‹ Description de la cathédrale d'AmiensChapitre 6 sur 12 · AMIENS · texte numérisé non relu

AMIENS

Puisque la chaleur du soleil , que nous sentions devant midi , commence à diminuer, à proportion que ce bel astre baisse sur notre horison , jouissons à présent des plaisirs que produisent sur les charmants ramparts tant de beautés différentes , qui semblent toutes concourir à faire de cet agréable promenoir un lieu rempli de charmes et de délices ; ainsi , pendant le tems que nous goûterons les douceurs de la promenade, ou

qu'estant assis à l'ombre de ces ormeaux , nous prendrons quelques repos , je vais continuer à vous entretenir des beautés de notre cathédrale , dont il me reste à vous parler pour achever le tableau.

Nous avons fini notre entretien par la description du mausolée de messire de Lannoy, seigneur de la Boissière. II faut présentement vous entretenir de quelques autres beautés de la clôture extérieure du chœur de notre auguste Temple.

Une des plus considérables est la représentation de plusieurs actions de la vie de S. Jean-Baptiste, qui occupe le vuide ou l'entrecolonnement de la clôture,, du côté gauche du chœur; dans le premier, on voit la représentation des effects de la promesse faite par l'ange à Zacharie , de la naissance future du divin précurseur dont Dieu devoit favoriser la stérilité d'Elizabeth. La naissance de ce grand saint et quelques autres circonstances de sa vie, jusqu'à l'âge de 30 ans, sont représentées dans dix cartouches sculptées en demi-bosse sur la muraille qui occupe le bas de la clôture.

Quatre niches d'architecture gothique , ornées d'un couronnement de pierre d'une sculpture délicate , embellissent le haut de cette muraille. On voit ce divin précurseur faire dans le désert diférentes prédications au peuple juif, et le baptesme qu'il administre à Jésus- Christ dans les eaux du Jourdain. Les statues qui représentent ces actions sont de pierres dorées, hautes d'environ quatre pieds , fort bien sculptées. Cet ouvrage fut donné l'an 1531 , par quelques personnes de la famille de messire Louvel , ou de Louvancourt , puisque deux

écus de leurs armes sont sculptés aux deux côtés de la représentation. Ils portent d'or à 3 testes de louves de sables , S fil.

La maison de messire Louvel porte d'or à 3 hures de sangliers de sable. L'espace de la deuxième arcade ou entrecolonnemenlde cette clôture du chœur est occupé par quatre autres niches d'une architecture gothique , ornées comme la première d'un couronnement de pierre d'une belle sculpture à jour. On voit dans ces niches l'emprisonnement et la décolation du plus grand de tous les hommes ; le festin du cruel Hérode , et la danse de la lî lie de l'infâme Hérodiade. Dans les cartouches sont représentées les particularités de l'histoire qui concernent le corps et le chef du divin précurseur après sa mort, et la translation de ce sacré chef dans la ville d'Amiens. Ce corps d'histoire fut offert par messire Coquerel , dont l'écu , placé en plusieurs endroits de cet ouvrage , nous montre qu'il porte les mêmes armes que celles des autres personnes de cette ancienne et noble famille, dont je vous ai déjà parlé , au sujet de plusieurs autres donations qu'elles ont faites dans la cathédrale.

Le vitrail de la chapelle de la très-sainte Vierge , de notre -église paroissiale de St. -Martin , est orné d'une représentation du jugement universel , peint sur le verre , avec des coulleurs bien vives , donné par un des messires Cocquer el. Deux écus de ses armes sont peints sur le verre, il porte dans le premier entièrement de Cocquerel , sçavoir d'azur à 3 cocquelets d'or crestés , becqués et membres de gueules à la bordure componnée, d'argent de gueules. Le second écu est apparemment

celui de Mme son épouse qui porte écartelée au 1er et 4° de Cocquerel , et au 2e et 3e, écartelée au 1er et 4° d'argent, au lion rampant de sable , au 2e e£ 3e de gueules frété d'argent.

Le R. P. Menestrier , sçavant jésuite, dit dans son livre qui traite de l'origine des armures , que bien loin de blâmer les armes parlantes, comme les ignorans le font ordinairement , il soutient que ces blasons sont les plus anciens et les plus nobles. Ceux qui les portoient ayant cru que leurs noms estoient assez illustre pour se faire connoître par des signes qui les représentoient , sans qu'il leur fallut affecter de prendre d'autre devise plus connaissable.

« Cette remarque du R.P. Menestrier , fait connoître « l'antiquité et la noblesse de la maison de M. Cocquerel, v dont estoit maître Nicole ou Nicolas Cocquerel ou a Cocqueret , natif de Montreuil , prestre , bachelier en « théologie , prévost et chanoine de Notre - Dame « d'Amiens , dans l'année 1452 , qui fonda une maison « particulière , où du commencement il tenoit de petites « écoles, fit le collège encore appelle Cocqueret , de son a nom , dans Paris (1). »

Après vous avoir parlé de la représentation des circonstances delà mort du glorieux S. Jn-Baptisle, je dois vous dire de quelle manière son sacré chef fut apporté dans notre ville, d'autant plus que j'ay leu un libelle qui attaquoit indirectement la possession que nous en avons,

(l) Toute cette phrasé est bifieo dans te manuscrit, et elle est donnée ici telle qu'elle est écrite.

Je m'estois proposé de ne vous parler de cette sainte relique que dans le tems que je vous aurois entretenu de celles dont notre cathédrale est honnorée , mais je le ferai présentement. Il est inutile de vous entretenir du sujet pour lequel ce libelle a esté composé, et vous avez pu en voir le motif ; ainsi , pour vous entretenir seulement de notre relique , il est nécessaire que je reprenne les choses de plus haut et que je commence par l'histoire de la mort de saint Jean-Baptiste , pour vous dire ensuite de quelle manière son sacré chef fut trouvé, et ensuite apporté dans cette ville. Ce que je vais faire le plus succinctement que je pourrai.

C'étoit un usage commun parmi les princes payens ( suivant la remarque d'un des plus célèbres interprètes modernes (1) de l'Écriture Sainte), de célébrer avec de grandes réjouissances le jour auquel il estoient venus au monde. Ce fut suivant cette coutume qu'Hérode Antipas-Tétrarque, de Galilée, ayant fait un festin magnifique aux principaux seigneurs de sa cour , la fille d'Hérodiade (c'est-à-dire celle qui lui estoit née de son véritable mari ) , ayant dansé devant Hérode, et devant tous les conviés , lui plût si fort , qu'il promit avec serment de lui donner tout ce qu'elle lui demanderoit , même la moitié de son royaume ; Hérodiade ordonna à sa fille de demander à l'instant la teste de J.-B. , comme une digne récompense ( dit St. -Jérosme) , d'une danse si indigne , ce qui lui ayant esté accordé, St. -Jean fut décapité dans la prison et sa teste donnée à Hérodiade.

(1) M. de Sacy, 1er lome, sur l'évangile de saint Matthieu.

Après que ce divin précurseur eut perdu la vie pour la défense de la vérité et de la chasteté , au château de Macheronte où il estoit prisonnier , selon Joseph , historien juif , ses disciples qui alloient librement dans sa prison, vinrent enlever son corps, l'ensevelirent à Sébaste , capitale de la Samarie , et cachèrent son chef dans un lieu secret de Macheronte,

Théodoret, dans le 3e livre, chapitre vu de son histoire, remarque que le corps de saint Jean-Baptiste fut effectivement à Sébaste , sous l'empire de Julien l'apostat. Les payens et les impies dispersèrent ses ossements sacrés , puis , les ayant de rechef ramassés , les brûlèrent et en semèrent les cendres par les champs.

Dans ce tems-là , quelques moines de Jérusalem , vivant sous la charge de Philippe , abbé , se mêlèrent parmi ceux qui ramassoient les os pour les jetter au feu et en prirent la plus grande partie , qu'ils apportèrent en diligence à leur abbé , qui envoya le tout à St.-Athanase , évoque d'Alexandrie, par un diacre nommé Julian , qui fut peu à près évoque de Palestine.

Pour vous faire voir que tous les ossements sacrés ne furent point entièrement brûlés par les payens et les impies , lorsque le corps du glorieux saint Jean-Baptiste fut trouvé , sous l'empire de Julien l'apostat, voicy encore quelques-unes de ces saintes reliques que l'on honnore en diférens endroits, et qui, par conséquent, n'ont point esté consumées par le feu.

Il y a dans le dôme ou église cathédrale de Siennes , en Italie, un bras de St.-Jean-Baptistc , très-richement enchâssé , que l'on révère dans une chapelle qui est

comme au milieu de la nef, du côté gauche, en entrant dans cette église.

Dans l'église paroissiale de Saint-Jean , à Dijon, en Bourgogne, on conserve un morceau du crâue de SL- Jean-Baptiste , enfermé dans un très-beau et très-riche reliquaire. Ce sont deux anges qui soutiennent un plat, comme renversé et exposé aux yeux de tout le monde , dans lequel est la teste d'un homme mourant qui se fait admirer.

Dans le thrésor du monastère de Citeaux , la plus considérable de toutes les reliques , est le bras de St. -Jean- Baptiste , qui est enfermé dans un fort beau reliquaire de vermeille doré, sur lequel sont gravés cinq vers grecs , qu'on peut traduire en latin :

Quant barbara manus manum Prœcursoris Possidebat prius , postèa inde eruens Imperalor adduxit in urbem Constantinus.

Eamdem vero, qui istuc in thesaurum contulit Quœ protegebant ipsum , ditatus imperio est (1).

Par cette main barbare on entend le sultan d' Antioche , par la ville où ce bras fût porté on entend Constantinople, par l'empereur, Constantin Porphyrogenète, qui régnoit Tan 956 , et par celuy qui a enrichi l'abbaye de Citeaux , et qui avoit esté élevé à l'empire. Baudouin, comte de Flandre, fait empereur de Constantinople,

(1) Extrait du Voyage littéraire du P. Martene , bénédictin.

l'an 1204 , c'est l'explication qu'en a donné le père Hardouin , sçavant jésuite , ce n'est pourtant point l'empereur Baudouin qui en a fait présent à Citeaux ; mais Otton Cycons , prince de Caristie , qui l'avoit eu de cet empereur.

On montre dans le trésor de Saint-Jean , de Maurienne, deux doigts en chair et en os de saint Jean- Baptiste; et on prétend que le roi Gontran fonda l'église de Maurienne pour les y mestre.

Dans le thrésor de l'abbaye de Saint-Denis , en France , il y a un fort beau reliquaire d'argent doré , dans lequel est enfermée une espaule de St. -Jean-Baptiste , que l'empereur Héraclius envoya au roy de France , Dagobert Ier.

Dans le même thrésor , on voit une belle chasse d'argent doré , appellée communément la Sainte-Chapelle , à cause des reliques qu'elle enferme , ou à cause qu'elle est faite en forme de chapelle ou église , dans laquelle il y a entr'autres du chef de saint Jean-Baptiste.

Dans le même thrésor est un autre reliquaire , fait comme une riche tabie d'argent doré, où parmi plusieurs autres reliques , il y a de ossibus sancti Joannis Baptistœ. Dans celui de Notre-Dame -de-Paris il y a un doigt de St.-Jean-Bapliste.

Le chef du divin précurseur fut trouvé dans le château de Macheronte , par deux bons religieux , suivant une révélation divine qui leur en avoit esté faite en songe ; ils le portèrent à la ville de Jérusalem , d'où il fut ensuite transporté à Constantinople, d'où ayant esté porté , et ensuite trouvé en celle d'Emesse , il fut traus-

porté à Comanes, et de là encore une fois à Constantinople.

Je n'entre pas encore dans le détail des diférentes inventions et translations de ce sacré chef, ce qui me mèneroit trop loin ; cette matière ayant esté si sçavamment et si exactement éclaircie dans le traité historique que le docte M. du Cange a composé sur le chef de saint Jean-Baptiste.

Les François s'estant croisés pour la conquête de la Terre-Sainte , M. Vualon de Sarton , fils de Miles , chevalier , seigneur de Sarton , village éloigné d'Amiens d'environ sept lieues , proche de Dourlens , estant chanoine en l'église collégiale de Saint-Martin de Picquigny , se croisa avec les autres François pour le voyage de la Terre-Sainte.

Après que les François eurent fait la conqueste de la ville de Gonstantinople , M. Vualon de Sarton se promenant la veille de la nativité de la très-sainte Vierge, le 7 de septembre , dans un vieil palais à demi ruiné , qui estoit dans Gonstantinople , proche la rue joignant l'église Saint-Georges , dont il avoit esté le chanoine , il apperçut une fenêtre bouchée de foin et quantité de matériaux , entassés les uns sur les autres. Sa curiosité l'ayant porté à les remuer , il y trouva deux vases dans l'un desquels estoient le doigt et dans l'autre le bras de St. -Georges , martyr; craignant d'estre surpris , il retourna au même endroit le lendemain , pendant qu'on estoit occupé à l'office de l'église voisine de Saint- Georges , et , fouillant plus avant , il trouva deux grands plats d'argent, avec leurs étuis, et les ayant emporté

dans sa chambre , il trouva , dans un des plats , le chef de saint Georges , et dans l'autre, celui de saint Jean* Baptiste ; ce qu'il reconnut par les inscriptions grecques qui estoient à ces reliquaires. M. Vualon , ayant pris résolution de s'en retourner en son pays , brisa les deux plats dans lesquels estoient les deux chefs de St. -Jean- Baptiste et de St. -Georges , pour fournir aux frais de son voyage , et pour emporter ces deux chefs avec plus de facilité.

Ge seigneur s'embarqua sur mer le dernier jour du mois de septembre , et arriva à Venise en moins d'un mois , ayant traversé une partie de l'Italie , des Alpes et de la France , et approchant d'Amiens , 11 envoya donner avis de son arrivée à M. Pierre de Sarton , son oncle , chanoine de la cathédrale, lui faisant sçavoir qu'il apportoit avec soi le sacré chef de St. -Jean-Baptiste.

M. Pierre de Sarton , en ayant averti Mgr Richard de Gerberoi, évêque d'Amiens , il fut arrêté que le clergé et tous les corps de la ville iroient en procession au-devant dudit Vualon.

Le jour de cette auguste cérémonie fut le troisième dimanche de l'Avent , 17e décembre de l'année 1206 , jour auquel on célèbre encore tous les ans , dans l'église cathédrale de Notre-Dame d'Amiens, la feste de la réception.

Le même évêque, Richard de Gerberoi , pour reconnoître un si rare présent, dont Vualon de Sarton avoit honnoré son église , lui conféra , l'année suivante , le jour de l'Ascension de N. -S. -Jésus-Christ, une chanoinie vacante de sa cathédrale ; MM. du chapitre de la cathé-

tlrale , célèbrent encore tous les ans l'obit dudit Vualon, le lendemain de la feste de St.-Éloi, le 2e décembre, et même plus , ils ordonnèrent que tous les ans , après la messe de l'obit dudit Vualon de Sarton , on montreroit au peuple le chef de St. -Jean-Baptiste , du haut du jubé de la cathédrale , après que l'appel en auroit esté fait au son de la grosse cloche , ce qui s'observe encore à présent.

Ce sacré chef est présentement dans un plat d'or massif, d'un pied de diamètre, qui a le bord chargé de perles et de pierreries , et sur les extrémités de petites fleurs de lis en relief , couvert d'un grand et fort cristal. Au bas de ce plat est un écu d'azur à 3 [leurs de lis d'or 1 et \ , chargé d'une couronne que l'on croit avoir esté donnée par Isabeau ou Élizabeth de Bavière, épouse de Charles VIIe , roy de France , tant pour l'honneur et révérence qu'elle portoit à St. -Jean-Baptiste, que pour avoir reçeu le sacrement de mariage dans la cathédrale d'Amiens. Sur ces considérations , elle y fonda un obit pour estre dit après son décès et durant sa vie une messe de Notre-Dame , pour laquelle fondation le roy donna au chapitre le moulin du pont Baudri , communément appelle le moulin du roi , appelé autrefois le moulin du comté , scitué au bas du grand marché de cette ville , qui estoit écheu à son chef, à cause d'un forfait et méchante action commise par le meunier , suivant les lettres et titres de ce prince , en date du 4e de février 1412.

Après vous avoir entretenu de la manière dont le sacré chef du divin précurseur fut apporté dans Amiens , il faut que je réponde , le plus brièvement que je pourray ,

aux raisons que l'auteur du libelle apporte pour nous disputer la possession dans laquelle nous sommes , depuis plus de cinq cents ans , du chef de saint Jean Baptiste.

Comme vous dites avoir veu ce libelle , vous devez y avoir remarqué qu'il y est écrit que M. Baronius , rapporte que Paul IIe fit porter le chef de St.-Jean-Baptiste , qui est dans l'église de Saint-Silvestre de Rome, dans une procession solennelle en Î470 , à laquelle les cardinaux assistèrent nuds pieds.

De plus , il est marqué que M. Sponde témoigne que le chef de saint Jean-Baptiste , qui est à Rome dans l'église de Saint-Silvestre, est tout entier, à la réserve du menton. ( Pars Ma quœ Romœ visitur in ecclesia Sancti Silvestri, integrum caput refert , excepto duntaxat menio. )

Baronius ajoute que ce menton qui y manque est celui que l'on voit à Aoust en Savoye.

Il dit encore que le martirologe romain marque que le chef de St.-Jean-Baptiste est gardé avec beaucoup de dévotion dans l'église de Saint-Silvestre à Rome, où il fut transféré le 29° jour d'aoust , auquel jour on célèbre lafeste de la décolation de grand saint.

Enfin , il est marqué dans ce libelle , que le procèsverbal de la procession qui se fit à Paris , sous Henri IIIe, l'an 1568, porte en terme précis , que le chef de saint Jean-Baptiste fut porté par des Augustins.

Voilà les preuves que l'auteur de ce libelle a apportées contre la relique du chef de St.-Jean-Baptiste, qu'il dit n'estre pas à Amiens. Puisque vous souhaitez sçavoir mon sentiment sur ce sujet , je vais vous le dire.

Je ne doute aucunement que le chef révéré sous ce nom dans l'église de Notre-Dame d'Amiens, ne soit le véritable chef du glorieux St. -Jean-Baptiste. Pour vous en donner quelques preuves , souvenez-vous de la manière que je vous ai dit qu'il a esté apporté en cette ville , ainsi qu'il est sçavamment marqué dans les livres de deux illustres auteurs , qui ont écrit expressément sur ce sujet , et dont je ne suis que l'écho de l'histoire dont je vous ay fait le récit en abbrégé.

Le premier est M. Robert Viseur, docteur en théologie, chanoine de l'église cathédrale d'Amiens, et curé de la paroisse de St.-Firmin-le-Confesseur de cette ville, qui composa un livre , imprimé avec approbation dans Amiens , l'an 1649. Ce sçavant écrivain après avoir bien examiné , reveu et augmenté ce livre , le dédia à M&r l'illustrissime et révérendissime François Lefebvre de Caumarlin , pour lors évêque d'Amiens. Le titre de ce livre est Recueil de la vie, mort , inventions et miracles de saint Jean- Baptiste , précurseur de notre sauveur Jésus-Christ , où il est montré que le reliquaire d'Amiens contient son vrai chef, avec une lettre de Msr le cardinal Baronius sur celte relique. M. Viseur remarque un fait très-particulier à l'égard de Msr Baronius. Il marque que quand M. de Seneval , chanoine d'Amiens, eût fait voir, estant à Rome, àMsr le cardinal Baronius , le livre de M. Viseur , et qu'il lui eût dit les miracles qui se faisoient souvent dans Amiens, par la vertu du chef de saint Jean-Baptiste , que le cardinal demeura tout interdit et sans réplique.

M&r Baronius écrivit de Rome peu de tems après , une

lettre dattée du 2e jour de septembre 1606 , signé de sa main et cachetée de ses armes au-dessus , en cire rouge , adressante audit M. Viseur, chanoine d'Amiens, dans laquelle lettre écrite en latin , il lui marque entr'autres ces paroles : Quamobrem de vultu istic sanctissimi Prœcursoris domini Joannis Baptistœ, apiid vos tanto cultu et veneratione, adservato , nihil dico aliud quam quod prœtores edicto proposito Us qui se rem aliquam possidere afjirmabant , respondere consueverant : uti possidetis , ita possideatis. Comme vous avez toujours joui et possédé , ainsi jouissez et possédez.

Vous voyez , par une partie du contenu de cette lettre , que Msr le cardinal Baronius abandonne aux Messieurs de la cathédrale d'Amiens , la possession du sacré chef de saint Jean-Baptiste , et qu'ainsi il avoue ingénument avoir avancé contre le chef de saint Jean -Baptiste d'Amiens , des faits dont il estoit mal informé.

M. Viseur marque dans son recueil que depuis quatorze ans ou environ , il vint dans cette ville d'Amiens un vénérable personnage nommé Hélicon , le plus ancien chanoine de St.-Jean-de-Latran , de Rome, envoyé par Notre-Saint-Père le Pape , Clément VIIIe, lors séant sur la chaire de saint Pierre , avec une lettre de notre roy Henry IVe , dattée de Paris du 6e juillet 1604 , signée Henry , et plus bas , de Neufville , adressante à nos chers et bien aimés les doyens , chanoines et chapitres de l'église cathédrale de Notre-Dame d'Amiens , pour leur demander une petite partie de la relique du chef de saint Jean-Baptiste, afin d'en honnorer et enrichir l'église de St.-Jean-de-Latran.

M. Viseur adjoute que M. Hélicon estant entré dans la chapelle de Notre-Dame d'Amiens , où repose ce précieux chef, et qui ayant eu le bonheur de le voir à son aise , et de le contempler à loisir au travers du cristal dont il est couvert, ce vénérable chanoine fut si touché d'une si grande joye , qu'en la présence de Msr l'évêque et des députés du chapitre , il versa des larmes en abondance , et qu'ayant obtenu une petite parcelle , non de la relique qui est enchâssée sous le cristal qu'on ne peut commodément lever , mais de dessous le petit verre rond que l'on baisse ordinairement sur le petit couvercle d'or dudit chef , il l'enveloppa proprement dans un taffetas et le mit dans une petite boîte d'argent préparée à cet effect , promettant de faire dresser un tabernacle d'argent dans l'église de St.-Jean-de-Latran , à Rome , pour la poser. De plus , il fit peindre sur une toille la figure du plat d'or dans lequel ce sacré chef est ici enchâssé avec la figure des pierreries qui y sont attachées , laquelle toille il emporta avec soi ; ensuite , M. Helicon fit transcrire les enseignements extrais tant des registres du chapitre que de la tablette paschale (1) et autres monumens de ladite église cathédrale d'Amiens. De plus , pour les rendre plus authentiques , il en prit un acte signé des secrétaires , tant de Msr l'évêque d'Amiens que de messieurs du chapitre de la cathédrale , dont la copie est fidellement traduite dans le livre de M. Viseur.

Quand Mb* l'évêque d'Amiens demanda à M. Helicon,

(1) Tablette qui contenait la relation des principaux faits intéressants des annales d'Amiens , et que l'on attachait tous les ans , le samedi-saint, au cierge pascal.

38i DESCRIPTION

chanoine de St.-Jean-de-Latran , quel estoit son sentiment sur ce que le cardinal Baronius a écrit au sujet de la relique du chef de saint Jean- Baptiste , il avoua franchement et dit nettement que ledit M&r Baronius n'avoit en cela rien de certain, et qu'il avoit suivi l'autorité du martirologe romain.

Ainsi vous voyez que si c'eût esté un fait aussi certain que les Romains eussent possédé à Rome . dans l'église de St.-Silvestre, le chef de saint Jean-Baptiste, il n'estoit aucunement besoin et très-inutile que ce chanoine vint de si loin en la ville d'Amiens pour y trouver ce que Msr Baronius écrit qu'ils possédoient dans Rome.

Ces circonstances sont assez convaincantes , mais il est croyable que le cardinal Baronius n'auroit eu aucune raison pour appuyer les conjectures de ce qu'il avoit écrit au sujet du chef de S. Jn-Baptiste, que les Romains croioient posséder. Ce cardinal allègue deux preuves pour nous faire croire que le chef du divin précurseur est tout entier dans l'église de St.-Silvestre de Rome.

La première preuve est appuiée sur la tradition fondée sur le martirologe romain , où il dit qu'il est écrit que le chef, depuis sa deuxième invention qui en fut faite, a esté transporté à Rome et y est gardé à l'église de St.-Silvestre , près le Champ de Mars. Vous voyez la faiblesse de cette raison , puisqu'on sçait qu'en martirologe comme en bréviaire , on y change et on y adjoute selon la connaissance et les informations que font ceux qui en ont la charge ; de plus , le martirologe ne marque pas l'année dans laquelle celle invention et translation ont esté faites.

La deuxième preuve que Mer Baronius apporte est fondée sur certaines lettres apostoliques du Vatican , lesquelles , à ce qu'écrit ce cardinal , font mention de certaines indulgences octroyées par le pape Boniface VIIIe, aux religieuses de St.-Silvestre, lorsque ledit chef fut remis dans un tabernacle d'argent, lequel tabernacle fut enlevé par des soldats dans le lems du pillage de la ville de Rome , prise par l'armée de Charles-Quint , commandée par Charles de Bourbon , lieutenant-général de cet empereur ; mais cet auteur écrit que le chef, avec le vase dans lequel il est encore , fut caché par les religieuses et miraculeusement conservé.

Voilà les deux preuves que Msr Baronius apporte , auxquelles on peut répondre que si cette translation est aussi véritable que ce cardinal veut nous persuader , pourquoy ne produit-il aucun titre ny registre authentique ; pourquoi ne cite-t-il aucun auteur qui spécifie le tems auquel ee chef fut porté dans Rome , par qui et comment il y fut transféré , la chose le mérite bien , veu qu'à Rome ils ont toujours esté si exact à remarquer la translation des saintes reliques, conttant (sic) et le temps et les personnes par qui et comment elles ont esté transportées.

Ainsi vous voyez que la possession de la relique du chef de saint Jean-Baptiste , que Msr Baronius dit estre à Rome , n'est appuiée que sur l'autorité de son témoignage , sur lequel il semble qu'on ne doive pas faire un grand fond , puisque le R. P. Lami , prestre de l'Oratoire et de la même congrégation , que M?r Baronius

marque dans un'livre qu'il a composée en latin, intitulé Introduction à V Écriture Sainte , traduit en franeois , par ordre de M§r l'évèque et comte de Châlons-sur- Saône , et imprimé à Lion , dit les paroles suivantes dans la page 279e, donnant des instructions pour la lecture de l'Écriture Sainte Quand à l'histoire ecclésiastique , on peut lire Baronius , mais il faut examiner les passages qu'il cite. Ne le croyez pas sur parole , se trompant souvent.

Voilà un sentiment bien positif pour un écrivain qui parle d'un autre écrivain de sa même congrégation , ce qui fait voir que la vérité doit n'épargner personne , lorsqu'il s'agit de la dire dans des choses de conséquence et même en tout temps.

Adjoutez au sentiment du P. Lami , celui de M. Naudé, bibliothéquaire de M&r le cardinal Mazarin , qui dit un jour à M. Patin (1) , fameux docteur en médecine, à Paris , que Luc lïolslein ou Lucas Holslenius , bibliotéquaire du Vatican, à Rome, lui avoit assuré qu'il pourroit montrer 8,000 faussetés dans Baronius, et les prouver par les manuscrits de la bibliotèque vaticane, qu'il avoit en garde. Ainsi il est à préjuger que les faits rapportés par Msr Baronius sur la prétendue relique du chef do saint Jean-Baptiste , de Rome , sont compris dans le nombre de ces faussetées.

Je ne scay s'il se trouvera des gens aussi charitables

(l) Page 275, lettres choisies de M. Gui Patin, docteur en médecine de la Faculté de Paris, professeur au Collège royal. — Nouvelles de la République des lettres , avril 1G85-.

que M. Maimbourg l'a esté pour ce cardinal annaliste , dans la préface qu'il a mis à la teste de son histoire du

pontificat de saint Grégoire-le-Grand Peut-être (dit

ce sçavant auteur si connu par tant d'autres ouvrages ) , que Hostelnius s'avançoit un peu trop, et qu'il avoit mal fait son compte dans le nombre des fautes que M§r Baronius a commises en écrivant ses annales ecclésiastiques , car 8,000 fautes, c'est beaucoup dire et que l'on peut en rabattre , mais enfin l'on ne peut douter qu'il ne s'y en trouve plusieurs. Je ne sais d'où vient le peu d'estime que l'on rencontre dans les écrits de quelques seavans , pour les annales de M&r Baronius. Je me souviens d'avoir leu dans le livre intitulé 3Ienagiana , imprimé à Paris, en 1694, que M. Ménage écrit de lui-même qu'estant un jour aux Chartreux de Paris avec plusieurs de ses amis , on vint à parler d'histoire ecclésiastique et particulièrement du cardinal Baronius et que M. de Varillas , écrivain assez connu , lui dit ces paroles : le pauvre Baronius avec ses douze gros tomes , si le bon Dieu ne l'eût assisté , il en eût fait bien davantage. Paroles qui donnent assez à connoître le peu de cas que ce fameux historiographe faisoit des annales de ce cardinal.

Je ne prétends pas pourtant blâmer les mémoires de ce grand cardinal , car enfin on peut être parfait honnête homme , célèbre et habile écrivain , tel que je croy Msr Baronius , et néanmoins estre fautif dans quelques endroits de ses écrits, principalement quand on traite des matières aussi embrouillées et des faits aussi obscurs que ceux contenus dans certains endroits de l'his-

loire et des annales ; l'homme n'est pas impeccable , et la qualité de pécheur et de fautif, attaché à l'état de notre misérable nature , ne justifie que trop la vérité de ce que dit le prophète royal. ( Psalm. ccxvi , omnis homo mendax.)

Ce n'est pas mon dessein de dire que les annales composées par Msr Baronius soient entièrement défectueuses , mais je dis seulement que suivant l'opinion de plusieurs écrivains célèbres , on ne doit pas tout à fait adjouter foi à tous les endroits qu'il cite dans ses annales. Puisque l'auteur du Journal des Snavans remarque dans celui du 5e décembre 1695, qu'en faisant l'extrait du livre composé par M. Samuel Basnage, imprimé in-4° à Utrecht , et qui se trouve à Paris, chez Jean Anisson , rue St. -Jacques , et qui le critique en plusieurs endroits des annales de Baronius , cet auteur remarque que ceux-là même dont le cardinal Baronius a combattu les erreurs, n'ont pu s'empêcher de donner à ses annales une partie des louanges qu'elles méritent. Quelques-uns d'enlr'eux ont avoué qu'ils les regardoient comme un immense océan où l'histoire, la chronologie et la critique , la théologie , les conciles et les saints pères portent comme par divers canaux tout ce qu'ils ont de précieux et riche ; mais, quelques avantages qu'ils tirassent de ce commerce , ils n'ont pas laissé de l'avoir pour suspect et de croire que la fidélité qui devroit en estre l'âme ne s'y trouvoit pas toute entière. Il y a plus de quatre-vingts ans que Casaubon , homme d'un rare sçavoir, y remarqua des défauts, et M. Basnage continue le même dessein.

Le même auteur du Journal des Sçavans , remarque encore dans celui du 2e may 1678 , en donnant l'extrait du livre (1) composé par M. Emaniiel de Schelstrate , en la sacrée Théologie , imprimée à Anvers , que cet auteur observe avec raison qu'encore que les annales de Baronius soient des ouvrages d'un mérite extraordinaire, et qui a beaucoup servi à l'église on adonné au public, depuis la mort du fameux écrivain , un grand nombre de pièces anciennes qui lui ont esté inconnues et qui sont très-utiles pour éclaircir plusieurs questions qui sont agitées aujourd'hui entre les sçavans.

M. l'abbé de la Roque, auteur d'un des journaux des sçavans, donnant l'extrait de la continuation des annales ecclésiastiques deMsr Baronius , composées par Oderius Rainaldus , prestre de la congrégation de l'Oratoire de Rome , remarque que le dessein que le cardinal Baronius a entrepris vers la fin du dernier siècle , de composer les annales de l'église , estoit le plus vaste, le plus immense et même le plus utile qui put entrer dans la pensée d'un écrivain , qu'il y travailla avec une application continuelle et avec une vigueur infatiguable depuis sa jeunesse jusqu'à un âge fort avancé , et qu'il auroit mérité une approbation presque générale s'il n'avoit esté engagé par l'ordre de ses supérieurs et par son état à soutenir aveuglément tous les intérêts et toutes les prétentions de la cour de Rome. Ainsi , celte même cour se

(1) Antiquitas illustrata circa consilia generalia , décréta et gesta pontifleum, et praicipua totius liistoriœ ecclesiastica? capita , pes Emanuelem a Sclii'lstralc R. P. D. Anluerpi:c.

ilaltoit alors de posséder le chef de saint Jean-Baptiste, il ne faut pas s'étonner si cet auteur a avancé sur ce sujet des faits dont il n'estoit pas bien informé.

Le même auteur du Journal des Scavans continue de remarquer, au sujet d'une critique historique et chronologique composée par le R. P. Antoine Pagi, docteur en théologie , de l'ordre des mineurs du couvent deSt.- François , imprimée en in-folio à Paris , chez J. Boudot y dans l'année 1689 , sur les mêmes annales de Baronius, que quelque grande qu'eût esté l'entreprise d'écrire les annales de l'église , et quelques heureux qu'en ait esté les succès , tous les sçavans demeuroient d'accord que le cardinal Baronius , après un travail aussi incroyable , y avoit laissé des vuides à remplir, des endroits obscurs qui avoient besoin d'estre éclaircis et des fautes qu'il falloit nécessairement corriger, au nombre desquelles il faut sans doute compter celles qu'il a faites au sujet de la relique du chef de saint Jean-Baptiste.

Il est vray ( écrit M. Du Pin, dans sa bibliothèque des auteurs ecclésiastiques) , qu'on a remarqué depuis dans Baronius, plusieurs fautes de chronologie et d'histoire , et que l'on a découvert plusieurs faits dont il n'a point eu de connaissance , qu'il s'est servi de plusieurs monumens supposés ou douteux, qu'il a rapporté quantité de faits faux comme véritables , et qu'il s'est trompé en plusieurs endroits. Quoique sans vouloir exagérer le nombre de ces fautes avec Luc Holstenius, qui disoit qu'il estoit prest de montrer 10,000 faussetés dans les annales de Baronius, on ne puisse nier qu'il yen avoit beaucoup , il faut néanmoins avouer que son ouvrage est très-bon

DE LA CATUÉORALE. 391

et très-utile, et que c'est avec raison qu'il est appelle le Parc des annales ecclésiastiques.

Après les témoignages de tant d'auteurs différents qui ont écrit contre les annales du cardinal Baronius, vous voyez que son sentiment ne doit estre d'un grand poids dans ce qu'il a écrit au sujet de la relique de saint Jean-Baptiste , qu'il dit que les religieuses de St.-Silvestre possèdent dans Rome. Son sentiment sert pourtant de première preuve à l'auteur du libelle , de laquelle il se sert contre la possession que nous avons depuis un si long tems du chef de ce divin précurseur. Passons présentement à la seconde preuve du même auteur. Il dit que le chef de saint Jean-Baptiste fut porté par des Augustins dans la procession qu'il marque positivement avoir esté faite à Paris, l'an 1568, sous le règne du roy Henry IIIe , suivant le procès-verbal qu'il dit avoir esté fait sur ce sujet (1).

L'auteur de ce libelle devroit au moins avoir marqué ce qu'est devenu ce sacré chef depuis ce temps-là , et où il est à présent, car je ne crois pas qu'il y ait personne qui puisse nous apprendre dans quelle église de Paris repose à présent le chef de saint Jean-Baptiste, il devroit au moins avoir écrit ce lieu dans lequel on avoit pris ce sacré chef pour le porter en procession , et l'endroit dans lequel on l'a laissé.

Après vous avoir parlé de Msf Baronius , unique auteur qui écrive que le chef de saint Jean-Baptiste est à Rome , et vous avoir montré les preuves du contraire ,

(1) Histoire chronologique de la châsse de sainte Geneviève.

tirées du livre de M. Viseur , il me reste à vous parler d'un autre livre, composé sur le même sujet, par M. Du Cange, auteur extrêmement connu clans la république des lettres. Il seroit inutile de vouloir vous parler du mérite de ce livre , ce que je pourrois vous en dire seroit au-dessus des louanges qu'il mérite. Ce livre est 1ntitulé Traité historique du chef de saint Jean-Baptiste , par M. Charles Du Fresne Du Cange, imprimé à Paris , in-4° , chez Sébastien Cramoisi.

Pour vous donner une juste idée de ce traité, je me contenterai de vous rapporter fidellement le jugement qu'en a porté l'auteur du Journal des Snavans^à&ns celui du lundi 22e mars 1640 ; voici l'extrait qu'il en fait :

Ce n'est pas ici un livre ( parlant de celui de l'histoire du chef de saint Jean-Baptiste, composé par M. Du Cange), établi sur quelques traditions modernes ou sur quelques titres suspects, c'est un ouvrage digne de la curiosité des sçavans, tant parce qu'il est rempli d'une érudition très-solide , que parce qu'on y a inséré plusieurs traités grecs qui n'avoient pas encore esté imprimés et que leur antiquité rend très-considérables, car sans examiner quels sont les auteurs de ces traités , il est certain que ies deux premiers ont esté traduits en latin il y a plus de mille ans, par Dionisius Exiguus , ou Denis-le-Petit , dont la version est imprimée dans ce livre avec le texte grec ; et pour les autres il est facile de connoître qu'ils ont esté écrits environ l'an 850. Ils parlent tous de diverses inventions du chef de saint Jean-Baptiste , et ont esté tirés de la bibliothèque du roi et de celle de Msr le cardinal de Mazarin , par le P. de Combefix, à qui on

est redevable d'une infinité d'autres ouvrages des Pères grecs qu'il a faits revivre.

Vous sçavez que le P. de Combefix , jacobin , estoit si fort attaché à l'étude des P. grecs que peu de gens le surpassoient en l'intelligence de leurs ouvrages; l'estime que les prélats de France faisoient de son mérite est assez connue , et la pension que le clergé de France lui payoit est une marque de la haute estime que l'on faisoit de son travail , mais ce qu'il avoit de particulier , c'est qu'il estoit encore meilleur religieux que bon auteur , et le couvent des jacobins de la rue St.-Honnoré , de Paris , où il a passé la meilleure partie de sa vie , est si plein de bons exemples qu'il a donnés des plus hautes vertus , qu'on le regarde comme un des plus saints de cet ordre qui a produit tant de saints, qu'ils en ont composé un livre entier , imprimé dans Amiens , sous le titre de V Année Dominiquaine.

M. Du Cange a fait plusieurs sçavantes réflexions sur ces traités du P. Combefix , qu'il compare avec tout ce que les autres auteurs ecclésiastiques qui ont écrit sur ce même sujet , et il montre que le chef de saint Jean- Baptiste, transporté de la ville de Jérusalem en celle de Constantinople, fut depuis retrouvé en celle de d'Émèse , d'où il fut transféré à Comanes , et de là encore une fois à Constantinople; il examine ensuite ce que cette relique est devenue , et où elle est à présent , car il y a plusieurs églises qui se vantent de la posséder ; quelques-uns disent qu'elle est dans l'église de St.-Jean-d'Angeli , d'autres prétendent qu'elle est dans celle de St.-Silvestre de Rome ; et les citoïens d'Amiens soutiennent

30i DESCRIPTION

qu'elle est dans leur cathédrale; cependant, puisqu'il n'y a jamais eu qu'un seul saint Jean-Baptiste, son chef ne peut pas estre en trois lieux différens , car ce que quelques-uns ont dit que c'estoient diverses parties d'un même chef qui estoient en diférens lieux , ne se trouve pas véritable.

Cet auteur dit que cette diversité d'opinion vient de la ressemblance des noms; il écrit que le véritable chef de saint Jean-Baptiste est dans la ville d'Amiens , où il fut apporté de Constantinople , après que cette ville eut esté prise par les François , et que la relique qui est à St.-Jean-d'Angeli est le chef de saint Jean-d'Edesse. Pour celle qui est à St.-Siiveslre de Rome , le P. Sirmond a cru que c'est le chef de saint Jean , prestre qui soufrit le martire sous l'empire de Julien l'apostat et dont l'Église romaine solennise la feste le 23e jour de juin.

Voilà le sentiment de l'auteur du Journal des Sçavans ou plutôt celui des persounes sçavantes qui ont travaillé à ce journal , ainsi qu'il le rapporte lui-même, voilà leur sentiment sur cet excellent livre, que M. Du Cange a composé au sujet de la relique du chef de saint Jean- Baptiste que nous avons l'honneur de posséder dans la ville d'Amiens,

L'auteur du libelle qui nous dispute la possession de ce précieux thrésor , ne pouvant détruire la force des raisons de M. Du Gange , prouve le mieux qu'il peut la possession que nous en avons , ce qui veut dire en bon françois qu'il le prouve très-sçavammcnt, puisque cet illustre écrivain passe dans l'esprit des sçavans pour un des plus scientifiques auteurs de notre siècle. Afin que

dl: la cathédrale. 'J9;>

vous ne croicz pas que la prévention pour notre admirable compatriote l'emporte au-dessus de la vérité, voici la justice que M. de Basnage, autrefois avocat au parleîuom de Rouen, docteur en droit, l'un des plus polis et des plus sçavans écrivains de notre temps, rend au mérite extraordinaire de M. Du Cange, lorsqu'il dit de lui dans l'histoire des ouvrages des sçavans , du mois d'octobre 1687 , au sujet de la traduction des annales de Zonarus Grec... Il est certain (dit-il), que l'on ne pouvoit choisir une personne qui fut plus capable de bien s'acquitter de la traduction des annales de Zonarus que M. Du Gange, si connu par tant de beaux ouvrages qu'il a donne au public , et l'histoire de Zonarus ne pouvoit avoir un sort plus heureux que de tomber entre les mains d'un si sçavant homme. Je me souviens au sujet de la traduction des annales de Zonarus , d'avoir lu dans un des journaux des sçavans que M. Du Gange remarque, que Sozomène , dans le 21e chapitre du 7e livre de son histoire , où cet historien fait le récit de la translation du chef de saint Jean-Baptiste , écrit que l'empereur Théodose mit cette précieuse relique dans sa robbe de pourpre et la porta à l'Hebdome, proche de Constantinople , continuant de rendre justice au mérite de M. Du Cange qui en a composé l'histoire. On peut adjouter que le jugement avantageux que M. Basnage porte sur la capacité et le sçavoirdeM. Du Cange, au sujet de la traduction de Zonarus , est encore confirmée par ce même auteur dans l'histoire des ouvrages des sçavans, au mois de novembre suivant de la même année 1687 , où parlant du chef de saint Jean-Baptiste , révéré dans la cathédrale d'A-

miens, dont M. Du Cange ( dit-il ) , a très-bien soutenu le droit par une sçavante dissertation. A cet éloge, si précis mais si pathétique du mérite de M. Du Cange fait par M. de Basnage , il faut encore adjouter le panégirique qu'un sçavant homme de notre siècle fait de M. Du Cange, c'est le fameux M. Baile, professeur en histoire et philosophie à Roterdam, dans le livre qu'il a composé des nouvelles de la république des lettres , et qui dans le mois de septembre 1685 , dit que feu M. de Marolles, abbé de Villeloin , marque dans la page 132 de ses mémoires , qu'ayant baisé à Amiens la teste de saint Jean-Baptiste , avoit dit malicieusement que c'étoit la cinquième ou sixième qu'il avoit eu l'honneur de baiser. M. Baile adjoute ensuite que ceux qui auront la même incrédulité que feu M. de Marolles , feront bien de lire l'ouvrage du sçavant M. Du Cange sur le chef de saint Jean-Baptiste.

Ces deux témoignages sur le mérite de M. Du Cange et sur l'histoire qu'il a composée du chef de saint Jean- Baptiste , sont d'autant plus à estimer et sont d'autant moins suspects qu'ils viennent de deux sçavans d'une religion contraire à la catholique, ce qui fait voir que la vérité seule oblige ces deux illustres écrivains de rendre justice au véritable mérite.

Voici ce que M. Du Cange écrit lui-même dans son traité historique de M. de Marolles, dont je viens de vous parler.

« Je ne m'arrette pas (dit ce sçavant auteur) à ce que » Michel de Marolles , abbé de Villeloin, a écrit sur le » sujet du chef de saint Jean-Baptiste , faisant assez voir

» par son discours qu'il touche une matière qu'il n'a » pas épluchée. »

Ainsi quand l'auteur du libelle composé contre la relique du chef de saint Jean-Baptiste que nous honnorons dans la cathédrale d'Amiens, seroit d'un sentiment contraire à ceux de MM. Viseur, Du Gange, Basnage,Baile et de plusieurs autres personnes , il faut le laisser dans sa croïance erronée , à moins que par des raisons meilleures et convaincantes , il ne détruise celles qui sont contenues dans les écrits des grands hommes. Je vais vous rapporter et vous faire part de l'épitaphe de cet illustre écrivain, gravée proche de son tombeau et attachée à un pillier entre deux chapelles , proche de la sacristie dans l'église paroissiale de St. -Gervais de Paris.

Siste viator

et bene precare extincto heu ! ibique sepulto

Clarissimo Viro

Carolo Du Fresne Domino Du Cange,

Nobili apud Ambianos stirpe oriundo ,

Franciœ quœstorum in Ambianensi prœfectura

prœsidi ;

quem si noveris , virum noveris ,

Candidis moribus, ingenio suavi , judicio sagaci,

et exquisito,

capeci animo , et summâ eruditione referto ;

qui eximiâ ,

et minime fucatâ erga Deum religione aepietate ,

blandâ erga suos charitate ,

Constanti erga amicos fide et obsequio ;

Facili et liberali erga litteratos doctrinœ

communications ,

3î)8 DEtCUlPTION

Hngulari erga omnes comitate et benevolcntia

omnium sibi amorem demeruit,

et magnam sibi paravit tum virtutis tum scientiœ

existimationem.

Quantum illi litterce debeant abunâe testantur

libri compliures in publicum commodum ab eo editi et vulgali, Rei antiquariœ scientiâ haud vulgari respersi.

natus XVkal IAN. ANN. MDCX

obiit Xkal. Novemb. ANN. MDCLXXXVIH

Inibi Jacet

Philippus Du Fresne , Caroli

filius , vitâ defunctus

Wjun. anno 1692.

Ibidem Catharina Du Bos , ejusdem

Caroli Du Fresne carissima

coniux , consepulta est

ldjul. ann. 1694.

Encore qu'il soit assez extraordinaire de parler de la vie d'un homme après avoir parlé de sa mort et de son épitaphe , je ne puis cependant m'empêcher de vous dire le peu que je sçay des circonstances de la vie de cet illustre compatriote.

M. Charles Dufresne, seigneur Du Cange(l), conseiller du roy, thrésorier de France et général des finances en la généralité de Picardie, naquit à Amiens, le 18 dé-

(1) Du fief dit le Gange , territoire d'AUonville.

ccmbre 1610 , M. sou père se nommoit Louis-Dufresne , sieur de Frédeval , conseiller, prévost-royal de Beauquesne, Mme sa mère Héleine de Rely , issue d'une maison noble de Picardie; Louis Dufresne estoit fils deMichel, aussi prévost de Beauquesne et pourveu de cette charge en 1575. De cinq frères qu'eut M. Du Gange, l'aîné, nommé Adrien , succéda à son père à la charge de prévost de Beauquesne , et l'a laissé à Louis , sieur de Frédeval, son fils aîné , qui l'a exercé fort longtems et a esté éieu jusqu'à six fois échevin maire de cette ville d'Amiens. M. Dufresne , sieur de Frédeval , encore à marier, exerce aujourd'hui la charge de conseiller au bailliage et siège présidial d'Amiens , celle de prévost de Beauquesne et encore la charge de maire de cette ville.

M. Du Cange étudia en droit en l'université d'Orléans et presta le serment d'avocat au parlement de Paris , le 11e aoust 1631. Estant de retour à Amiens , il s'adonna à l'étude des belles-lettres et se maria le 19e de juillet 1638, avec dlle Catherine Du Bos, fille de Philippe Du Bos Ecuïer , sieur de Drancourt , conseiller du roy et thrésorier de France en la généralité d'Amiens, et de Catherine Thiéry sa mère , avec laquelle il a vécu plus de cinquante ans dans une parfaite intelligence. Sept ans après , M. Du Cange acheta la charge de thrésorier de France d'Amiens où il fut éleu le 10e juin 1645. Dans l'année 1668 la peste l'obligea de quitter Amiens , il s'établit à Paris, où il mourut ainsi le 23e octobre 1688, âgé de soixante dix-huit ans.

Les ouvrages qu'il a mis au jour marquent une trèsprofonde science. On estime surtout son glossaire latin

en trois volumes in-folio , et des notes toutes remplies d'érudition qu'il a faites sur quantité d'auteurs françois,lesquels il a éclaircis et traduits d'une manière trèsmerveilleuse. On loue beaucoup son histoire bisantine, dont le double commentaire est rempli d'autres grands nombres de recherches sçavantes et curieuses, la plupart tirées des médailles du cabinet du roi , sur lesquelles on l'a vu travailler longtems avec application. Où est le sçavant parmi les nations les plus fameuses ( dit M. Furelière, dans la préface de son dictionnaire ), pour l'assiduité au travail et pour la patience nécessaire à copier et à faire des extraits , qui n'admire là-dessus les talents de M. Du Cange et qui ne l'oppose à tout ce qui peut estre science en ce genre là. Si quelqu'un ne se rend pas à cette considération générale , on n'a qu'à le renvoyer ad pœnam libri, qu'il feuillette les dictionnaires de M. Du Cange, il trouvera pour peu qu'il soit connaisseur, qu'il n'a pu les composer sans estre un des plus laborieux et des plus patients hommes du monde.

Nous voyons tous les jours (adjoute M. Furetière) , qu'à mesure qu'on publie des manuscrits de la basse latinité , on découvre de nouveaux termes à insérer dans les glossaires de M. Du Cange , lesquels bien souvent n'avoient échappés à ses infatigables recherches que parce qu'ils n'avoient pas esté employés par aucun écrivain connu.

Après vous avoir entretenu suffisamment du mérite de deux auteurs de notre ville , qui ont si sçavamment composée l'histoire du chef de saint Jean-Baptiste , il me reste à vous parler de quelques personnes illustres qui

DE LA CATHÉDRALE. 4 0 f

ont reconnu la vérité de cette sainte relique par les présents qu'ils y ont offert , par les faveurs qu'ils ont reçues de Dieu par l'intercession de ce divin précurseur.

Comme je vous l'ai dit , il n'y a pas longtems que le plat d'or massif d'un pied de diamètre dans lequel repose ce sacré chef fut donné par la reine Isabeau ou Elizabeth de Bavière, épouse de Charles VIe, roy de France, il est inutile de vous le répéter.

Le roy de France Charles VIIe , après avoir recouvré la Normandie l'an 1450 et chassé entièrement les Anglois hors de la France, en reconnaissance des grâces et faveurs que Dieu lui avoit faites par les prières et intercessions du glorieux saint Jean-Baptiste (lequel comme un autre Théodose ) , lequel il avoit réclamé à son aide , donna à l'église cathédrale d'Amiens plusieurs ornemens de velours bleus foncés parsemés de fleurs de lis d'or , pour servir aux offices divins , et ordonna qu'à perpétuité et mémoire des victoires obtenues de Dieu par l'intercession de saint Jean-Baptiste , on fit tous les ans le 12e aoust , jour de la feste de sainte Claire , une procession pour action de grâce , ce qui s'observe encore maintenant. On chante à la station une antienne et collecte de saint Jean-Baptiste avec une autre collecle des trépassés , pour le repos de l'âme dudit défunt roy Charler VIIe. Au retour de cette processien on chante la messe de l'office de saint Jean-Baptiste et de sa nativité.

Le roy de France Louis XIe et successeur à la couronne de France du roy Charles VIIe, hérita ainsi de la dévotion de son père envers la relique du chef de saint Jean-

Baptiste , ayant donné son gros rubis balay enchâssé en chef que nous voyons attaché au couvercle de la face qui couvre le chef du divin précurseur, pour témoignage des grâces qu'il avoit obtenues de Dieu par l'intercession de ce grand saint.

M. Jean de Veerre , troisième du nom , comte d'Oxford , baron de Bulbecq, Sambon et de Scales, grand chambellan et amiral d'Angleterre , chevalier de l'Ordre de la Jarretière, qui mourut le 30e de mars 1513 en la quatrième année du règne de Henry VIIIe , roi d'Angleterre , voulant aussi laisser des marques de sa dévotion envers la relique de saint Jean-Baptiste , donna à l'église cathédrale d'Amiens plusieurs ornemens de velours rouges enrichis de broderies d'or , sçavoir l'ornement du devant de la table d'autel , huit grandes chappes , quatre tuniques et une chasuble , sur lesquelles sont ses armes et une partie de celles de la maison de Neuville , de laquelle estoitsa première femme, ayant épousé en seconde noces Philippes de Couci. Les premiers dons que ledit seigneur de Veerre , comte d'Oxford , envoya pour marque de sa dévotion envers le chef de saint Jean-Baptiste, furent le 17e juin 1504, sçavoir une chasuble et une chappe de velours cramoisy. Ce présent estoit accompagné de plusieurs antiennes que le comte avoit composées en l'honneur du divin précurseur. M. de Veerre continua ses libéralités et sa dévotion dans les années 1505 , 1507, 1509 et 1511, durant lesquelles ce seigneur donna huit chappes , deux tuniques , deux daimatiques , une chasuble et un paiement pour la table d'autel où ses armes et celles de dame Marguerite de

Neuville son épouse , sont brodées en or et en argent. Il envoyoit ces présents par un aumônier ou par un de ses gentilshommes , toujours vers le tems de la feste de sain t Jean-Baptiste ; Messieurs du chapitre les faisoient payer et régaler chaque fois qu'ils venoienten cette ville. Pour témoigner la reconnaissance à ce seigneur , ils lui envoyoient et à la comtesse son épouse des chefs de saint Jean d'or outre les présents particuliers qu'ils faisoient à leurs envoyés.

Après la mort de ce comte arrivée (selon M. DuCange) le 30 de mars 1513, Humfroy de Vinfeld , en qualité d'exécuteur testamentaire de ce seigneur , vint à Amiens au mois de juin 1518 et présenta auxdits sieurs du chapitre au nom de ce défunt seigneur , une figure de la trèssainte Vierge couronnée , tenant l'enfant Jésus , faite de vermeil doré pesant sept cents onces (1) d'argent et une autre figure aussi de vermeil doré, représentant saint Jean-Baptiste , du poids de quarante-trois onces et demie (2), plus une chappe de velours cramoisi, une tunique et des parements de même coulleurs pour les aubes.

Je serois trop long si je vous rapportois les noms et les qualités de toutes les personnes qui ont offert des présents dans la chapelle où repose le sacré chef de saint Jean-Baptiste , pour témoignages de leurs reconnaissances, je me contente de vous répetter ce que M. Du Cange a écrit sur ce sujet , ce sçavant auteur remarque

(1) 87 marcs 4 onces.

(2) 5 marcs 3 onces 1/2.

que les chaînes , les fers , les béquilles et les autres marques d'incommodité, de maladies et de captivité (1), qui se voient attachées en cette chapelle , sont autant de preuves de guérisons et des délivrances de ceux qui ayant adressés leurs vœux et leurs prières au grand saint Jean-Baptiste , les ont obtenus de Dieu par sa puissante intercession. Ce sont là ( dit Théodoret en pareil sujet, sermon 8e des martirs, p. 122), les marque des guérisons que Dieu opère encore tous les jours à l'endroit des malades par l'intercession de ses saints , de ses martirs , qui montrent évidemment combien la vertu de leur religion est grande et que celui qu'ils ont adoré est le véritable Dieu.

On peut dire à la louange du chef de saint Jean-Baptiste ce que M. de Santeuil a écrit en l'honneur de la châsse de sainte Geneviève, à Paris.

Muneris accepti rnemores , tibi débita solvunt vota , dat obsequii pignora quisque sui

Cette coutume d'offrir dans les églises et dans les temples des marques de reconnaissance après la guérison des maladies est fort ancienne , puisque nous lisons dans quelques auteurs latins que les païens alloient offrir et attacher un tableau dans le temple consacré au dieu (2),

(1) Toutes ces chaînes, fers, béquilles et autres marques ont été ôtés de celte chapelle en 1713.

(2) Le temple de Mercure à Amiens était, dit-on , ainsi rempli d'ex-voto de toutes espèces, bras , jambes, tableaux, etc. — Le temple d'Apollon et de Verjugodumnus , qui était construit sur les ruines des autels druidiques de Bélènos , au lieu où s'élève

DE LA CATHÉDRALE. 40j

auquel ils croioient devoir leur salut, ainsi que le marque le poète Horace.

Me tabula sacer votiva paries indicat uvida s uspendisse potenti vestimenta maris Deo (1)

Tibulle, ce poète si tendre et si délicat, marque la même chose lorsque adressant ses prières à une divinité païenne , il dit :

Nunc , Dea, nunc succurre mihi: nam posse mederi Picta docet templis multa tabella luis (2),

C'est à l'exemple des payens que les premiers chrétiens lorsqu'ils relevoient de maladies offroient au saint, dont il croioient avoir senti le secours , quelques pièces d'or ou d'argent , ou la partie qui avoit esté malade estoit peinte ou représentée, c'est cette même coutume qui dure encore aujourd'hui , puisque nous voyons souvent des gens qui après estre relevés de maladie se font peindre

l'église de St.-Acheul , contenait aussi de nombreux ex-voto , parmi lesquels se trouvait celui d'un habitant d'Amiens, consacrant par une inscription deux piédesteaux ou stylobates à ces deux divinités, pour le salut et la victoire des armées gauloises. Peut-être Sétubogius , invalide et ne pouvant suivre ses compatriotes pour la défense du pays , voulut-il au moins y participer par ce don et ses vœux pour eux et l'armée gauloise qu'ils allaient augmenter de leur contingent pour résister à César et à ses légions.

(1) Carminum libro primo. — Ode v. tom. 1er.

(2) Elegia ad Messalam.

dans le triste état où ils estoient et dédient un tableau au saint auquel ils rapportent leur guérison , suivant le vœu qu'ils en ont fait pendant le tems de leur maladie ou du péril qu'ils ont couru.

On ne sçauroit estre trop exact à s'acquitter des vœux et des promesses que l'on fait à Dieu dans les tems que sa main punit nos péchés , soit par des calamités publiques, soit par des afflictions et des peines particulières , car enfin si dans le tems que la divine Justice nous châtie , nous sommes assez heureux pour désarmer sa colère par notre pénitence et par les vœux que nous faisons de nous acquitter de telles et telles obligations , ne tombons-nous pas dans la dernière ingratitude de nous moquer de Dieu et de ses saints, qui sont ses favoris et ses amys, en ne nous acquittant pas des vœux que nous leur avons fait dans le tems de nos afflictions , c'estoit même les sentimens des idolâtres tout abimés qu'ils estoient dans les ténèbres du paganisme, puisqu'un des plus célèbres commentateurs d'Horace (M. Dacier), explicant (sic) ces mots placare Deos , contenus dans l'ode 36e de ce poète (1), remarque que celui qui avoit fait un vœu pour le sacrifice , ne pouvoit pas prétendre que les dieux fussent satisfaits jusqu'à ce qu'il eut accompli ce vœu, et ce même poète marque que ceux qui avoient fait quelques vœux estoient appelés debitores. Virgile qualifie de coupables ceux qui ayant fait quelque vœu ne l'accomplissoit pas.

(1) Et thure et fldibus juvat

Placare , et vituli sanguine debito , Custodes Nuroidae Dcos.

Ainsi , sans entrer dans une plus longue discussion de celte matière , il suffit de vous dire que tous les présens offerts par diférentes personnes pour s'acquitter de leurs obligations envers le chef de saint Jean-Baptiste, sont autant de marques éclatantes que ces personnes ont données pour justifier la vérité de leurs sentiments par la vérité de la relique du chef de saint Jean-Baptiste.

Après toutes les preuves que M. Viseur ( dont je vous ay parléj , a données dans son recueil de la vérité du chef de saint Jean-Baptiste, honnoré dans notre cathédrale, il adjoute encore que dans les titres qui furent apportés par Aléaume Ecuïer, seigneur de Lompré-lès- Corps-Saints, village éloigné de sept à huit lieues d'Amiens , à son retour du voyage de la Terre-Sainte , après la prise de Constantinople, il est fait mention du chef de saint Jean-Baptiste apporté à Amiens. Ces reliques furent reçeues par le même Richard , évêque d'Amiens , qui reçeut aussi le chef de saint Jean-Baptiste l'an 1210 (1), et les titres de cette collégiale de Lompré s'accordent sur ce sujet avec ceux de la cathédrale d'Amiens.

L'auteur du libelle dont nous avons déjà parlé insiste beaucoup sur cette raison que le corps de saint Jean- Baptiste ayant esté brûlé sous l'empire de Julien l'apostat , nous ne pouvons conséquemment en posséder le chef. Vous vous souvenez que M. Viseur marque de quelle manière une partie des ossemens du corps de saint Jean-Baptiste fut retirée même et conservée dans l'abbaye

(1) Erreur. Tous les historiens et manuscrits disent 1206.

de St. -Jean d'Amiens, Ordre des Prémontrés. Une partie de la mâchoire du même saint Jean-Baptiste , enchâssée dans une tour d'argent doré à quatre faces de cristal, soutenue de deux petits chérubins d'or, que les chanoines réguliers de cette abbaye disent leur avoir esté donnée par M. Vualon de Sarton , lorsqu'apportant le chef de saint Jean-Baptiste dans Amiens , il vint descendre dans leur couvent.

Les chevaliers de Malte gardent beaucoup de respect au doigt de saint Jean-Baptiste , duquel il montra Jésus- Christ dans le désert

La ville d'Antioche fut honnorée de la main droite de saint Jean-Baptiste qui leur fut portée par saint Luc.

L'auteur de la nouvelle description de Paris remarque que dans la thrésorerie de la Ste.-Chapelle de Paris , on voit encore la partie supérieure du chef de saint Jean- Baptiste.

Le père de Romual , religieux feuillant, rapporte dans plusieurs endroits de sa chronologie des preuves pour montrer que le corps de saint Jean-Baptiste n'a pas esté entièrement brûlé par les ordres de Julien l'apostat , cet écrivain remarque sur la 32e année de l'Incarnation du fils de Dieu , que Georgius Stella ayant rapporté avec l'Évangéliste que le corps de saint Jean-Baptiste fut enseveli en la ville de Samario , maintenant dite Sébaste, ad joute ces paroles sed caput ipsius venerandum translatum fuit apud Gallos , ce qui montre , adjoute le chronologie, contre l'opinion de ceux qui soutiennent qu'il est tout entier dans l'église St.-Silvestre de Rome.

Cet écrivain adjoute qu'en l'année 362 l'empereur

Julien l'apostat, sçachant que le corps de saint Jean- Baptiste estoit enfermé à Sébaste , ville de la Palestine» entre ceux d'Elisée et d'Abdias, prophètes , il le fit déterrer et brûler , mais que sa teste et le doigt dont il avoit montré l'agneau de Dieu restèrent sans aucune lésion.

Ce même auteur adjoute que l'an 392 l'empereur Théodose retourna à Constantinople où il eût le soin de faire transférer le chef de saint Jean-Baptiste dans l'église qu'il avoit fait bâtir sous le nom du même saint ; Baudouin , deuxième empereur de Constantinople , fit expédier vers l'an 1247, estant au château de St.-Germainen-Laye , les patentes scellées en or en faveur de saint Louis , par lesquelles il luy fait don de plusieurs reliques qui avoient esté cy-devant religieusement conservées en la sainte chapelle du palais de Constantinople , et qui ayant esté engagées à diférens particuliers durant les nécessités de l'empire, avoient esté retirées de son consentement par le même roy qui en avoit fourni les mêmes sommes et les avoient fait apporter à Paris parmi les reliques et la haute partie du chef de saint Jean- Baptiste très-richement enchâssé , et que l'on honnore dans une chapelle vers le milieu de la nef du côté gauche en entrant. Si ceux qui doutent de la vérité du chef de saint Jean-Baptiste que nous possédons dans notre cathédrale en avoient recherché autant de preuves pour se convaincre du contraire , comme on peut le voir ici , on n'auroit jamais veu paroitre de libelle qui eût attaqué la possession dans laquelle nous sommes de celte sainte relique. Il faut que je vous avoue que je me suis tou-

i 10 DESCRIPTION

jours fait un vrai plaisir de rechercher les endroits des livres qui traitent du chef de saint Jean-Baptiste, parce qu'ayant l'honneur de porter le nom de ce grand saint , j'en ay uue joye sensible quand je voi quelque chose qui contribue au respect et à la vénération qu'on doit aux reliques de mon illustre patron; toutes les grâces, faveurs et protections particulières que le Dieu de bonté et de miséricorde a bien voulu m'accorder par l'intercession de ce divin précurseur me mettent dans une nécessité indispensable de lui témoigner, dans toutes les occasions, mes humbles reconnaissances. Ainsi ne vous étonnez pas si je me suis un peu étendu sur une si noble matière , puisque la relique du chef du plus grand de tous les saints fait un des plus beaux et des plus augustes ornemens de notre illustre cathédrale.

Le 23e juin 1656 , M§r François Faure, évêque d'Amiens , institua dans tous les lieux de s*on diocèse la sainte cérémonie d'allumer le feu de la feste de saint Jean-Baptiste , ainsy qu'elle est marquée dans le cérémonial. Les trois prédications de la feste et octave de la nativité de saint Jean-Baptiste furent instituées par Msr Faure, évêque d'Amiens en l'année 1661 , du consentement du chapitre (1).

Quoique l'histoire du chef de saint Jean-Baptiste m'ait obligé de vous entretenir assez longtems , je crois que vous me pardonnerez aisément , puisqu'on ne sçauroit

(1) Cet usage est presque aboli. En 1793 la relique de saint Jean-Baptiste fut dépouillée de ses riches ornements , et ce fut au zèle du maire de cette ville , à cette époque M. Lécouvé , que l'on doit la conservation de ce vénéré chef.

trop parler de ce divin précurseur dont le Saint-Esprit fait l'éloge dans l'Écriture Sainte avec tant de pompe et de magnificence. Il qualifie saint Jean-Baptiste du nom d'ange envoyé pour précéder le fils de Dieu , il lui attribue l'esprit et la vertu du prophète Élie. Le fils de Dieu même le nomme le plus grand d'entre les enfans des femmes , prophète et plus que prophète , il est appelé une lampe ardente et luisante, on lui donne le titre glorieux de Baptiste pour avoir eu l'honneur de baptiser le fils de Dieu ; on le nomme son précurseur, parce que véritablement l'ayant précédé en sa conception , en sa naissance , en son baptesme , en sa prédication de la pénitence, en son martire et en sa descente aux lymbes, il a préparé encore les peuples à la venue du vray Messie , par la voix de sa prédication et par la sainteté de sa vie. Il est appelle le plus grand de tous les hommes à cause de sa sanctification dès le ventre de sa mère , de son humilité profonde de la chasteté singulière de sa pénitence exemplaire , de sa vie toute angélique , de son office de prédicateur et de précurseur du Messie , et enfin à cause de son glorieux martire. On peut encore adjouter que saint Jean-Baptiste est le plus grand de tous les hommes , sa conception ayant esté annoncée par le même ange que celle du fils de Dieu , elle a esté aussi miraculeuse. Ce saint enfant est né de parens stériles. On voit que la sainte Église, toujours conduite par le Saint-Esprit, célèbre la feste de ce grand saint le jour de sa naissance , privilège qui n'est accordé qu'à celle de Jésus-Christ et à celle de sa sainte Mère.

On remarque même qu'anciennement on chantoit trois

Ilî DESCRIPTION

messes la nuit de la naissance de ce divin précurseur , comme on fait à présent à celle de notre Seigneur , et qu'enfin ( selon saint Augustin ) , la solennité de la feste de la naissance de saint Jean-Baptiste a même précédée celle de la nativité de la très-sainte Vierge. (Sermoro Joann. Bapt. )

Voyez donc que de grâces les citoyens d'Amiens doivent rendre à Dieu de les avoir favorisé de la possession <lu précieux chef de saint Jean-Baptiste, outre toutes les autres reliques que nous possédons dans notre auguste temple.

L'an 1637 la peste continuant dans Amiens depuis cinq ans avec beaucoup de violence et augmentant déplus en plus, il fut résolu par tous les corps ecclésiastiques et séculiers d'avoir recours aux puissantes intercessions du glorieux saint Jean-Baptiste , c'est pourquoi le lï>e may de cette année 1637 on fit une procession générale où l'on porta avec beaucoup de dévotion le chef du divin précurseur. Tous les citoyens d'Amiens s'estoient préparés à cette sainte cérémonie par un jeûne qu'ils observèrent de la veille , par une confession de leurs péchés et par la réception du corps précieux de notre admirable sauveur , Dieu qui ne veut point la mort du pécheur, dont la miséricorde est plutôt touchée par notre pénitence , que sa justice n'est irritée par nos crimes , exauça les prières de son peuple, retirant sa main vengeresse de dessus noire pauvre ville désolée par le fléau terrible de cette violente peste , puisque la contagion cessa tout d'un coup , de sorte qu'en fort peu de tems les maisons infectées de cette cruelle maladif et qui estoient en très-

grand nombre, en furent délivrées et la ville entièrement exempte de ce fléau.

La représentation de l'histoire de saint Jean-Baptiste en figure faisant l'embellissement du côté gauche opposé à celui-là est orné de l'histoire de saint Firmin le martir, la première grande arcade est remplie d'un corps de maçonnerie sur lequel sont pratiquées quatre petites arcades dont la première est ornée de la représentation de la première entrée de notre saint apôtre dans la ville d'Amiens, sur la porte de laquelle le sculpteur a placé un escu aux armes deFrance, semblable à celui qu'elle porte aujourd'hui , c'est-à-dire à 3 fleurs de lis d'or dans un champ d'azur , quoique saint Firmin ait fait sa première entrée dans Amiens dans le troisième siècle et que l'écu de France n'ait esté ainsi chargé de 3 fleurs de lis par le roy Charles VIe qu'en l'année 1380, nos rois les portoient auparavant sans nombre ainsi que je vous l'ai déjà dit, saint Firmin le martir n'estant venu dans Amiens que vers la fin du troisième siècle , tems auquel les Ilomains estoient les maîtres de ce pays, le sculpteur a commis une erreur de chronologie et un anachronisme d'environ mille trois cents ans.

Le même sculpteur a encore placé sur une des tours de la porte de celte ville l'écu de la ville d'Amiens , telle qu'elle le porte encore aujourd'hui.

On voit encore dans cette première arcade la réception que le sénateur Faustinien , accompagné des personnes de sa famille, fait au premier apôtre de notre ville qui y entra le 10e d'octobre , jour auquel Messieurs de la cathédrale font encore tous les ans l'office et la comme-

moration de l'heureuse arrivée de nôtre glorieux patron dans Amiens , jour heureux et mille fois heureux auquel Dieu voulut bien envoyer dans ce pays ce nouvel astre spirituel, pénétré des lumières du soleil de justice, pour éclairer nos pères qui languissoient encore dans les ténèbres du paganisme et de l'idolâtrie.

Les autres petites arcades placées sous la première grande arcade sont ornées des histoires de saint Firmin, du baptesme qu'il administra à près de 3,000 personnes qui embrassèrent la foi de Jésus-Christ , de l'emprisonnement de ce saint et zélé missionnaire , par les ordres de Rictius-Varus ou Rictiovarus (1) , et enfin de celle de la mort que les tirans firent souffrir à ce saint apôtre.

Les quatre autres petites arcades pratiquées sous la deuxième grande arcade sont ornées de la représentation de la prédication de saint Salve , évêque d'Amiens, lequel extrêmement affligé d'ignorer le lieu où estoil enterré le corps du glorieux saint Firmin, s'humilioit continuellement devant Dieu et le prioit qu'il plut à sa divine bonté de lui découvrir dans quel endroit de l'église de Notre-Dame-des-Martirs , appellée communément de St.rAcheul, estoit caché ce précieux corps qu'il sçavoit avoir esté enterré dans ce lieu là et qui avoit autrefois

(1) Erreur, car il n'est question de Rictiovarus que dans les légendes des saints Quentin, Victoric, Fuscien , Gentien , Crépin et Crépinien , tandis que c'est Sébastianus Valérius qui figure dans celle de saint Firmin , et que Rictiovarus , irrité et mis en une effroyable colère de voir tous ses efforts impuissants pour vaincre par les tourments la résistance des saints Crépin et Crépinien , se tua vers l'an 287.

servi de maisonde campagne ou de métairie à Faustinien.

On voit dans les arcades prochaines la grâce que Dieu accorda aux prières et aux jeûnes de saint Salve et de tout le peuple d'Amiens , faisant paroître un rayou de lumière qui, pénétrant du ciel, marqua le lieu où estoit enterré le corps de ce grand saint qu'ils cherchoient avec tant d'empressement, dont l'invention miraculeuse attira de leurs diocèses les évêques de Cambray , de Noion , de Beauvais et de Thérouënne qui vinrent en procession assister avec dévotion à cette auguste cérémonie.

En mémoire de cette découverte , aux premières vespres qui se chantent dans la cathédrale la veille de la feste de l'invention du corps de saint Firmin le martir , M§r l'évesque ou autre célébrant , accompagné des quatre premières dignités , jette dans un foyer disposé devant l'autel une grande quantité d'encens , dont la fumée s'élève jusqu'aux voûtes de l'église, et parce que cette odeur ( selon le témoignage des historiens ) , fut suivi d'une douceur de Fair extraordinaire , et même d'une chaleur égale à celle des jours les plus chauds de l'esté. Quoique la chose se passât vers le milieu de janvier et dans les plus grands froids de l'hyver , messieurs les chanoines et les bénéficiers sortent en même tems du chœur et vont en différentes chapelles de l'église quitter leurs habits d'hyver et rentrent dans le chœur avec leurs habits d'esté , sçavoir le surplis , le bonnet quarré, l'aumusse , et assistent en cet état au reste des vêpres, à complies , et le lendemain à la grande messe et aux vespres (1).

(I) D. Claude de Vert, Explic. des çêrém. de l'é(jlise,c. i, t. 2.

Cette circonstance de l'invention du corps de notre saint patron par saint Salve est fort bien décrite dans une des strophes de cet hymne spirituel qu'un illustre chanoine de notre cathédrale a composé en l'honneur du grand saint Firmin le martyr, que l'on chante depuis l'année 1698 , dans les vespres qui se disent dans notre auguste temple aux fêtes de cet apôtre de notre Picardie. Voici comme M. Henri Delfaut s'exprime ;

Novum refulget lumen ab œthere , Sacrata pandet pignora Salvius , etprata ver, obstante brumâ, flore novo glaciala vestit.

Cet habile poète, non content d'avoir composé en vers latins les hymnes propres pour l'office de saint Firmin le martir , a bien voulu les traduire encore en vers français,en faveur de ceux qui ne connoissent pas les beautés de la langue latine. Voici la traduction de la strophe latine que je viens de vous réciter.

Un rayon qui descend de la voûte étoillée Marque à Salve où repose Firmin

Et malgré l'affreuse gelée, La terre voit sortir mille fleurs de son sein.

Enfin dans la quatrième arcade on voit le corps du glorieux saint Firmin le martir, que l'on porte en procession depuis le lieu appelle présentement St.-Acheul jusques dans Amiens avec cette joye spirituelle de tous ses citoyens qu'il est plus aisé de s'imaginer que de décrire.

DE LA CATUEDHALE. 417

Dieu pour rendre plus éclatant le jour du triomphe de son fidel serviteur permit que la nature suspendit et arretta pour ce tems les rigueurs de l'hy ver , et fit voir les prairies émaillées de mille et mille fleurs , les campagnes enrichies d'abondantes moissons et les arbres chargés de toutes sortes de fruits , assemblant par un prodige étonnant dans un seul jour les charmes et les beautés du printems , avec les douceurs de l'esté et de l'automne, miracle si surprenant que pour en conserver la mémoire on donne encore tous les ans , pendant les, vespres qui se chantent la veille de la feste de l'invention du corps de saint Firmin le martir , à chacun de messieurs les chanoines , un bouquet de verdure et de fleurs telle que la rigueur ordinaire permet de les trouver.

Ce n'est même que depuis peu d'années que l'on aaboli une ancienne coutume qui se pratiquoit dans la cathédrale de jeter par des ouvertures diférentes des clefs des voûtes decet auguste temple, une quantité d'oubliés plattes peintes ou pains de pure farine , dont on se sert pour consacrer le corps adorable de Notre-Seigneur-Jésus- Christ dans le redoutable sacrifice de la sainte messe , parce que les enfans et le menu peuple, peu attentifs au sens intérieur de cette sainte cérémonie, s'empressoient et se battoient quelquefois po.ur piller et ramasser les pains ou les oublies, lorsqu'elles tomboient, en excitant dans l'église du bruit peu conforme à la sainteté du lieu, commettoient des irrévérences dans cet auguste temple où nous devons paroître avec crainte et avec fraïeur.

On voit encore les principales actions de la vie de notre saint patron sculptées en demi-bosse dans treize car-

touches , sous la représentation du cadavre de M. le doyen de Hénencourt , placé dans une arcade ou niche pratiquée dans l'épaisseur de la muraille qui sert de clôture au chœur.

Toutes les statues qui composent l'histoire de saint Firmin le martir, dont je viens de vous parler, sont de pierres peintes et dorées très-bien sculptées , hautes d'environ trois pieds; on connoîl aisément que deux diférens sculpteurs ont travaillé à cet ouvrage , y ayant sensible distinction entre le travail de l'un et l'autre.

Son couronnement et celui qui couvre le haut de la porte du chœur et de l'horloge sont de pierres blanches, délicatement travaillées à jour, tous les ornemens magnifiques de cette clôture ont esté faits des libéralités de M. Adrien de Hénencourt, qui de prévost devint doyen de la cathédrale et dont on voit la statue de grandeur naturelle, couchée et vêtue de ses habits sacerdotaux , c'est-à-dire de son aube, de sa chasuble avec l'amict rabattu par-derrière la teste, ornée d'une grande couronne de ses cheveux coupés jusqu'aux extrémités des oreilles , avec les pieds nuds.

Les corps de M. de Hénencourt et de M. Adrien de Lameth de Hénencourt , son petit neveu , sont enterrés devant ces représentations sous de grandes plaques de cuivre figurées avec des inscriptions cizelées qui donnent à connoître leurs noms , leurs qualités , et marquent que M. le doien de Hénencourt mourut le 4e octobre 1530. M. Adrien de Hénencourt, doyen de l'église cathédrale d'Amiens, docteur en décret et licencié ez-Iois, estoit fils de Jean, seigneur de Hénencourt, etde Clairede Beauvoir,

qui estoit sœur de Ferry de Beauvoir, évoque d'Amiens , et petit-fils de Pierre de Hénencourt et de Pétronille de Villers-aux-Glanes; il fut élu doyen en 1495. On voit l'écudeses armes et la figure de saint Adrien, son patron, sur les façades des portaux des églises paroissiales de St.-Michcl (1), de St.-Remyf2J, de l'Hôtel-Dieu (3) et de la chapelle qu'il a fait bâtir dans un des angles du cloître du cimetière de St. -Denis , qui regarde le midi.

M. de la Morlière remarque dans la page 303 de son recueil des maisons illustres de Picardie qu'on disoit communément de son tems que les armes de la famille de M. de Hénencourt se voyoient depuis Amiens jusqu'à Jérusalem.

Cet illustre doyen a donné aux Messieurs qui succédèrent dans cette éclatante dignité un fief scitué sur les terroirs de Dury et du Petit-Cagny, d'arpens de terre scitués au Pont-de-Metz, la maison de Beaurepaire, présentement en labour , qui estoit la dernière de celles construites dans le faubourg de Noyon d'Amiens et du côté du midy.

On dit qu'il a fondé une chapelle dans ce lieu de Beaurepaire, à la représentation du seigneur dudit lieu et à la collation de Tévêque de Beauvais , à la charge d'une messe tous les dimanches.

(1) Démolie.

(2) Démolie.

(3) On voyait encore en 18U cet écu à l'angle de la chapelle ou église qui se trouve sur la rivière dite de l'Hôtel-Dieu, au pied de la statue de saint Adrien, recouverte depuis par des constructions.

M. Ferry de Beauvoir, évêque d'Amiens et oncle de M. Adrien de Hénencourt, estant mort l'an 1472 dans la ville de Monstreul , M. son neveu fit apporter ses ossements dans la cathédrale et les fit enterrer dans l'année 1489, au côté droit extérieur du chœur, devant la première arcade sous laquelle est représentée l'histoire de saint Firminle martir. Sa statue, sculptée en pierres dorées, de grandeur naturelle, vêtue de ses habits pontificaux , est couchée dans une niche pratiquée dans la muraille.

On voit plusieurs écus et armoiries de la famille et des alliances de ces deux Messieurs de Hénencourt , placés en diférens endroits de cette partie de la clôture du chœur. On y remarque que M. de Beauvoir portoit écartelé au 1er et 4e d'argent a deux bandes de gueules au 2e et 3e d'or a trois maillets de gueules (d'or) 2 et 1 , et que M. de Hénencourt portoit écartelé au 1er et 4e de Hénencourt , qui est d'argent à deux bandes de gueules sur le tout qui est d'or à trois maillets de gueules , 1 et 1.

On voit en plusieurs endroits sur quelques ornemens de la clôture cette inscription : toile moras , qui fait partie d'une plus longue inscription dont se servoient Messieurs de Hénencourt pour devise où cri de leur famille ; qui contenoit ces mots : toile moras, nœvit diffère paratis , paroles qui donnent à connoître au chrestien que quand il veut marcher constamment clans le chemin de la vertu qui le conduit au ciel il doit oster tous les empêchemens qui pourroient le retarder dans cette sainte carrière.

La cinquième arcade qui forme le chevet de l'église à

Dli LA CATHÉDRALE. 421

gauche est ornée de trois niches de pierres , dans lesquelles on voit l'histoire des saints Fuscien , Victoric et Gentien , représentée par des statues de pierres dorées et peintes, très-bien sculptées, hautes de trois à quatre pieds.

Dans la première niche ou petite arcade, on remarque l'accueil favorable que saint Gentien fit aux saints Fuscien et Victoric, Romains qui estant venus dans la Gaule Belgique pour y annoncer l'Évangile de Jésus-Christ et pour y voir saint Quentin , aussi Romain , qui prêchoit dans ce pays la vérité de la religion chrétienne , furent reçeus dans la maison de Gentien , dont la foi naissante fut récompensée de la couronne du martir, puisqu'ilsouffrit pour avoir voulu défendre ses deux hôtes contre la violence des tirans qui vouloient attenter à leur vie.

Dans les deux autres niches, on remarque ces deux apôtres de la Picardie arrêtés prisonniers par les ordres de Rictiovarus ou Rictio Varrus, et tourmentés de diterens supplice par les bourreaux. Ce préfet n'ayant pu obliger ces glorieux athlètes à sacrifier aux idoles et renoncer à la foi de Jésus-Christ , leur fit crever les yeux et enfin couper la tête l'an 303 ou 287.

On voit dans la troisième niche les corps ou plutôt les troncs de ces deux martirs porter dans leurs mains, après leur mort , leur teste que le bourreau en avoit séparés , et aller depuis Amiens jusqu'à la maison de Gentien, scituée dansun village éloigné de deux lieues de cette ville (1), pour

(1) Ces deux lignes sont biffées dans le manuscrit. C'est le village de Sains , Sama , où on montre encore la maison où habita saint Gentien, la première ù droite en y entrant, et

y estrç enterrés avec lui , ou depuis le village de saint Fuscien jusqu'à celui de Sains (1). Cet ouvrage avec ses ornemens fut donné l'an 1524 par M. Jean Sacquespée , chanoine et thrésorier, dont la statue est représentée, vêtue de ses habits de chœur , placée contre une des colonnes avec son épitaphe en cuivre. L'écu de ce chanoine est attaché au couronnement de pierres délicatement travaillées à jour. Il porte de synople à Vaigle d'or becquée et membrée de gueules chargée sur l'estomac d'une épée perlé en bandes d'argent à la garde d'or (2).

La sixième grande arcade proche de cette dernière est ornée de la représentation de cette môme histoire , on voit dans deux petites niches ou arcades, l'invention des corps de ces trois saints Fuscien, Victoric et Gentien. Dieu accorda au mérite de saint Honnoré la grâce de l'invention des ossemens de ces trois saints , lorsque pendant son épiscopat l'an 603 , il permit qu'un saint prestre,nomméLupicin(3), découvrit par une révélation divine les corps de ces trois saints martirs , dont le lieu

aussi le tombeau des saints avec la pierre qui les représente dans l'église de ce village. Ces saints furent décapités le 11 décembre 287, à l'endroit même où fut élevée l'église de l'abbaye de St.- Fusclen-au-Iîois , et on voit encore l'endroit où eût lieu cet acte.

(1) Cette version est la seule vraie.

(2) Sacquespée porte de synople à une aigle d'or chargée sur

l'estomach d'une espée d'argent en bande, qu'il tient par la

poignée avec le bec, la tirant du fourreau de sable, le tout d'or,

la garde de même.

(Note de la marge du manuscrit.)

(3) En 555, sous l'épiscopat de saint Honoré, d'après les manuscrits et historiens, et saint Honoré, selon l'histoire desévéques d'Amiens , ne fut élu à l'épiscopat qu'en 5GG.

de la sépulture avoit esté inconnu pendant l'espace de plus de huit cents ans. Comme saint Honnoré achevoit les redoutables mistères dans son église , il entendit les cris de joye que Lupicin faisoit à plus de cinq quarts de lieue de là, a quarto milliario , pour avoir trouvé ces sacrés ossemens, s'estant transporté sur les lieux dans le tems qu'il publioit la gloire de Dieu qui est admirable dans ses saints, arrivèrent les courriers de Childebert, d'autres disent de Clotaire IIe, qui régnoit alors en France, avec ordre de transporter à Paris ces saintes reliques. Tous leurs efforts furent néanmoins inutiles, car une puissance secrète et invisible empêcha qu'on put retirer et emporter ces sacrés ossemens du lieu où ils esloient enterrés. C'est pourquoi on les enferma dans une belle chasse que l'on transporta ensuite en procession dans Amiens. Ce saint évêque fit bâtir une église dans le même endroit auquel les corps de ces saints martirs avoient esté trouvés , des libéralités que le roy de France fit à ce sujet. Outre ces libéralités, ce prince donna au clergé d'Amiens , que nous appelions aujourd'hui le chapitre de Messieurs les chanoines de la cathédrale , le village du Mège, éloigné de celte ville de quatre lieues.

Dans le nombre des personnes qui assistèrent à cette procession, dont je viens de vous parler , le sculpteur a placé le roy Childebert ou Clotaire IIe et luy a mis sur la teste une grande couronne fermée , quoique Charles VIIIe soit le premier roy de France qui ait commencé de porter la couronne fermée , lorsqu'il prit la qualité d'empereur d'Orient, dans l'année 1495. Ce prince estant à Rome en 1495, le pape Alexandre VIe le couronna

empereur de Constantinople. Quelques auteurs écrivent que François Ier commença à porter la couronne fermée pour contrecarrer l'empereur Charles-Quint , ou parce que Henry VIIIe, roy d'Angleterre, la portoit aussy,. d'autres veuillent que Louis XIIe est le premier qui ce soit servi de cette couronne.

Au-dessus de cette représentation (1) on voit dans de petits cartouches celle de saint Quentin , aussi martir , apôtre de la Picardie, sculptée en demi-bosse. Ces corps d'histoires représentés sous cette sixième arcade par de belles statues de pierres peintes et dorées , furent faits l'an 1551 des libéralités de M. Charles de Latour, chanoine et pénitencier, dont l'épitaphe de cuivre , placée contre la prochaine colonne , nous apprend qu'il mourut le 18e juillet 1556. L'écu de ses armes attaché au couronnement de pierres de cet ouvrage délicatement sculptées, fait voir que ce vertueux chanoine portoit d'azur à la tour maçonnée et crénelée d'or.

Le grand vitrail placé au-dessous de la voûte du chœur, perpendiculaire à cette représentation d'histoire, a esté apparemment donné par quelque personne de cette famille, puisque l'on y voit encor le même écu peint sur le verre, assez proche de celui qui porte échiqueté d'or et d'azur, et dont je vous ay parié.

Je ne sçay pourquoi les écus qui portent entièrement échiqueté d'or et d'azur et qui peuvent passer pour ceux de Vermandois ou de Lannoy d'Amereaucourt , sont

(1) Ces représentations ont été démolies vers 1761 , pour faire place aux grilles en fer qui ferment cette partie du chœur.

placés sur deux vitraux du chœur. Je ne croy pas que la maison de Lannoy d'Amereaucourt dont je vous ay déjà parlé, au sujet du superbe mausolée d'un des Messieurs de cette maison, construit dans le chœur des R. P Cordeliers de celte ville, eut encor esté établie en France dans le tems que ces écus paroissent avoir esté placés dans les vitraux du chœur de notre cathédrale, à l'égard de celle de Vermandois , il ne me paroît pas qu'elle ait eu encor aucun droit dans la ville d'Amiens dans le tems que notre cathédrale a esté bâtie , puisque la race masculine des comtes de Vermandois, qui ont esté aussi pendant quelques tems comtes d'Amiens , estoit alors éteinte? et Philippe-Auguste , roy de France , avoit réuni cette ville à sa couronne dans l'an 1185 , tems auquel la car thédrale n'estoit pas encor construite , n'ayant esté commencée que l'an 1220. il est vrai que Philippe- Auguste n'entra en possession de la ville et comté d'Amiens que par le délaissement que lui en fit par un traité Philippe , comte de Flandres , qui l'avoit eu par son mariage avec Elisabeth de Vermandois , laquelle par le décès de Raoult, troisième du nom, comte d'Amiens, arrivé sans enfans , devint héritière de tous ses biens, estant sa sœur aînée , et estant pour lors mariée audit Philippe d'Alsace, fils aisné de Thiéry, comte de Flandres et de Sybille d'Anjou, sa femme, qu'il avait épousée dès l'année 1156 , de son Irère estant encore vivant, de sorte que Philippe, devint par cette riche alliance , comte de Vermandois , de Valois et d'Amiens , après le décès de son beau-frère ; il est môme à présumer que le comté d'Amiens fut laissé à Elisabeth de Vermandois , femme de

Philippe de Flandres , pour son partage, et qu'il lui fut donné en faveur de mariage.

Vous ayant entretenu des ornemens qui embellissent la clôture extérieure du chœur , auparavant que nous y entrions en esprit par la grande porte du milieu , il faut que je vous parle du jubé qui forme la clôture de la façade de ce chœur.

Ce magnifique jubé, fait de pierres de tailles , occupe tout le vuide qui est sur une même ligne, entre Tune des qnatre grosses colonnes de la croisée, jusques à l'autre et traversant toute la façade du choeur , il le sépare d'avec la nef. Ce jubé est soutenu par onze moyennes colonnes de marbre noir d'ordre gothique , qui forment neuf arcades , sçavoir : sept en face et une à chaque côté sur le retour, ces arcades, éloignées d'environ hui| pieds du corps de maçonnerie qui fait la clôture du chœur , forment un portique continu dont la voûte embellie de peintures est soutenue par des croisées et branches d'ogives de pierres dorées qui portent les cintres de ces voûtes.

Les deux dernières arcades en face de ce jubé sont remplies de deux petites chapelles, l'une dédiée à saint Firmin le martir , l'autre à saint Jacques le majeur. On monte dans ce portique au-dessous du jubé par un escalier fait de pierres noires approchantes de la qualité du marbre , composé de quatre rangs de degrés , qui règne dans la largeur et dans le retour de ce jubé ; la façade et les retours de l'appui de ce jubé sont ornés de la représentation des principales actions de notre sauveur Jésus-Christ, qui commence par celle de son entrée triom-

phante dans Jérusalem et finissent par celle de sa descente dans les lymbes après sa résurrection- Entrée triomphante de Notre Seigneur-Jésus-Christ , dont on renouvelle tous les ans la mémoire dans cette ville, lorsque Messieurs de la cathédrale, après la prédication du Dimanche des Rameaux , s'estant partagés en deux bandes, une partie va par un chemin diférent en procession jusques à la croix placée devant l'église des Jacobins, ou estant rencontrée par l'autre partie de la procession , après avoir chanté alternativement quelques antiennes, hymnes et prières , ils viennent ensemble par la grande rue St. -Denis, au bout de laquelle s'estant arrettés , une partie des chantres estant montée sur une tour(l), reste d'une ancienne porte de la ville, nommée la porte de Larquet, aujourd'hui démolie, y chantent en musique une strophe de la quatrième hymne gloria laus, pendant que l'autre partie des chantres restée dans la rue répond et chante en musique une autre strophe et continue ainsi jusques à la fin. Cette tour est appelée vulgairement : tour de Jérusalem , par allusion sans doute à la ville de Jérusalem , où se fit cette entrée du Rédempteur de nos âmes , dont la procession des Rameaux n'est qu'une représentation et une expression ; c'est au sujet de ce triomphe de Jésus-Christ que M. de Sauteuil , fameux poète de notre France , a fait ce beau distique latin :

Pompa triumphalis quœ tibi , Christe paratur , Funeris in pompam desinet Ma tuù

(l) Tour de Jéru.alem.

Quand je vous ai dit que les principales actions de Jésus-Christ , représentées en sculpture sur ce jubé, commencent par celle de son entrée triomphante dans Jérusalem et finissent par celles de sa descente dans les lymbes après sa résurrection , j'ai parié suivant la pensée du sculpteur qui paroit assez particulière (1), ayant représenté Jésus-Christ descendu dans les lymbes et parlant aux pères qui y estoient détenus , après avoir représenté Jésus-Christ ressuscité, comme si la descente de Jésus-Christ n'avoit pas précédé sa résurrection (2). Il est à préjuger que le sculpteur n'a pas voulu exposer à la veue de ceux qui regardent la façade du jubé , les figures hideuses des démons qu'il a représentés dans les lymbes, sur un des retours du jubé , vers lequel il semble que les yeux ne s'arrêtent pas aussi ordinairement que sur la façade.

Les statues qui représentent les actions diférentes de la vie de notre divin maistre , rapportées dans les évangiles, sont de pierres dorées, hautes d'environ trois pieds, placées dans trente niches séparées par de petites colonnes d'ordre gothique ; le couronnement d'un travail aussi gothique termine le haut de toutes ces niches qui forment un appui de muraille pleine. La difformité des statues et figures gothiques provient de ce que leurs ouvriers ne connurent pas la juste proportion de la figure humaine , ce qui est le fondement du dessin ; les testes et les parties de leurs figures ont toujours esté disproportionnées, leurs attitudes sans choix, sansexté-

(1) Ces trois mots sont biffés.

(2) Biffés dans le manuscrit.

DK LA CATHÉDRALE. 429

Heures ny mesures, les vêtemens et les draperies de leurs figures sont plus souvent bodinés.

Ces défauts ne se trouvent pas dans les antiques , les habiles peintres et statuaires s'attachoient trop à imiter la nature pour oublier à la suivre dans les proportions du corps humain , la mesure qu'ils observoient pour les hauteurs , tant d'hommes que de femmes , estoit de huit testes ou de dix mesures de face ; ils sçavoient que la ^ teste est de quatre mesure du nez , et la face de trois , qu'il n'y a que les largeurs qui sont diférentes , plus grosses et plus menues. Ils n'ignoroient pas que la main est de la longueur d'une face, que de la jointure de la main jusqu'à la jointure de l'épaule il y a trois faces , que d'une épaule à l'autre il y en a deux , de sorte que l'extrémité d'une main étendue à l'autre il se trouve la même mesure que depuis la plante des pieds jusqu'au haut de la teste.

Si un statuaire doit sçavoir et suivre exactement dans ses ouvrages la justesse des proportionsdu corps humain, le peintre ne doit pas estre moins exact à suivre toutes les dimensions que la nature a données aux autresobjets, puisque , comme le dit le R. P. Lamy, prestre de l'Oratoire, quand un tableau est fait selon les règles, les rayons de lumière qui le font voir doivent frapper les yeux dans le même arrangement et avec les mêmes impressions que si c'estoient des objets eux-mêmes (1).

Comme je viens de vous dire que la main dans les figures proportionnées est la mesure de la longueur d'une teste humaine , on ne peut pas dire si celles de deux ou

(l) Traité de perspective en 1701. Page 227.

trois statues de femmes qui suivent Jésus-Christ portant sa croix , représentées sur la façade du jubé sont bien proportionnées , parce qu'elles sont carrées , on ne peut pas , aussi par cette raison , marquer si l'une de ces femmes portoit dans les mains ce mouchoir que quelques-uns disent avoir esté présenté par sainte Véronique pour en essuyer le visage tout sanglant de noire sauveur Jésus-Christ.

M. Baillet, si connu parmi les sçavans , n'est pas du sentiment deceux qui croient qu'il y ait eu autrefois une femme appellée Véronique qui ait présenté un mouchoir au Rédempteur de nos âmes , lorsqu'il alloit au Calvaire chargé de sa croix , sur laquelle il devoit mourir pour l'expiation de nos péchés ; voici comme ce sçavant écrivain s'explique sur ce sujet.

On célèbre le mardi de la Quinquagésime, la feste de la sainte Véronique , c'est-à-dire de la face de Notre- Seigneur , car le latin Véronica vient de Yero icon, qui veut dire la vraye image ou représentation de Jésus- Christ. Ces images estoient ordinairement peintes sur de la toille , et parce qu'on meltoit pour support à côté de la sainte face un ange ou une femme, le peuple s'est imaginé que cette femme s'appelloit Véronique et l'on invente que cette Véronique voyant passer Notre-Seigneur allant au Calvaire chargé de sa croix , lui avoit présenté son mouchoir ou son voile , et que Jésus-Christ s'en estoit essuie, l'empreinte de sa face estoit demeurée marquée sur la toille , qu'ayant conservé soigneusement ce précieux monument , elle l'avoit apporté à Rome.

On est revenu de cette fable ( continue M. Baillet), et

le culte que l'on rend dans l'église à la Véronique n'a pour objet que la sainte face de Jésus-Christ , il a commencé plus tard à Rome dans le onzième siècle et il s'est introduit depuis dans St. -Pierre de Rome , au Vatican, et il y en a plusieurs autres dans diférentes églises que l'on croit d'après celle-là (1,'.

Voici un autre écrivain d'un sentiment opposé à celui de M. Baillet , sçavoir M. Reiskius , recteur du collège de Vuolfembulel (2) , qui ayant fait des dissertations historiques sur les images de Jésus-Christ qu'on montre ordinairement sur la langue maternelle , imprimées à Jena, ville de Thuringe, remarque dans la deuxième dissertation que la Véronique estoit une bonne femme de Jérusalem qui se tint devant sa porte le jour qu'on crucifiât Jésus-Christ , et qui le voiant passer couvert de sang et de sueur, ôta son voile de toille de dessus sa teste et le lui donna afin qu'il s'en essuya le visage , qu'il le lui rendit imprimé de son effigie , voilà ( dit-il ), l'opinion plus commune.

M. Reiskius cite ensuite un long passage d'une chronique manuscrite qui est dans la bibliothèque de Lunebourg et qui a esté composé par un jacobin nommé Martin Cornerus. On y apprend que Volurian ayant esté envoyé en Judée pour amener Jésus-Christ à Rome , afin qu'il guérit Tibère d'une dangereuse maladie , eut une conversation avec sainte Véronique par où il apprit que le médecin qu'il venoit chercher avoit esté crucifié ,

(1) Extrait du livre de M. Baillet , Journal des sçavans du lundi 5 mars 1705.

(2) Wolfenbulel.

mais qu'il avoit laissé une image dont la seule veue guériroit Tibère, ce que l'événement justifia, car cette femme vint à Rome et guérit parfaitement l'empereur.

Il y a un autre manuscrit à Zurich qui a esté fait par Conrard Le Mire , chanoine de cette ville , qui porte que ce fut Vespasien qui envoya chercher Jésus-Christ , et que les messagers ayant parlé à la Véronique , apportèrent à Rome l'image qu'elle leur prêta qui n'eût pas plutôt esté regardée par Tibère qu'il fut guéri de sa lèpre.

Il y a quelques auteurs un peu plus considérables qui témoignent que cette femme reçeuten présent l'image de Jésus-Christ , et que cette image a esté ensuite transférée à Rome.

Quoiqu'il en soit des sentiments diférens de ces auteurs , on n'est pas obligé de déférer plutôt à l'un qu'à l'autre , d'autant plus que les évangélistes ne disent rien de cette Véronique ', saint Luc rapporte seulement que Jésus-Christ allant au Calvaire chargé de sa croix , apperçut plusieurs femmes de Jérusalem qui pleuroienl et se lamentoient voyant ce divin sauveur réduit dans un état aussi pitoyable et qu'il leur dit seulememt : Filles de Jérusalem ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous-mêmes et sur vos en fans (1).

Ainsi sans nous arretter sur une chose aussi incertaine , continuant la description du jubé , je dis que les neuf arcades qui le soutiennent ont leurs frontons go-

(1) Filiœ Jérusalem , nolite (1ère, super vos ipsas flete, et super

filios vestros.

(Luc, cap. uni. vers. 28 )

thiques faits en pignons, et que dans les encoignures de leurs tympans on voit des statues de prophètes et de sybilles sculptées en demi-bosse sur la pierre , accompagnées d'anges et de démons qui tiennent des roulleaux où sont marquées en lettres d'or les paroles des prophètes et des sybilles qui conviennent aux actions de la vie de Jésus-Christ, que l'on voit représentées à la face de ce jubé, ce qui m'y paroit de plus particulier , c'est que du côté de cinq de ces sybilles , au lieu de figures d'anges , on y voit des figures de satyres ou plutôt de démons , dont quelques-uns paroissent avec des corps partie d'hommes velus et partie de chèvres avec des pieds fourchus.

La pensée de ce sculpteur a beaucoup de rapport avec celle d'un auteur calviniste, dont je vous ay déjà parlé, qui impute au R. P. Crasset, jésuite , d'avoir écrit dans la page 249 de son ouvrage , que les sybilles estoient parfois remplies de l'esprit de Dieu et quelques fois agitées par les démons, que quand elles estoient remplies de l'esprit de Dieu , elles disoient la vérité etrévéloient les plus sublimes mistères de la religion chrétienne , et que quand elles estoient agitées par les démons , elles enseignoient le culte des faux dieux. Ces pensées mériteroient de grandes explications , mais nous estant déjà assez entretenus de cette matière , je continue celle du jubé pour vous dire que le haut du milieu du fronton ou milieu de son appui , est orné de deux grandes statues de pierres en pied , plus hautes que le naturel , représentant la très-sainte Vierge tenant son cher fils Jésus entre ses bras et placée dans cette atti-

43 i DESCRIPTION

tude marquée au 12e chapitre de l'apocalypse (1), c'està-dire d'une vierge, qui est ornée, entourée, environnée et comme revêtue des rayons du soleil, ayant la lune formée en croissant sous les pieds et une couronne de douze étoilles sur la teste qui sont les douze prérogatives de cette sainte Mère de Dieu , comme l'explique saint Bernard.

Un grand quadre de pierres dorées, dans lequel est placée cette statue de la très-sainte Vierge , est surmonté d'un très-beau daiz ou couronnement de même matière, délicatement travaillé; sur ce couronnement est élevée une croix fort haute sur laquelle est attachée la statue du sauveur de nos âmes; les statues de la très-sainte Vierge et du disciple bien aimé sont posées debout au pied de celte croix.

Il est bien juste que les chrétiens ayent placé la croix au plus bel endroit et dans la place la plus apparente de leurs églises, puisqu'ils la regardent comme un astre précieux dont ils ont tiré la vie. Il faut que, la considérant comme la source de leur bonheur, ils lui rendent leur culte et leurs adorations. C'est pourquoi les fidèles ont élevé partout ce trophée de leur salut dès le commencement de l'église. Quoique la croix de Jésus-Christ ait paru d'abord un sujet de scandale aux Juifs et une folie aux Gentils, elle a néanmoins toujours esté la plus douce espérance et l'appui le plus solide des disciples du sauveur qui ont regardé le mistère de la passion de Nolre-

(i) Mulier amicla sole , et luna sub pedibus ejus , et in capite ejus corona stellaram duodecim. (Cap. 12).

Seigneur comme les fondemens de leur sainte religion , et comme un objet qu'ils ne doivent jamais perdre de veue. La croix du sauveur est fort élevée , et , comme remarque saint Jean-Chrysostome , Jésus-Christ devoit estre élevé en croix pour sanctifier l'air en mourant , comme il avoit sanctifié la terre en vivant. Ainsi ce n'est pas sans sujet que l'on compare la devise de l'arbre du baume vulneror ut sanem , avec Jésus-Christ mourant en croix , tout couvert de blessures , puisque ce divin sauveur n'a esté blessé que pour nous guérir , et que par sa mort il a vaincu la nôtre, de même que le suc de cet arbre a la vertu de guérir de plusieurs blessures.

Aux deux angles de l'appui de ce jubé , orné de douze chandeliers de cuivre , sont posées deux colonnes de pierres dorées, torses en lignes spirales, faites en façons de pyramides.

Ce large et magnifique jubé , tous les ornemens et statues qui l'embellissent, furent dorés l'an 1613 ou 1663, par M. Delahaye , doreur, des libéralités de M. Adrien Devérité, chanoine de la cathédrale, qui est peint aux deux côtés de ce beau jubé , placé entre le chœur et la nef afin que le peuple puisse entendre plus commodément la lecture de l'épître de l'Évangile et des autres parties de l'office qui se font dans ce lieu élevé , car autrefois on préchoit dans le jubé et on y faisoit la lecture des Livres sacrés ; les chaires des prédicateurs , telles que nous les voyons aujourd'hui , ne sont pas plus anciennes que du xm° siècle.

M. Thiers expose dans une dissertation qu'il a composée exprès sur ce sujet, les mistères attachés aux

jubés pour en faire voir la nécessité, il dit , par exemple, qu'on lit l'Évangile sur le jubé pour montrer combien la parole divine est élevée au-dessus de nous et qu'elle a l'aulhorité de nous juger, que les jubés servent comme de trône pour la parole de Dieu, estant particulièrement destinés à la lecture de l'Évangile, il fait voir que le diacre monte au jubé par un escalier et descend par l'autre , pour désigner que les apôtres ont presché l'Évangile premièrement aux Juifs et après eux aux Gentils , ou bien comme parle Durand , pour exécuter cette parole de l'Évangile qui parlant des trois mages , dit qu'après avoir passé par Jérusalem et avoir esté adorer Jésus-Christ dans Bethléem, éloigné d'environ deux lieues de Jérusalem , ils s'en retournèrent en leur pays par un autre chemin. Le jubé de notre cathédrale a effectivement deux escaliers, l'un à droite et l'autre à gauche en entrant au chœur, par le haut de la nef, qui apparemment ont esté construits par rapport aux raisons que M. Thiers apporte de cette disposition. Il marque aussi qu'on porte au jubé et que l'on met un coussin de plumes sous l'Évangile, parce que la légèreté des plumes signifie celles des préceptes de la loi , suivant ces paroles de notre divin maistre : Jugum rtxeum suave est et onus meum levé.

On chante l'Évangile dans ce grand jubé de notre cathédrale après en avoir posé le livre sur la figure d'un aigle avec les aisles étendues, posé sur le haut d'une colonne de cuivre , placée du côté de l'Orient et élevé suffisamment au-dessus des appuis du jubé, afin que la lecture de ces divins évangiles puisse estre facilement

eutendue des fidèles qui assistent à la célébration des saints mistères. On a donné à ce Letrin ou Lutrin la figure d'un aigle pour représenter le symbole de saint Jean , le plus sublime des saints évangélistes , parce que d'abord il prend son essor et vole pour ainsi dire à ce qu'il y a de plus élevé dans nos mistères , je veux dire la génération éternelle du verbe qui est Dieu , en effect Emile d'Apamée lisant les premières paroles ûqY In principe, ne pouvoit assez s'étonner où un barbare (ainsi parloit la vanité grecque ) , avoit appris une si haute philosophie. Après que M. Thiers a expliqué l'usage auquel les jubés sont destinés , les mistères sublimes qu'il y trouve et toutes les cérémonies qui s'y pratiquent, dont il seroit inutile de vous faire un plus long détail , il blâme les ambonoclastes, pour me servir du même mot de ce sçavant docteur , qui n'ont pas dû, dit-il, renverser l'ancien usage de l'église, qu'on ne sçauroit trop respecter , puisque ce sont les fruits du zèle de nos pères et l'ouvrage de leurs mains que ces réformateurs jettent par terre.

M. Thiers continue dans son livre à invectiver avec chaleur contre les brises-jubés et il dit qu'on ne peut marquer un plus grand mépris pour les cérémonies anciennes qu'en témoignent ceux qui jettent par terre les illustres monumens de la vénérable antiquité , il ne peut souffrir qu'ils deffèrent plus à quelles règles de l'architecture qu'aux usages sacrés de l'église, et il soutient qu'on ne le peut faire sans une témérité qui est d'autant plus inexcusable, sous le foible prétexte de rendre les églises plus belles et plus magnifiques, on les estropie

(s'il faut ainsi dire) , en retranchant des parties considérables et qui d'ailleurs ne font pas un de leurs moindres omemens. Il accuse les ambonoclastes d'introduire un changement qui renverse l'ordre de l'église et leur reproche qu'anéantissant les mistères que les jubés nous représentent et les cérémonies qui s'y pratiquoient 9 ils donnent par ce moyen une atteinte à la religion dont elles dépendent et font une notable brèche au culte divin, en abolissant la mémoire des plus augustes, des plus anciennes et des plus mistérieuses cérémonies de l'église.

Pour justifier la conduite des ambonoclastes contre lesquels M. Thiers invective avec tant de chaleur, peuton objecter que les jubés qui traversent les chœurs des églises dérobent aux fidèles la vue des saints autels et empêchent de contempler à leur aise les plus augustes de nos mistères ; ne peut-on pas lui dire que ce sont des ornemens inutiles , des saillies irrégulières et des avances incommodes qui par leur architecture massive dérobent une partie de la lumière.

Dom Claude de Vert, thrésorier de l'abbaye de Clugni , qui dans la préface du tome second de l'explication simple, littéral et historique des cérémonies de l'église, dédiée en 1708 àM&r l'abbé Bignon, conseiller d'Estat , dit que Ton ne donneroit pas aujourd'hui si facilement les mains à la destruction des jubés , s'il ne paroissoit point que ces espèces de tribunes n'estant ainsi exhaussées qu'afin de mettre la voix du lecteur plus à portée d'estre entendue de toute l'assemblée , et qu'il suffit pour remplir ce dessein que le lecteur soit élevé de quelques

DK LA CATHÉDRALE. 439

marches au-dessus des autres sans qu'il soit besoin pour cela de bâtir ces jubés en forme de gallerieet d'élever ces grandes masses de pierres qui se voient encore, surtout dans les cathédrales et les églises collégiales qui bouchent entièrement aux fidèles la vue du chœur et du sanctuaire.

M. Thiers trouve que la sombre obscurité des églises inspire une sainte horreur dans l'âme et attire plus de respect aux sacrés mistères , il veut qu'il suffise aux véritables fidèles de voir ce qui se fait à l'autel par les yeux de la foi qui pénètre les jubés les plus grands et les plus massifs , sans qu'il soit besoin qu'ils le voyent des yeux du corps. M. Thiers ne peut souffrir que la forme des églises dépende du caprice ou du goût de la nouveauté qui est la fille de l'inconstance. Il marque que la liberté que Ton s'est donnée dans ces derniers tems d'abattre les jubés de plusieurs églises ne peut venir que de n'avoir pas bien connu les usages auxquels ils sont destinés, ou du peu de zèle qu'on a eu pour les anciennes pratiques de l'église ; il adjoute qu'en abattant les jubés on n'a pas eu assez d'égard au respect qui est deu à l'antiquité sacrée , qu'on s'est trop éloigné de l'esprit et de la tradition de l'église.

Cet habile écrivain remarque encore au sujet des jubés que l'Évangile y a toujours esté leu à la messe , il fait à cet égard dans l'église grecque et dans l'église latine , depuis les premiers siècles jusques à notre tems, il fait voir que les jubés n'ont pas esté mis dans les églises sans dessein , et que ce seroit juger fort désavantageusement de la piété de nos pères que de croire

qu'ils n'ont eu aucune veu en les y faisant bâtir ; car enfin, continue ce grand docteur, il n'y arien dans les églises qui n'ait sa fin et son usage. Les murailles y sont pour les clore , les colonnes pour les soutenir, les autels pour y offrir le sacrifice, les fonds baptismaux pour y administrer le baptême, les tabernacles pour y réserver la divine Eucharistie , la clôture du chœur pour le séparer de la nef et des aisles, et enfin les jubés pour y chanter l'Évangile qui est la plus nécessaire et la plus importante de toutes les cérémonies auxquelles les jubés sont destinés. C'est néanmoins sur quoi ( adjoute M. Thiers ) , que les ambonoclastes n'ont pas fait toutes les réflexions qu'ils dévoient , car s'ils eussent considéré que de tout tems il y a eu des jubés dans les églises, qu'ils sont destinés à de saints usages , particulièrement à la lecture publique de l'Évangile , que cette lecture fait partie des messes solennelles , ils n'eussent pas fait une brèche aussi considérable à l'ancienne coutume de l'église que celle qu'ils lui ont fait en abattant leurs jubés.

Sous le côté gauche des arcades de ce jubé est placée une statue de la très-sainte Vierge, haute d'environ trois pieds, proche de laquelle on allume deux cierges qui y brûlent durant que l'on chante dans la nef l'antienne Virgo Maria et l'hymne Inviolata tous les samedis de l'année , entre les vespres et les complies. Celte sainte et dévole cérémonie fut fondée le 20e de février de l'année 1510 par le testament de M. Guillaume Auxcousteaux , chanoine de la cathédrale qui pour ce sujet légua à Messieurs du chapitre quatorze arpens de terre, sçi-

tués au terroir de Longueau , qui ont esté affermés dans un tems six livres par chacun an et trente sols pour la dépense des cierges.

Messieurs de notre cathédrale n'appréhendent pas les reproches de cet auteur sur ce sujet , puisque le jubé de leur auguste temple subsiste toujours dans le même estât auquel il a esté construit (1).

Sous l'arcade du milieu de ce jubé est une porte de fer à jour dorée dans quelques endroits , faite à deux battans , ornée de reçu et armorié de Messieurs du chapitre qui portent d'argent à la croix pleine de sable.

Vous voyez que le métal et la coulleurqui composent l'écu de Messieurs du chapitre de la cathédrale leur conviennent très-bien, vous sçavez que l'argent est employé dans leur blason pour signifier l'espérance qui est une vertu théologale et que pour les mœurs elle signifie la pureté , l'innocence et l'humilité , le sable qui est la couleur noire est employé dans le blason pour signifier la prudence , qui est une vertu cardinale pour les mœurs, le sable marque la constance , la patience, la simplicité, la douceur et la fermeté. On ne peut disconvenir que ce métal et cette coulleur n'expriment le véritable caractère de Messieurs du chapitre de la cathédrale d'Amiens, puisqu'animés d'une sainte espérance pour le bien de la vie éternelle , ils sçavent allier pendant cette vie mortelle , non-seulement la prudence du serpent avec la simplicité de la colombe (2), mais encore la pratiquer cons-

(1) Il fut démoli en 1755.

(2) Estote prudentes sicut serpentes et simplices sicut columbae. (Math., c. x, v. 16),

tafliment pour parvenir au bonheur qu'ils espèrent , une patience héroïque dans les adversités , garder une pureté angélique dans leurs mœurs et une humilité profonde au milieu d'une dignité qui les distingue des autres hommes.

Je pourrois m'étendre davantage sur une si noble matière , mais appréhendant que les vérités que je pourrois vous en dire ne soyent pas aussi agréables aux personnes dont je vous parle qu'elles plaisent à mon esprit, je me contente de vous dire qu'au-dessus de cette porte du côté du chœur une belle statue de pierres dorées , haute d'environ quatre pieds , représentant la divine Marie tenant son cher fils Jésus sur ses genoux , dont la sculpture est délicate et bien travaillée. Cette statue est accompagnée d'un côté de celle de saint Jean-Baptiste, et de l'autre de celle de saint Jean l'Évangéliste.

Sous cette porte sont placés , pendant les offices , les huissiers et bedeaux de Messieurs du chapitre de la cathédrale qui sont à la garde de cette porte, le premier de ces huissiers s'appelle le chambellan , il doit tous les jours le premier aller chercher M. le doyen dans son hôtel pour le conduire dans la cathédrale où il est toujours placé au bas et proche de lui , pour estre prêt à exécuter ses ordres et l'accompagner après les offices jusque dans son hôtel où il le va encore chercher chaque fois qu'il doit aller au chapitre dans quelque assemblée célèbre ou cérémonies publiques. Ce chambellan est vêtu d'une robbe de drap à grandes manches pendantes, de coulleur violet ou bleue de roy foncé , fondé par feu M. le doyen de Hénencourt , il porte de la main gauche

une longue masse d'argent qu'il couche à demi sur le côté gauche de son estomac ; elle fut donnée par ledit doyen de Hénencourt, dont les armes sont gravées dessus. M. Pioger, autre doyen et un de ses successeurs, a fait faire quelques ornemens nouveaux à cette masse , où il a fait aussi graver son nom. Quand le recteur de l'Université de Paris va en procession , il est toujours accompagné de deux massiers , c'est-à-dire deux bedeaux qui portent devant lui des masses ou bâtons à tête garnie d'argent , tels qu'on en porte par honneur devant le roi et devant M. le chancelier.

Nous voici arrivés dans le chœur de notre cathédrale que nous pouvons à bon droit comparer à cet endroit du temple de Salomon appelé Sancta, puisque c'est dans cet endroit de la cathédrale où nous ne voyons que des actions et des cérémonies qui marquent la sainteté de notre religion ; mais auparavant que d'entrer plus avant et de pénétrer jusqu'aux pieds du grand autel , que l'on peut à juste titre appeller le Sancta sanctorum que l'endroit du même temple de Salomon qu'on appelloit ainsi, il faut que je vous arrette en esprit pour un moment à l'entrée de ce chœur pour vous entretenir des plus beaux ornemens de notre cathédrale , vous me prévenez sans doute et vous voyez bien que je veux parler des chaires qui en composent la plus grande beauté.

Ces chaires ou formes d'églises composent le nombre de 118 places, sçavoir : 27 hautes d'un côté sur une même ligne, et 6 qui font face à l'autel , 22 basses sur une même ligne et 4 en face de l'autel qui forment 59 places dans ce côté et pareil nombre dans l'autre , nom-

bre à la vérité moindre que celui du magnifique chœur de l'église de l'Escurial en Espagne, où quelques auteurs marquent que l'on voit 200 sièges d'ébène, sur lesquels les religieux peuvent s'asseoir , mais je doute que le travail de ces chaires soit d'une délicatesse approchante de celles de notre cathédrale, dont les hautes formes sont adossées contre un beau lambris de bois semé de fleurs de lis, couronné d'un dôme ou daix continu ; la dernière forme de chaque côté de la grande porte est distinguée des autres par un beau couronnement surmonté d'un ouvrage de menuiserie sculpté à jour fort élevé, fait en forme de pyramides, c'est dans celle de ces deux chaises posées à droite en entrant dans le chœur que M. le doyen se place lorsqu'il officie dans les festes solennelles en l'absence de M&r l'évêque. Ces hautes et basses chaires qui posent sur des marche-pieds , sont séparées par des museaux , accoudoirs, ou bras assemblés avec les dossiers. Ainsi chaque place avec sa selette ou stale est renfermée dans son enceinte ou parclose , dont les extrémités des côtés devant l'autel sont surmontées d'un couronnement délicat élevé , fait aussi en façon de pyramide. Ces accoudoirs sont appelés museaux par les ouvriers parce que dans plusieurs églises on y voit des mufles ou museaux d'animaux sculptés , mais aux accoudoirs des chaises de notre cathédrale le sculpteur y a mis diférentes figures d'ouvriers avec quelques outils ou symboles de leurs métiers.

Chaque basse forme ou chaise n'est pas placée vis-àvis une haute ; au contraire , le dossier d'une basse forme répond à l'accoudoir de la parclose d'une chaise d'en

haut , afin que le vuide soit vis-à-vis des chanoines à qui on annonce quelque antienne ou qu'on veut encenser.

Ces chaises sont ornées des histoires de l'ancien et du nouveau Testament et des principales actions de la trèssainte Vierge , sculptées en bas-relief avec tant de délicatesse qu'il faut les avoir veue et considérées avec attention pour en bien concevoir la beauté , le petit daix ou dôme continu , qui couvre ces formes est d'un travail au-dessus de l'imagination, une quantité surprenante de petites statues isolées , augmente encor la beauté du travail; là sont de petites statues de saints et de saintes dans des attitudes différentes, avec les attributs qui conviennent aux principales actions de leur vie , ici sont plusieurs figures d'animaux de diférentes espèces, comme des oiseaux , des dragons , des harpies et des sphinx qui ne sont pas représentés sous les figures des sphinx de Grèce qui, suivant la description d'Ausonne , estoient couverts de plumes d'oyseaux avec des pattes de lion et des visages de filles.

Pennis volucres, pedibus leones , fronte puellœ.

Les chaises du chœur de l'abbaye de la Ferté , qui est la première fille de Citeaux , près de Châlons-sur-Saône, peuvent passer pour un chef-d'œuvre des plus accomplis qu'on puisse voir en ce genre de travail , surpasse tout ce qu'on peut s'imaginer de beau (1).

Le sphinx est un monstre chimérique, ainsi nommé du

(1) Extrait du Voyage littéraire du P. Mnrtène, bénédictin, en 1715.

mot grec, qui signifie embarrasser, parce que les poètes ont feint qu'il proposoit des énygmes et qu'il dévoroit ceux qui ne pouvoient pas les expliquer. Enfin Œdipe en vint à bout et ce prétendu animal en eut tant de regret qu'il se précipita d'un haut rocher.

Vida cadit sphinx.

(Stat. Thèb.)

On voyoit sur le cachet de l'empereur Auguste ce sphinx qui estoit un animal adoré des Egyptiens et reconnu pour le dieu des secrets et des énigmes , par là ce grand prince vouloit dire que les secrets de l'État dévoient estre des énigmes et des mistères.

Les anciens par ce sphinx vouloient tantôt représenter une sagesse enveloppée sous le voile du secret ou de quelque mistère, et en ce sens ils les plaçoient dans les palais des princes et dans les temples des dieux , tantôt ils marquoient et plus ordinairement l'adresse par les aisles qui ont l'art de balancer les corps au milieu des airs , la douceur par un beau visage de femme et la force par un corps de lion.

On représentoit en deux manières le sphinx en Egypte , suivant le sens allégorique qu'on luy donnoit , la première sous la figure d'un lion étendu sur un lit de justice et sous celle d'un monstre qui avoit le corps d'un lion et le visage d'une vierge. La première représentoit Momphta, divinité égyptienne qui présidoit sur les eaux comme la directrice i!es débordemens du Nil , la seconde marquoit l'accroissement de ce fleuve, c'està-dire que ces figures cstoient parmi les Egyptiens des

emblèmes et des caractères sensibles qui exprimoient leurs pensées.

Sphinx signifie autre chose que les inondations du Nil durant les mois de juillet , d'août et de septembre que le soleil parcourt les signes du Lion et de la Vierge. C'est de ce débordement annuel du Nil sous le signe du Lion que les Egyptiens ont accoutumés et après eux tous les peuples de l'Europe, défaire les tuiaux et robinets et des fontaines en forme de lion. Les anciens posoient des sphinx devant les poteaux de leurs temples pour marquer que la science des choses divines consiste dans une sagesse cachée sous des mistères et des énigmes.

Toutes ces raisons peuvent assez convenir au dessein de l'ouvrier pour diférentes petites figures qu'il a placées dansles ornemens de ce charmant ouvrage qu'on ne sçauroit assez admirer. Ce seroit en vain que je voudrois donner par mes expressions de l'éclat à ce brillant chef d'œuvre de menuiserie et de sculpture, j'avoue que je n'ay pas de termes assez forts pour illustrer un ouvrage qui rend illustre un des plus beaux temples de l'univers. Ainsi sans vouloir le louer davantage, je me contente de vous dire que ces chaises ou formes furent commencées le 3e de juillet 1508 (1). Arnout Boullin menuisier, demeurant dans cette ville , fut le premier entrepreneur de cet ouvrage , il paroît par l'écrit du marché fait avec lui au mois de may 1509 , qu'il devoit y travailler conformément au devis et gagner sept sols tournois par chaque jour, y compris son garçon apprenti. Il lui fut encore accordé pour la conduite de cet ouvrage douze écus par an à vingt-quatre sols pour écus. Cet entrepreneur alla

le 5e novembre de cette même année 1509 à Beauvais et à St.-Riquier pour voir les chaises des églises de ces deux villes ; comme celte entreprise estoit de conséquence et le travail d'une grande application pour ledit Boullin, on lui associa le 10e septembre de la même année Alexandre Huet aux mêmes gages et conditions tant pour l'année que pour le jour.

Au mois de juillet de l'année 1511 , lesdils Arnout Boullin et Alexandre Huet furent envoyés à Rouen pour voir les chaises de la cathédrale ; les ouvriers qui travaillent sous ces deux maîtres à cet excellent ouvrage gagnoient trois sols par jour ; leur atelier estoit dans la salle de l'évêché.

MM. Du Mas, Jean Fabius , Pierre Vuaille et Jean l'Englagie , tous chanoines, furent nommés pour estre les inspecteurs du travail et lesdits MM. Vuaille et Robert Langiez , notaires du chapitre , furent chargés de faire faire la recepte et la dépense des deniers qui dévoient y estre employés ; le total delà dépense faite pour la construction de ces chaises monta à la somme de 9488 liv. 1 1 sols 3 d. oboles; dans le total de cette somme 1411 liv. 10 sols avoient esté donnés par plusieurs chanoines, et les 8077 1. 1 s. 3 d. restant avoient esté fournis et payés par les officiers de la fabrique et des marances , c'est-àdire des deniers communs de messieurs du chapitre.

Quoique Fécu des armes de M. Adrien de Hénencourt, pour lors doyen de la cathédrale , soit sculpté en quelques endroits de ces admirables chaises , on m'a assuré que ledit sieur doyen n'y avoit pas contribué beaucoup plus que les autres.

Il est encore à remarquer qu'on voit sous un des accoudoirs d'une de ces chaises du bas, devant celle où se place M. le pénitencier, ces paroles sculptées en bas relief et en caractères demi-gothiques , Jean T rupin, Dieu te pourvoyc, 1508 , quoique ce ne soit que le nom d'un simple ouvrier qui travailloit sous les maîtres au prix de trois sols par jour. Il n'est fait mention de cet ouvrier qu'au mois de décembre 1716 (1).I1 est à préjuger que cette chaise ou forme fut faite la première pour servir de modèle aux autres, qui ne furent achevées que le 10e de febvrier 1519.

La plus grande partie du bois nécessaire pour la fabrique de cet incomparable ouvrage fut achetée à Neuville-en-Laix, sous Auneuil en Beauvaisis , proche de Clermont ; le reste fut tiré des bois appartenant à messieurs du chapitre , ou acheté à Abbeville et à St. -Valéry, venant d'Irlande , qui a esté employé si secq que l'ouvrage n'a, pas esté sujet à se tourmenter et à se gerser.

Ces délicates et admirables chaises coururent le danger d'estre brûlées le 16e jour du mois de may 1615, jour de la feste saint Honnoré. Le feu ayant pris à dix heures du soir dans une de ces pyramides de bois , proche le petit horloge, par la négligence d'un des sonneurs qui couchoit dans ce lieu pour la garde de l'église et qui s'estoit endormi sans éteindre sa chandelle. Le dommage eut esté plus grand sans le prompt secours du peuple d'Amiens , qui toujours alerte et charitable dans de semblables accidents, y accourut en diligence et éteignit le feu avec

(\) Celle dale est dans lems., il est plus probable que c'est 1516.

promptitude. Ce qui en avoit esté brûlé fut réparé par une autre pyramide de bois provenante d'un de ces ouvrages de menuiserie et de sculpture appelle communément dans Amiens un mai, qui fut si bien joint et accomodé qu'il ne paroit pas qu'aucun accident soit arrivé à cet ouvrage.

Ces chaises estant incomparables pour leur beauté , combien les personnes pour qui elles sont destinées le sont elles par leurs vertus ; si je n'appréhendois de blesser la modestie de MM. les doyens, chanoines et chapitres de notre cathédrale , que ne vous dirois-je pas de leurs vertus et de leurs sciences , mais connaissant leur humilité et en même tems ma foiblesse et mon ignorance pour pouvoir parler dignement de leur mérite , je me contente de vous dire que leur assiduité au chœur et aux offices qui s'y font avec tant de dévotion , n'est qu'une suite de leur profonde piété, qu'il est exemplaire de voir tous les jours dans notre auguste temple^ superbe monument de la religion et de la magnificence de nos ancêtres, près de cinquante chanoines, les dignités comprises, offrir à Dieu leurs prières et leurs sacrifices, et lever sans cesse les mains au ciel pour en attirer les bénédictions sur la terre; qu'il est consolant pour les véritables chrétiens de voir ces zélés ecclésiastiques assister aux divins offices avec tant de recueillement et de modestie qu'on peut dire sans flatterie que leurs bons exemples, semblables aux parfums, répandent partout une odeur très-agréable pour l'édification du prochain.

Si le corps naturel participe ordinairement aux qualités de la tôle et des parties nobles qui l'animent, quelle

piété, quelle science, quel ordre à faire du bien , quel soin à le cacher aux yeux du monde , quelle douceur , quelle humilité ne doit- on pas remarquer dans tous les membres qui composent le corps du chapitre de la cathédrale d'Amiens ; ayant un tel chef et telles parties qui le composent , vous voyez sans doute que je veux vous parler de M. le doyen et des autres messieurs qui sont revêtus des dignités de notre auguste temple, dignités qui consistent dans celles de Doyen, de Prévost, de Thrésorier (1), de Prévost et Chancelier, d'Archidiacre d'Amiens, d'Archidiacre de Ponthieu , de Préchantre, de Chantre, d'Escolâtre et de Pénitencier. Outre le nombre de messieurs les chanoines , que je vous ay marqué, on voit encore messieurs les Chapellains de la cathédrale , dont la communauté ou université est composée de soixante-quatre ecclésiastiques et huit qui ne sontpas de cette université , dont la plus grande partie assiste aux divins offices et à la célébration des saints mislères avec une dévotion toute particulière , que l'on est édifié quand on voit une si sainte et nombreuse assemblée chanter tous les jours les louanges de Dieu et faire sur la terre une partie de ce que, par sa miséricorde infinie , nous espérons faire éternellement dans le ciel ; ouy , je vous le répète encore une fois y les citoyens d'Amiens sont heureux d'entendre tous les jours ce grand nombre de chanoines , d'ecclésiastiques , de chappellains , de chantres et d'enfants de chœur mêler unanimement leur

(1) La dignité de thrésorier est unie à l'épiscopat.

{Note de la marge du Manuscrit.)

voix pour célébrer les louanges de leur souverain maître avec tant de dévotion et chanter cespseaumes sacrés que le prophète rempli de l'esprit de Dieu a composés.

Si notre profession et nos emplois ne nous permettent pas comme à Messieurs les chanoines d'assister tous les jours aux saints offices , tachons au moins de célébrer le plus souvent que nous pourrons les louanges de Dieu , en chantant avec dévotion et avec révérence ces pseaumes sacrés que l'église ne met si souvent dans la bouche des fidèles qu'afin de les mettre en même temps dans leur cœur et qu'ils puissent se nourrir insensiblement des vérités éternelles et suivre les saints mouvements dont les cantiques sont remplis, etc.

Saint Grégoire-le-Grand , ce pape si zélé pour la discipline ecclésiastique , aimoit si fort la sainteté de ces excellons pseaumes que pour les faire chanter avec plus de pompes et de dévotion il établit dans l'office divin un chant qui à cause de lui est appelle grégorien , il aimoit si fort ce chant qu'il institua une académie de chantres qui dévoient s'y rendre parfaite et qu'il instruisoit luy-même.

L'empereur et roy de France Charlemagne apporta en France le chant grégorien et la liturgie ou messe à l'usage de Rome l'an 786 et il voulut abolir le chant et le service de l'église gallicane , ce changement soufrit de grandes difficultés et excita des persécutions contre les vieux Gaulois qui s'opiniâlroient à garder leurs anciens usages (1).

(1) Voir Mézeray, p. 239, impression de Bruvelles.

C'est pour imiter l'exemple du pape saint Grégoire-le- Grand et pour répondre aux diférens transports du roi prophète dont les paroles sont si pathétiques , aussi bien que celles des autres hymnes de l'église, que M. le maistrede musique de notre cathédrale (1), si habile dans son art , sçait accomoder les diférens tons et les divers accords qui entrent dans la composition.

Dans un temps ce sont des enfants de chœur dont les voix tendres , délicates et flexibles , soutenues d'une basse continue , sçavent exprimer les langues de la sainte église , laquelle, comme une épouse mystique, témoigne sa douleur par celles qu'elle voit souffrir à son cher époux.

Dans un autre temps ce sont des chantres dont les voix masles et fortes entonnent un cantique d'allégresses pour témoigner la joye que ressent cette même épouse en célébrant le triomphe de son divin époux.

Dans un jour ce sont des tailles qui par un mélange de douceur et de force conjurent le Dieu tout puissant d'envoyer son saint esprit sur la terre pour embraser nos cœurs de son divin amour et pour écarter de nous tous les maux qui pourroient nous éloigner de son service.

Pendant un autre jour ce sont ces mêmes chantres et musiciens qui célèbrent par leur musique la solennité de cette feste que l'église consacre au triomphe de la présence réelle de Jésus-Christ sur nos autels , afin que les hommages des fidèles servent à jamais de réparation aux

(l) M. Quignon.

outrages commis par les hérétiques , les athées , les blasphémateurs, les juifs , les idolâtre^ et par tous les infidèles contre ce mistère d'amour, puisqu'il est vrai de dire que la feste du saint Sacrement sert à faire reconnoître et faire adorer comme il faut cet empire et cette royauté de Jésus-Christ que le Verbe incarné en se donnant à manger aux hommes et s'étant en leur faveur multiplié par miracle, a établi dans l'univers. C'est dans ces jours solennels qu'on apprend àhonnorer dignement ce mistère qui n'est pas seulement un sacrement du Sauveur du monde , mais encore un sacrifice de religion qui remplit seul par sa plénitude et par la vérité qu'il contient tous les sacrifices de l'ancienne loi.

Enfin pendant une autre feste c'est un chœur de musique qui réunit toutes les voix qui le composent pour célébrer avec pompe le triomphe des amis et des serviteurs de Dieu , qui après avoir remporté des victoires sur le monde , la chair et le démon , ont encore répandu avec joye leur sang pour la foy de Jésus-Christ.

Puisque dès les premiers siècles on a établi dans l'église des jours solennels pour célébrer la mémoire des martirs, ne peut-on pas dire que les protestants qui approuvent la célébration des festes qui est en usage parmi les prétendus réformés d'Angleterre, ont tort d'improuver ces mêmes festes dans la communion des catholiques , car si selon ces protestants ces festes des Anglois , consacrées à Dieu pour célébrer son nom en mémoire des grâces qu'il a faites aux saints , les catholiques ont la même intention, l'honneur qu'ils rendent aux saints, se terminant à Dieu , qu'ils regardent comme le centre de

tout amour , de tout honneur et de tout culte religieux. ( Journal des Snavans du 12e juin 1679.)

Après vous avoir entretenu du nombre de Messieurs les chanoines de la cathédrale d'Amiens, de leur assiduité aux divins offices et des bons exemples qu'ils donnent tous les jours aux citoyens d'Amiens, il faut vous parler de quelques personnes distinguées par leurs vertus, par leur naissance ou par leurs charges , qui ont esté autrefois les membres de ce vénérable corps.

Je commenceray par le glorieux saint Domice , lequel après s'estre dignement acquitté des obligations attachées à l'emploi de chanoine , a encore pratiqué toutes les vertus qui lui ont fait mériter la qualité de saint.

Pour Messieurs les chanoines qui se sont autrefois distingués dans la cathédrale d'Amiens par leur naissance, il suffit de vous dire qu'il y en a eu de la famille des comtes d'Amiens, d'autres de celles de Montmorenci, de Luxembourg , d'Ailly, de Créqui , de Rambures , de Fouilloy, de Croy , de Montdidier , d'Abbeville, de Heilly, de Leuilly , de Moreuil , de Roie, de Conti , de Rainneval, de Longueval, de Picquigny, de Boves , et même de la maison royale de Savoie. Plus de cinquante chanoines de notre cathédrale ont esté conseillers ou présidents de la cour du parlement de Paris , trois ont esté chanceliers de France , quarante-deux ont esté évèques, dix ont esté archevêques, douze cardinaux, deux patriarches. Plusieurs ont esté aumôniers des rois et des empereurs , d'autres ont esté envoyés par les papes en qualité de légats en diférentes cours des rois et des princes souverains de l'Europe , et d'autres se sont fait dis-

tingucr par leur rare sçavoir des conciles œcuméniques.

Pour entrer un peu dans le détail sur cette matière , il faut vous dire que Pierre de Chappes, chanoine d'Amiens, fut éleu évêque d'Arras et de Chartres , Firmin Coquerel devint évêque de Noion , Louis de Luxembourg fut choisi évêque de Therouenne, archevêque de Rouen et cardinal. Jean Juvénal des Ursins aisné , celui qui fut chancelier de France , devint évêque de Beauvais , de Lion , et archevêque de Reims. J. de Harcourt, évêque d'Amiens , parvint à l'archevêché de Narbonne et au patriarchat d'Antioehe. J. d'Abbeville, qui de doyen de la cathédrale d'Amiens , ayant esté éleu archevêque de Besançon , puis patriarche de Constantinople, cardinalévêque du titre de sainte Sabine, et fut envoyé légat en Espagne par notre saint père le pape Grégoire IXe, et eut le bonheur de conclure la paix avec l'empereur Frédéric. J. le Cardinal, moine, évêque de Meaux, légat du pape Boniface VIIIe, fut un prélat extrêmement zélé et un fidèle défenseur des libertés de l'église. Guy de la famille des anciens comtes de Boulogne , devint évêque de Tournay , de Cambrai , archevêque de Lion , cardinal et légat du pape Clément VIe, en Hongrie, en Espagne, en France, et oncle du pape Clément VIIe. Jn. Lejeune , Cardinal , parut avec éclat dans le concile de Florence , et Thomas de Courcelles dans celui de Basle, de même que Robert Fournier dans celui de Trente, où il se fit distinguer par une très-belle harangue , il fut choisi après son retour pour estre précepteur du duc d'Alençon , frère de Charles IXe. J. de Renty d'Artois, confesseur du roy

Charles VIIIe et évêque d'Angers. François de Montmorenci devint aumônier de Charles-Quint. Jacques l'Esculape, professeur de Sorbonnc en théologie, qui fut évêque de Chartres après avoir esté confesseur du cardinal de Richelieu , et enfin Guillaume Barbier qui estoit chanoine pénitencier et officiai de Msr l'évêque , fonda , ou plutôt donna de grands biens pour rétablir le collège d'Amiens que les Navarrois avoient brûlé avec les faubourgs dans l'année 1361.

Vous voyez que je n'ay pas gardé d'ordre dans les noms , titres et dignités des personnes illustres que je viens de vous nommer et qui toutes ont esté chanoines de notre cathédrale. Je vous ay parlé de ces Messieurs comme ils se sont présentés à ma mémoire , j'aurois encore bien des choses à vous dire sur ce chapitre, mais comme cette matière me mèneroit trop loin, je l'abrège, ainsi reprenant la description des beautés que l'on voit dans le chœur de noire auguste temple , il faut que je vous entretienne des ouvrages qui embellissent les deux portes latérales du chœur.

Douze statues de pierres d'une belle sculpture, peintes et dorées en quelques endroits , hautes de quatre à cinq pieds , représentant les douze apôtres tenant chacun à la main des instruments de leur martir , quelques-unes de leurs actions sont placées six de chaque côtés au-dessus des cintres de ces deux portes , les chapiteaux des niches faits de pierres blanches élevés sur les figures de ces apôtres et le couronnement de cet ouvrage sont artislement travaillés, et d'une sculpture extrêmement délicate. On voit que l'ouvrage du côté droit fut construit

sous le règne du roy François Ier , ce père des arts et des sciences qui commença de régner en France l'an 1515 et mourut l'an 1557 , parce qu'au-dessus de la clef du cintre de la porte , on voit une salamandre dans le feu qui formoit le corps de la devise de ce prince avec ces paroles nutrisco et extinguo , ou comme dit un auteur moderne (1), nec uror, nec extinguo.

On sçait que la salamandre est le symbole du feu , c'est uue espèce de lézard de couleur noire , taché de jaune , dont la teste et le ventre sont plus gros que ceux du lézard ordinaire , et dont la queue est plus courte. Cet animal estant rempli d'une substance visqueuse, le feu est plus longtemps et a plus de peine à agir sur lui que sur les autres , ce qui avoit fait croire aux anciens que la salamandre vivoit dans le feu ; on en trouve en Allemagne et en Normandie , où j'en tuay une dans ma jeunesse d'un coup de fusil , estant à la chasse dans le parc d'un château scitué dans cette province.

On ne voit point dans l'ouvrage de sculpture , dont je viens de vous parler, de datte qui puisse apprendre l'année dans laquelle il fut construit.

L'ouvrage qui embellit la porte collatérale du chœur du côté gauche, presque semblable à celui qui lui est opposé , fut bâti l'an 1614 des libéralités de M. Lagrené , dont on voit les écus sculptés en cet endroit. Vous ayant déjà parlé des armes des personnes de cette famille au sujet des autres présens fais dans noire cathédrale, je ne vous le répéteray pas ici.

(t) Germain Bricc , Description de Paris.

DE LA CATQÉDRALK. 4 59

Après avoir monté deux degrés , on trouve au côté de ia première des deux portes, dont je vous ay parlé, des chaises ou formes de menuiserie d'un goût gothique pratiquées contre la muraille , dans lesquelles le célébrant, accompagné du diacre et du sous-diacre, se plaçoientautrefois. Deux moyennes colonnes torses en lignes spirales d'une espèce de marbre veiné dediférentes coulleurs , forment la séparation des chaises.

Ce marbre verd moderne s'appelle improprement par quelques-uns marbre d'Egypte, il se tire ordinairement sur les costes de Gennes, près de Carrare, il est d'un vert foncé et taché d'un gris lin et d'un peu de blanc (1).

Ce marbre serpentin est une sorte de pierre qui se trouve en Egypte; sa coulleur est d'un vert brun avec de petites taches quarrées et rondes mêlées de quelques veines jaunes et d'un vert pâle ou vert de ciboule. Cette pierre est aussy dure que le porphyre et se travaille de même.

C'est dans l'endroit scitué entre ces chaises et cette porte collatérale que dans les festes solennelles on élève sur plusieurs marches ou degrés , couverts de beaux tapis, un trône magnifique couronné d'un superbe daix de coulleur cramoisi ou écarlate foncé , sous lequel se place Mer notre évêque lorsqu'il officie pontificalement , assisté de Messieurs les archidiacres d'Amiens et de Ponthicu, de M. le prévost de la cathédrale , de Messieurs les autres ecclésiastiques et de tous les officiers qui composent sa cour épiscopale. Sur l'étoffe écarlate paroissent en bro-

[I) D'autres nomment ce marbre serpentin.

derie deux écus des aimes de Msr notre illustre prélat , où l'on voitqu'il porte d'azur au chevron d'or accompagné de 3 coquilles d'argent 1 et 1 , un chef de gueules chargé d'une croix potencée , raccourcie ou allézée. Les métaux et les coulleurs qui composent ces écus n'ont rien que de grand , de noble et d'héroïque. Ils expriment assez bien le caractère de notre illustrissime prélat.

L'azur est employé dans le blason pour signifier dans les mœurs la justice des quatre vertus cardinales , la fidélité , la pureté , la science et la bonne réputation. Le chevron est une pièce employée dans l'architecture et la charpenterie pour soutenir une partie du fardeau de la couverture , et dans l'écu pour marquer le soutien des affligés ou la fermeté de la noblesse. Les coquilles marquent les voyages d'outre-mer que ceux qui les portent dans leurs écus ont entrepris, principalement pour la conquête de la Terre Sainte. La coulleur de gueules est employée dans l'écu pour marquer la charité , une des trois vertus théologales , et pour signifier la grandeur , le courage , la magnanimité, la valleur et la hardiesse. La croix est placée dans l'écu pour marquer que les prédécesseurs de ceux qui les portent se sont volontairement enrollés dans les saintes croisades contre les infidèles ou contre les Albigeois , pour la défense de la foy ou l'extirpation des hérésies.

La charité et la justice faisant une partie du caractère de notre grand prélat, les coulleurs d'azur et de gueules conviennent aussi très-bien dans l'écu de ses armes.

Ainsi l'on ne doit pas s'étonner si la renommée ayant

publié avec éclat la fidélité de ce zélé missionnaire à s'acquitter de ses devoirs envers Dieu et le prochain , la pureté dans ses mœurs et la profonde pénétration de son esprit dans les sciences, il ne faut pas s'étonner, dis-je, si tant de belles qualités ont incité notre incomparable monarque, toujours prest à récompenser le véritable mérite, d'aller chercher celui de M&r Sabatier pour l'honnorer de l'épiscopat de ce grand diocèse dont il soutient, le fardeau avec tant de zèle , de piété et de gloire; je dis le fardeau , quoique l'épiscopat soit une des premières dignités de l'église , on peut dire que les soins qui y sont attachés rendroient ce fardeau presque insupportable , si la grâce n'animoient et ne soulenoient le zèle, l'application et la vigilance de ceux qui en sont revêtus. En effect, quelle justesse de discernement ne faut-il pas avoir pour faire un digne choix de prestres capables de remplir les fonctions curiales de 780 paroisses , dont le diocèse d'Amiens est composé, outre 103 secours ou cures unies à d'autres à cause de la modicité du revenu, où l'on dit une deuxième messe les dimanches et festes.

On scait bien que ces 780 cures ne sont pas toutes à la nomination de Msr l'évêque d'Amiens, mais on sçait aussi qu'il n'est pas moins obligé de veiller à la conduite entière de Messieurs les curés indistinctement , soit qu'ils ayent esté appelés par lui-rçême dans sa bergerie, soit qu'ils y aient esté introduits par d'autres.

Quelle application ne faut-il pas avoir dans un diocèse où l'on compte 20 abbayes d'hommes, 6 de filles , 5G prieurés, 26 communautés d'hommes, %t de filles, 6 collèges , 2 hospitaux généraux , 1 maison de repentie*

ou de filles pénitentes, appellées présentement filles du Bon-Pasteur, 10 hostels-Dieu pour les malades, outre les nouveaux qu'on a établi depuis quelques années dans diférens bourgs de ce diocèse , par le secours des revenus des maladreries désunies de l'ordre de S'-Lazare et des deniers des filles de la charité qu'on a fait venir de Paris.

Je ne comprends pas le nombre des cures, celui des personnats et des chapelles auxquels Msr l'évêque a le soin de commettre des personnes capables de s'acquitter des devoirs auxquels ces bénéfices les engagent. Si un général qui commande une armée de cent mille hommes doit avoir une expérience consommée au fait de la guerre , un courage intrépide dans les occasions les plus périlleuses , une prudence à l'épreuve des accidens les plus imprévus , une valeur inébranlable dans les dangers, une fermeté pour se faire obéir, une douceur pour gagner les cœurs de ses soldats, une tendresse paternelle pour pourvoir à leurs besoins , une bonté naturelle pour ne pas les engager inconsidérément dans les périls et enfin une présence d'esprit toujours égale dans la plus grande chaleur d'une bataille , si , dis-je , un général d'armée doit avoir tant de qualités diférentes pour remporter une victoire entière sur ses ennemis, qu'elle puisse procurer à l'État uncpaix solide, que de qualités diférentes ne faut-il pas aussi dans un évêque qui commande spirituellement une armée composée de plus de cent soixante mille âmes, ne contant, comme vous voyez,) que vingt aines chaque cure, l'une portant l'autre, nombre qui n'approche pas encor à beaucoup

près le nombre véritable et effectif des âmes dont est composé l'évêché d'Amiens.

Ne soyez pas surpris que je compare un diocèse avec une armée, puisque notre Mère sainte Église compare la très-sainte Vierge à une armée rangée en bataille (1).

Il paroît assez de ressemblance dans les officiers de ces deux armées ; dans l'une, les commandants tachent de conserver les corps de leurs soldats , dans l'autre, les supérieurs tachent de préserver les âmes de leurs soldats spirituels de la mort éternelle , et de leur faire remporter une victoire entière sur la chair, le monde et le démon , leurs ennemis capitaux.

L'évêque de ce diocèse ne peut-il pas estre considéré comme le générai de son armée, ses deux grands vicaires comme ses deux lieutenants-généraux , les ecclésiastiques de son chapitre comme ses conseillers d'Estat ou ses intendants. Les vingt-six doyens de son diocèse comme ses brigadiers , les curés comme ses colonels des régimens , les pères de famille comme ses capitaines , et enfin les diocésains comme ses soldats.

Après avoir parlé du général spirituel que nous avons présentement à la teste de l'armée de ce diocèse, jettons les yeux pour un moment sur le tombeau de notre dernier général qui est mort dans le lit d'honneur les armes à la main , vous voyez bien que je veux vous parler encor une fois de l'illustre Henry Feydeau de Brou, qui est enterré devant le grand autel proche le trône dans

(l) ïerribilis ut castrorum acies ordinata. — Cantic, cap. vi, vers. o.

lequel se place M&r notre évêque quand il officie pontificalement. Le grand Feydeau après avoir contracté une maladie mortelle dans le tems des visites de son diocèse, succomba enfin sous le poids de ses travaux apostoliques et fut enterré dans ce saint lieu , d'où il semble encor nous instruire tous les jours et nous dire, mes enfans , si vous voulez arriver au même bonheur éternel que je possède, vivez comme j'ay vécu , pratiquez toutes les vertus dont je vous ay donné les exemples par mes actions et que je vous ay annoncées par mes prédications, car enfin les prédications de l'illustre Feydeau n'étoienl pas de ces instructions sèches qui ne font qu'éclairer l'esprit sans échauffer Je cœur. C'étoient des prédications pleines d'onctions et où la piété de celui qui parloit se faisoit sentir. Ce saint prélat avoit cela de particulier qu'estant pénétré des vérités et des sentiments de la foy, il en faisoit passer quelque chose dans les cœurs de ses auditeurs.

Je ne m'étendray pas davantage sur un sujet si triste car je sens bien que si je continuois la douleur pourroit m'empêcher d'achever mon discours , ainsi je me contente de vous dire que proche le tombeau du grand Feydeau , on voit quatre grands chandeliers de cuivre , hauts de quatre à cinq pieds, dont deux sont placés aux extrémités et deux dans le milieu.

Il y avait autrefois une grande poutre ronde enclavée par les deux bouts dans les deux murailles opposées qui traversoit la longueur du chœur, au-dessus de l'endroit où sont placés ces chandeliers qu'on nommoit eschoperche , qui estoit garni de plusieurs chandeliers de cui-

vre que l'on a ôtés pour dégager de plus en plus la veue du sanctuaire , on a osté aussi pour le même sujet depuis peu , un grand daix d'une figure oblongue ou quarré long, d'étoffe de soye, semée de fleurs de lis d'or , garni autour de franges qui estant suspendues en l'air couvroit la plus grande partie du milieu de la table et contre-retable d'autel. Un chandelier d'argent d'un très-beau travail à trois branches, sur une même ligne, fait en forme de lustre, garni de feuillages d'argent, est suspendu devant le milieu de l'autel en entrant dans le sanctuaire. On appelle ce chandelier candelassin.

Six belles colonnes de cuivre, isolées, d'ordre gothique , plusieurs petites statues de saints de rondes bosses portent sur leurs chapiteaux six figures d'anges vêtues de chappes et garnies de leurs aisles, tenant chacune quelques instrumens de la passion de Notre-Seigneur- Jésus-Christ. Ces colonnes servent à soutenir les tringles ou verges de fer sur lesquelles sont les soubassements et rideaux qui ferment les côtés du sanctuaire.

Nous voilà enfin arrivé au plus saint de tous les endroits de notre auguste temple que nous pouvons appeler le sancta sanctorum , avec bien plus de justice que celui du temple de Salomon, puisque nous adorons sur cet autel le véritable corps d'un Dieu véritable, immolé et sacrifié pour nos péchés , dont l'arche d'alliance placée dans le sancta sanctorum du temple de Jérusalem , n'étoit que la figure.

C'est pourquoy auparavant que d'entrer dans ce lieu redoutable, prosternons-nous en esprit devant le Dieu tout-puissant, souverain maître du ciel et de la terre,

qui veut bien demeurer caché sur nos autels , adoronsle comme notre unique Seigneur et rendons-lui comme à notre créateur, notre bienfaiteur, notre rédempteur et notre sauveur, toutes les marques de soumission , de respect et de vénération dont nous sommes capables, et prions-le de nous permettre de décrire les parties du trône où repose sa divine majesté. Cet endroit du sanctuaire estoit autrefois environné du chancel , qui estoit un balustre de bois sculpté en treillis à jour, que l'on a osté depuis quelques années du devant des deux côtés de l'autel. Ce balustre estoit d'un travail et d'une sculpture de bois à jour, semblable à un autre balustre que l'on a osté , qui séparoit les chaises de Messieurs les chanoines d'avec l'endroit où le peuple assiste aux divins offices , entre l'autel et cette partie du chœur.

La contre-retable d'autel est de pierres d'une architecture gothique dans laquelle sont pratiquées des niches garnies des chasses de plusieurs saints, avec un couronnement aussi de pierres sculptées à jour, d'un travail délicat.

Le retable d'autel est couvert de manteaux en bois sur lesquels est très-bien peint tout le funeste appareil du crucifiement de Notre-Seigneur-Jésus-Christ qui ne se voit que le jour du Vendredi Saint, parce que dans ce jour la sainte église , cette épouse mystique de Jésus-Christ , affligée de la passion et de la mort de son divin époux , est dégarnie et comme dépouillée de ses ornemens dont elle est parée dans tous les autres jours de l'année ; toutes les figures peintes sur ces manteaux sont d'un très-bon goût et dans des attitudes naturelles, leurs mouvement

et leurs coloris expriment les passions de toutes les personnes qui assistent à ce spectacle , si bien que l'on peut dire de cette représentation , ce que saint Grégoire de Nice disoit autrefois après avoir fait la description du sacrifice sanglant d'Isaac , par le patriarche Abraham son père, sur la montagne de Moria, sacrifice qui n'estoit que la figure du véritable sacrifice du fils de Dieu immolé par les Juifs, suivant la volonté de son père éternel, sur la montagne du Calvaire. J'ay souvent jette les yeux (disoit saint Grégoire) , sur un tableau qui représente ce spectacle digne de pitié et je ne les ay jamais retirés sans larmes, tant la peinture a sçu représenter la chose comme si elle se passoit effectivement. Ce qui faisoit encore dire à ce même saint sur un autre sujet , solet enirn etiam pictura tacens in pariete loqui. Je suis surpris que saint Augustin ait dit que la connaissance de la fable est superflue, puisque dans le même endroit ce père loue toutes les sciences profanes. Si ce grand docteur avoit pu la véritable idée de la peinture qui n'est autre que l'imitation du vrai et qu il eut fait réflexion que par cette imitation on peut élever en mille façons le cœur des fidèles à l'amour divin , il auroit fait le panégyrique de ce bel art avec d'autant plus de chaleur qu'il estoit luimême très-sensible à tout ce qui peut porter à Dieu.

On couvre ce retable d'autel ou manteaux de bois peins d'ornemens de coulleurs convenables , à la feste que l'on célèbre dans l'église , on en met aussi au-devant de la table d'autel.

Il est à remarquer que tous les paremens d'étoffes que l'on met aujourd'hui devant les tables ; retables et con-

tre-retables d'autel, ne doivent leur origine qu'à la toille qu'on étendoit anciennement devant le grand aulel pour couvrir les châsses des saints qui estoient placées sous des autels et les garantir de la poussière , cette toille ayant esté ouvragée et brodée dans la suite, est devenue ce qu'on appelle aujourd'hui parement d'autel, lequel est quelquefois si riche , si précieux et si rehaussé d'or et d'argent qu'on a besoin pour le conserver de remettre une façon de toille par-dessus.

Les deux plus beaux de ces paremens,donton orne le retable et la table d'autel de la cathédrale, sont ceux de coulleurs rouges et blanches^ le premier est d'un velours cramoisi, qui dans un grand cartouche représente en broderie d'or, d'argent et de soye , la descente du saint Esprit sur la très-sainte Vierge et les apôtres. Ce parement fut donné l'an 1669 par M. de Herte , chanoine, qui y est représenté au naturel sur la broderie.

Le second parement est d'un beau damas blanc à fleurs, orné d'une espèce de feuillage ou bouquet, en broderie d'or et de soye d'un dessin tout particulier. L'écu des armes de Messieurs du chapitre est placé en broderie en plusieurs endroits de ces parements , ce qui donne à connoître qu'il a esté fait de deniers communs.

Ce retable d'autel estoit autrefois orné d'une matière plus solide et plus précieuse qu'on laissoit à découvert dans les grands jours des festes solennelles, et l'on ne melloit pas dessus non plus qu'aujourd'hui une seconde toille pour le conserver, car à quoi bon , suivant la re-

Vu; la Càî&èdBale. I6l

marque d'un auteur moderne (1), ) orner les autels de paremens très-riches en broderies et cacher d'un voille ces paremens d'autels pendant la célébration des saints mislères, comme s'ils n'estoient pas faits pour eux plutôt que pour l'ostentation de ceux qui les ont faits travailler. Voici quel estoit ce parement d'autel et ce qu'il est devenu: Messieurs de la cathédrale s'estant trouvé dans une de ces nécessités urgentes , causées par les malheurs du tems et la calamité générale de celte ville , furent contraints pour subvenir à des besoins pressans et impréveus , de vendre la table d'argent qui servoit d'autel dans la cathédrale et plusieurs figures de saints aussi d'argent, qui faisoit l'ornement de cet autel, la permission leur en fut accordée parM§r de la Marthonie, évêque, et par Messieurs les députés du clergé du diocèse d'Amiens , suivant acte qui en fut dressé le 9e de juillet 1598. Le procès-verbal de la vente fut fait le 15a desdits mois et an, par lequel tout s'est trouvé peser 576 marcs 4 gros 5 esterlins , qui furent vendus à la veuve du sieur de la Haye, orfebvre d'Amiens, au prix de 20 liv. 10 sols le marc, le tout montant à la somme de 11,870 liv. y compris dans cette somme , celle de 60 liv. pour des pierreries qui estoient attachées à quelques figures. Voici les noms des saints qu'elles représentoient et ceux des personnes qui les ont données avec le poids que chaque figure et la table d'autel pesoient.

La table d'argent sur le grand autel de la cathédrale , qui avoit esté posée dans l'année 1493, pesoit 357 marcs 4 onces.

(1) Dom Claude de Vert.

Au milieu de l'autel estoit un crucifiement de Jésus- Christ, accompagné des figures de la très-sainte Vierge et de saint Jean l'Évangéliste, pesant 62 marcs avec deux autres figures du prophète Isaye et de saint Hiérosme , pesantes 10 marcs les deux.

Au côté droit du bas du crucifiement estoit la figure d'argent de saint Pierre, donnée l'an 1514 par Robert de Cambrin , escolatre et chanoine d'Amiens , pesante 11 marcs.

La figure d'argent de saint André , donnée par M. Guillaume Auxcousteaux , pesoit 9 marcs 5 onces.

Celle de saint Simon , donnée par M. Simon de Conti, pesoit 9 marcs 7 onces.

Celle de saint Mathieu, offerte par M. Jean Lenglache, chanoine , pesoit 9 marcs 2 onces.

Sur l'un des bouts de ladite table estoit posée l'histoire de saint Firmin le martir, composée de trois figures avec celle d'une personne à genoux priant Dieu , le tout d'argent doré, donné par M. Jean de Cambrin , doyen d'Amiens, pesant 8 marcs.

Au côté gauche estoit la figure d'argent de saint Jacques le majeur , donnée par M. Nicolas Marie, chanoine, pesant 12 marcs.

Celle de saint Philippe, offerte par Mme d'Esquenne^ pesoit 9 marcs 3 onces.

Celle de saint Barthélémy, présentée par M. Robert de Cocquerel , chanoine , pesoit 8 marcs 4 onces.

Celle de saint Jude, donnée par M. Vast Le Brioy,

archidiacre de Ponthieu et chanoine, pesoit 15 marcs 3 onces 5 esterlins (1).

Celle de saint Thomas , offerte par M. Thomas Bricot, chanoine , pesoit 10 marcs 3 onces.

Sur le bout de ladite table estoit placée la décollation de saint Jean-Baptiste, composée de trois figures avec celle du donateur à genoux , par M. Jean de Cambrin , doyen , en l'an 1467, pesant 20 marcs.

Il y avait encor les figures de douze petits prophètes d'argent doré, pesoit 3 marcs 3 onces gros.

Vous voyez que ces figures d'argent avoient esté données par diférens chanoines, excepté celle de saint Philippe , offerte par Mme d'Esquenne , laquelle figure ne pesoit que 9 marcs 3 onces , ce qui estoit peu de chose en comparaison de tout le reste, ainsi il estoit assez raisonnable que Messieurs les chanoines se servissent de leurs propres biens et de ces figures d'argent qui leur appartenoient , pour subvenir aux nécessités indispensables que leur avoient causées d'impitoyables vainqueurs, qui, après avoir pillé tant de millions d'or et d'argent monnoyés et ouvrés , et tant de meubles précieux, pendant la surprise de notre ville, les avoient emportés dans leurs propres pays , après qu'ils eurent esté contraints de la rendre à notre invincible monarque Henry IVe.

Il n'est pas étonnant que Messieurs du chapitre ayent esté réduis à cette extrémité de vendre cette table d'ar-

(1) L'csterlin pèse 27 grains, ou 28 grains 1/2 selon quelquesuns.

(Note de la marge du Manuscrit.)

gent et toutes les figures des saints que je viens de yous nommer, parce que la peste ayant fait dans Amiens un furieux ravage pendant l'année 1596 , qui occasionna la surprise de celte ville dans l'année suivante, il peut eslre arrivé que ces Messieurs aycnt esté contrains de contracter dans ces tems malheureux quelques dettes pour des nécessités pressantes, soit pour le soulagement des pauvres pendant la peste, soit pour payer les sommes auxquelles les ennemis les taxèrent, non-seulement pour le rachapt des cloches de la cathédrale, qu'ils prétendoient leur appartenir par droit de conqueste, mais encor pour leurs parts des rançons particulières qu'ils exigèrent avec violence des habitans de cette ville désolée.

Ce qui confirme assez ce préjugé c'est qu'encor bien que Messieurs de la cathédrale ayent esté condamnés par un arrêt du conseil privé du 26 janvier 1644 , rendu sur les différées qui estoient alors entre eux et Msr Lefebure de Caumartin , évêque d'Amiens, de rétablir les ornemens de cet autel comme ils estoient auparavant , la vente qu'ils en ont fajte. Par un trait de sagesse et de prudence, Sa Majesté a adjouté cette clause dans l'arrêt : à sçavoir quand Messieurs du chapitre en auroient la commodité ; il semble même que cette condition n'a plus présentement lieu , après une prescription de tant d'années qui se sont écoulées depuis le tems que cet arrêt a esté rendu.

Adjoutez à ces raisons que Messieurs de la cathédrale ont bien dédommagé cet auguste temple delà perte qu'il a souffert par la vente de cette table d'argent et des fi-

gures de même métal , en lui procurant plusieurs autres riches et précieux ornemens dont ils ont embelli et embellissent encor tous les jours cette incomparable cathédrale.

Une grande quantité de chasubles , dalmatiques et chappes, faites de riches étoffes brodées d'or, d'argent et de soye de diférentes coulleurs, dessins et figures servent aux fonctions sacerdotales et aux diférentes cérémonies qui se pratiquent tous les jours et pendant les festes solennelles dans cet auguste temple, avec tant de décence et de majesté. La magnificence de ces ornemens sert à faire éclater la majesté de Dieu dans le culte qui lui est deu ou à représenter à ses ministres quelle doit eslre la pureté de leur âme et l'excellence de leurs vertus dont cet éclat n'est que l'image , ou enfin à imprimer au peuple la vénération profonde et la piété sincère avec laquelle ils doivent assister à la célébration des saints mistères , et je suis surpris que les hérétiques et les libertins blâment ces ornemens qui servent à la célébration de nos saints mistères et qu'ils méprisent l'ordre et le nombre des cérémonies qui s'observent dans nos églises, car quoique nous sçachions aussi bien que ces prétendus réformateurs que Dieu veut estre adoré en esprit et en vérité , il faut pourtant avouer que les cérémonies de l'église servent à exprimer notre religion et à l'exciter, encor bien qu'elles ne soient pas la religion même ; les saints qui ont gouverné l'église ont compris l'importance de tout ce qui frappe nos sens , comme la beauté de nos temples, l'ordre dans les assemblées , le silence , la majesté des cérémonies et la magnificence des ornemens >

47 i DESCaiPTIOH

car enfin toutes ces choses aident même les pins spirtuels à s'élever vers Dieu, et sont absolument nécessaires aux gens grossiers pour leur donner une grande idée de la religion et leur en faire aimer l'exercice , puisque les fidèles doivent chercher dans le culte qu'ils rendent à Dieu de quoi nourrir leur charité et leur piété qui font tout le culte intérieur qu'il exige d'eux.

Quand même on conviendroit avec les libertins et les calvinistes que les cérémonies de l'église ayent esté inventées par les hommes et qu'on puisse absolument s:en passer, il faut néanmoins convenir que ces cérémonies sont très-utiles aux fidèles quand ils y assistent avec piété ; elles ont esté instituées pour rendre à Dieu la souveraine adoration qui lui est deue , et pour exciter par les sens la dévotion dans le cœur des peuples, elles renferment de grands mistères, elles servent admirablement bien, quand on connoît le fond et l'esprit, à nous donner de hautes idées de notre sainte religion, à entretenir notre piélé et à nourrir notre foi. Nos pères ont établi les cérémonies de l'église avec de pieuses intentions et sur de bonnes raisons , ils ont prétendu donner un corps à la religion afin de nous y rendre plus attentifs. Si nous estions de purs esprits comme les anges , il nous suffiroit d'adorer Dieu en esprit , mais estant composés de corps et d'àme , il faut que notre culte soit intérieur par la foi et extérieur par notre dévotion pendant les cérémonies de l'église.

Ainsi je crois que les véritables catholiques avoueront aisément qu'ils ressentent une onction particulière dans ces jours solennels que l'église consacre à la célébration

DK LA CATHÉDRALE. 47£

de quelqu'un de nos saints mystères , principalement quand M&r notre évêque , officiant pontificalement avec tant de majesté, de modestie et de dévotion, observe toutes ces cérémonies avec Messieurs les ecclésiastiques qui l'accompagnent et le servent à l'autel.

Il n'y a point de gradin sur la table d'autel qui est toute en pièce de marbre noir, longue de 14 pieds et large de 4 pieds 6 pouces; elle fut donnée l'an 1413 par M. Pierre Millet , chanoine ; on place sur cette table dans^: les festes solennelles , un grand crucifix et 6 chandeliers I d'argent avec plusieurs reliques de saints , enfermées dans diférens bustes , dans plusieurs bras et dans d'autres reliquaires d'argent et de vermeille.

On y place les lectionnaires ou livres des Évangiles et des Épîtres , couvercles garnis de plaques d'or, d'ar- f gent ou de vermeille doré, d'un très-beau travail.

On met sur cette table d'autel des nappes simples avec un tapis par-dessus hors le tems des saints mislères, on n'y soufre point de corniches, Messieurs de la cathédrale sçavent très-bien qu'elles sont défendues dans le cérémonial des évêques, les corniches sont encor proscrites dans le cérémonial du P. Braillon, dans le cérémonial de Paris , dans le commentaire de Gavantius sur les rubriques du missel Romain, dans le rituel d'Aleht.

Outre ces défenses , les auteurs montrent que ces corniches sont indécentes , incommodes , qu'elles gattent les ornemens du prestre et des ministres, cependant malgré l'autorité de plusieurs graves auteurs, la nouveauté prévaut parce qu'elle est favorisée de l'épargne et de la paresse, car c'est l'une ou l'autre ou toutes deux

ensembles qui ont fait cette invention nouvelle et qui l'introduisirent dans plusieurs endroits. Il faut un peu moins d'étoffe pour un devant d'autel à corniches que pour un autre qui n'en a point , il suffit pour déterminer des filles qui sont naturellement ménagère , aussi est-ce aux religieuses qu'on attribue celte belle invention. Un devant d'autel cloué sur un châssis est bien plutôt placé dans une corniche ; il faut un peu plus de tems pour un autel qui n'en a point. C'est assez pour déterminer plusieurs clercs séculiers et réguliers qui aiment la besogne faite. Voilà les deux motifs de cette nouveauté ; dans la plupart l'amour de la mode emporte les autres. Voici comment s'explique le cérémonial des évêques : Nullœ coronides ligneœ circa altaris angulos ducanlur, sed earum loco apponi poterunt fasciœ ex auro vel serico laboratœ, quibus ipsa altaris faciès apte redimita ornatior appareat.

Quand je vous ay parlé de la contre-retable d'autel de notre cathédrale , je n'ay fait que vous dire simplement qu'elle est ornée de plusieurs châsses, sans vous en dire le nombre et de quels saints sont les reliques et ossemens enfermés dans ces chasses /je vais vous dire ce que j'en sais.

Cette contre-retable occupe toute la largeur du chœur à l'endroit du point milieu du centre que forme la clef du cul-de-lampe de la voûte , les côtés de cette contreretable ne sont pas si élevés que le milieu.

Dans celui à gauche , la première châsse , proche de l'autel , est celle des saints Achée et Acheul , martirs originaires de la ville de Carpentras , capitale du comtat Venaisin ; cette châsse est d'argent , elle fut faite

DK LA CATHÉDRALE. 477

l'an 1381 des libéralités de M. Jean de Rainneval , chanoine , qui par son testament avoit laissé sa vaisselle d'argent à cet effet.

La seconde et la troisième du même côté sont celles de saint Domice , autrefois chanoine à la cathédrale d'Amiens , et de sainte Ulphe vierge , toutes deux de vermeille doré. Dieu ayant permis que les reliques de saint Domice fussent vénérées après sa mort, proche de celles de sainte Ulphe , dont il avoit esté le directeur spirituel pendant sa vie. Ce saint personnage estoit un très-vertueux chanoine del'église-cathédrale d'Amiens, qui vivoit d'une manière si pure et si exemplaire , qu'on neleregardoit qu'avec admiration dans toute la province, il estoit si persuadé de la sainteté de l'état ecclésiastique, qu'outre la vie régulière dont les chanoines de ce lemslà faisoient profession dans Amiens , il s'éloignoit autant qu'il pouvoit du monde et de l'embarras du monde , puisqu'avec la permission et le consentement des autres chanoines et de son évêque , il s'estoit bâti un petit ermitage dans une forêt éloignée de deux lieues de la cathédrale où la divine Providence avoit conduit sainte Ulphe. Ce saint chanoine ne laissant pas de venir toutes les nuits à l'église cathédrale pour assister à l'office divin et satisfaire aux autres devoirs de sa profession , après cela il s'en retournoit dans sa chère solitude, employant le reste de la journée à s'entretenir avec Dieu dans l'oraison et à pratiquer les autres exercices de piété qui font la douceur et le contentement d'une âme qui ne cherche qu'à plaire à Dieu.

Il est vrai que c'est dans le désert et dans la solitude

où l'esprit de Dieu aime ordinairement à se faire entendre au cœur de l'homme , mais il faut que ce soit dans la solitude d'un véritable chrétien et non pas dans celle d'une beste ou d'un homme purement philosophique , car ne peut-on pas dire que ceux qui se retirent à la campagne seulement pour y manger, boire , dormir et se divertir , ne donnent dans cette paisible retraite aucun signe de vie, si ce n'est d'une vie toute animale et qu'ils vivent dans la solitude comme des bestes.

A l'égard de ceux qui se retirent dans la solitude seulement pour estre les spectateurs attentifs de tout ce qui S3 fait dans la nature dans les diférentes saisons de l'année , s'ils ne s'élèvent jusqu'à l'auteur de toutes ces merveilles qu'ils y contemplent , et s'ils ne forment pas avec toutes les créatures un concert pour louer Dieu et le remercier d'avoir créé tant de choses admirables pour l'usage de l'homme , ne peut-on pas dire de ces personnes qu'elles vivent dans la solitude uniquement comme des philosophes , et qu'ils n'y font pas tout ce qu'ils doivent faire.

Je ne puis m'empêcher de vous rapporter la pensée de Pline qui vient fort bien à ce sujet. Ce grand homme , tout enveloppé dans les ténèbres du paganisme, ne laisse pas de dire que le sage ne doit jamais regarder la beauté des fleurs sans songer en même lems à leur fragilité , et qu'il doit se souvenir que ces beautés fuiantcs ne sont que des amusemens pour nons en faire rechercher une qui soit éternelle.

Il est vray ( suivant la pensée du docte Plaion ) , qu'avoir de la piété et aimer la solitude est presqu'une

même chose; en effect, les déserts sont la demeure de la vertu , c'est là où le saint Esprit élève à la plus haute perfection ses chastes amantes, c'est là où se fait ordinairement l'épanchement le plus doux des lumières célestes et la plus aimable communication de la grâce , car (comme disoit autrefois l'éloquent panégyriste (1) de l'empereur Trajan ) , l'esprit s'entretient et se fortifie merveilleusement dans le silence et dans la retraite; oui, c'est dans le désert et dans la solitude où l'esprit de Dieu aime mieux ordinairement se faire entendre au cœur de l'homme. Si notre profession ne nous permet pas de nous retirer dans un désert extérieur, tâchons au moins, parmi l'embarras des affaires du monde , de nous dérober quelquefois à ses imporlunités et de former au-dedans de nous-mêmes une solitude intérieure, pour ne nous occuper dans ces momens que des pensées de la présence de Dieu , des grâces dont il nous comble et des miséricordes qu'il exerce tous les jours à notre égard , tâchons même quelquefois de pratiquer ce conseil du saint Esprit qu'il nous donne dans ce livre incomparable de V Imitation de Jésus-Christ :

Veux-ta jusqu'en ton cœur sentir une joye forte, Rentres dans ta cellule et fermes en la porte Aux tumultes du monde, à sa vaine rumeur ;

N'en écoute point l'imposture

Et comme ordonne l'Écriture, Repasse au cabinet les secrets de ton cœur (2).

(i) Mire silentio et tenebris animus alitur. — Plin. (2) Traduct. par M. P. Corneille, liv i, chap. 20,

C'étoit l'occupation de saint Domice dans sa solitude , où Dieu lui fit trouver une occasion favorable pour signaler son zèle et sa charité.

Un jour qu'il descendoit la montagne et venoit dans la vallée proche la fontaine, où sainte Ulphe s'estoit arrêtée par Tordre de son souverain maître , il y rencontra cette sainte fille qui, se prosternant à ses pieds, le conjura de vouloir lui déclarer les volontés de Dieu et lui servir de guide dans le chemin de la perfection.

Avant qne de continuer mon récit il faut vous apprendre ce que sainte Ulphe faisoit dans cette solitude et comment elle y estoit venue. Si le tems me le permettoit, je vous fairrois un récit exact de la vie de cette sainte , mais comme cela nous mèneroit trop loin , je me contente de vous dire que son histoire nous apprend qu'elle estoit d'une noble famille du Soissonnois, que pour se débarrasser une bonne fois de toutes les poursuites importunes d'une foule d'amants, qui, charmés de sa beauté et de ses grands biens , la recherchoient en mariage , dans lequel ses parens vouloient l'engager, cette généreuse fille , poussée par une inspiration particulière de Dieu à qui elle avoit voué sa virginité, se meurtrit impitoyablement le visage dontelle déchira la peau avec les ongles et se défigurant entièrement elle se réduisit dans un état si pitoyable qu'on la crut folle , ainsi qu'elle estoit bien aise de le persuader aux autres. Dans cet état , sortant adroitemeut du château de son père , elle fit une traite assez longue et assez fâcheuse et s'arrêta enfin dans un endroit éloigné d'Amiens d'environ deux

lieues, qui est justement celui où Ton a bâti depuis le monastère de Notre-Dame-du-Paraclet.

Il y avoit quelques tems que sainte Ulphe estoit retirée dans ce lieu lorsqu'elle y rencontra saint Domice, ainsi que je vous l'ay dit.

Je ne vous parleray pas des révélations divines par lesquelles Dieu fit connoître à saint Domice qu'il vouloit qu'il prit dans la suite la direction spirituelle de sainte Ulphe, laquelle profitant des conseils de ce saint directeur, s'avança de plus en plus dans le chemin de la perfection et de la sainteté.

Après que sainte Ulphe eut vécu longtems dans ce désert et dans la ville d'Amiens , où la divine Providence permit qu'elle vint faire une profession solennelle de virginité entre les mains de l'évêque Chrétien (1 ) qui gouvernoit alors le diocèse d'Amiens , elle mourut enfin dans sa chère solitude où elle estoit retournée.

Les miracles continuels qui se faisoient au tombeau de celte sainte vierge obligèrent M«r l'évêque d'Amiens de venir en procession avec les chanoines de la cathédrale et tout le clergé, avec une foule incroyable de peuple , rendre à ce corps sacré le respect et la vénération que l'on a coutume de rendre aux précieuses reliques des saints et ensuite l'on porta ce saint corps dans l'église-cathédrale , que l'on exposa à la vénération publique, proche de celui de saint Domice, qui estoit mort auparavant sa fille spirituelle. Messieurs du chapitre conservent des actes authentiques où il est marqué que

(i) Ou Christian.

l'an 1279 , le 16° jour de mai, on mit ces ossemens sacrés dans une fort belle châsse d'argent doré , que l'on voit aujourd'huy du côté du grand autel de la cathédrale.

L'assemblée fut l'une des plus augustes qui se soit peut-être jamais veue , car elle estoit composée du cardinal Simon, légat du saint siège, de Guillaume, archevêque de Rouen, de Philippe, évêque d'Evreux, de Renaud , évêque de Beauvais, de Gui, évêque de Langres , de Robert, évêque deBath(l),de Guillaume, évêque d'Amiens, de plusieurs autres abbés et prélats de France et d'Angleterre , trois grands princes s'y trouvèrent aussi et par leur présence rendirent cette cérémonie plus éclatante, à sçavoir : Philippe , roi de France, Edouard, roi d'Angleterre, et Charles, prince de Salerne , fils du roi de Sicile. Il y eut outre cela un prodigieux concours de noblesse et de toutes sortes de personnes ; le légat du pape et les prélats apposèrent leurs sceaux à cette châsse après que l'on y eut enfermées les reliques de sainte Ulphe , ainsi que Ton voit dans l'acte public qui fut dressé en cetems-làet que l'on trouva dans l'année 1654 dans un dimanche, veille de saint Thomas, lorsque Msr Faure, pour lors évêque d'Amiens , fit l'ouverture de cette châsse en présence de Messieurs du chapitre de la cathédrale.

On a veu encor deux assemblées célèbres dans notre cathédrale , lorsque Philippe- Auguste , roi de France,

(l)^Bath est un évéché en Angleterre, uni à celui de Vels ou AYuels.

épousa Engelberge, sa seconde femme , et quand le roy Charles VIe y épousa Isabeau de Bavière.

Après vous avoir parlé des châsses des saints qui ornent le côlé gauche de l'autel de notre cathédrale , je vais vous entretenir de celles qui sont placées du côté droit. La première , proche de l'autel, est celle qui renferme les reliques du corps de saint Fuscien, martir, et une partie de ceux des saints Victoric (1) et Gentien, aussi martir; desquels vous ayant suffisamment parlé cidevant , je ne vous dirai rien davantage , sinon que cette châsse est de vermeille doré, et que les reliques y furent mises l'an 1175 par M&r Thibaut, évêque d'Amiens. La seconde châsse d'argent doré est celle des saints confesseurs Luxor et Vuarlus.

On mettoit autrefois dans la niche proche de celte châsse la relique du menton de saint Blimond, qui estoit enfermée dans une chasse garnie de huit pilliers ou petites colonnes. Ce saint estoit autrefois, comme je crois, abbé de l'abbaye de St.-Vallery-sur-Somme.

Il est à remarquer que quelques-unes des châsses de notre cathédrale sont faites comme de petites églises, conformément à celle maxime chrétienne que les saints ayant esté les amis, les héritiers, les enfans de Dieu et

(l) Le 3e octobre 893 Otgerus, évéque d'Amiens, fit transporter une partie du corps de saint Victoric, qui estoit dans la cathédrale, en l'église collégiale de St. -Quentin en Vermandois et la plaça luy-môrne sur l'autel, au côté de la châsse de saint Quentin, et cela pour la grande affection qu'il avoit pour cette église, dont il avoit esté chanoine.

(Note de la marge du Manuscrit).

48i DESCRIPTION

les temples vivans du Saint-Esprit , ils méritent aussi après leur mort que leurs ossements soient renfermés dans la figure de la maison visible de Dieu.

Une espèce de frise faicte de cuivre en forme d'arbre sortant de la terre, orné de plusieurs branches de feuilles et de fruits , avec des fleurs de lis faites au naturel , servent de chandeliers ou soucoupes, sur lesquels sont plusieurs cierges que Ton allume dans les festes solennelles devant les châsses des saints dont je viens de vous parler.

Cet ouvrage de cuivre qui occupe les largeurs des deux côtés depuis l'autel jusques aux clôtures du chœur et les six colonnes de cuivre isolées d'ordre gothique , dont je vous ay parlé cy-devant , furent donnés par M. Jean Leclerc, natif de Soissons , archidiacre et chanoine à la cathédrale , qui mourut le 8e de décembre 1511.

Trois autres chasses plus grandes sont placées dans trois niches proches, pratiquées dans l'épaisseur de la contre-retable d'autel dont celles des deux côtés sont posées sur une même ligne plus basse que la châsse placée dans le milieu.

La première à droite est celle de saint Firmin le confesseur, évêque d'Amiens , originaire de cette ville , fils du sénateur Faustinien , qui receut saint Firmin le martir lorsqu'il arriva la première fois dans Amiens. Ce premier évêque donna son nom de Firmin à cet enfant de Faustinien , quand il fut régénéré dans les eaux sacrées du baptême , et celte châsse est de vermeille doré.

La châsse de saint Firmin le martir est de pur or et contient 4 pieds et 7 pouces de longueur, 2 pieds et 1

pouce de hauteur, et 1 pied 3 pouces de largeur ; la couverture ou le haut de cette châsse est fait en dos d'àne et partagé en diférens cartouches en sa longueur, dans lesquels on voit plusieurs actions de la vie de ce grand saint , représentées par des figures en demi-bosse avec des inscriptions qui expliquent en prose latine le contenu de chaque action ; sur le haut de chaque cartouches est écrit un vers latin hexamètre en caractère gothique, placé dans la longueur de chaque plalle-bande. Ces caractères sont d'émail et expliquent en peu de paroles l'action tirée de l'histoire de ce saint prélat martir, représentée dans ce cartouche.

Au milieu de cette châsse sont aussi représentés deux écus en émail. Le premier porte d'or à 5 faces ondées ou virées de sable à un cottiche d'argent en sautoir, brochant sur le tout. Quelques-uns croient que cet écu est celui d'une ancienne famille de celte ville, nommée Père-Dieu, et qui ne subsiste plus aujourd'huy ; l'autre écu porte d'or à 3 rnerlelles de sable , et on croit avec assez de vérité que c'est celui d'une illustre et ancienne famille d'Amiens, nommée Morvilliez , écu que MM. de la famille de M. de Mons de cette ville font entrer dans un des quartiers dont ils écartellent l'écu de leur famille.

Voici à peu près la situation des vers placés dans les deux diférentes faces de la longueur de cette châsse de saint Firmin le martir.

Châsse de saint Firmin. — 41*

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