirés de la cathédrale, où ils estoient restés depuis une feste de Noël jusqu'à une autre feste de Noël suivante. Les mistères qui avoient plus de rapport à la feste principale
de cette confrérie estoient représentés dans ces tableaux.
Le 20e de décembre de l'année 1500, sur la réquisition et à la prière de MM. les maistres de la confrérie de Notre-Dame du Pui de la ville d'Amiens , cette confrérie fut fixée dans la cathédrale , grâce qui leur fut accordée par Msr Pierre Versé, évêque de cette ville, et par MM. du Chapitre de cet auguste temple, pour estre cette confrérie desservie à l'autel du pillier rouge, et pour les principaux offices estre faits dans la nef. Ces mêmes Messieurs accordèrent aux dits confrères, le 11° de mars 1667, la permission de prendre séance durant les prédications que l'on fait dans la cathédrale, et de pouvoir à cet effect mettre un grand banc derrière ceux où MM. du bailliage et du présidial s'asseoient pendant la prédication.
Mmo d'Angoulesme, mère du roi François Ier, eslimoit tant la beauté de ces tableaux et des vers qui y sont écris, qu'estant dans la ville d'Amiens l'an 1517, et souhaitant d'avoir des copies des vers palinodiaux et des refrains de tous ces tableaux , qui estoient pour lors au nombre de quarante-huit, elle pria MM. de ville de lui en donner un extrait ; mais , comme on ne lui envoya pas aussi promptement qu'elle le souhaitoit, elle écrivit le 12° octobre de cette même année à Msr François de Hallewin, pour lors évêque d'Amiens, le priant de vouloir bien faire diligenter cet ouvrage. MM. de ville lui envoièrent, par députés, un livre en velin dans lequel estoit ce qu'elle souhaitoit avoir ; elle remercia de ce livre MM. de ville, lequel se voit encore dans la bibliothèque du roi , ainsi qu'il est plus au long expliqué
dans celui des antiquités d'Amiens par M. De la Morlière. On peut remarquer à ce sujet que Mme d'Angoulesme, mère du roi François Ier, passoit, selon le témoignage des auteurs , pour une princesse d'un esprit délicat, et qu'ainsi l'estime qu'elle témoigna pour ces vers palinodiaux estoit une marque de leur beauté. Cependant il faut avouer que le langage des français, leur poésie et leur goût sont aujourd'hui si différens de ce qu'ils estaient dans ce tems-là, qu'on voit des vers et des refrains dans notre cathédrale dont on a de la peine à concevoir le sens. Il s'en trouve même quelques-uns qu'on n'entend plus et qui auroient besoin qu'on tirât les morts de leurs sépulehres pour leur en demander l'explication, ou, si on les entend ces vers, on ne peut s'empescher de rire en soy-même en les lisant.
Il est vray que si l'on avoit encore les pièces entières de poésies faites en l'honneur de la très sainte Vierge, dont quelques mots ou demi-vers qui nous restent ne sont que les refrains , on pourroit concevoir plus aisément les pensées des auteurs qui les ont composés. En effect, qu'on donne aujourd'huy aux plus sçavants l'unique palinodial qui sert de refrain aux pièces de poésies qui ont remporté les prix dans la célèbre université de Caen, il sera difficile de deviner quel peut être le sublime de ces vers et la pensée de l'auteur si l'on ne voit la pièce entière, dont le vers palinodial n'est qu'une suite; le vers plalinodial, par exemple, de la pièce de poésie qui remporta le second prix dans cette université de Caën , en l'année 1696 , estoit en ces termes : La vive fleur qui brave la froidure. Qu'on mette ce vers dans un
des tableaux de notre cathédrale , quelle beauté et quel esprit y trouvera-ton si on ne sçait les vers qui l'ont précédé ou qui sont suivants, ce sera une énigme; mais si l'on sçait que la beauté de cette pièce de poésie vient de la comparaison que l'auteur fait de l'Immaculée Conception de la très-sainte Vierge avec la propriété de cette fleur, alors on remarque la justesse de cette comparaison et la beauté de ces vers, tel estoit l'argument de cette pièce.
Dalechamp, au chap. 19, dit que la plante nommée la grande pyramidale porte une fleur de couleur pourpre vif qui résiste aux plus grandes rigueurs de l'hyver. Je ne vous diray que quelques vers de cette pièce , que la mémoire me fournit , qui vous feront juger de la beauté des autres.
Quand le nord souffle une bise cruelle , Et que notre eau s'endurcit et se gèle , Que nos vergers souffrent des changements , La neige y tombe , et sa rigueur est telle Quelle en détruit les plus beaux ornements. Si dans son sein la nature soupire , C'est qu'elle voit que chaque fleur expire , Et que tout cède à l'horreur des hyvers. Mais toutefois sans endurer d'injure, On voit briller malgré ces temps divers La vive fleur qui brave la froidure.