‹ Description de la cathédrale d'AmiensChapitre 4 sur 12 · ALLUSION · texte numérisé non relu

ALLUSION

Quoique d'Adam la chute criminelle , Qui nous suscite une peine éternelle , Dans son malheur jette ses descendants , Mère de Dieu la grâce originelle

Vous garantit du sort de nos parents.

Quand le démon sur vous n'a point d'empire, Votre cher fils d'entre nous vous retire , Sans ressentir la rigueur de nos fers.

Et n'ayant rien de notre race impure, Vous fait nommer en dépit des hyvers , La vive fleur qui brave la froidure.

Voicy d'où provient l'origine de ces académiciens et de ces confréries que l'on a établies pour célébrer les louanges de l'Immaculée Conception de la très-sainte Vierge. L'auteur des recherches de M. Estienne Pasquier rapporte que vers l'année 1066 , Notre-Dame voulant faire chommer la feste de son Immaculée Conception, se servit de ce moyen , ainsi qu'il est rapporté par St-Anselme, en cette belle épître qu'il écrivit touchant la Conception de la très-sainte Vierge. Cet auteur a écrit que Guillaume-le-Conquérant , duc de Normandie , ayant soubmis l'Angleterre à son pouvoir , les Anglois se rebellèrent pour se soustraire à sa domination , ce qui l'obligea d'envoyer Helstmus , moine de Rheims,pour découvrir la conspiration de ces insulaires; que comme il retournoit en France , ayant heureusement achevé sa commission , il s'éleva une furieuse tempeste sur la mer, qu'estant sur le point de faire naufrage il implora l'assistance de la très-sainte Vierge , qu'il lui apparut un vénérable vieillard , vêtu en pontife , qui lui commanda de faire célébrer la feste de l'Immaculée Conception de la très-sainte Vierge , s'il vouloit échapper à ce danger, que le religieux ayant promis par un vœu exprès , la tempeste s'apaisa , qu'estant de retour en Normandie , il

•communiqua au duc Guillaume l'heureux succès de l'affaire dont il l'avoit chargé et le vœu qu'il avoit fait, que par la dévotion de ce prince , qui fut aussitôt suivie de la plupart des Eglises de France, fut instituée la feste de l'Immaculée Conception de la très-sainte Vierge. Cet auteur adjoute que, pour rendre celte feste encore plus célèbre, on institua une espèce d'académie, composée de poètes , dans l'église des pères Carmes de la ville de Rouen , sous le nom du Pui de la Conception de Notre-Dame ; que toutes les poésies composées en ce Pui de Notre-Dame n'estant que des allégories en l'honneur de la Reine des anges, furent appellées chants royaux. Cet écrivain marque encore que Clément Marot, assez connu par cette traduction des pseaumes de David en vers françois , dont se servoient autrefois les Calvinistes de France , fit un chant royal dont le refrain , !a répétition ou le vers palinodial estoit :

Du pavillon d'un exquis domicile.

Ce poète sous-entendant , ainsi qu'il l'explique , que sainte Anne par le pavillon , Dieu par le nom de roi et la très-sainte Vierge par le nom de couche où le roi reposa, jugez quel énigme à deviner dans ce vers de Marot , quand on ne voit pas les autres vers qui l'accompagnent-

Il est à préjuger que l'origine du Pui de l'Immaculée Conception de la Irès-sainte Vierge , qui se tient à Caen dans les grandes écoles de PUniversité, tire son origine de celle de Rouen, d'autant plus que Guillaume-le-

Conquérant , duc de Normandie , est enterré dans l'église de l'abbaye des pères Bénédictins de St.-Estienne , dans un des faubourgs de Caen.

Tous poètes, tant latins que françois , sont tenus d'apporter ou d'envoyer épigrammes , chants royaux , ballades , sonnets et dixains qu'ils ont composés en l'honneur de celte Immaculée Conception , lesquelles pièces ayant esté examinées par les personnes préposées à ce sujet à distribuer des prix à ceux qui les ont faites, à proportion du mérite de ces pièces.

L'auteur des recherches de M. Estienne Pasquier, que je vous ay déjà cité , écrit qu'au Pui de la Conception de Notre-Dame , dans la ville de Rouen , il y a un concours de tous les beaux esprits qui viennent composer des chants royaux en l'honneur de la très-sainte Vierge, qui s'appelle présenter. Tous les poètes les plus spirituels s'y trouvent pour faire paroître leur esprit et leur dévotion envers leur bonne maîtresse et donnent leurs chants royaux entre les mains du lecteur, qui doit les lire en pleine audience , mettant au commencement de leurs poésies le vers palinodial , comme par exemple celui-ci :

L'herbe que Veau ne rend jamais humide.

Autre énigme à deviner, quand on ne sçait pas les autres vers qui accompagnent celui-ci et qui , comme vous voyez, n'est pas plus intelligible que la plus grande partie de ceux qui sont écrits dans les tableaux et dans les autres endroits de la cathédrale d'Amiens.

Le chant royal est en général une espèce de poésie jfrançoise , qui a la même figure que la ballade. Elle est composée de cinq couplets de vers alexandrins ou héroïques et d'un envoy, dont le dernier vers est partout répété; elle doit avoir onze vers à chaque couplet et cinq ou sept à i'envoy ; les mêmes rimes du premier couplet doivent être observées dans toutes les autres strophes. Le chant royal est , à l'égard de la ballade, ce que le rondeau est à l'égard du triolet.

Le chant royal a esté ainsi nommé de ce que le sujet estoit donné par le roi de l'année courante. On appelloit roi ou prince celui qui avoit emporté le prix de l'année précédente ; c'estoit à luy que s'adressoit I'envoy de la ballade et qui présidoit au jugement de la distribution des prix. Le chant royal se faisoit en l'honneur de Dieu ou de la Vierge, ou sur quelqu'autre grand argument ; il ne se fait qu'en matière grave et sérieuse.

On appelloit aussi fatras une sorte de vers anciens , où un vers estoit souvent répété, comme aux chants royaux, ainsi que le témoigne Borel , qui dit qu'on disoit fratriser pour faire ces sortes de vers.

Voici une copie de l'unique chant royal qui s'est sauvé du naufrage dans lequel ont esté enveloppés tous ceux qui accompagnoient les tableaux donnés par les maistres confrères de la célèbre confrérie de Notre-Dame du Pui , établie dans l'église cathédrale d'Amiens. Il nous reste à la vérité , dans ces tableaux et dans ces tables de marbre , où sont gravés les noms et les qualités de ces confrères , le vers palinodial qui faisoit le refrain de chaque chant royal ; mais quel jugement

peut on faire de la beauté de la ballade entière par l'unique vers palinodial qui nous en reste. Ce seroit vouloir à peu près faire le même jugement de la beauté entière d'un palais qu'on n'auroit jamais vu , par la comparaison qu'on en feroit d'une seule fenestre qui vous en resteroit, avec un pan de muraille resté en son entier, après la destruction totale de ce palais.

J'ay esté obligé de laisser dans la copie de ce chant royal deux lacunes , n'ayant pu tirer que la moitié de deux vers que je vous marque icy imparfaits , estant fort effacés et brouillés sur le velin où ils sont écrits , et que j'ay mieux aimé laisser imparfaits que de remplir ces lacunes par le supplément de deux de mes vers , qui n'auroient pas esté conformes au reste de cette pièce. Vous jugerez aisément, par le récit que je vais vous faire de ce chant royal , que le stile des écrivains du tems auquel il a esté fait n'estoit pas entièrement conforme à la pudeur et à l'honnêteté que l'on souhaite aujourd'huy dans les ouvrages qui paroissent en public.

Ce chant royal estoit attaché contre le pillier de la chapelle de St. -Louis, et il fut présenté l'an 1602 par M. Pierre de Sachy.

Le clair soleil de la divine grâce , Qui de l'esprit illumine les yeux, Sur le zénit du chef de notre race Dardait à plomb ses éclats radieux ; Mais las ! soudain que l'épaissie image Du vice ombreux eut emblé le visage De ce flambeau aux yeux de la raison , L'homme fut mis en l'obscure prison

De tout erreur; sy que par délivrance Dieu promit lors de donner en saison, Terre d'où prit la vérité naissance.

Or quand ce Dieu , qui des astres compassé Le double cours, brûlant d'amour pieux.

Dans l'amarry de la terreite masse Voulut verser son germe précieux , Ayant esleu dedans ce bas estage , Non quelque mont rebousty de la rage

Du vent d'orgueil

Le cultiva de ses dons ; vint toison ; Puis , y coulant sa germeuse influence ,

Il engrossa

Terre d'où prit la vérité naissance.

Phœbé neuf fois avoit sa pleine face Fardé des rays de l'astre hespérieux, Quand du saint clos de cette humble terrasse Naquit çà bas le Verbe glorieux.

Je te salue, du Père ô vive image!

Fils éternel, Dieu de Dieu sans parhge, Phare sacré, flambeau, guide raison!

Or, que tu nais dessus notre horison , Je veux mon luth monter d'une miiance, Pour haut sonner celte sainte chanson Terre d'où prit la vérité naissance.

L'esprit tandis planta charneuse chasse ; Il est enclos de peur défectueux, Pourtraire en soy la chose qui ne passe Par le pertuis des sens officieux.

Dieu donc voulant l'homme follement laige Dresser au trac du célèbre héritaige, Jugeant l'esprit durant sa liaison Au corps inepte à divine leçon ,

Il a choisi pour sa sublime essence Rendre visible en l'humaine toison, Terre d'où prit la vérité naissance.

Mais quoy, celui , ce tout qui tout embrasse Dans l'infini de son cstre abismeux , A vuides mains vient-il en cette place; Comme à notre oeil il semble souffreteux ; Rien moins. Voy, voy ces vierges sur l'herbage, Si bien veignant des bras et de courage ; Justice , paix , bonté paye rançon , Et vérité d'elles Christ en faucon Vient d'enheurer l'adamiste semence Qui a fourni de son propre giron Terre d'où prit la vérité naissance.

ENVO Y.

Maistres affranchis du triste matrisson Qui détenoit les âmes en frisson, Durant la nuit de l'aveugle ignorance, Louons joyeux, avec son nourrisson, Terre d'où prit la vérité naissance.

Il y avait encore un autre chant royal attaché contre une des colonnes de la clôture du chœur, devant la chapelle de St.-Nicaise, qui a esté osté depuis peu, ainsy que je vous l'ay dit dans notre pénultième entretien.

Ayant suffisamment parlé de l'origine de la confrérie de Notre-Dame du Puy, établie dans la cathédrale d'Amiens, et des tableaux que les confrères y ont offerts, il faut marquer le sujet de la destruction en partie des emplacements de ces mêmes tableaux.

Le P. de La Ferté , jésuite, incommodé de la goutte, qui devoit prêcher durant le carême de cette présente année 1723, dans l'église cathédrale, examinant l'escalier de planches par lequel on monte dans la chaire, s'apperçut, à ce que quelques chanoines firent alors courir le bruit dans Amiens , que l'on ne pouvoit monter facilement dans celte chaire , parce que la corniche du bas d'un des dits tableaux excédant un peu l'un des boudins du pillier contre lequel est posé cette chaire , on prétendoit que la montée de cet escalier en estoit incommodée , ce qui ayant esté représenté à M&r Pierre Sabatier, alors évoque d'Amiens, et à Messieurs de son chapitre, quelques-uns des chanoines qui, depuis plusieurs années, avoient pris résolution de faire détacher les tableaux , pièces de sculpture et autres ouvrages qui composoient les principaux ornements de cet auguste temple, ils firent ôter entièrement ce tableau , prétendu incommode , et ensuite les deux autres attachés au même pillier qui, suivant le goût de ces Messieurs, rendirent ce pillier plus dégagé et plus beau.

Les confrères du Puy s'avisèrent un peu trop tard de vouloir s'opposer à l'enlèvement et déplacement de ces beaux monumens de la piété de leurs prédécesseurs et de nos ancestres , puisque ce ne fut que le troisième jour de cette destruction commencée qu'ils députèrent un de leurs confrères en la ville de Beauvais , où Messieurs du chapitre de la cathédrale d'Amiens ont leurs causes commises depuis environ 27 ans, au sujet d'un conflict de jurisdiclion entre eux et Messieurs du présidial d'Amiens , à l'occasion d'un prétendu criminel,

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mais trouvé innocent , que Messieurs du chapitre tenoient dans leur prison de la Barge.

Ce confrère député rapporta dans Amiens une requeste répondue par M. le lieutenant général de Beau vais, par laquelle il estoit fait deffense à Messieurs du chapitre d'aller plus loin, jusqu'à ce que les parties pussent être réglées. M&r l'évêque , à qui cette seconde requeste fut signifiée , appela de cette ordonnance. Ce détour et ce procédé arrettèrent court les confrères, et, dès ce moment, Messieurs du chapitre mirent un si grand nombre d'ouvriers durant le reste de ce jour et de la nuit suivante, que le lendemain il ne resta plus de tableaux à détacher. Les choses estoient en cet estât le 20e febvrier 1723.

Durant la nuit du 11e au 12e mars, on osta de cet auguste temple toutes les épitaphes en sculpture de moyenne grandeur, qui estoient placées contre les pilliers des chapelles, à l'extérieur. Comme ces morceaux de sculpture estoient attachés à ces pilliers et aux murailles des chapelles avec d'assez gros morceaux de fer, et que pour les détacher proprement par parties il auroit fallu y travailler durant quelques jours , pour abréger ce travail on en fracassa la plus grande partie promptemenl, et les débris en furent pillés par les iconoclastes et par la canaille du menu peuple. On en a épargné environ douze on treize des plus considérables, qui ne seront peut-être point épargnés dans la suite.

Après qu'on eût osté ces tableaux , on a fait regrater les pierres des pilliers auxquels ils estoient attachés , pour effacer les coulleurs de quelques peintures qu'on y

avoit peintes auparavant, et pour rendre autant qu'on a pu leur coulleur naturelle à ces pierres , et on a rempli de plâtre les trous des crampons et morceaux de fer qu'on en a osté.

Un poète témoigna son indignation contre ces destructeurs en faisant ces vers :

Quel démon rempli de malice

Vient dépouiller, dans un moment ,

Ce saint , ce superbe édifice

De tout son plus bel ornement?

Avec quelle indigne furie

Se déborde icy l'hérésie.

Cette église défigurée

Ne peut plus montrer en ce lieu

Qu'une misérable mosquée ,

Au lieu du temple du vray Dieu.

Ce que la célèbre sculture Possédoit de plus précieux , Ce q ne la sçavante peinture Nous laissoit de plus curieux, De tous ces saints les riches effigies , Sont en proie à leur frénésie ; Du vieux, du nouveau Testament Toutes les illustres histoires , Peintes par nos foibles mémoires, Sont détruites dans un moment.

Hidre dont les testes renoissent Aussitôt qu'on veut les dompter, Monstre dont les forces s'accroissent Sitôt qu'on veut les surmonter ; Beste monstrueuse et terrible, Chapitre en chicane invincible,

Voye , voye les crimes que tu fais , Voye ce que tu viens de commettre, Crains celui qui te donna l'estre Et tremble de tant de forfaits.

Trop libérale confrérie,

Vos vœux , vos dons et vos présens

A la glorieuse Marie ,

Vont bientôt s'envoler au vent.

On destruit , on pille , on ravage ,

On n'épargne pas une image ;

On arrache les écrileaux,

On trouble, malgré la nature,

Les morts dedans les sépultures ,

En démolissant leurs tombeaux.

Poursuis, chapitre insatiable,

Achève ton impiété ,

Prends ce que laisse d'admirable

La vénérable antiquité.

Tandis que le diable t'anime ,

Pousses l'horreur du crime ;

Après avoir chassé les saints

Et de leurs niches et de leurs places

Oses encore sur leurs dignes châsses

Porter tes sacrilèges mains.

Que ton tonnerre et que ta foudre, Puissant vainqueur de l'équité, Viennent réduire en poudre Leur énorme témérité ; Brise ces testes criminelles , Foudroyé et écrase ces rebelles; Détruis cette troupe d'ingrats; Qu'ils rcconnoissent ta puissance ; Que le monde, par ta vengeance , Soit purgé de ces scélérats.

Tous les noms et qualités de ceux qui ont donné ces tableaux , ces pièces de sculpture de marbre , do pierre et de bois , sont gravés par chaque année avec le vers palinodial ou refrain , dans ces tables de marbre , dont je vous ay déjà entretenu, et qui sont placées dans de beaux cadres de marbre blanc, contre la muraille servant de clôture derrière le rétable d'autel de la chapelle de Ste-Marguerite. Le haut de cette muraille est orné de quatre niches d'architecture de pierres, dans lesquelles sont posées plusieurs statues de pierres peintes, hautes d'environ quatre pieds et demi , représentant quelques actions de la vie de saint Jacques-le*- Majeur, apôtre. La sculpture de ces statues et du couronnement gothique est d'une grande délicatesse. Tout ce bel ouvrage de sculpture fut donné par M. Guillaume Àuxcousteaux , chanoine, qui y est représenté en sculpture. L'écu des armes de ce vertueux ecclésiastique, qui mourut l'an 1511, le 2e du mois de décembre, est sculpté en deux ou trois endroits , où l'on voit qu'il porte de gueules à 3 cousteaux d'argent , garnis ou emmanchés d'or mis en pal. Les armes de cette illustre famille, sont encore sculptées dans plusieurs endroits du cimetière de Si-Denis , marque de libéralité des personnes de cette ancienne maison.

On voit dans cette chapelle de Ste-Marguerite un beau tombeau pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, et je vais vous dire le nom de celui qui y est enterré, mais encore ce que je peux savoir sur les autres tombeaux que l'on voit dans différents endroits de la cathédrale.

Pour commencer par un des plus anciens, il faut vous

souvenir de celui que vous remarquâtes, pratiqué dans la muraille, entre la chapelle de St-Pierre et la petite porte par laquelle on entre dans Tévéché. Ce tombeau est celui de Gérard ou Evrard de la noble maison de Coucy, évoque d'Amiens dans l'année 1252, et mort l'an 1257. Sa statue, de grandeur naturelle, est représentée en sculpture de pierres, il est couché cet illustre prélat sur ce tombeau, vêtu de ses ornements pontificaux: on n'y voit aucune inscription qui puisse donner d'éclaircissement sur son sujet, quoiqu'une porte de fer à deux battants , travaillée à jour, doive avoir contribué à conserver les caractères gothiques qui y estaient écrits et dont il n'en reste plus que 5 ou 6.

Le tombeau dont je vous partais il n'y a qu'un moment, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille de la chapelle de Ste-Margueri!e , est celui de Guillaume de Mascon ; évoque d'Amiens depuis Tannée 1277 jusqu'en Tannée 1308 , dans laquelle il mourut. Ce tombeau est fait délicatement, travaillé et orné de petites statues d'un travail admirable ; ce qui est assez remarquable dans le tombeau de Msr de Mascon est que le sculpteur, pour faire voir que l'âme de ce prélat est reeeuè dans le sein d'Abraham , Ta représentée par une petite statue en bosse enclavée dans ia muraille, celle de Dieu quj tient dans ses mains les deux coins d'un drap au milieu duauel paroit une petite statue toute nue sculptée en bosse avec les mains jointes, ayant néanmoins une mitre sur la teste pour marquer que c'est l'âme dudit évêque dont la petite statue ressemble à la physionomie et aux traits du visage de la grande, le visage est assez do-

charné et le nez camus. L'écu des armes de ce prélat est sculpté en bas-relief fait d'émail ou les couleurs et les métaux qu'il porte, sçavoir : D'or fretté de sable à la fasce de France , ou bien suivant quclqu' autre à la fascc d'azur à 3 fleurs de lys d'or. M. de la Morlière écrit que M&r de Mascon porloit de fasce de G pièces de vair et de gueules. Cet évêque a donné la vitre de cette chapelle de Ste-Marguerite ; on ôta en 170 i le bas de cette vîlre, où il estoit représenté en verres peints, avec ses habits pontificaux et ces mots : Guillelmus Âmbianensis episcopus , natione Burgundus, fecit me fieri. On y a mis du verre blanc en la place , pour donner plus <le jour dans cette chapelle.

Les statues des évêques Gérard de Couci et de Guillaume de Mascon, sont vestues de chasubles anciennes, faites comme de simples manteaux fermés par devant. Ces prélats ont les cheveux tondus fort courts , et on leur voit les oreilles. Cette coutume de porter les cheveux courts n'estoit pas particulière aux seuls clercs, puisqu'on lit dans la vie de saint Godefroy, évêque d'Amiens dans le xie siècle, que ce prélat refusa, le jour de Noël , de recevoir à la messe l'offrande de Robert , comte de Flandres ., et de quelques autres seigneurs qui avoient de longs cheveux ; l'histoire marque qu'ils les coupèrent eux-mêmes sur le champ avec leurs épées. La différence qu'il y avoit entre les clercs et les laïcs estoit que ceux-ci les laissoient croître inégalement par le bas , au lieu que les clercs les faisoient coupper en cercle et en roud [rotundam et circularem), et c'est de là que la chovelure des hommes a esté appelée cœsaries ,

du verbe cœdere, couper, parce qu'en effect, pour tenir les cheveux courts, on avoit soin de les couper de tems en tems. Tous les chrétiens, dans les premiers siècles , portoient également les cheveux courts , les laïcs aussi bien que les clercs, mode qu'ils avoient prise des Romains, qui commencèrent à les porter ainsi environ 4 ou 500 ans après la fondation de Rome.

Les Francs et les autres barbares ayant ensuite inondé l'empire romain , vers le ivô siècle , la plupart des laïcs laissèrent croître leurs cheveux à l'imitation de ces peuples qui , au contraire des Romains , les portoient fort longs ; mais les clercs , qui estoient presque tous Romains , et aussi les moines , et avec eux encore quelques laïcs ou séculiers des plus réguliers, même des payens, ne voyant point de raison d'innover et ne voulant point, par conséquent, suivre cet exemple, continuèrent à se les couper eux-mêmes ou à se les faire couper par d'autres , et , en un mot , à les porter courts à leur ordinaire , ce qui les distingua tellement du commun des laïcs que, dans la suite des tems , cette tonsure devint cléricale et monacale, c'est-à-dire affectée aux clercs et aux moines. Néanmoins il y eut toujours des laïcs qui continuèrent à porter les cheveux courts. Depuis saint Louis, les rois de France ont porté les cheveux aussi courts qu'aucun séminariste d'à présent. On peut en voir à Paris les portraits , tirés d'après les originaux , dans le cabinet de la bibliothèque de Ste- Géneviève.

C'est ainsi que saint Louis se voit représenté à la grande porte de l'église des Cordeliers de Paris , dans

une chapelle qui lui est dédiée dans notre cathédrale d'Amiens, et au côté gauche de la chapelle de St. -Sébastien où sa statue , de grandeur naturelle , est ainsi représentée , c'est-à-dire en cheveux courts et coupés en forme de cercle , ce qui s'appelle estre coupé instar coronœ ou ad formam coronœ.

Cet usage de porter les cheveux courts , ramené en France sous François Ier, duroit encore du tems du roi Henri IV, ainsi qu'on peut le voir dans tous les portraits qui sont dans les tableaux de notre cathédrale , et au buste de bronze qui est dans une niche, au-dessus du premier pont-levis de la porte de St.-Pierre d'Amiens. Cet usage dura jusqu'au commencement du règne du feu roi Louis XIIIe, de glorieuse mémoire. Il est vrai que , depuis le règne de ce grand prince , on s'est donné en France toute liberté de laisser croître les cheveux , jusqu'à ce que, comme dit un auteur mort depuis un an (1), la nature ne pouvant fournir des cheveux assez longs à la fantaisie des hommes, ils ont trouvé beau de se faire raser la teste pour porter des perruques de cheveux de femmes. Cette mode a passé aussi aux étrangers , et on peut dire qu'aujourd'hui elle a inondé presque toutes les nations de l'Europe.

Pour ne point nous écarter davantage de la description des tombeaux de nos évoques, souvenez-vous que, dans la chapelle de Primes, on en voit encore deux ; le premier est celui de Robert de Fouilloy, de la famille des ducs de Croï; le second, pratiqué dans la

(!) Domelande de Vert,

muraille, à gauche, proche l'autel, est de Simon de Goucames , mort Tau 1325, Ce prélat portoit : diapré de sable à la bande.

Devant la chapelle de St. -Sébastien il y a , sur le pavé, une grande table de cuivre, bien travaillée, qui couvre le tombeau de Jean de Cherchemont, évoque d'Amiens, mort dans l'année 1372.

Quand on voulut , au mois de juin 1691 , creuser une fosse dans l'endroit où M?r Simon de Goucame est enterré , dans cette chapelle de Primes , pour y inhumer M. François de Oodencq, doyen de la cathédrale , on y trouva des restes des ornemens de ce prélat, mort le 3e décembre 1325 , sçavoir : deux bagues, l'une d'or et l'autre de cuivre, avec sa crosse d'estain, et sur laquelle estoient gravés ces mots : Onus et non honos. On garde encore aujourd'huy par curiosité , dans la thrésorerie du chapitre de la cathédrale , cette bague de cuivre et cette crosse ; mais la bague d'or fut attachée à la châsse de saint Firmin-le-Martir.

Ce prélat, dans le mois de septembre 1324, octroya dix jours d'indulgence à ceux qui prieroient pour les agonisants quand ils entendroient sonner la cloche de l'extrême-onction , pour leur administrer ce sacrement, ainsy qu'il en avoit esté prié par Messieurs de son chapitre.

La feste du Saint-Sacrement et la procession qui se fait ce jour-là dans Amiens, furent établies vers l'an 1322, sous l'épiscopat de ce prélat.

Jean Rollandi , aussi évoque, qui mourut en 1388, est enterré dans la chapelle de St.-Jean-Baptiste. Son

tombeau est de marbre noir, couvert d'une grande table de cuivre figuré, d'un très-beau tramil. M. de Vert remarque que la figure de cet évêque , représentée en relief au-dessus de son tombeau , porte une mître serrée par derrière avec une espèce de corde qui lui pend sur le dos, entre les deux fanons ordinaires. Ce prélat portoit : d'azur au huche t d'argent virollé de sable et lié de gueules.

Jean De la Grange , surnommé le cardinal Jean d'Amiens , dont il fut évêque jusqu'en l'année 1402 , dans laquelle il mourut , est enterré sous un tombeau de marbre noir, sur lequel est sa statue représentée de grandeur naturelle, en marbre blanc, délicatement sculptée. Ce mausolée sert de clôture à la gauche du chœur, où son écu est placé. Il portoit : de gueules à 3 merlettes d'argent , au 1er quartier de Bretagne,

Ce Jean De la Grange, dont vous venez de voir le tombeau , fut chanoine de l'église cathédrale de Paris et cardinal-preslre du titre de St. -Marcel. Il mourut à Avignon le 4e r.vril 1402, et fut enterré, suivant l'opinion d'un auteur moderne, dans l'église de St.-Martial, à Avignon.

Le roi de Fronce Charles Ve le choisit pour estre son maistre d'Estat et son intendant à la Cour des finances, lui donna l'évèché d'Amiens et le fit président en la Cour des aydes, et puis conseiller au Parlement de Paris, où l'on remarque qu'il jugea plusieurs procès, même après avoir esté revêtu de la pourpre de cardinal, ce qui est une chose assez singulière et qui mérite d'estre remarquée , comme estant contraire à l'ordonnance

qu'avoit faite Philippe-le-Long pour un des réglemens du Parlement dedans , dont le premier article marque : « Il n'y aura nuls députés, prélats en Parlement» » car le roy fait conscience de eux empescher au gou- » vernement de leurs spiritualités. »

On voit par celte ordonnance que les archevêques et évêques, à cause de leur dignité, ne peuvent posséder aucune charge au Parlement, et c'est ce que l'on voit encore tous les jours estre pratiqué, lorsque quelque conseiller ou président-clerc est élevé à l'épiscopat, qu'aussitôt leur charge passe entre les mains d'un autre.

Le tombeau placé sur la même ligne que ce dernier est celui de Jean de Boissi , neveu de ce cardinal-évêque d'Amiens; il y est représenté en statue de pierre, de grandeur naturelle, vêtu comme son oncle de ses ornemens pontificaux. L'écu de ses armes donne à connoître qu'il portoit à 5 poincts d'argent équipolés aide gueules, armoiries de la maison de Boissi tombées en celles de Chaunes.

Jean Avantage, évoque d'Amiens l'an 1456, dont le tombeau est dans la chapelle de l'Université de MM. les chapelains de la cathédrale , couvert d'une lame d'airain ouvragée, avec son épitaphe. Il portoit : d'azur à 3 testes de licorne d'argent.

Ferri de Beauvoir, éleu évêque d'Amiens dans l'année 1457 et mort en 1472, a son tombeau placé dans l'épaisseur de la muraille servant de clôture au chœur. Sous l'histoire de saint Firmin-le-Martir, dont je vous entretiendrai cy-apres, il portoit: ccarlclé au 1er et 4e

d'argent à 2 bandes de gueules, au 2° et 3° d'or à 3 maillets de gueules.

La statue de ce prélat est vêtue de ses habits pontificaux, différens néanmoins de ceux des autres évêques, dont je vous ay déjà parlé , en ce que celui-cy est vêtu d'une chappe ouverte par devant, par dessus sa tunique et sa dalmatique , au lieu que les autres évêques sont vêtus d'une tunique, d'une dalmatique et d'une chasuble ancienne fermée par devant.

Comme la plupart de ces chasubles anciennes estoient d'une matière riche et précieuse, de draps et autres tissus d'or ou d'argent , quelquefois couvertes et brodées de perles , ainsi que sont celles de ces évêques , elles ne plioient et n'obéissoient point assez pour estre facilement retroussées et repliées sur le bras , ce qui les rendoient très-incommodes et très-embarrassantes; au lieu qu'il y en avoit pour le caresme d'étoffe plus simple et plus souple, et à celles-cy, parce qu'elles semanioient et se roulloient aisément , on n'y a rien retranché ny coupé.

Peut-être que ce qui a fait aussi conserver plus régulièrement la chasuble aux diacres et sous-diacres , pendant la grande messe des temps d'avent et de caresme, que dans le reste de l'année, c'est que, comme on ailoit dehors dire la messe en advent et en caresme dans les églises où la station estoit indiquée, les ministres, pour se précautionner dans la marche et se guarantir de la pluie , plus fréquente en hyver, prenoient toujours , au lieu de la dalmatique et de la tunique, leur chasuble ou manteau , appelé en latin pluviale , dont aussi ils se

servoient tout naturellement à la messe, ne s'avisant pas de faire porter en même temps avec eux leur habit ordinaire , sçavoir la dalmalique et la tunique.

La dalmatique est une espèce de tunique , dont la mode est venue de Dalmalie , d'où cet habillement a pris son nom. Ainsi Lampridius, parlant de l'empereur Commode, dit que cet empereur paroissoit en public revêtu d'une dalmatique , à la manière des Dalmales. Ce qui prouve que la tunique se portoit en même temps, et toujours par dessous la dalmatique , c'est que la dalmatique n'a précisément les manches larges que pour enfermer et contenir celles de la tunique, toujours plus étroites et plus justes au bas. On voit sur un livre de prières , autrement des Heures, faites du temps de saint Louis, la figure de ce saint roi en cotte et surcotte , proprement en tunique et en dalmatique , et sur sa teste un chaperon avec une barelte ou calotte à oreilles. Tel est encore l'habillement de nos rois à leur sacre , et celui desévêques lorsqu'ils célèbrent pontifîcalement la messe. La dalmatique est garnie de franges aux manches et aux côtés, et non la tunique à qui ces franges sont inutiles, comme estant pleinement couverte et cachée par la dalmatique. Tel est le sentiment de D. Claude de Vert sur la diféreuce qu'il y a entre la tunique et la dalmatique ; cependant nous voyons le contraire dans toutes ces belles et anciennes statues de nos évêques , où la tunique et la dalmatique sont également garnies de franges, que l'on voit fort aisément par les ouvertures des deux côtés de la chasuble.

Après vous avoir rapporté le sentiment de D. Claude

D!i LA CATHÉDRALE. 335

de Vert sur l'origine et l'usage des dalniatiques, il faut vous citer celui de notre sçavant compatriote sur cette sorte d'habillement. Voicy comme l'illustre M. Du Cange s'en explique dans le 1er tome de son Glossaire latin : Dalmatica vestis sic dicta, quod in Dalmatia primum sit reperta. Usum dalmaticarum in Ecclesiam primus invexit sanctus Silvester Papa cum antea colobiis uterentur sacerdotes , veste scilicet sic dicta, quœ manicis carebat. Sed cum nuditas brachiorum aplerisque culparctur, dalmaticarum a B. Silvestro usus inductus est, ut ait AU cuinus, a quo dicitur esse vestimentum in modum crucis , habens in sinistra sui parte fimbrias dextra Us carente : inconsulile , et cum largis manicis.

Je ne puis m'empècher de vous dire à ce sujet que je me suis souvent étonné pourquoi Msr Feydeau de Brou, notre dernier évoque , officioit pontificalement aux vespres des fcstes solennelles revêtu seulement d'une chappe par dessus son saro, accompagné de MM. ses deux archidiacres, aussi en chappe; puisque j'ay eu l'honneur de voir plusieurs fois Msr François Faure , prédécesseur de M&r Feydeau, officier aussi pontificalement aux vespres , revêtu d'une chappe par dessus sa tunique et sa dalmatique , accompagné de MM. ses deux archidiacres, aussi revêtus l'un d'une tunique, l'autre d'une dalmatique par dessus leurs aubes, sans porter de chappes , comme s'ils eussent assisté à la messe. Il faut croire que cette différence n'est pas essentielle à la célébration de l'office des vespres ou de la messe, puisque ces deux illustres prélats estoient trop éclairés et trop zélés pour les rites de l'église pour qu'ils n'eussent

voulu y manquer dans la moindre chose , si cela avoit esté absolument nécessaire.

Le tombeau qui sert de fermeture au chœur du côté droit de l'autel , orné de grilles de fer, est celui de M. Pierre Versé, évoque d'Amiens, mort le 10e février l'an 1500. Il y est représenté couché de son long de grandeur naturelle, vêtu de ses habits pontificaux en chasuble , tunique et dalmatique. Sa statue est de pierres dorées , la sculpture en est fort belle. Il porte de sable à Voranger d'or, quelques-uns disent à V abricotier, dont l'auteur de la nouvelle description de la ville de Paris raconte l'origine assez particulière.

Cet auteur écrit que Jacques Coyctier, médecin du roy Louis XIe, sçut tirer de ce prince tout ce qu'il en voulut en le menaçant de la mort. Philippe de Commines dit qu'il reçeut de lui jusqu'à cent mille écus par mois, somme immense en ce tems-là, sans les bénéfices, les évéchés et les charges dont il fit pourvoir ceux qui lui appartenoient ou qui estoient de ses parens; c'estoit merveille comment ce bon roy craiguoit tant ce médecin ; il redoutoit ses menaces , lui qui faisoit trembler tout le monde, et qui ne craignoit personne (ce sont les propres termes de l'auteur de cette description). Mais enfin Louis XI , dégoûté et revenu des fourberies et des ruses de ce médecin de cour, donna ordre au grand prévôt, son cher confident, de l'arrêter et de se défaire de lui sourdement. Coictier, averti par le prévôt, qui estoit son bon ami, des ordres fâcheux qu'il avoit pour lui, songeant sérieusement à éluder ce malheur qui le menaçoit, et comme il avoit de l'esprit et qu'il savoit la grande

DE LA CÀTHÉDBALK. 337

foiblesse que le roy avoit pour la vie , il dit au prévôt qu'il estoit bien fâché d'apprendre cette triste nouvelle , mais que ce qui l'affligeoit le plus, estoit que depuis très-longtemps il sçavoit , par une science particulière, que le roy ne vivroit que quatre jours après luy, et que c'estoit un secret qu'il vouloit bien lui confier comme à un ami discret et fidèle. Le prévost donna dans le panneau et ne manqua pas de faire promptement ce récit au roy, qui en conçeut tant de peur, qu'il ordonna qu'on laissât Coyctier en repos , mais qu'il ne se présentât plus devant lui. Le rusé et adroit médecin, qune demandoit pas mieux , se retira volontiers pour iouir de ses grands biens , et fit bâtir une maison dans ce champ qui se trouvoit à l'endroit où est aujourd'huy l'extrémité de la rue St.-André-des-Arts , qui estoit pour lors proche des murs de la ville. Ce médecin prit pour devise ou pour symbole, selon l'usage grossier de ces tems-là, un abricotier dans un écusson penché que l'on voit encore sur la porte de cette maison , parce que ce mot est composé de son nom et d'abri pour faire entendre que Coyctier estoit à l'abri ou en seureté dans ce lieu de retraite éloigné de la cour. Sur la même porte on lit encore à présent une inscription accompagnée de la très-sainte Vierge et de saint Jacques , patron de Coyctier (1), et d'un évêque qui est, selon les apparences, ce Pierre Yersé qui estoit son neveu. Ce prélat, dans son épilaphe , est qualifié de dévot ; ce fut lui qui fonda, le 29 septembre 1498, les petites Heures qui se

l) Ou Coyticr.

chantent dans la cathédrale, et donna 9,000 francs pour cette fondation, et qui donna à MM. du chapitre le fief de Conti, scitué dans Amiens, proche la porte de Beauvais. Ce Pierre Versé, évêque , admit, en l'an 1488, la confrérie de Notre-Dame-du-Pui dans la cathédrale , qui se tenoit auparavant en d'autres églises.

Le superbe mausolée placé proche de ce dernier tombeau est celui de M. François de Hallevin (mort, suivant M. de La Morlière, dans l'année 1537, et selon quelques auteurs, le 18 juin 1538), qu'il avoit fait élever de son vivant. Cet évêque n'est pourtant pas enterré dans cet endroit, mais dans l'abbaye du Gard dont il estoit abbé. La sculpture de ce magnifique mausolée en est belle ; les bas-reliefs , et principalement ceux de la frise, sont très-délicats; les colonnes sont d'ordre gothique. L'écu des armes de ce prélat est placé dans plusieurs endroits de son mausolée ; il porte d'argent à 3 lions de sable 2 et 1 , armés , lampassés et couronnés d'or sur le tout, d'azur à la fasce d'or accompagnée de 6 billettes de même , 3 en chef et 3 en pointe , qui est de Piennes. On voit, dans l'architecture de ce mausolée, plusieurs statues d'anges sculptées en bosse et toutes nues, et dont les aisles ne couvrent pas la nudité, ce qui me fait souvenir du quadre du tableau donné l'an 1562 par M. Guillaume Pingre dont je vous ay parlé déjà dans notre premier entretien. Je vous dis alors qu'on y voit deux colonnes couplées d'ordre ionique qui portent chacune sur leurs chapiteaux les statues de deux enfans tout nuds sans aisles et que ces deux enfans

portent encore sur leurs testes un autre chapiteau d'ordre ionique; il est à préjuger que ces statues sont aussi celles de petits anges, mais on ne peut s'empêcher de voir que s'il n'est pas des règles de l'architecture de mettre deux, ordres semblables l'un sur l'autre, il est encore moins des règles de la pudeur et de la bienséance de placer des statues indécentes dans un lieu où tout doit nous porter à la pureté. Il estoit autrefois permis aux payens et aux idolâtres de représenter en peinture ou en sculpture leurs fausses divinités toutes nues , et les personnes qu'ils considéroient comme des dieux, parce que , les considérant comme de purs esprits, il ne pouvoit, suivant leur pensée, avoir quelque chose en eux dont la veiie put estre offensée. C'est peut-es'tre par cette raison que les sculpteurs, considérant dans ces deux ouvrages les statues de ces enfans sous l'idée de celles des anges , les ont représentées toutes nues , parce que, les représentant comme de purs esprits, il leur a semblé que la pudeur permettoit de les représenter en cet état.

L'autorité de donner des aisles aux anges se peut tirer de ceux de l'arche d'alliance, et du 9e chapitre de Daniel, vers 11. Mais ces passages n'obligent pas indispensabiement à donner des aisles aux anges , puisqu'il est certain qu'ils ont touiours apparus sans aisles, et les peintres et les sculpteurs peuvent néanmoins en user indifféremment, selon que leur art, le bon sens et l'instruction des fidèles l'exigent; on peut aussi (selon la pensée d'un très-sçavant auteur qui a écrit sur la

peinture) représenter des anges nuds, car les habits n'ont esté inventés que pour guarentir les hommes du froid et de la honte.

Quand cet excellent écrivain marque qu'on ne doit pas représenter les apôtres pieds nuds, c'est (adjoutet-il) parce qu'il est dit formellement dans l'évangile que Notre-Seigneur leur ordonnant de ne prendre aucune précaution pour leurs habits, leur dit positivement de se contenter des souliers qu'ils avoient aux pieds sans en porter d'autres. Il continue de dire que quand il est marqué dans les actes des apôtres que l'ange délivra saint Pierre , il lui dit de mettre sa ceinture et d'attacher ses souliers, d'où l'on doit inférer qu'ils en avoient ordinairement. Il en est de même de Moïse, qui, dans la vision du buisson ardent , fut averti de quitter ses souliers.

Cet autre magnifique tombeau que vous avez veu construit contre une des quatre maîtresses colonnes en faisceaux isolées de la croisée de notre cathédrale, est celui de M. Charles Hémard, cardinal, évêque d'Amiens, qui mourut le 23e août de l'année 1540 , âgé de 47 ans ; il y est représenté à genoux, les mains iointes , priant Dieu et regardant le crucifix placé au milieu du jubé. Sa statue de marbre blanc fort bien sculptée et placée dans une niche quarrée dont le couronnement est orné de trois statues isolées en ronde-bosse, représentant les trois vertus théologales. Le bas de la niche est orné de quatre statues représentant les quatre vertus cardinales travaillées en demi-bosse. Ces sept statues tiennent chacune leur symbole , attribut ou hyérogliphes qui les

distingue et les font connoître. Uue inscription gravée en prose et en vers latins dans une table de marbre blanc décrit les qualités différentes et fait l'éloge de ce grand cardinal, surnommé le Bon Pasteur. Des pilastres de marbre blanc d'ordre gothique soutiennent ce grand ouvrage. On voit par son écu placé dans la niche qu'il portoit (suivant M. de La Morlière) : d'argent à six faces de sable ou face de sable de six pièces que Von peut encore dire burettes d'argent et de sable de six faces.

Un autre tombeau est celui de l'illustrissime et révérendissime messire François Faure, 4e du nom et 75° évêque d'Amiens , construit contre la muraille de la chapelle de St. -Pierre , où l'on voit la statue de cet illustre prélat , assise sur une espèce de tombeau , considérant attentivement une teste de mort qu'un ange lui présente ; une crosse et une mitre , placées proche de lui, font connoître sa dignité d'évêque. L'écu de ses armes, sculpté dans cet ouvrage , fait voir qu'il porte d'azur au lion lampassé et couronné de même , au 1er quartier de Bretagne , qui est d'hermines. Deux vases , ou plutôt deux lampes sépulchrales antiques , remplies d'une matière ardente , posées aux deux côtés dlun fronton sphérique , montrent l'ardeur de cet amour pour Dieu et pour son prochain , qui l'enflamma jusques à la fin de sa vie. Deux pilastres avec des chapiteaux dorés , d'un ordre particulier qu'on peut appeler attique , ayant des feuilles comme dans l'ordre corinthien , mais qui ne sont pas galbées, avec entailloir d'ordre dorique, accompagnent les deux côtés de cet ouvrage ; une table de marbre blanc, qui occupe la moitié de la longueur de

ce tombeau , est remplie d'une inscription latine, gravée dans le marbre, contenant en abrégé la vie de ce grand évêque. Comme je sçay que vous honnorez les personnes d'un mérite distingué, pour lesquelles vous avez auss1 bien que moy un profond respect et une estime foute particulière , je crois que vous serez bien aise que je vous fasse un détail succinct de la vie de cet illustre prélat.

Messire François Faure, 4° du nom, et le 75° des évêques d'Amiens , conseiller du roi en ses conseils d'estat et privé , et maistre de son oratoire , naquit le 8e du mois de novembre de l'année 1612, dans une maison de campagne appellée Ste-Quitière , distante de 3 lieues de la ville d'Angoulesme , dans la paroisse de Chadaric. Messire Jean Faure , son père , estoit gouverneur de Mirebeau , en Poictou , durant les guerres civiles, et demoiselle Gabrielle Martin, sa mère , estoit de la meilleure famille de l'Angoumois.

J'ay lu dans des mémoires imprimés que , par la généalogie de messire Faure, on trouve qu'elle est sortie de Jean Faure , chancelier de France , lequel , tempore Johannis régis summum in Gallia gerebat magistratum , et qu'il en a donné les preuves par des contrats, titres et fondations , lesquels , avec les biens et terres que la famille a possédés de son tems, et qu'elle possède encore en partie, ont esté mis ez-mains de feu M. Du Cange, thrésorier et historiographe de France, qu'on a adjouté au livre de l'histoire de France, écrite par M. François Duchesne, fils d'André, historiographe de France , imprimé à Paris en 1680.

DK LÀ CATHÉDRALE. 343

Le jeune François Faure commença ses études dans la ville d'Angoulesme, chez les R. P. Jésuites, où il n'étudia que jusqu'en troisième. Dès le commencement de Tannée 1625 il voulut entrer dans l'ordre de St.- Dominique ; mais la Providence en disposa autrement, et le fit entrer chez les R. P. Cordeliers , où il fit profession vers la fin de la sixième année de son noviciat.

Ce jeune religieux commença , à l'âge de 17 à 18 ans, à prêcher son premier caresme dans la ville de Monteon, du diocèse d'Angoulesme, dont messire Antoine de la Rochefoucaud , évêque , lui donna la mission avec éloges et admiration ; de plus, il le créa prestre à l'âge de 22 ans et quelques mois , fondé sur des bulles des P. Cordeliers , dont M. Faure s'est fait relever par les bulles de sécularisation qu'il a obtenues de son premier évêché de Glandeves.

Après avoir demeuré quelque tems à Paris , pour poursuivre ses études , il retourna à Angoulesme , y enseigna la philosophie à l'âge d'environ 22 ans , et présida aux thèses que les P. Cordeliers firent soutenir pendant un chapitre provincial tenu dans cette dernière ville. Estant retourné à Paris , il fut frappé de la peste qui affligeoit les religieux du grand couvent ; il en guérit comme par miracle , en vertu des prières qu'il adressa à Noire-Seigneur et à sa sainte mère , sans s'être procuré aucun secours humain.

Ayant fait un cours de philosophie au Mans , il revint à Paris , et , pendant 7 à 8 ans , il prêcha dans diverses provinces durant des avens , des caresmes , des octaves du Saint-Sacrement, des dominicales , et prononça dif-

férens panégiriques des saints et des oraisons funèbres» Un jour le R. P. Ricard , cordelier provincial, prédicateur ordinaire du roi et de la reine-mère , devoit prêcher au Val-de-Grâce devant Leurs Majestés ; il se trouva incommodé et grièvement malade ; c'est pourquoi il pria le R. P. Faure de suppléer pour lui , ce qu'il fit, n'ayant eu que quelques heures pour se préparer. Néanmoins, il s'en acquitta si bien, que toute la cour en fut contente , particulièrement la reine, laquelle, après la prédication , envoya M. Cyfredy, son exempt , lui dire qu'elle le retenoit pour son prédicateur ordinaire , avec des appointemens avantageux et une place dans le carosse du P. Fernandès, cordelier espagnol, son confesseur. Le 29e décembre 1639, la reine signa son brevet de prédicateur ordinaire , n'estant âgé que de 27 ans.

Cette princesse , et toute la cour, assistoient souvent aux prédications qu'il fit pendant une année aux Cordeliers du grand couvent. Ce qu'ils admirèrent , et ce qui les édifia le plus sensiblement , ce fut la conversion de plusieurs grands seigneurs et dames , qui retournèrent au giron de l'église catholique , entre lesquels fut le prince Palatin , auquel on peut adjouter le duc d'Yorck , roi d'Angleterre. L'histoire de Sponde rapporte toutes ces conversions. Il en procura encore d'autres en prêchant à St.-Étienne-du-Mont et dans d'autres endroits.

Le dernier de septembre de l'année 1649 il eut brevet du roi , pour son prédicateur ordinaire. M. de Rhodes Péréfixe estant précepteur du roi , le P. Faure en fut le sous-précepteur. Il dédia ses thèses de grande ordinaire

au roi Louis-le-Grand dont, à l'âge de 71 ans, il composa le panégirique dans un livre in-4°, qui est une pièce admirable dans ce genre. Il exerça la charge de prédicateur ordinaire du roi pendant près de 25 années consécutives.

Le P. Faure fut nommé par Sa Majesté à l'évêché de Glandeves, le 7e mars 1651, en plein conseil , par ordre de la reine ; mais il n'en prit pas possession en personne ; le roi l'ayant choisi et nommé pour celui d'Amiens , il en prit possession, par M. François Bernard , promoteur, le 3e juin 1654. Notre illustre prélat assista au sacre du roi Louis XIV, qui se fit à Reims par M§r l'évêque de Soissons. Le siège de Reims estant vacant, Msr l'évêque d'Amiens fit la fonction de diacre, et M&r l'évêque de Senlis celle de sous-diacre.

Après la cérémonie du sacre de Sa Majesté, M&r Faure vint prendre possession de son évèché d'Amiens, accompagné de M. le marquis de Bauché, chef de l'ancienne maison de Crevant d'Humières, et de M. le marquis d'Houilly, escuier de la maison de M. le duc, oncle du roi.

Notre illustre prélat fut reçeu en cette ville le 28 juin 1654, par M. le duc d'Elbeuf , gouverneur général de la province , et par M. de Bar, gouverneur des ville et citadelle d'Amiens, qui, accompagnés de tous les corps, le conduisirent dans l'évêché sans cérémonies , à cause de la guerre.

Le lendemain , jour de la feste de saint Pierre et de saint Paul , ce prélat , revêtu d'un rochet et en bonnet , sortit de l'évêché par la rue des Souflets , et , montant

sur le parvis de Notre-Dame , entra par le grand portail de cette cathédrale où , s'estant mis à genoux sur le dernier degré de la porte de la dite église, il presta le serment devant et entre les mains d'un des Messieurs du chapitre , qui l'attendoit en chape sous les orgues avec la croix. Il baisa la vraie croix , et , ayant esté conduit en sa place , au chœur et au côté de l'autel , par M. Pioger; doien , et par M. de Robeville , archidiacre d'Amiens, en l'absence de M. Barboteaux, prévost de la cathédrale , qui estoit malade , ce prélat chanta la grande messe , et le même jour, après midi , il prononça le panégyrique des apôtres saint Pierre et saint Paul. Il fit voir dans ce sçavant discours que l'église est toujours vivante par son chef invisible , qui est saint Pierre, par les apôtres, ses successeurs, et par les. évoques, qui ont succédé aux apôtres. Il fit en même tems l'éloge de messire François Lefebvre de Caumartin , son prédécesseur, ayant pris pour son thème : adhuc defunctus loquitur.

Msr d'Amiens tint son premier synode général le 5* octobre en l'année 1655, et un autre le 5e octobre 1662, auquel il ne put assister ; M. de Robeville, archidiacre , chanoine théologal et son grand vicaire , y présida.

Le roi allant pour son mariage à St.-Jean-du-Luz , dans l'année 1660, voulut que M&r d'Amiens fut du voyage , et le prédicateur de la cour, comme elle estoit à Thoulouse , on lui ordonna de prêcher devant Leurs Majestés , ce qu'il fit. Le Parlement ne manqua pas d'y assister, avec sept ou huit ministres de la religion prétendue réformée , lesquels furent si touchés de son

sermon , qu'ils demandèrent permission au roi de conférer avec lui , ce qui fut fait en présence de Leurs Majestés et de toute la cour, où cet admirable prédicateur fit si sçavamment la comparaison du mot latin est y compris dans ces paroles : Verbum caro factum est , qui établit si fortement le mistère de l'incarnation , avec le mot latin est, compris dans ces autres paroles : Hoc est corpus meum , qui prouve si évidemment le sacrement de l'Eucharistie, pour la réalité en la transubstentiation, qu'il prouva invinciblement à ces ministres que l'un et l'autre estoient réels, véritables, effectifs et sans figures. Deux de ces ministres se convertirent et avouèrent devant Leurs Majestés et devant toute la cour qu'ils croioient le mistère de la transubstentiation , comme celui de l'incarnation du Verbe divin , connoissant par cette comparaison que Msr l'évêque d'Amiens leur avoit faite, qu'il n'y avoit point de figures ni de métaphores dans ces deux mistères. Il fortifia son discours de l'autorité de l'Écriture sainte et des anciens Pères de l'église, ce qui causa une joie extraordinaire à tous les assistans catholiques de cette conférence.

La justice divine ayant puni les péchés des citoyens d'Amiens par le fléau terrible de la peste , dans les années 1668 et 1669, ce vénérable pasteur n'abandonna pas le troupeau que Dieu avoit commis à sa garde ; il le secourut au contraire par de grandes aumônes et des charités considérables.

Notre aimable prélat continua pendant toute sa vie à veiller à la conservation du troupeau que Dieu avoit placé sous sa vigilance pastorale , ayant eu le soin de

le sanctifier de tems en tems par des missions extraordinaires , non content d'avoir nourri tant de fois ses ouailles du pain de la parole de Dieu, dans le jour de Pasques (1), chaque année de son épiscopat , où il venoit souhaiter et procurer à ses brebis les fruits de cette paix intérieure que le monde ne sçauroit donner, et de leur avoir expliqué , pendant l'octave du très-saint Sacrement , la profondeur de cet estimable mistère. Il leur administra encore cette divine nourriture pendant un avent, et même, à l'âge de 73 ans , il les nourrit de cette viande céleste pendant un caresme entier, apprenant à son cher peuple l'art de bien vivre et de bien mourir ; toutes prédications qu'il composa de nouveau sur un point le plus essentiel et le plus nécessaire de tous, la morale chrétienne.

Il dit un jour à un de Messieurs ses neveux , sur ce sujet, qu'il lui seroit honteux d'avoir tant prêché les autres peuples de France , sans avoir prêché le sien autant qu'il le souhaitoit ; d'autant plus, lui disoit-il , que je l'aime tendrement ce peuple. En efifect , il ne montoit jamais en chaire sans que son cœur ne ressentit une joie extraordinaire , et même il ne pouvoit quelquefois retenir ses larmes. Il dit même un jour à M. ce neveu qu'il souhaiteroit mourir dans ce lieu , c'est-àdire dans la chaire du prédicateur, comme sur le champ de ses combats.

Néanmoins , Dieu ne permit pas qu'il mourut au

(1) Il a prêché le jour de Pasques , dans la cathédrale , trois

fois.

( Note de la marge du Manuscrit.)

milieu de son trouppeau , puisque la divine bonté, voulant lui donner la juste récompense de ses travaux apostoliques, le retira subitement de ce monde, ayant esté attaqué d'apoplexie à Paris, lorsqu'il venoit de se confesser et qu'il se préparoit à célébrer le saint sacrifice de la messe, le 11e jour du mois de mai 1687.

Si la mort de ce grand prélat fut inopinée , elle ne fut pas imprévue à son égard , puisqu'il est à présager qu'ayant enseigné à son peuple l'art de bien vivre et de bien mourir, il avoit fidellement pratiqué le premier et s'estoit exactement préparé à ce dernier passage ; car enfin, il est vrai de dire que la mort est ordinairement l'écho de la vie, et qu'on voit rarement un véritable homme de bien pendant tout le tems de sa vie , ne pas mourir en véritable chrétien : talis vita , lalis ita. Yix maie moritur qui bene vixerit.

Le cœur de ce digne évêque fut enterré dans l'église des RU. PP. Cordeliers du grand couvent de Paris.

Le R. P. Lefranc, originaire d'Amiens, docteur et gardien des RR. PP. Cordeliers de Paris, mort le Ie de febvrier 1702, à l'âge de 83 ans, fit, à la louange de cet il lustre prélat , une belle épitaphe dans laquelle il le compare à Joseph, pour le grand amour qu'il porloit à ses frères; à David, pour sa douceur; à saint Jean-Baptisle, pour son zèle envers les personnes de la cour, à qui il annonçoit les vérités de l'Évangile ; à saint Jean-Chrysostôme , pour son éloquence dans la chaire ; à saint Ambroise, à cause de la fermeté qu'il fit toujours paroître pour la défense des droits de l'Église ; à saint Bonnaventure, pour la conversation; à Scot, pour sa

subtilité et sa science dans la Sorbonne , et à saint Charles Borromée , pour l'amour qu'il portoit à son troupeau, qu'il ne voulut pas abandonner, même pendant la peste , et enfin à Pline, qui fut autrefois le panégiriste de l'empereur Trajan, avec bien moins d'éloquence que notre prélat le fut de Louis-le-Grand.

Un de nos poètes François a fait ces quatre vers, que le Mercure galant publia d'abord sur ce panégirique de Louis-le-Grand , que Msr François Faure composa l'année 1683.

Sçavant panégyriste et digne historien, Sur Pline tant vanté tu gagnes la victoire ; Mais aussi l'on peut dire, en faveur de ta gloire, Que ton héros surpasse infiniment le sien.

M&r l'évèque d'Amiens n'a cherché, dans la composition de ce chef-d'œuvre d'éloquence, que de satisfaire à l'amour qu'il avoit pour son roi , et il n'a prétendu que le plaisir d'y avoir réussi ; aussi a-t-on dit avec justice en sa faveur :

Ce grand prélat sans doute, aussi sage qu'il est, Wa pu se proposer aucun autre intérest Que d'élever du roi la gloire et la puissance; Pouvoit-il ignorer, dès qu'il l'eut entrepris , Qu'on ne sçauroit donner de juste récompense Aux ouvrages qui sont sans prix.

L'inscription de l'épitaphe gravée sur le tombeau de Msr Faure, dans notre cathédrale, renferme encore les principales actions de la vie de notre grand évêque,

dont lo corps fut apporté de Paris à Amiens et porté en procession de son palais épiscopal , par plusieurs rues de cette ville, dans la cathédrale ; il y fut enterré dans la chapelle de St.-Pierre , où vous avez vu son mausolée.

Nous voilà enfin arrivés au tombeau d'un autre illustre prélat , dont la perte nous a coûté tant de larmes et dont la mémoire sera à jamais en bénédiction à son troupeau et à toute l'église de France. Si je pouvois vous entretenir de toutes ses rares vertus et de son extrême exactitude à remplir tous ses devoirs, que je serois content 1 Si je pouvois trouver des termes assez forts pour vous exprimer toutes les belles qualités naturelles et acquises qu'il possédoit, et toutes les vertus qu'il pratiquoit , je le ferois de tout mon cœur; mais les expressions dont je me servirois seroient toujours inférieures à son mérite. Si, par exemple, je voulois vous parler de sa grande charité et des aumônes considérables qu'il a faites, tant aux pauvres de la ville qu'à ceux de la campagne , que pourrois-je vous dire qui égalât la vérité. Bien éloigné de la vaine ostentation de ceux qui font leurs aumônes au son de la trompette , il les cachoit avec un soin extrême dans le sein du pauvre ; il ne vouloit pas que sa main gauche sçut les charités que sa droite distribuoit aux pauvres honteux, à la veuve et à l'orphelin; content d'avoir suivi son heureux et charitable penchant, il oublioit ses aumônes passées, toujours empressé d'en faire de nouvelles.

Mais où m'emporte l'amour pour la vérité I Connoissant mes frères et la grandeur du sujet dont je vous

entreliens , j'aime mieux imiter le silence de ces sçavans et éloquens prédicateurs qui avoient l'honneur de parler devant lui, et qui , pour obéir à ses ordres, gardoient sur ses vertus un profond silence; car, enfin, la vérité ne déplaisoit au grand Feydeau que quand elle vouloifc le louer. L'éloquence des plus habiles prédicateurs ne lui estait désagréable que lorsqu'ils vouloient faire son panégyrique et rendre justice à son mérite. Il ne vouloit point , ce grand prélat , qu'on parlât des actions héroïques de vertu qu'il pratiquoit tous les jours, persuadé qu'il estoit que le plaisir de faire du bien à son prochain, pour l'amour de Dieu, est une ample récompense sur la terre , outre celle que Dieu y a attachée pour le ciel.

Si les ordres que l'humilité de notre grand prélat donna sur ce sujet pendant sa vie furent exactement suivis, il ne put empêcher après sa mort que l'on ne suivit le conseil du sage qui défend de louer l'homme vertueux que lorsqu'il a heureusement achevé sa carrière.

La reconnoissance de M. de Lestocq, théologal et chanoine de notre cathédrale, ne pouvoit estre plus prompte, ny plus généreuse qu'elle fut pour la mémoire de notre défunt prélat, dans la douleur toute récente de la perte de M§r l'illustrissime et révérendissime messire Henri Feydeau de Brou,évêque d'Amiens, notre cher prélat. M. de l'Estocq entreprit de faire l'oraison funèbre qu'il prononça dans la cathédrale cinq à six iours après la mort de ce vertueux prélat. Quelqu'étendu que fût son sujet, il l'embrassa tout entier et s'en

acquitta avec un succès si heureux qu'il s'attira l'approbation générale de tous ses auditeurs.

M. Charles-François Trancart, chanoine de la cathédrale, animé aussi d'un motif de reconnoissance digne d'une grande âme, s'acquitta de son devoir envers la mémoire de cet illustre défunt, dont il prononça l'oraison funèbre environ un mois après la mort de ce cher prélat. La vive éloquence de cet habile prédicateur parut dans tout son éclat en prononçant le panégyrique d'un prélat dont le mérite est encore au-dessus de toutes les louanges qu'on peut lui donner, quoique ses vertus ayent esté publiées après sa mort par la bouche de tant d'excellents orateurs et d'habiles poètes, qui ont célébré à l'envi les uns des autres les louanges d'un prélat dont la mémoire ne mourra jamais dans l'esprit de ses diocésains ; il fut enterré, ce grand évêque, dans le chœur de la cathédrale , devant le milieu du sanctuaire, où il repose sous une grande tombe de marbre blanc environnée d'un grand quadre ou bordure d'un marbre noir. L'écu de ses armes y est gravé; on voit qu'il portoit d'azur au chevron d'or accompagné de 3 coquilles de même, 2 et 1. L'inscription de son tombeau nous fait connoîlre que cet illustre prélat est enterré dans cet endroit de la cathédrale par une faveur particulière et extraordinaire, et par un pur motif de reconnoissance de MM. les doyen , chanoines et chapitre de cet auguste temple envers la mémoire de ce grand évêque , qui, après avoir vécu pendant 14 années d'épiscopat dans une parfaite intelligence et une union toute chrétienne avec MM. de son chapitre, mourut sur les deux heures

d'après-midi du lundi 14e juin 1706, plus consumé par l'ardeur de son zèle que par le nombre de ses années , n'estant âgé que de 53 ans.

La perte de ce grand Feydeau de Brou nous sera toujours très-sensible, et nous en serions devenus inconsolables, si Dieu ne nous eût regardé dans sa miséricorde, et si la divine Providence n'eût choisi pour nous dédommager de notre perte et remplacer celui que nous avons tant pleuré, celui que nous avons le bonheur de posséder aujourd'hui.

Je me garderai bien de vous faire l'éloge de l'illustrissime et révérendissime Msr Pierre Sabatier, notre prélat. Je sçay que ce sujet est au-dessus de mes forces; il suffit de vous dire que ce grand évêque est du choix et de la nomination de notre incomparable monarque, qui , par un juste discernement et sur le récit avantageux que la renommée avoit fait à S. M. du mérite et des belles qualités de M«f Sabatier, le nomma pour remplir une place occupée depuis plusieurs siècles par tant de saints et d'illustres prélats.

Vous ayant parlé de nos évêques suivant les différentes occasions qui se sont présentées de vous entrenir de ces illustres prélats qui ont gouverné jusques à présent le diocèse d'Amiens , il faut présentement que je vous dise leurs noms , le tems de leur élection et celui de leur mort; il y en a à la vérité quelques-uns dont on sçait les noms, mais dont on ignore le tems auquel ils ont esté élus , et celui auquel ils sont décédés. On sçait encore que Yitulphc a esté le 19e évoque d'Amiens, mais on ignore en quelle année il a esté élu ,

quoiqu'on sçache qu'il soit mort en Tannée 778. Voicy la liste plus exacte que j'ay pu trouver.

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