‹ Description de la cathédrale de Chartres suivie d'une Courte notice sur les églises de SaintPierre, de SaintAndré et de SaintAignan de la même villeChapitre 5 sur 23 · ÉTANT ROI DES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ÉTANT ROI DES FRANÇAIS

Le B°" de Villeneuve, Préfet d'Eure et Loir. M 0 * Clausel de Montals, Evêque de Chartres. Adelphe Chasles, Député, Maire de Chartres.

Accary-Baron , Architecte.

MlGNON , co*8tructbcr db la charpbntb bs fbr bt fonte.

Emile Martin, fondeur a fourchamrault.

QUÉNÉHEN , CONSTRUCTEUR DB LA COUVERTURE BU CUIVRB. PlÉBOURG, CONSTRUCTEUR DB LA MAÇONNERIE.

Au sommet du rond-point, un ange-girouette tourne sur un pivot. Cet Ange-Gardien, comme le peuple l'appelle, est debout, les ailes déployées ; il est vêtu d'une longue robe à manches étroites , et d'une espèce de surtout serré autour des reins par une ceinture ; il a la tête découverte , les cheveux bouclés , le visage imberbe et riant, les pieds nus; de sa main droite il indique le

côté d'où souffle le vent '; et dans sa gauche, il lienl une croix longuement hastée. Le piédestal qui le porte, est très-élégant : dans quatre petites niches sont placés de gracieuses statuettes représentant les quatre évangélistes avec leurs animaux symboliques. Les êvangélistes indiquent les quatre points cardinaux : saint Mathieu regarde l'orient; saint Luc, le nord; saint Jean, l'occident; et saint Marc, le sud. L'ange et le piédestal sont entièrement dorés a . « Cet emblème religieux, dit M. Lejeune, en indiquant à tous les » instants du jour le point d'où le vent souffle , semble annoncer » en môme temps qu'il n'existe sur la terre aucune contrée qui » soit inaccessible au salut du monde , que l'image du Christ » placée en avant sur la pointe du pignon de la porte Royale , » enseigne aux peuples de la terre 3 . »

Avant la révolution de 1793, il existait sur le faite du grand comble deux petits clochers. Le premier était construit au centre du transept; il était percé à jours; on l'appelait la Grue, parce qu'étant au-dessus du grand œillard , il renfermait un instrument au moyen duquel on montait les bois, le plomb et autres matériaux nécessaires pour les réparations du comble et des clochers. On y avait aussi placé une crécelle pour annoncer les offices des trois derniers jours de la Semaine-Sainte. Le second clocher placé entre le premier et l'ange, s'élevait perpendiculairement au-dessus du lutrin. Il était d'un travail et d'une symétrie admirables, disent les anciens historiens; on l'appelait le clocher des Nânes ou des Babillardes, parce qu'on y avait placé les six Commandes. C'étaient des clochettes destinées à avertir les sonneurs, du moment où

1 « Le nouvel ange placé au chevet de la Cathédrale, dit M. Didron , . bénit la ville assise à ses pieds. C'est là une faute contre la liturgie cl . contre l'iconographie. Dieu et les hommes qui le représentent sur la . terre, le pape et les évêques principalement, peuvent seuls bénir. » Nous nous permettrons de faire remarquer au savant directeur des Annales archéologiques que l'ange-girouette ne bénit pas, et que s'il bénissait , on trouverait dans nos livres saints de quoi le justifier : en effet un ange n'a-t-il pas béni Jacob? (Genèse , xxxu, 26.)

* Cet ange-girouette, qui a remplace, en 1840, un autre ange posé au XIV* siècle et détruit par l'incendie de 1850, a coûté 12,230 fr.

3 Sinistres de la Cathédrale, pngo 7.

ils devaient mettre eu branle les grandes cloches durant le service divin; elles servaient aussi à appeler aux offices les chantres et • les enfants de chœur.

Au Moyen- Age, on plaçait souvent, sur le sommet du grand comble , une découpure en métal , formant une crête , et qui donnait de la légèreté et de la grâce à l'ensemble du toit. Cette crête , qui n'existe pas encore sur notre Cathédrale , a été cependant figurée sur les planches de la Monographie 1 , et nous l'avons figurée nous-même sur la lithographie du frontispice de notre livre.

Les combles des bas-côtés de la Cathédrale méritent aussi d'être visités ; ils conservent encore leur charpente du XIII e siècle , et sont recouverts en plomb. Les seconds bas-côtés du chœur et du sanctuaire sont couverts en ardoises et en tuiles rouges , ou voûtés en pierres de taille.

§ 3. — Les Tours.

L'architecte de la Cathédrale, pour orner l'extérieur de son église, pour lui donner un aspect plus imposant par sa masse, a flanqué de tours carrées les extrémités du transept et la courbure de l'abside. Ces six tours sont formées .d'un étage voûté en pierre, et percées de six ou huit baies ogivales, sans vitres, très-élevées et ornées de colonnettes et d'archivoltes avec des têtes monstrueuses et grimaçantes. Ces tours ne sont pas achevées; elles devaient recevoir encore un étage octogone et une pyramide à peu près semblable à celle du Clocher-Vieux.

« En construisant ce vaste édifice, dit M. Lejeuue, au milieu » des guerres et d'une tourmente incessante, l'architecte ne pou- » vait négliger les moyens d'une surveillance indispensable pour » prévenir toute surprise et toute attaque de la part des ennemis, •> et ce fut dans ce but que les deux portiques du nord et du sud » furent flanqués de deux tours carrées 3 . » II va sans dire que nous laissons au savant historien des sinistres de notre Cathédrale la responsabilité de ses assertions.

1 Monographie de la Cathédrale de Chartres , planches îv et v. » Sinistres de la Cathédrale , page 8.

Chacune de ces tours possède un beau et solide escalier a vis ; • ils sont adossés à un de leurs angles ; deux seulement sont entièrement achevés ; ce sont ceux des tours qui flanquent le portail du midi. Ils s'élèvent jusqu'à la hauteur du pignon et forment deux petites tourelles octogonales à pyramide en pierres imbriquées. On admirera la force et la puissance de ces escaliers tournants; il n'en existe peut-être pas en France qui puissent rivaliser avec eux. Les deux clochers ont aussi des escaliers à vis d'une égale puissance.

§ 4. — Les Clochers.

La cathédrale de Chartres est célèbre dans tout Uunivers par ses deux clochers. Nous avons déjà dit qu'ils étaient commencés en 1145, et que l'un était terminé avant l'incendie de 1194; le second ne fut achevé qu'en 1513. Les architectes de notre Cathédrale ont donné un soin tout particulier à la construction de ces deux pyramides aiguës jetées dans les airs comme le symbole distinctif et mystique d'une religion céleste et infinie , et prenant leur essor vers le trône de Dieu pour y porter les vœux et les prières des fidèles. Objet d'étonnement pour les siècles qui les ont vus naître, ces clochers feront l'admiration de tous ceux qui seront témoins de leur durée.

Clocher- Vieux. — Le Clocher-Vieux occupe le sud de la façade principale. Rien de plus admirable que ce clocher. Ecoutons ce qu'en dit un de nos plus savants architectes , M. Viollet-Leduc : « Si l'on veut se rendre compte de la conception de ce clocher , » on verra qu'elle est aussi franche que l'exécution en est simple » et savante. En effet, l'on est d'abord frappé de l'unité, delà » grandeur qui régnent dans l'ensemble. Partant du soubassement » on arrive au sommet de la flèche sans brusque arrêt, sans que » rien vienne interrompre la forme générale de l'édifice. Ce clo- » cher, dont la base est pleine, massive et sans ornement, se » transforme, à mesure qu'il s'élance, en une flèche aigue à huit » pans , percées de lucarnes , sans qu'il soit possible de dire où » cesse la construction massive et où commence la construction » légère. C'est qu'en effet elles se prêtent mutuellement secours.

» et la transition est insensible. Là où la tour cesse d'être carrée » et où la flèche commence, les lucarnes viennent, dans les angles » et sur les faces, épauler cette grande pyramide octogonale, dont » les parois n'ont guère que 30 centimètres d'épaisseur à la base, » et dont la hauteur est de 45 mètres. C'est par des retraites » habilement pratiquées , et par de petites trompes construites » dans les angles intérieurs de la tour carrée , que cette flèche en » pierre vient reporter tout son poids sur la partie inférieure. Si , » après avoir admiré cet ensemble , nous étudions les détails de » la construction, nous verrons une exécution parfaite : partout » des joints larges et égaux , des matériaux de choix et que ni les » temps ni les incendies n'ont pu entamer, des parements dressés » avec une rare perfection , l'écoulement des eaux ménagé avec » un grand soin. Au point où la pente des huit faces de la flèche » commence, l'on ne voit ni tirants en fer, ni enrayure, ni chai- » nage pour maintenir la base de cette pyramide , dont les parois

* sont si minces. Les lits des assises qui composent les parties » inclinées étant horizontaux , il ne peut y avoir de poussée ni » d'écartement à la base des flèches gothiques. Sûrs de leurs » moyens, forts de leur expérience , les constructeurs du vieux » clocher de Chartres ont apporté le soin le plus minutieux dans » l'exécution des détails de la construction ; mais ils ont dédaigné » toutes ces précautions inutiles , tous ces doubles emplois, qui » indiquent plus souvent l'ignorance de l'architecte que sa pru- » dence. Dans une œuvre aussi importante, il y avait deux graves » inconvénients à employer plus de matériaux qu'il n'était néces-

• saire : la dépense inutile d'abord , et le danger de charger les » fondations d'un tel poids qu'elles ne pussent résister à la pres- » sion. Il n'y a ici que ce qu'il faut ; aussi depuis 700 ans que ce » clocher existe, on n'y voit pas une lézarde, pas une échan- » crure, quoiqu'il ait été calciné intérieurement par deux terribles » incendies » — Les chapiteaux , les gargouilles et les modillons sont clignes d'attirer l'attention particulière de l'archéologue : nous ne pouvons les décrire ici.

1 Annales archéologiques, tome II , pages 343 et 344. — Voyez l'élévation, les plans et les détails du Vieux-Clocher dans la Monographie, planches iv, xi.vi, xi.vii, xlviii, xlix, i. el u.

Sur la face méridionale de la base de cette magnifique pyramide , il y a trois statues. La première représente un ange , aux ailes déployées, et tenant un cadran solaire; il est vêtu d'une longue tunique et d'un manteau jeté sur les épaules ; il offre la même raideur et le même fini dans le travail que les statues qui ornent les parois du porche Royal et dont nous parlerons bientôt. Le cadran a été refait en 1578. — Sur le contrefort voisin, l'on voit la statue fort connue à Chartres sous le nom d'Ane qui vielte. C'est en effet un âne appuyé sur ses pattes postérieures et pinçant d'une espèce de harpe à sept cordes, suspendue à son cou par une courroie 1 . La console qui soutient Y Ane qui vielle est ornée de deux monstres humains qui paraissent écrasés sous le poids du bizarre musicien. — La troisième statue a perdu sa tête et ses membres antérieurs ; elle est connue à Chartres sous le nom de Truie qui file; cependant ce n'est pas une truie, c'est un vérat. S'il est permis d'en juger par les vestiges des tenons, l'animal grognant portait en effet une quenouille; sa patte droite tenait le fil» et la patte gauche tournait le fuseau a . — Une quatrième statue se dressait probablement sur un socle placé au-dessus du vérat; elle a disparu depuis longtemps; car nos plus anciens historiens n'en font pas mention. — Dans l'embrasure de la grande arcade voisine de toutes ces statues, on aperçoit encore quelques vestiges d'un groupe sculpté. — Dans l'angle de cette arcade on a tracé, au dernier siècle, une méridienne solaire 3 . — Sur cette même face de la tour, se trouve une porte à plein cintre, aujourd'hui murée, et qui servait de passage pour aller dans la crypte.

A la naissance de la flèche , quatre frontons très-aigus ornent les

1 Chose étonnante! on voit aussi sur un monumeut de l'antique Egypte, un âne qui pince la harpe à neuf cordes. (Voyez Y Egypte ancienne, par M. Champolliou-Figeac , planche xxxiv.)

* Que l'on ne s'imagine pas que les artistes prédicateurs du XII e siècle voulussent faire une mauvaise plaisanterie en plaçant de pareils sujets sur un temple catholique. Nous démontrerons dans notre Monographie générale que sous ces animaux ridicules ils cachaient une leçou de morale pour le peuple.

3 Celle méridienne n'est pas exacte; elle avance de i minutes.

quatre pans de la lour ; dans la plus haute lucarne du fronton qui çegarde le Clocher-Neuf, on lit l'inscription suivante :

HARMAN H64 IN'DD

Quel est cet Harman? Est-ce l'architecte du clocher? c'est probable ; mais nous n'oserions l'affirmer.

La flèche est en pierre tendre , taillée en écailles imbriquées. Vers le haut de la pyramide, il y a une lucarne carrée, d'an part une échelle en fer qui permet de monter jusqu'au globe en cuivre doré, dans lequel la croix est entée. On remarquera que les croix qui surmontent les deux clochers , ne portent pas pour girouette le coq , symbole de la vigilance chrétienne , mais un croissant et un soleil ; la croix du clocher vieux a de plus des bras terminés par des étoiles : c'est une allusion à un passage de l'Apocalypse, où Marie est représentée comme revêltie du soleil, la lune sous les pieds et une couronne d'étoiles sur la tète 1 .

L'intérieur du clocher est divisé en trois étages. Le premier forme une grande salle carrée, éclairée par six baies ogivales, sans vitres; deux de ces baies sont grossièrement murées. On y a construit une chambre servant de bureau pour l'inspecteur de la Cathédrale.

Le second étage, percé d'un grand nombre d'arcades étroites et ogivales, contenait autrefois deux énormes bourdons, pesant l'un 13,500 kilogrammes, et l'autre 10,000. Mais en 1793, ils descendirent dans le creuset révolutionnaire pour être convertis en gros sous et en canons. Le beffroi qui les suspendait était un chef-d'œuvre ; il a été détruit par l'incendie de 1836 2 . Une partie

1 Apocalypse, xn , 1.

1 Voyez la gravure de celte charpente dans les Vues pittoresques de la Cathédrale , par Chapuy. — Le savant auteur de la Notice historique sur la sonnerie pense que ce beffroi avait été construit vers l'an 1200 ; cependant il est à remarquer que sur un des culs-de-lampe du beffroi était sculpté un écusson de France où le nombre des fleurs de lis est réduit <i trois , deux et un ; ce qui semblerait donner au beffroi une origine plus récente : car ce n'a été que sous Charles VI que l'on réduisit à trois les fleurs de lis sans nombre. Voyez IX de Vaines, lïictinnn. diplom.

de la voûte de cet étage a été enfoncée en 1793, par la chute du gros bourdon. Aujourd'hui on ne voit à cet étage qu'un escalier à vis de 143 marches, qui conduit au troisième étage, lequel date de 1840 comme l'escalier. Ce dernier étage, construit en poterie , n'est éclairé que par une lucarne.

Clocher-Neuf. — Le clocher septentrional est appelé Clocher- Neuf, quoique sa partie supérieure appartienne seule à une époque moderne , au XVI e siècle ; sa base , jusqu'à la hauteur de la galerie des rois, date du même temps que le Clocher- Vieux. La flèche, qui avait été , au XIII e siècle , construite en bois et en plomb , fut incendiée en 1506 ; on résolut alors de la refaire en pierre. L'évêque , Réné d'IUiers , commença par donner 400 livres ; le chapitre offrit une somme considérable; le roi Louis XII ordonna qu'on prît 2,000 livres sur ses tailles de Vendôme. L'évêque, pour exciter l'empressement des fidèles, institua des confréries de Notre-Dame dans toutes les paroisses du diocèse , et le cardinal Georges d'Amboise , alors légat, publia des indulgences pour tous ceux qui concourraient, soit par leur travail, soit par leurs aumônes, à la restauration du clocher. Il y eut de toutes parts un zèle, un empressement admirables. Un habile maçon du pays, Jean Texier, dit Jehan de Beauce, se chargea de la direction des travaux. Il gagnait 7 sous 6 deniers par jour, et ses compagnons 5 sous. Les travaux, commencés en 1507, furent terminés en 1513. L'inspecteur des travaux fut le chanoine Vastin des Fugerets.

Ce clocher, dont la flèche est toute couverte de festons et de dentelles, est préféré par les populations de la province; et l'on peut leur dire avec plus de raison qu'aux habitants de l'Aveyron: « Dans le pieux orgueil que vous inspire la possession de ce mo- » nument incomparable (le clocher de la Cathédrale), vous en » parlez avec enthousiasme à vos enfants , dès qu'ils sont capables » de sentir et de comprendre , et vous leur faites désirer comme » une récompense l'heureux jour où ils pourront satisfaire cette » ardente curiosité que vos récits ont éveillée dans leurs jeunes » imaginations. Vous en emportez l'image dans vos cœurs quand » vous quittez vos foyers , et dans vos pérégrinations lointaines , » nationaux et étrangers, également émerveillés, prêtent à vos dis-

» cours une oreille charmée, lorsque vous leur racontez sa hauteur » fabuleuse, le luxe de ses galeries en dentelles, la richesse et le » fini des ornements qui le décorent. Le voyageur qui le con- » temple pour la première fois , s'arrête immobile d'admiration , » devant cette masse prodigieuse et pourtant légère, qui par la » hardiesse de sa construction et la délicatesse de ses ouvrages » semble justifier la légende naïve où nous lisons que les anges , » aux heures de repas des ouvriers, se partageaient ce beau » travail, au bruit des concerts célestes. L'habitant même de la » cité , que l'assiduité de son aspect devrait avoir durci aux émo- » tions qu'il fait naître , ne passe pas sous son ombre vénérable , » sans lever sur elle un regard où se peint visiblement l'émotion » d'une surprise toujours nouvelle f . »

Pour nous , dussions-nous attirer sur notre tête tous leurs anathémes, nous ne partageons pas l'engouement de nos concitoyens pour le Clocher-Neuf, et nous osons dire que malgré la hardiesse et la délicatesse du travail, malgré le luxe de difficultés vaincues , le Clocher-Neuf est loin de la noble et sévère beauté de son rival; nous ajoutons même qu'il est comme un anachronisme qui dépare la majestueuse unité de la Cathédrale.

La base du Clocher-Neuf qui a été bâtie en même temps que celle du Clocher-Vieux, parait au premier coup-d'œil assez semblable à cette dernière ; c'est la même puissance de matériaux, la même solidité de construction ; cependant elles se distinguent profondément l'une de l'autre; les contreforts, les ouvertures, les arcades, les colonnes , les corniches , toute l'ornementation , les dimensions même diffèrent par quelque endroit; non-seulement des différences se font sentir entre les deux clochers, mais jusque dans chaque face du même clocher. Tant il est vrai que les architectes du Moyen- Age n'ont presque jamais égard à la symétrie , au parallélisme des lignes : ils l'évitent par système , ils y renoncent gratuitement; ils rejettent de leurs monuments cet axiome des temps modernes :

1 Instructions et Mandements de Mgr Giraud , évêque de Rodez , 1842 , lome II , page 298. La pyramide que Mgr Giraud décrit dans un style si pompeux, date de la même époque et est du même style que la flèche de notre Clocher-Neuf, mais elle n'a que 80 mètres de hauteur, tandis que la nôtre en a plus de 115!

La symétrie est la loi de toutes les architectures. En tout ils sont d'une inépuisable variété.

Le Clocher-Neuf est divisé en sept étages voûtés en pierre , et percés chacun de plusieurs arcades plus ou moins larges , plus ou moins richement décorées : toutes les ouvertures ou baies sont sans vitre ; mais malheureusement plusieurs sont fermées depuis trente ans avec une ignoble maçonnerie en terre et silex qui enlaidit singulièrement notre clocher. Nous espérons la voir bientôt disparaître.

Le premier étage est percé de six arcades ornées d'élégantes colonneltes et d'archivoltes variées; il forme une grande salle carrée, qui ne renferme plus rien aujourd'hui. Mais du temps de Vincent Sablon , « on y trouvait un moulin à bras et un four à » cuire le pain ; à côté était une citerne pratiquée entre les épais- » seurs des murailles; tous ces ustensiles servaient autrefois » pendant les guerres » La citerne est aujourd'hui remplie d'immondices !

Le second étage n'est pas plus fourni que le premier; mais jadis « il 'y avait de grands rouets propres à de fortes manœuvres , » comme pour lever les cloches a . » Un escalier va de cet étage au grand comble.

Le troisième étage est appelé la chambre des sonneurs, et forme une salle octogone qui servait d'abri aux sonneurs pendant l'intervalle des volées , lorsqu'il faisait mauvais temps. C'est à cet étage que commencent les constructions du XVI° siècle. Il y a quatre portes qui donnent entrée sur la galerie extérieure de cet étage. La galerie est en mauvais état, et quelques maigres morceaux de fer lui servent de balustrade. Le troisième étage ne reçoit de jour que par le tympan vitré d'une porte. On y a établi en 1845 un grand treuil pour hisser les quatre petites cloches du cinquième étage. Sur le mur méridional de la chambre , on voit une inscription en vingt-quatre méchants vers et destinée à perpétuer le souvenir du désastre de 1506; elle est gravée, dans une pierre blanche, en caractères gothiques. Tous nos historiens l'ont citée d'une manière fautive; M. Benoit est le premier qui l'ait restituée à sa véritable

1 Histoire de l'église de Chartres , 1 007 , page 70. * Histoire de l'Eglise de Chartres, 1097, page 70.

leçon, en y laissant cependant encore quelques légères inexactitudes. '. En voici une copie très-exacte, toutefois sans les abréviations de l'original; c'est le clocher qui parle :

je fu . jaïns . ïrc . plomb . et . bugs . construit. .

grant . Ijault . et. beau . î>e somptueur . ouoraige..

jusques . atf . ce . que . tonnerre . et . oraige..

ma . consume . frégate . et . fretruit. .

le jour . sainte . anne . uers sir . Ijeures î>e mujt. .

en . lanee . mil . cinq . cens . et . su.

je . fu . brûle . ï>e . molg . et . recuit.

et . aoec. mog . ï>e . grosses . cloches su

après . messieurs . en . plain . cljappitre . assis. .

ont . ordonne . fce ... pierre . me . reffaire.

a grant . uoultes . . et . pilliers . bien . massifs

par . (cfyan . fre beausse . . maçon . qui . le sut . faire.

lait fressu ïûst . après .. pour . leutire . faire.

assouar firent . le . oint . quatrième . jour. .

î>u mous tfe . mars . pour . le . premier .. affaire...

première . pierre . et . aultres . sans .. ce . jour...

et . eu . auril . Ijuitiesme .. jour . erpres...

rené . Milliers .. eoesque . ï>e ... regnou...

parîrist . la . nie ... au . lieu . ï>u . quel ... aptes.

fenst . erarfr . mis ... par . postulation.

en . ce ♦ temps . la . que aoous . nicessite.

aooit . fces gens . qui pour mou lors oeilloieut.

i>u bon . fcu . cœur . fenst . ^oer . ou . este..

frieu . le . parfont . et . a . ceulr . qui . . employeur

Le quatrième étage est une grande salle octogone , éclairée par I mit grandes baies ogivales, à meneaux flamboyants et culs-de-

1 Annunirv d« 184o, p;ige ,>8i.

lampe assez bien fouillés ; des festons trilobés sont suspendus aux voussures des arcades ; toute cette ornementation a été refaite en 1839. 11 renferme deux grosses cloches fondues, en 1840, par MM. Cavillier, habiles fondeurs des environs d'Amiens. Voici les noms , la circonférence et le poids de ces cloches :

1° Marie, sonnant le sol, porte 6 mètres 65 centimètres de circonférence, et pèse environ 6,000 kilogrammes.

2° Joseph , porte 5 mètres de circonférence , et pèse 2,350 kilogrammes

Le cinquième étage renferme les cloches fondues en 1845 par MM. Petitfour, et suspendues sous la direction de M. Chicot. Ces cloches sont trop petites pour une cathédrale comme celle de Chartres : ce sont des voix féminines données à des géants.

1° Anne, donnant le ré, porte 4 mètres 48 centimètres de circonférence, et pèse 2,040 kilogrammes.

2° Elisabeth, porte 4 mètres 2 centimètres de circonférence, et pèse 1,510 kilogrammes; elle donne le mi.

3" Fulbert, porte 3 mètres 63 centimètres de circonférence, et pèse 1,095 kilogrammes; il sonne le fa.

4° Put, porte 3 mètres 34 centimètres de circonférence, et pèse 870 kilogrammes; il donne le sol, octave aigu du bourdon a .

Cet étage est percé de huit baies ogivales à meneaux flamboyants et à frontons aigus. Les moulures qui encadrent ces baies sont profondément refouillées et décorées avec de gràcieuses guirlandes de fleurs, de feuillages et de branches terminées par des figures grotesques ou des animaux fantastiques : le tout est taillé et évidé dans la masse avec beaucoup d'art ; presque tous ces ornements , fort endommagés par l'incendie de 1836, ont été refaits en 1839.

Une riche et large galerie, avec une balustrade à compartiments flamboyants, règne tout autour de cet étage. Aux quatre angles de la galerie s'élèvent un élégant clocheton garni de niches, de fron-

1 Pour plus de détails, voyez fin téressan le Notice historique sur la sonnerie , pages 29-52.

a Voyez Y Annuaire de 18 16, pages 532-534.

tons, de pinacles, de crochets, etc. Ces clochetons se rattachent au corps du clocher par des arcatures festonnées qui portent des monstres et des chimères. Les niches contiennent chacune une statue colossale. Il y a douze statues, dont l'une représente saint Jean-Baptiste, et les autres figurent des apôtres Ces statues sont beaucoup inférieures à celles des mêmes apôtres qui ornent le porche méridional. Ici, les physionomies, au lieu d'être ferventes et sérieuses, sont devenues exagérées et bizarres; l'art du XVI e siècle redescendu sur la terre n'est plus inspiré ; il a perdu sa noblesse et sa beauté chrétiennes ; le style est maigre et tout humain. Les apôtres ici représentés sont vêtus d'une longue tunique et d'un manteau. Tous sont accompagnés d'attributs qui les distinguent ; ils ont tous les pieds nus 2 ; et tous sont barbus, à l'exception de saint Jean. Mais jetons un coup-d'œil sur chacune de ces statues. Le premier clocheton à droite offre : 1° saint Jean-Baptiste ; il est vêtu d'une tunique de peau relevée sur le genou, à ses pieds l'Agneau divin , qu'il indique du doigt en disant: Ecce Agnus Dei; ces mots sont écrits sur le lambel qu'il tient dans sa main gauche. 2° Saint André; dans sa main gauche il tient un livre ouvert, et de sa droite il porte un bras de sa bonne croix , dont l'autre bras est debout sur ses pieds ; des cordes relient les deux bras. 5° Saint Jean l'Evangélistc ; à ses pieds on voit l'aigle tenant un encrier au bec, et une plume dans une de ses serres. — Les statues du second clocheton représentent : 1" saint Paul tenant un livre entrouvert dans sa main gauche, et une épée dans sa droite. 2" Saint Thomas foulant aux pieds un affreux démon qu'il tient enchaîné ; il porte un glaive dans sa main droite et un énorme volume dans sa main gauche \

1 On sait qu'au Moyen-Age on regardait les Apôtres comme les tours de l'Église. (Voyez la Monographie de Bourges, page 152.)

9 La nudité des pieds est un signe généralement adopté par les artistes chrétiens pour désigner Dieu et ses envoyés; langage symbolique qui exprimait l'exclusion de toute idée basse, la promptitude de l'obéissance, mais surtout le mépris de toute crainte humaine.

5 Presque toujours saint Thomas est représenté avec l'équerre , quelquefois avec la règle ou le roseau. Le démon enchaîné et le glaive qu'il lient ici sont une allusion à ce passage du Miroir historial :

5" Saint Simon caractérisé par la scie de son martyre. — Le. troisième clocheton renferme dans ses trois niches : 1° saint Jacquesle-Mincur appuyé sur une massue. 2° Saint Jacques-le-Majeur avec son chapeau, son bourdon et ses coquilles de pèlerin; de plus, il tient dans sa main gauche un énorme chapelet. 5° Saint Philippe avec sa croix de roseau. — Enfin le dernier clocheton nous offre : 1° saint Barthélémy avec son couteau. 2° Saint Pierre, le chef du collège apostolique ; dans la main droite il porte un livre ouvert ; et de sa gauche il tient la clef, symbole de sa puissance spirituelle. 3° Saint Matthieu avec une lance et un livre ouvert ; à ses pieds, on voit un ange, tenant une banderolle sur laquelle est écrit : S. M ait hœ us.

Le sixième étage se compose d'une grande salle octogone percée de deux portes et d'une lucarne carrée. On y a construit deux petites chambres pour les guetteurs. La cheminée est bouchée , sans doute depuis l'incendie de 1674 allumé dans le clocher-neuf, par l'imprudence des guetteurs, et que rappelle une inscription gravée sur une pierre scellée au mur occidental, près de la porte. Voici cette inscription :

Ob vindicatam singvlari Dei mvnere Et a plammis ill^esam hanc pvramidem

ANNO 1674 NOVEMB. 15 PER IISCVRiAM VIG1LV

Hic excitato ac stattm extincto incendio

TANTI BENEFICH MEMORES S0LEMN1 POMPA

Gratiis Deo privs persolvtis Decanvs Et capitvlvm carisotense hoc posteri= Tati monvmentvm posvere.

Au-dessus de la porte orientale, mais à l'extérieur, on lit une autre inscription composée du second verset du psaume 126' :

NlSI DOMINVS CVSTODIER1T C1VITATEM FRVSTRA VIGILAT QVI CVSTOD1T EAM.

F. FOVCAVLT.

» L'Apôtre commande au démon qui habitait l'idole de la détruire sans

* nul délai... l'idole se fondit comme la cire; mais le pontife du temple

• brandissant un glaive se jeta sur l'apôtre qu'il perça. »(Lib. ix, cap. 66.)

Autour de la chambre des guetteurs , règne une large galerie qui est ornée de la plus belle balustrade qui existe en France ; outre ses ravissantes découpures on y verra huit frontons aigus et huit clochetons ornés de crochets, de feuillages, de figures de fantaisie , de chimères , de dais, de pinacles, de gargouilles allongées , etc. — Cette galerie sert d'observatoire aux guetteurs ; pendant la nuit, d'heure en heure, ils sont obligés d'en faire le tour pour découvrir les incendies qui se manifesteraient soit dans la ville, soit dans les villages voisins. Au moyen de lunettes fort ingénieusement combinées et posées sur l'appui de la balustrade, ils déterminent le lieu précis du sinistre , s'il éclate au loin.

Enfin l'on arrive au septième étage du clocher après avoir monté 378 marches. C'est une lanterne de forme octogonale, percée de 16 arcades à tympans trilobés, et surmontées de frontons triangulaires. C'est là qu'est suspendue la cloche du timbre et du tocsin. Cette cloche, qui a été fondue en 1520, pèse environ 5,000 kilogrammes, et porte 0 mètres 16 centimètres de circonférence. Elle présente sur deux lignes circulaires l'inscription suivante, en caractères gothiques :

fncln tjî> signanfcos solts luneque labores €oel)or aîr tante culmina ccfea îromus.

3lnnus erat Ctjrtsti mtllesumts;crifte priori ^uin^entos numéro, bis quoque jiutfle fcreem .

llio quippe anno qua franms conuemt anglitm {lerpetnaqwe einml ï>isaibuere fiï>e .

Puis on trouve, placés entre une image de la Sancta Camisia rl un écusson frappé d'un dauphin , ces mots :

peints 9anget me ferit.

La flèche se termine par une pyramide octogonale en écailles imbriquées , et dont les arêtes sont hérissées de crosses végétales. Cette pyramide, endommagée en 1690 par un coup de vent furieux, fut rétablie l'année suivante par Claude Augé , sculpteur lyonnais ; en même temps elle fut surélevée d'un mètre 50 centimètres. Pour couronner la nouvelle pyramide, Augé fit fondre un beau vase en bronze garni extérieurement de serpents entrelacés ; le vase pèse

485 kilogrammes et porle l'inscription suivante gravée sur sa gorge:

Olim Ugnea, tecta plumbo, de cœlo tacta, de/lagrata, anno 1506; vigilantid Vastini Des Fugerets succentoris, arte Johannis de Belsià, 1507, ad sexpedas 62 opère lapideo educta, stetit ad annum 1690 , quô curvata ventorum vi ac penè disjecta ; sed insequenti anno 1691, pari même, die propè pari quatuor pedibus altior opère munitiori refecta, jussu Cap., Domino Henrico Decano Goault, cura Roberti de Salornay canonici, arte Claudii Augé fjugdunensis , conferente in sumptus 1000 libras Philippo Goupil, clerico fabricœ. Altum nubibus in fer culmen ; quod faxit Deus esse diuturnum \

C'est dans ce vase qu'est entée la croix qui domine tout l'édifice , comme pour annoncer au loin le mystère de la rédemption du genre humain. La croix, haute de 2 mètres 70 centimètres, est surmontée d'un soleil doré. Jadis le soleil avait 4 mètres de circonférence; il est maintenant beaucoup plus petit, afin d'offrir moins de prise aux vents.

§ 5. — La Façade occidentale.

La façade principale est plus remarquable par ses colossales proportions que par la richesse de sa décoration. Elle se compose d'un perron de six marches , d'un porche à triple baie historiée de sculptures , d'un triplet ogival et vitré , d'une rose aux élégants compartiments, d'une balustrade avec trottoir, d'une galerie de rois , et d'un gable ou pignon orné d'une niche et terminé par une statue. Mais ce qui communique à la façade un mouvement extraordinaire , ce sont les deux clochers que nous venons de décrire. Elle occupe , y compris les deux clochers , une largeur totale de 48 mètres.

C'est devant cette façade qu'il est question , dit-on , de percer une nouvelle rue , afin de dégager les abords de la Cathédrale : nous espérons toutefois qu'on n'en fera rien. « C'est une grande » erreur que de croire , dit M. de Montalembert , que les cathé-

1 Histoire de l'église de Chartres, par Sablon, 1697, page 67.

» drales gothiques ont besoin d'être complètement isolées pour » produire tout l'effet que comporte leur architecture; les con- » structeurs de ces cathédrales n'avaient pas cette idée , et nulle » part on ne les a vus la mettre en pratique. Il n'existe pas » en Europe une cathédrale qui n'ait été dans l'origine flanquée » au nord et au midi, non-seulement de ses sacristies, mais » encore du palais de l'évêque , du cloître des chanoines , de leur » salle capitulaire , et des vastes bâtiments qu'il fallait pour loger » les chapitres, presque toujours très-nombreux et très-riches. » En Angleterre, beaucoup de cathédrales ont conservé ces dépen- » dances bâties dans le même style que le corps de l'église , et » bien que les cathédrales anglaises soient pour la plupart très- » inférieures aux nôtres , elles frappent souvent davantage au pre- » mier aspect, précisément à cause de cet entourage dont les » proportions inférieures font d'autant plus valoir celles du mo- » nument central. En thèse générale, la grandeur des admirables » édifices du Moyen-Age , comme toute grandeur d'ici-bas , a » besoin de points de comparaison qui la fasse apprécier et res- » sortir. L'isolement absolu leur est fatal. Il ne faut pas à coup » sûr entasser les constructions voisines , de manière à dérober » des parties notables de l'ensemble à l'œil qui les contemple ; » il ne faut pas permettre, comme à Rouen, à Chartres et ail- » leurs, que les maisons viennent s'incruster entre les contre- » forts. Mais il ne faut pas non plus faire le vide autour de nos » cathédrales , de manière à noyer dans ce vide les magnifiques » dimensions qu'elles ont reçues de leurs auteurs. Elles n'ont » pas été faites pour le désert, comme les pyramides d'Egypte, p mais pour planer sur les habitations serrées et les rues étroites » de nos anciennes villes , pour dominer et enlever nos imagina- » tionspar leur vaste étendue et leur immense hauteur, symbole » immobile mais éloquent de la vérité et de l'autorité de cette » Eglise dont chaque cathédrale était l'image en pierre ». »

Nous allons d'abord décrire le porche ; les autres parties de la façade auront leur tour plus tard.

1 Rapport fait à la Chambre des Pairs, le il juillet 1845 , sur la réparation de la cathédrale de Paris.

Porche. — Le porche est composé de trois baies donnant entrée dans la nef principale ; les parois, les chambranles, les tympans et les voussures sont peuplés de statues et de statuettes fort remarquables, au nombre de 719, en y comprenant les animaux qui se jouent dans les rinceaux et les entrelacs.

Avant de chercher à connaître ces nombreuses statues, il est bon que le lecteur se rappelle que toute l'iconographie des églises du Moyen- Age n'est qu'un livre de doctrine et de morale ; son but est l'instruction du peuple et l'édiûcation des fidèles ; y voir autre chose que la théologie chrétienne se résumant par des faits de l'ancien et du nouveau Testament, c'est se tromper, c'est ne rien comprendre à l'art de nos pères *. Les verrières , les peintures, les sculptures, tout, dans la cathédrale gothique, représente la Bible, l'Evangile , la vie des Saints avec leurs dogmes mystérieux, leurs divins enseignements ; mais offerts avec une méthode , un savoir profond. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour interpréter les personnages figurés dans notre Cathédrale par la peinture et la sculpture, vrais hiéroglyphes du Moyen- Age que l'archéologie chrétienne apprend à déchiffrer. Oh ! qu'ils se sont trompés , ces écrivains qui n'ont vu que des caprices d'imagination disposés sans goût ni logique , que des produits de l'ignorance et de la barbarie dans cette admirable statuaire qui peuple l'extérieur de nos cathédrales catholiques !

Ceci posé, revenons à notre porche. Il a été élevé vers 1170, sous l'épiscopat de Guillaume de Champagne. Une pensée d'ensemble a dirigé l'habile et pieux artiste 2 qui l'a construit. Quelle est cette pensée ? C'est de nous dire la glorification ou le règne de Jésus-Christ. Mais en même temps l'artiste a voulu nous montrer comment Jésus a mérité d'être glorifié, et il nous a tracé à grands traits la vie terrestre du divin Sauveur. Il a distribué son sujet de la manière suivante : sur les chapiteaux, il a sculpté les principales

1 Voyez l'introduction à Y Iconographie chrétienne, par M. Didron, pages ii-viu.

1 Cet artiste, n'est-ce pas Bérenger, architecte, dont parle un nécrologe du XIII» siècle? llll Kal. novembris H80 obiit Berengarius Ecclesiœ artifex bonus.

scènes de l'enfance et de la vie publique de Jésus-Christ; sur le tympan de la baie latérale de gauche , c'est l'ascension au ciel ; et sur les parois , les chambranles des trois portes , sur le tympan et sur la voussure de la porte centrale, le sculpteur a placé le sujet principal, la glorification du Fils de Dieu. Le tympan et la voussure de la porte latérale de droite offrent un hommage à la trèssainte Vierge. Telle est la majestueuse unité que nous avons cru apercevoir dans ce beau porche.

On le voit, c'est l'Évangile tout entier qui est offert aux regards du chrétien prêt à franchir le seuil de la Maison du Seigneur. Ce beau sujet est sculpté sur la façade occidentale de toutes les grandes églises du XII* siècle. En voici la raison symbolique : « Du côté de » l'occident, dit le R. P. Cahier, côté de l'ombre, du sommeil et » de l'ignorance des choses divines, l'Église doit faire luire le » flambeau de l'Évangile et de la foi ; il faut qu'elle y fasse retentir » bien haut le signal du réveil et qu'elle arbore les fanaux de ral- » liement pour le voyageur égaré par les ténèbres... Cette façade » de l'édifice doit donc rappeler les notions fondamentales de » l'enseignement chrétien , et surtout présenter à nos regards celui » qui est la voie, la vérité et la vie; celui qui est l'unique entrée à » la science divine et à la gloire qui est le terme l . »

Entrons maintenant dans les détails, et commençons par les chapiteaux historiés.

Ces chapiteaux ont beaucoup souffert de la main du temps et de celle des hommes; un grand nombre de têtes surtout ont été brisées. Dans les statuettes bien conservées , on remarquera avec quel bonheur et quelle justesse les moindres détails sont rendus ; les figures, malgré leur petite dimension, semblent respirer, tant elles traduisent fidèlement les sentiments qu'on a voulu leur faire exprimer. La plupart des scènes qui y sont représentées , exigeraient de longs développements , que nous réservons pour notre Monographie. Nous nous contenterons donc d'indiquer brièvement le sujet. Le point de départ est le haut du chambranle gauche de la porte principale en suivant jusqu'au clocher-neuf. 1° Le grandprêtre Isaschar refuse l'offrande de Joachim, qui donne un agneau;

1 Mélanges d'archéologie, tome 1, page 81.

Anne offre deux tourterelles 1 . — 2° Anne et Joachim couverts de confusion se retirent. — 3° Joachim assis au milieu de ses troupeaux, reçoit la visite d'un ange qui lui annonce la naissance de Marie. — 4° Joachim et Anne se rencontrent à la porte dorée. — ■ 5° Marie est née ; on la lave dans un baquet. — 6° Joachim et Anne assis prennent la résolution de mener Marie au temple de Jérusalem. — 7° Joachim, Anne et la petite Marie, âgée de trois ans, se rendent au Temple; un âne est derrière eux. — Marie monte les degrés du Temple ; Joachim et Anne restent au pied des degrés. — 9° Joachim et Anne retournent en leur demeure. — iÙ° Marie est conduite à l'autel par un prêtre et par saint Joseph , qui tient un bâton fleurdelisé. — 11° Mariage de Joseph et de Marie; ils se donnent la main devant un prêtre. — 12° Joseph emmène à Nazareth sa chaste épouse. — 15° Marie et Joseph sont assis; un ange vient annoncer à Marie qu'elle sera Mère de Dieu. — 14° Le grand-prêtre Abiathar reproche à Joseph d'avoir déshonoré Marie. — 15° Marie est couchée dans un lit, et tient son Enfant emmaillotté ; Joseph est assis dans un fauteuil ; deux sagesfemmes sont près de Marie 3 ; l'âne et le bœuf réchauffent l'Enfant avec leur haleine. — 16° Les anges annoncent aux bergers de Bethléem la naissance du Fils de Dieu. — 17° Les trois Mages viennent demander à Hérode où est né le nouveau roi des Juifs ; deux docteurs sont derrière Hérode. — 18° Les trois Mages offrent

* Voyez les Évangiles apocryphe* , Paris, 1849, pour les quinze premiers faits sculptés ici ; ou le Miroir historial, lib. VI.

* Toutes les légendes parlent de ces deux sages-femmes. (Voyez les Évangiles apocryphes, pages 127-129.) Saint Zénon, évôque de Véroue, mort en 380 , en parle aussi dans un sermon ; un moine grec nommé Epiphane rapporte également que Marie a été assistée par deux sagesfemmes. (Voyez les Anecdota Utteraria d'Amaducci, tome III, page 29.) Saint Jérôme et divers écrivains du Moyen-Age traitent ces récils de fables absurdes; leur antiquité se démontre toutefois par des passages de Suidas et de Clément d'Alexandrie. (Voyez les Stromates, lib. VIII.) Il existe une dissertation de Goez . imprimée à Lubeck en 1707 : Num Maria, Filium Dei pariens, obstetricis ope fuerit usa? Le décret du pape Gélase mentionne , parmi les divers ouvrages qu'il frappe de réprobation , un Livre de sainte Marie et de la sage-femme.

leurs présents à Jésus qui les bénit. Derrière les Mages on voit leurs chevaux et leurs palefreniers. — 19° Joseph emmène Marie et Jésus en Egypte. — 20° Le massacre des Innocents 1 ; ce sujet est fort remarquablement sculpté, mais aussi très-mutilé.

Pour avoir la suite de l'histoire évangélique , il faut retourner au chambranle de droite de la porte royale, en suivant jusqu'au clocher-vieux ; on trouvera : 1° Jésus est présenté au Temple et reçu par le saint vieillard Siméon ; cette scène est fort curieuse. — 2° Jésus âgé de douze ans va au temple de Jérusalem avec Marie et Joseph. — 3° Jésus, retrouvé dans le Temple, retourne à Nazareth avec son père et sa mère. — 4° Cependant Jésus est arrivé à l'âge de trente ans, il se fait baptiser dans le Jourdain par Jean-Baptiste ; deux anges assistent au baptême. — 5° Jésus s'est retiré dans le désert, où un horrible démon vient le tenter. — 6° Le traître Judas s'entend avec un prêtre juif pour livrer son Maître. — 7° Jésus a réuni ses Apôtres dans le Cénacle pour manger la pàque avec eux ; il institue le sacrement admirable de son corps et de son sang. Ce groupe est le mieux rendu du porche. — 8° Après la Cène, Jésus s'est rendu avec ses apôtres au jardin des Oliviers; c'est là que Judas vient avec une troupe de soldats ; Je perfide disciple trahit son Maître par un baiser, et les soldats s'emparent du Fils de Dieu; en même temps, Pierre coupe l'oreille de Malchus. — 9° Il y a ici un anachronisme ; le sculpteur y a placé la fête des palmes. Jésus monté sur un àne bénit de la main droite, et tient une palme dans la main gauche; ses apôtres tiennent aussi des palmes; des enfants sont montés sur un arbre, et un disciple étend ses vêtements sous les pas de Jésus. — 10° Joseph d'Arimathie, Nicodème et deux autres disciples posent dans

1 Par une inattention inexplicable, la plupart des Charlrains voient, dans ce massacre des Innocents, une scène d'adultère ; les trois personnages qu'ils font remarquer à tous les étrangers, sont tout simplement une pauvre mère qui embrasse son enfant qu'un soldat vient de couper en deux avec son glaive. — Nous ne saurions dire toutes les sottes plaisanteries, toutes les dégoûtantes obscénités que nous avons entendu débiter à propos de cette scène évangélique : il y a des gens à qui il paraît fort piquant de pouvoir montrer un adultère parmi les sculptures de la Cathédrale.

un sépulcre neuf le corps sacré du Sauveur. — 11° Les saintes femmes se rendent au sépulcre, et portent des vases pleins de myrrhe et de parfum ; mais le Christ est ressuscité ; le tombeau est vide, et un ange est assis auprès. Sous le sépulcre il y a trois soldats endormis. — 12° Voici encore un anachronisme: Jésus lave les pieds de ses apôtres. — 13° Jésus ressuscité voyage avec les deux disciples d'Emmaûs. — 14° Il soupe ici avec les mêmes disciples et bénit le pain. — 15° Les deux disciples sont revenus à Jérusalem et racontent aux apôtres qu'ils ont vu le Christ. — 16° Jésus-Christ est allé avec ses apôtres sur la montagne des Oliviers et leur donne la mission d'enseigner toutes les nations.

Arrivé à ce point de l'histoire du Sauveur , l'artiste du XII" siècle a cru devoir traiter d'une manière plus grandiose l'ascension de Jésus-Christ ; il l'a sculptée au tympan de la porte latérale de gauche. Les apôtres, au nombre de dix (la place manquait pour en mettre douze) , sont assis au premier étage du tympan ; ils regardent en haut. Au-dessus d'eux, quatre anges descendent du Ciel, et semblent dire : « Hommes de Galilée , pourquoi restez-vous en extase les yeux vers le ciel? » Dans le haut du tympan, Jésus- Christ monte vers son Père ; ses pieds posent sur un nuage qui le dérobe à la vue de ses apôtres ; il bénit de la main droite, et il est vêtu d'une tunique et d'un manteau fort riches et parfaitement drapés. Deux anges l'accompagnent *.

La voussure de cette porte latérale est ornée d'un calendrier de pierre, c'est-à-dire des douze mois de l'année et des douze signes du Zodiaque ; c'est comme un hommage rendu au souverain Maître des temps. Les mois sont suivis des signes correspondants du Zodiaque; mais qu'on le remarque bien, il n'y a ici ni bévues, ni transpositions, comme on l'a imprimé si souvent; seulement le sculpteur n'ayant place que pour dix signes, il a mis les deux autres à la voussure de la porte latérale de droite, où ils n'ont , il est vrai , aucun sens. Voici Tordre dans lequel les signes et les mois sont

1 Quand nous disons que le sujet de ce tympan est l'ascension du Sauveur, nous suivons l'interprétation qui nous paraît la plus plausible, et nous n'ignorons pas les sérieuses objections que l'on peut nous faire. Quelques archéologues voient dans ce sujet la descente aux lymbes ; d'autres s'abstiennent de prononcer.

rangés; il faut toujours commencer en bas et monter jusqu'à l'amortissement de l'ogive. Au premier cordon et à droite, on trouve : Janvier et le Capricorne , Février et le Verseau, Mars (et les Poissons transportés à la porte de droite) ; à gauche , on a : Avril et le Bélier, Mai et le Taureau, Juin (et les Gémeaux également placés à la porte de droite). Au second cordon et à gauche : Juillet et l'Ecrevisse , Août et le Lion , Septembre et la Vierge ; à droite : Octobre et la Balance , Novembre et le Scorpion , Décembre et le Sagittaire

Les douze mois de l'année sont presque tous figurés par les travaux champêtres qui s'y exécutent; il n'y a d'exception que pour Janvier , Février et Décembre. Décrivons-les en peu de mots. Janvier , c'est Janus à deux têtes sur un même corps ; l'un est triste et barbu; l'autre est imberbe et gai. La tête barbue figure l'année qui va finir; la tête jeune personnifie l'année qui commence. Ici Janus coupe un petit pain ; une coupe de vin est posée sur la table devant laquelle il est assis. Février est un homme couvert d'un manteau et d'une pelisse fourrée; il se chauffe devant un feu. Mars se présente sous la figure d'un vigneron qui taille sa vigne. Avril est un personnage couronné de fleurs et tenant en main les deux branches d'un petit arbre fleuri. Mai est figuré par un paysan qui fait paitre son cheval. Juin fauche son pré. Juillet se montre sous la figure d'un moissonneur. Août est un batteur en grange. Septembre est figuré par un vigneron qui foule le raisin, et par un vendangeur. Octobre fait la cueillette des fruits.

1 On le sait, les signes du zodiaque ne correspondent qu'imparfaitement avec les mois ; les vingt premiers jours de chaque mois ont un signe différent des dix ou onze jours qui suivent. Or, au Moyen-Age, on prenait indifféremment l'un ou l'autre de ces deux signes pour chaque mois. Ainsi au porche nord les signes et les mois sont placés dans le même ordre qu'ici. Mais dans la verrière des bas-côtés méridionaux du choeur, les signes sont mis dans l'ordre que nous suivons exclusivement aujourd'hui , c'cst-à-dirc que l'on trouve : Janvier et le Verseau , Février et les Poissons, Mars et le Bélier, Avril et le Taureau , Mai et les Gémeaux, Juin et l'Écrevisse, Juillet et le Lion, Août et la Vierge, Septembre et la Balance , Octobre et le Scorpion , Novembre et le Sagittaire, Décembre et le Capricorne.

Novembre abat des glands pour ses porcs. Décembre enfin est représenté par un homme qui festine devant une table bien servie; une servante lui apporte des mets. Dans presque tous les grands monuments du Moyen-Age, les mois sont figurés de la manière que nous venons de les décrire. Nous signalerons les variantes dans notre Monographie générale.

Après l'Ascension, le sculpteur du porche en vient à son sujet principal, le triomphe ou la glorification de Jésus. Nous l'avons déjà dit, ce sujet occupe le tympan et la voussure de la porte royale , les parois et les chambranles de cette même porte et des deux portes latérales. Jésus-Christ y a pour cortège céleste les quatre évangélistes, les douze apôtres, les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, les anges, les prophètes et une foule d'autres saints et de saintes. Faisons-les passer successivement sous les yeux de nos lecteurs.

Dans le tympan de la porte centrale , Jésus-Christ triomphant est représenté au centre d'une gloire ovoldale, assis sur un trône; un escabeau, personnification de la terre, est sous ses pieds; il a la barbe courte et les cheveux longs et plats ; il donne au monde la. grâce et la science : la grâce avec la main droite qui bénit, la science avec le livre qu'il tient à la main gauche 1 ; il est vêtu d'une double tunique et du manteau royal.

Jésus est entouré des quatre animaux évangéliques, ailés comme le veut l'iconographie chrétienne : à la droite du Christ , l'homme et le lion; à sa gauche, l'aigle et le taureau. L'aigle seul est nimbé; le lion et le taureau tiennent le livre des évangiles ouvert; l'homme et l'aigle tiennent des banderolles, aujourd'hui presque entièrement brisées. Voici l'explication de ces attributs mystérieux , telle que la donne Durand de Mende, dans son Rational, livre I, chapitre 3: « Saint Matthieu est représenté par un homme, parce » qu'il s'occupe spécialement dans son évangile de l'humanité du » Sauveur; aussi commence-t-il son récit par sa généalogie ter- » restre. Saint Marc est figuré par le lion qui rugit dans le désert ; * car il parle en détail de la résurrection , et son évangile est celui » du jour de Pâques. Aussi le lion, dit-on, réveille ses petits le

» Iconographie Chrétienne, par M. Didron, page 255.

r> troisième jour après leur naissance. Saint Marc commence son » évangile par ces mots : La voix de celui qui crie dans le désert. » Saint Luc a pour emblème le bœuf, qui est un animal propre » aux sacrifices : cet évangéliste traite surtout de la passion du » Christ. Saint Jean *X aigle, parce qu'il s'élève jusqu'à la divinité » de Jésus-Christ, tandis que les autres marchent avec le Dieu- » Homme sur la terre. » — Au-dessous de Jésus-Christ, sont placés, réunis trois par trois dans une niche trilobée, les douze Apôtres; ils semblent converser deux à deux, ils sont debout et tiennent en main des livres ou des banderolles ; ils ont les pieds nus posés sur des tapis. A la suite des Apôtres , à droite et à gauche, on voit un saint personnage vêtu comme eux, mais les pieds sont chaussés.

La voussure est ornée de trois cordons de statuettes. Le premier est composé de douze anges émergeant des nuages : deux portent des livres, deux tiennent des banderolles, deux relèvent un pan de leur manteau , et six ont dans leurs mains le signaculum Dei, que M. Gilbert a pris pour des astrolabes. Les vingt-quatre Vieillards de l'apocalypse remplissent le second et le troisième cordon : quatre sont debout et nimbés , vingt sont assis sur des trônes ; ils sont tous vêtus d'une double robe et d'un riche manteau , avec des couronnes sur la tête et tenant en main des instruments de musique pour chanter aux noces de l'Agneau, et des coupes oVor remplies de parfums qui figurent les prières des saints 1 . Les instruments de musique sont d'un travail exquis et fort curieux; on y reconnaît la harpe, le violon, la lyre, le monocorde, la guitare, etc. — Dans l'amortissement ogival du troisième cordon , deux anges tiennent une large couronne destinée à Jésus-Christ.

Après les évangélistes , après les apôtres et les saints Vieillards, le divin Sauveur voit s'élever, sur les parois de ce porche qui lui est consacré, les statues colossales des saints personnages qui ont été associés à sa gloire dans le ciel. Ils sont au nombre de dixneuf; mais il est impossible de leur donner un nom; à peine y peut-on soupçonner saint Pierre. Parmi les rois et les reines y

1 ÀPOCAL. IV, i.

a-t-il saint Constantin , saint Charlemagne , saint Henri , ou David , Salomon, Ezéchias? Y a-t-il Esther, Judith, Bethsabée, la reine de Saba, ou sainte Hélène, sainte Pulchérie, sainte Clotilde, sainte Radegonde, etc.? Le lecteur peut choisir 1 .

Ces dix-neuf 3 statues offrent un grand intérêt pour l'histoire de Fart. Toutes ont de longs bustes, des corsages élevés, une certaine immobilité dans la pose , les pieds et les genoux sans perspective, peu de mouvements dans les draperies; mais en compensation, elles présentent une délicatesse et une habileté inimitables dans les détails, une naïveté charmante, une expression chrétienne admirable; on dirait que l'artiste a voulu nous montrer des corps spiritualisés , glorifiés dans le ciel. Ici l'idéal , le mysticisme seul domine ; l'abnégation et l'amour s'y touchent au doigt : l'une est rendue sensible par la maigreur des corps ; l'autre se manifeste par le recueillement et la modestie de ces saints et saintes, dont le visage respire une douceur enchanteresse, et par ce regard demi-voilé, dont la piété, la profondeur, l'oraison intime échappent au langage sans avoir pu se dérober à la puissance du sculpteur chrétien.

1 Des archéologues pensent que ces statues pourraient représenter les rois et reines , les princes et princesses qui ont été les bienfaiteurs et les bienfaitrices de la Cathédrale ; pour cette interprétation , ils s'appuient sur les quinze rois peints sur verre dans le latéral nord de la cathédrale de Strasbourg : tous ces rois portent le nimbe comme nos statues, quoique, parmi eux, il n'y en ait que deux qui soient canonisés. L'opinion de ces archéologues ne nous paraît pas improbable.

* Il y en avait jadis vingt-quatre; les cinq statues qui manquent, ont été détruites par l'action du temps ; elles avaient disparu antérieurement au XVIII e siècle. Celles qui nous restent encore , sont dans un étal désolant de décomposition; la pierre en est devenue excessivement friable. Aussi le gouvernement, sur la proposition de M. Lassus, architecte de la Sainte-Chapelle de Paris et de la Cathédrale de Chartres, fait-il mouler en plâtre ces précieuses statues ; tous ces plâtres , déposés dans une des salles de l'évêché , formeront un musée du XII e siècle , fort curieux pour les artistes chrétiens. — Monlfaucon pensait que ces statues datent du VI» siècle. (Monuments de la Monarclne française, tome I , page 57.) M. Pottier parle longuement de ces statues. (Texte des Monuments français de Willemin , tome I , page i9.)

Il est à remarquer que les statues qui ornent le grand portail d'Angers, celui du Mans, les porches latéraux de Bourges et de Saint-Denis, sont identiques à celles de notre porche royal; et cette identité se retrouve dans tous les monuments du XII e siècle. C'est qu'alors on sculptait d'après un type hiératique déterminé , de manière à n'introduire que de légères variantes dans la forme des traits, dans la pose générale et môme jusque dans le costume et l'agencement des draperies. Ces types partout admis, partout reproduits avec le scrupule religieux qui tenait à un sentiment de dévotion , étaient partout exécutés au moyen de procédés semblables. Les sculpteurs ou imagiers de cette époque devaient avoir pour guide , dans leurs travaux , un code qui leur indiquait, non-seulement les sujets, les personnages, que l'on représentait dans telles ou telles parties d'une église , mais encore la manière de représenter les personnages , leur pose , leurs vêtements, leurs attributs, etc. Ce code était dans le genre du Guide de la peinture, que MM. Paul Durand et Didron ont rapporté de la Grèce, et que suivent invariablement tous les peintres grecs.

Nos dix-neuf statues colossales sont appliquées à des colonnes ; presque toutes ont le nimbe ; toutes sont vêtues de costumes riches et empruntés à l'empire de Constantinople ; ce vêtement se compose d'une longue robe et d'un manteau à plis pressés ; quelques statues ont de plus une espèce de dalmatique qui recouvre la robe et qui descend jusqu'aux genoux. On remarquera avec la plus grande attention l'agencement des ceintures, le tissu gaufré et brodé des robes, des corsages et des manteaux, l'orfèvrerie des couronnes d'une forme si riche et si variée, la disposition des manches et des voiles, la forme des chaussures. Les cheveux des femmes sont nattés et tressés avec des rubans , de la manière la plus élégante. Ici nous devrions décrire chacune de ces statues colossales; nous réservons cette description pour la Monographie générale.

Enfin le cortège de Jésus triomphant est complété par les saints personnages qui sont sculptés en statuettes sur les chambranles des trois portes; parmi ces saints, on distingue des anges, des apôtres, des prophètes, des martyrs, des vierges; un seul porte son nom écrit; c'est Jérémie : geremiàs. pha.

Il nous reste encore à parler des douze statuettes ornant les

deux pilastres qui séparent les grandes statues de la porte royale d'avec celles des portes latérales. Nous pensons que ces statuettes représentent les donateurs du porche , soit dans la personne de leur saint patron , soit dans l'exercice de leur art. Sur le pilastre de gauche , on trouve en commençant en bas : 1° saint Paul, debout et tenant un livre; 2° saint Jacques -le -Mineur, avec une longue massue ; 5° un charcutier assis devant une marmite , et tenant une cuiller; un chien met les pattes sur la marmite; 4° un personnage assis, aux pieds nus, tenant une banderolle; 5° un personnage fort mutilé; 6° un musicien jouant de la viole. Sur le pilastre de droite, il y a : 1° un personnage assis, tenant en main une banderolle; 2° un roi assis et portant le sceptre; 3° un armurier: sous ses pieds on voit un moule; un sabre et son fourreau sont suspendus contre le mur de l'atelier; 4° un marchand portant dans sa main gauche un paquet circulaire et ficelé; sa bourse est pendue par un cordon sous son manteau; derrière lui, un petit industriel coupe avec un couteau les cordons de la bourse et s'en empare ; 5° un personnage debout, vêtu d'un haut-de-chausse et d'une robe ouverte; 6° un boucher nommé Roger, assommant un bœuf lié avec une corde qui va s'enlacer autour d'une colonnette ; un grand couteau pend au côté gauche du boucher; au-dessus de sa tête brisée , on lit : rogervs.

Nous ne dirons rien ici sur les dais si variés qui abritent les statues , ni des socles et des curieuses consoles qui les portent , ni de ces inimitables colonnettes qui les séparent l'une de l'autre ; le travail de ces colonnettes ne peut se comparer qu'à une œuvre d'orfèvrerie : c'est le même fini, la même exactitude, la même délicatesse.

L'artiste chrétien du XII e siècle , en sculptant le porche du seigneur Jésus, n'a pas oublié la très-sainte Vierge Marie. C'était l'époque où la parole si puissante et si douce de saint Bernard venait d'embraser tous les cœurs d'un amour inépuisable pour la glorieuse reine des Anges. Le sculpteur a donc consacré à la souriante et immaculée Mère de Dieu et des hommes , le tympan et la voussure de la porte latérale de droite. — Le tympan offre dans sa partie supérieure la bienheureuse Marie, couronnée comme une reine, assise sur un trône , et tenant son divin Fils sur son giron : Jésus bénit de sa main droite , et sa gauche repose sur la boule du monde

appuyée sur son genou. A côté de Marie , il y a deux anges qui l'encensent. Ce groupe est dans le plus désolant état de décomposition. — Dans les deux zônes inférieures du tympan , l'artiste a reproduit quelques-uns des principaux épisodes de la vie de la très-sainte Vierge : 1° L'archange Gabriel est descendu des deux , et il annonce à Marie qu'elle sera Mère du Fils de Dieu. 2° Marie visite sa cousine Elisabeth , qui la reçoit affectueusement dans ses bras ; on remarquera qu'ici la très-sainte Vierge porte la couronne royale. 3° Le Sauveur du monde est né ; il repose emmailloté dans un élégant berceau placé au-dessus du lit où sa douce Mère est couchée ; saint Joseph est debout près du lit ; l'âne et le bœuf sont brisés; on ne voit plus que les vestiges de leurs pieds. 4° Un ange annonce à trois bergers la bonne et joyeuse nouvelle; il leur montre du doigt l'étable de Bethléem. Auprès des bergers, on voit un chien accroupi et des brebis qui paissent. 5" Enfin , dans la zone intermédiaire , se déploie la Présentation de Jésus au temple de Jérusalem : Jésus est debout sur l'autel ; Siméon et sa sainte Mère l'y soutiennent ; de chaque côté de l'autel on voit des hommes et des femmes portant des tourterelles sur des nappes.

La voussure est décorée d'un double cordon de statuettes décernant leurs hommages à la Reine des Cieux. Le premier cordon offre en haut six anges qui portent la navette et l'encensoir; leurs ailes sont fort curieuses. A gauche et en bas de ce cordon, il y a, comme hors-d'œuvre , deux signes du zodiaque, les Poissons et les Gémeaux. Le reste de la voussure est occupée par les représentations allégoriques des arts et des sciences. Chaque science ou chaque art est figuré par deux personnages placés dans deux niches : l'un représente une femme assise, modestement vêtue et portant les attributs de la science '; l'autre est un homme, sans

1 Une rose de la cathédrale d'Auxerre représente les Sciences comme notre porche ; voyez la 17 e étude de Monographie des Vitraux de Bourges, par les R. P. Cahier et Martin. — Une miniature du célèbre manuscrit de l'abbesse Herrade , Hortus deliciarum , représente aussi les mêmes sciences ei arts avec les mêmes attributs qu'à notre porche ; sous la Philosophie, on voit Socrale et Platon assis et écrivant, comme à Chartres. (Voyez une copie de cette miniature dans le lome XIX des Annales de Philosophie chrétienne , pages 54 et 55.)

doute l'inventeur de la science, ou un écrivain qui s'y est distingué : cet homme e9t assis; il a un pupitre ou écritoire, scriptionale, sur les genoux; en main il a la plume et le canif ou grattoir. Le pupitre ou écritoire est en général fort élégant et contient un encrier ayant la forme d'une petite corne engagée dans le bois; une éponge, une règle et des plumes sont accrochés au mur près de l'écrivain. Je nommerai, avec hésitation toutefois, chacun de ces personnages, en me fondant sur des représentations du même genre, faites au XIII', au XIV' et au XV siècle — A la droite du premier cordon, on voit la Musique; elle frappe d'un marteau trois clochettes , et sur ses genoux elle a une espèce de harpe à dix-huit cordes; des violes sont suspendues au mur. Sous la Musique, Pythagore, inventeur de la musique, écrit sur son art; il efface un mot avec son grattoir.

Le second cordon offre , en commençant à gauche et en bas : 1° V Arithmétique, qui porte dans sa main droite un dragon ailé, et dans sa gauche une plante bulbeuse, ou une espèce de sceptre. Sous cette science, Gerbert trempe sa plume dans son écritoire. 2° La Rhétorique a une pose oratoire. Quintilien taille sa plume. 3° La Géométrie est assise devant une table; elle tenait une équerre ou un compas. Archimède écrit. 4° La Philosophie a pour attribut un livre entrouvert. Socrate ou Platon semble donner des leçons. 5° V Astronomie regarde le ciel , et porte un boisseau pour indiquer qu'elle préside aux travaux agricoles; le boisseau est brisé en partie. Ptolémée tient dans chaque main un objet arrondi 3 . 6 P La Grammaire a dans sa main droite un paquet de verges \ et dans sa gauche un livre ouvert; à ses pieds deux écoliers. Chilon écrit.

1 Iconographie chrétienne, par M. Didron, page 460; et les Annales archéologiques . tome IX. — Annales de Philosophie chrétienne, tome XII, pages 23 et U.

* Dans un manuscrit du XIII e siècle, l'Astronomie est .accompagnée de Ptolémée qui examine les astres au moyen d'un tube ou d une lunette à quatre coulants. (Annales de Philosophie chrétienne, tome XIX, page 54.)

8 La verge est l'attribut officiel delà Grammaire durant tout le Moyen- Age ; alors l'éducation n'y était nullement doucereuse , môme dans les abbayes, et la verge y intervenait assez fréquemment.

— Ces représentations allégoriques sont peutrêtre les plus curieuses et les plus belles statuettes de la Cathédrale : nous appelons sur elles l'attention de nos lecteurs.

Tel est l'exposé trop succinct sans doute, mais fidèle de tous les sujets sculptés au porche occidental de notre superbe basilique. Plus on examinera ces sculptures, plus on y trouvera de beauté , de noblesse, de sentiment; on y verra que Y imagier chrétien les a traitées avec amour, et l'on ne s'étonnera pas si des artistes du premier ordre placent ces sculptures, comme œuvre d'art , bien au-dessus des statues qui ornent les porches latéraux : pour eux, le XIII e siècle est le commencement de la décadence de l'art chrétien ; nous devons avouer que nous sommes presque de leur avis.

Avant d'en finir avec le porche occidental , nous ferons observer que le Moyen-Age en rehaussa les sculptures par la dorure et l'éclat des couleurs les plus vives, et compléta ainsi l'effet de l'expression que la forme seule de la plastique ne produisait pas assez complètement. On voit encore quelques vestiges des couleurs sur les sculptures du tympan de la porte centrale. Les statues des porches latéraux conservent aussi des restes de peinture et de dorure. La clôture restaurée de la Cathédrale d'Amiens , les apôtres de la Sainte-Chapelle de Paris, peuvent nous donner une idée de la magnificence ancienne de nos trois porches.

Entre la fenêtre centrale et les deux fenêtres latérales , s'élèvent deux pilastres qui se terminent près de la corniche placée sous la rose. Ces deux pilastres sont couronnés, le premier par un bœuf, et le second par un lion qui tient entre ses griffes une tête humaine. Durand, dans son Rationale, livre I, chapitre m, 5, dit que de son temps l'usage était de représenter le lion et le bœuf au frontispice des temples Dans beaucoup d'églises d'Italie, on voit en effet ces deux animaux. Quelle signification nos pères y attachaientils? Ce serait trop long de le dire ici; nous discuterons ailleurs ce point obscur de la symbolique du Moyen-Age.

Galerie royale. — Le pignon du portail principal est orné d'une suite de niches connue sous le nom de galerie royale. Dans chacune de ces seize niches s'élève une statue colossale représentant un roi. Quels sont ces rois? Nous pensons , quoi qu'en dise

M. Didron que ce sont des rois de France, et non les rois de Juda. Ce serait trop long de discuter ici cette opinion; nous réservons cette discussion pour la Monographie. Qu'il nous suffise d'appeler l'attention de nos lecteurs sur la huitième et la dixième statue : ils verront qu'il est impossible de pouvoir y reconnaître deux rois de Juda.

Ces quinze rois (le seizième a été brisé) sont vêtus d'une manière à peu près uniforme et représentés dans la même attitude. Tous portent la couronne fleuronnée et rehaussée de pierreries ; tous ont des gants et des chaussures unies ; tous , à l'exception d'un seul, portent le sceptre surmonté d'une pomme de pin; tous ont la chevelure assez longue et bouclée; presque tous sont vêtus de la tunique et du manteau royal; quelques-uns cependant ont une espèce de dalmatique qui remplace le manteau. Nous ne décrirons pas ici chaque statue; nous nous contentons d'en décrire deux seulement : 1° La huitième statue royale est beaucoup plus petite que les autres; le roi porte dans sa main droite un large cimeterre; l'objet (une fleur peutrêtre) qu'il tenait dans sa main gauche, est brisé; sous ses pieds, un lion furieux; son vêtement consiste en une double robe , sans manteau : pour nous , ce roi c'est Pépinle-Bref. 2° La dixième statue représente un roi en tunique et dalmatique fendue d'un côté seulement; dans la main droite, un . sceptre ; dans la main gauche , une croix. C'est peut-être Philippe I er , sous lequel on entreprit la première croisade. Telles sont, nous le répétons , les deux statues qu'avec la meilleure volonté du monde on ne peut regarder comme représentant des rois de Juda. — Après Philippe I", on voit Louis-le-Gros , Louis-le-Jeune , Philippe-

1 Manuel d iconographie chrétienne, page 128, noie. — Les iconographes anglais pensent comme nous sur ce sujet : le savant professeur Cockerell a pu nommer, d'après un manuscrit du XII* siècle , toutes les statues historiques de la cathédrale de Wells, lesquelles représentent les rois d'Angleterre. — Un autre fait vient corroborer notre interprétation , c'est que les vitraux de la cathédrale de Strasbourg, au latéral nord, représentent quinze rois ou empereurs d'Allemagne : on ne peut douter que ce ne soient des personnages historiques, car ils portent leurs noms écrite autour de leur tête couronnée. (Voyez Y Iconographie Chrétienne de M. Didron, page 52.)

Auguste, qui tient une boule dans la main gauche, Louis-lc-Lion , saint Louis et Philippe-le-IIardi, sous lequel cette galerie royale a été achevée.

Niche du pignon. — Au-dessus de la galerie- royale , et dans une niche à arcade trilobée, se trouve la statue colossale de la Mère de Dieu tenant son Enfant sur les bras. A ses côtés sont deux anges agenouillés qui l'encensent. Ces statues datent du XIV e siècle, et sont dans un fort mauvais état. Elles seront bientôt remplacées par des statues neuves. — Les deux autres pignons , aux deux extrémités du transept, offrent la même niche et les mêmes statues, mais parfaitement conservées. Elles appartiennent également au XIV e siècle.

Enfin , au sommet de l'angle aigu du pignon , parait la statue colossale de Jésus-Christ. Le Sauveur est vêtu de la robe et du manteau; ses pieds sont nus; les deux mains sont en fort mauvais état; cependant nous croyons pouvoir dire que la main droite bénissait la ville et le monde, et que sa gauche portait le globe de la toute-puissance.

§ f>. — Façade septentrionale.

La façade septentrionale est celle qui termine le transept du côté de révêché. Elle est composée d'un large perron à neuf marches, d'un porche s'avançant en saillie, d'une balustrade avec trottoir, d'une galerie vitrée, d'une magnifique rose avec huit niches ornées de statues, d'une galerie couverte, d'une balustrade découpée en qualrc-feuilles avec trottoir, et enfin d'un pignon orné d'une niche semblable à celle du pignon occidental. Nous l'avons déjà dit, la partie supérieure de celte façade, à commencer de la galerie couverte, a été bâtie au XIV' siècle; tout le reste date du siècle de saint Louis. Entrons dans les détails.

Porche. — Le porche septentrional se projette en avant-corps par une forte saillie. Ces espèces de porches détachés du fond, laissent en retraite tout le reste de la façade et leur donnent plus de légèreté. Il est percé de trois baies principales qui correspon-

dent aux trois portes du portail ; ces portes s'ouvrent elles-mêmes sur les trois nefs , c'est-à-dire sur la nef centrale et les bas-côtés de cette église transversale que l'on appelle croisée ou transept. Toutes les parties de ce porche sont couvertes de statues et de statuettes, au nombre d'environ sept cents *.

Ce porche est magnifique; écoutons comment en parle un de nos archéologues les plus distingués : « Le Moyen-Age ne nous a » rien laissé de plus merveilleux en ce genre que le ravissant por- » tail septentrional de la cathédrale de Chartres. Il est impossible » de donner, par des descriptions, quelque pittoresque qu'on les » suppose, une idée exacte de ce bijou de la sculpture gothique. » Il faut l'avoir contemplé , avoir passé plusieurs heures à ad- » mirer ces incroyables magnificences, pour connaître à quelle » hauteur put s'élever le génie chrétien, dans ces beaux siècles » d'enthousiasme et de foi 3 î » Quant à nous, nous trouvons encore plus beau le porche du midi, à l'autre extrémité du transept.

Le porche septentrional est dédié à la divine Marie, si tendrement honorée pendant tout le Moyen-Age. Il raconte en pierre la généalogie charnelle et spirituelle de cette auguste Vierge, ses prérogatives , ses vertus , ses occupations , sa vie , sa mort , son assomption, son couronnement dans le ciel, etc. Il nous montre aussi les personnages figuratifs de l'ancienne loi , précurseurs du Messie \

1 On dit que le porche septentrional est daus un fort mauvais état , et que par suite de la rupture des linteaux , il menace ruine : nous pensons que l'on s'exagère un peu le danger. Quoi qu'il en soit, l'architecte de la Cathédrale, M. Lassus, a fait solidement étayer le porche, et l'année prochaine, il doit en faire démonter, pierre par pierre, les trois voussures, remplacer les linteaux brisés et remettre ensuite le tout dans son étal primitif. C'est une opération fort délicate et que nous redoutons souverainement pour les sculptures du porche.

* Archéologie chrétienne , par M. l'abbé Bourrassé , page 233.

3 M. Didron imagine qu'en sculptant les nombreuses statues qui peuplent l'extérieur de la Cathédrale de Chartres , le pieux artiste du XIII' siècle a pris pour programme l'admirable livre de Vincent de Beauvais , intitulé Spéculum universale , le Miroir universel. En conséquence de

Au Moyen-Age le portail septentrional était toujours consacré à la très-sainte Vierge. Le R. P. Cahier nous en donne la raison mystérieuse : « Le Nord , dit le savant iconographe , est la région » des frimas et des orages , c'est-à-dire des passions et de l'en- » durcissement dans le péché : c'est ainsi que saint Augustin voit * revenir du septentrion l'enfant prodigue quand il reprend la » route du toit paternel. Les commentateurs d'Ezéchiel ne par- » lent pas autrement; et c'est aussi pourquoi les vieux architectes » consacraient le portail septentrional à celle qui est le Refuge » des Pécheurs et la Mère de la Miséricorde. C'est le fanal du » retour signalant les plages funestes où le navigateur imprudent » court se briser ; c'est un cri de rappel qu'on lui adresse et une » invitation à se jeter dans le port 1 . »

Nous allons successivement décrire avec brièveté toutes les parties du porche ; nous suivrons autant que possible l'ordre chronologique, ce qui nous forcera de nous déplacer fréquemment et de courir souvent d'une baie à l'autre ; c'est un inconvénient ; mais de cette manière on saisira mieux la pensée du pieux et savant sculpteur du XIII e siècle.

Sur le trumeau de la porte centrale, s'élève la statue colossale de sainte Anne tenant la petite Marie dans ses bras ; c'est là en effet que, suivant la coutume presque invariable du XIII e siècle, doit se trouver le personnage principal et titulaire de tout le portail. Sainte Anne est vêtue d'une longue robe , et sa tête est couverte d'un ample voile qui lui retombe fort bas et qui lui sert comme de manteau ; sur son bras gauche est la petite Marie en longue robe et tenant le livre de la sagesse. On admirera la noble . altitude de l'aïeule de Jésus-Christ. — Sur le dais, deux petits

ce système , que du reste M. Didron expose avec infiniment d'esprit , il voit, dans le porche septentrional, non un hommage à la trè3-sainle Vierge , mais la représentation, la traduction en pierre du Miroir naturel, du Miroir scientifique, du Miroir moral et d'une portion du Miroir historique, les quatre divisions du Spéculum universale. Ce système est ingénieux, mais il est évidemment erroné. (Voyez l'introduction à {'Iconographie chrétienne , pages x-xvni.)

1 Mélanges d'archéologie, par les R. P. Cahier et Martin, tome I, pages 82 et 83.

anges portent la navette et l'encensoir. Sons le socle, on voyait Joaeliim an milieu de ses troupeaux, et un ange lui annonçait qu'il aurait bientôt une fille : ce sujet a presque entièrement disparu.

Les parois ou latéraux de cette porte centrale sont garnis de dix statues colossales représentant les illustres personnages de l'ancien Testament qui ont figuré ou prophétisé la naissance de Jésus-Christ, sa passion, sa mort, sa résurrection, son sacerdoce étemel. Ces personnages font cortège à la très-sainte Vierge : il semble que le XIII' siècle ait voulu identifier le Fils et la Mère 1 . Ces statues colossales sont placées, entre socle et dais, dans un ordre rigoureusement chronologique , et portent toutes le nimbe , quoique la plupart des personnages appartiennent à Tanrien Testament 2 . On remarquera que les cinq statues qui se dressent à gauche, tiennent une image figurative du Christ , et que les cinq statues de droite portent Jésus lui-même.

Nous décrirons maintenant chacune de ces grandes figures du Messie : que le lecteur veuille bien se rappeler que nous ne prétendons pas lui en offrir ici la description complète , mais seulement une légère esquisse, une dissection iconographique, s'il est permis de parler ainsi. Dans notre Monographie générale , nous nous étendrons longuement sur ces admirables statues , et nous montrerons , d'après les Pères de l'Eglise, comment ces personnages ont figuré Jésus-Christ : on sait qu'au Moyen-Age , les artistes s'inspiraient toujours dans les saints Pères , et suivaient scrupuleusement les règles de la symbolique chrétienne.

1 Toutes les grandes cathédrales du XIII* siècle offrent les mêmes m personnages entourant Marie; nous citerons entre autres celles d'Amiens et de Rheims. A Rheims, les statues paraissent avoir été faites par les mêmes artistes que celles de Chartres. A Amiens, on les voit deux fois , au portail de l'ouest et au portail ^Saint-Honoré. La savante description de ce dernier portait , faite par MM. les abbés Duval et Jourdain , nous a fourni d'utiles renseignements. Nous avons aussi fait quelques emprunts à un autre ouvrage de ces deux habiles iconographes : Les Stalles de la cathédrale d'Amiens.

1 Les imagiers du siècle de saint Louis accordent rarement le nimbe aux saints de la Loi ancienne. (Voyez Y Iconographie chrétienne, par M. Didron , pages 45-18.)

Eu commençant à gauche, on trouve :

1° Melchisédech. Le roi de Salem est vèlu d une aube eeinle et d une espèce de chape aux bords frangés et brodés ; sa tête est couverte de la tiare papale ; dans sa main droite il lient l'encensoir, et dans sa gauche il porte un calice couvert d'une patène sur laquelle est un petit pain rond ; c'est la traduction de ce verset du xiv* chapitre de la Genèse : Melchisédech, roi de Salem, offrit du pain et du vin , car il était prêtre du Très-Haut. D'après les saints Docteurs, Melchisédech figure le sacerdoce de Jésus- Christ, s'immolant chaque jour sous les apparences du pain et du vin *. Sous le socle, il y a un agneau, mutile aujourd'hui.

2° Abraham. Le père des croyants s'apprête ici à immoler son fils Isaac. Il lève le glaive sur la tête de son enfant , qui se tient debout, pieds et mains liés; mais un ange arrête la main du saint patriarche. Sous leurs pieds, on voit le bélier arrêté dans un buisson d'épines cl destiné à remplacer Isaac. Tous les Pères ont vu Jésus-Christ et dans Isaac et dans le bélier 2 . Abraham a pour vêlements deux robes et un manteau jeté à l'antique. Isaac porte un habit court, une sorte de jaquette; ses chaussures montent jusqu'audessus du genou , comme les bottes de nos postillons modernes.

3° Moïse. Le législateur des Hébreux est vêtu d'une double robe et d'un manteau fort simples; dans sa main gauche il tient la table de la loi et la longue colonne sur laquelle est arboré le serpent d'airain, image de Jésus-Christ élevé sur l'arbre de la croix. Ce serpent mystique est une espèce de dragon à la tête informe, et donl la queue s'enlace autour de la colonne. 11 est à remarquer que Moïse est ici sans cornes; dans nos verrières on le verra toujours pourvu de cornes de bouc ou de bœuf. On sait que Moïse, en descendanl du Sinaï avait le front orné de rayons divins; or la vulgate traduit par cornutus, ayant des cornes, le mot dont l' hébreux se sert pour expliquer la gloire du visage du prophète. La métaphore do

1 Voyez saiut Paul , Épitre aux Hébreux, vin , et tous les Pères cités par Bellarmin dans sou Traité de la Messe, lib. 11, cap. 8.

: * Voyez sainl Augustin, de Civitatc iki , lih. XVI, cap. 32; - - saint Ambroise , de Abraham, lib. I , c.ip. 8 , ir> 77 — saint .lf\m Chrypostomr . Homel. in Gènes., xï.vn , n° 3,

saînl Jérôme rend-elle plus complètement le texte original qui renferme la double idée de proéminence et d'irradiation ? Nous ne le décidons pas ; mais nous devons constater ici que presque tous les imagiers du Moyen-Age ont transporté dans l'iconographie l'expression figurée du savant docteur de Bethléem. — Sous le socle , il y a le veau d'or.

4" Samuel. Le prophète, noble vieillard , a la barbe longue et pointue; il est vêtu d'une double robe et d'un ample voile qui couvre et enveloppe à la fois la tète et le corps. Il tient un agneau qu'il va égorger avec le couteau sacré. Sous le socle , on voit le jeune David, vêtu d'une petite robe ceinte et tête nue; dans la main qui est brisée , il tenait une coupe pour recevoir le sang de l'agneau. — Plusieurs traits de la vie de Samuel sont sculptés sur les bases des colonnes qui ornent les piliers de la baie centrale : nous les décrirons plus bas.

5° David. Il est en tunique ceinte et manteau royal ; une riche couronne sur la tête ; dans la main droite , il porte la lance , et dans sa gauche , en partie brisée , il tenait la couronne d'épines et les clous , instruments de la passion de Jésus-Christ. Le socle est un lion furieux, fort mutilé aujourd'hui. — Nous verrons plus loin six épisodes de la jeunesse de David : ils sont figurés sur les bases des piliers de cette baie centrale.

6° haie. Cette statue est la plus rapprochée de la porte , sur la paroi de droite. Isaïe est vêtu de la longue robe et du manteau. On voit, sous le socle, le vieux Jessé endormi; sur son genou l'on voit la racine d'une tige passant sous la banderollc et dont l'extrémité s'épanouit en élégante corolle , au milieu de laquelle s'élève Jésus bénissant ; la tige est brisée ainsi que la tête et les bras du Sauveur. De sa main droite , le prophète montre la fleur et il semble dire : Un rejeton sortira de Jessé, et une fleur naîtra de sa racine. « Dans la tige de la racine de Jessé , dit saint Jérôme , nous voyons » la sainte Vierge Marie, et dans la fleur, nous voyons le divin » Sauveur, qui dit dans le Cantique des Cantiques : Je suis la fleur » des champs et le lys des vallées » — Sur la banderolle il y a une inscription presque effacée : is.. profeta.

1 De exposition? in Isaiam prop., lib. IV, in cap. 1 1 fsaiap

7° Jérémie. En tunique et en manteau , il porte dans sa main gauche la croix, instrument de la mort du Fils de Marie. De sa droite , il indique la croix et il semble dire : 0 vous qui passez , voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur. 1 La croix est fort remarquable ; elle a un nimbe très-riche et très-curieux. — Sous le socle, un individu en jaquette, c'est probablement un des bourreaux de Jérémie , qui , d'après le martyrologe romain , fut lapidé à Raphnas, en Egypte.

8° Sitnéon. Le saint vieillard , qui est vêtu comme les autres prophètes , tient l'Enfant Jésus sur le bras gauche ; il le montre du doigt en s'écriant : Cet enfant sera pour la ruine et la résurrection de plusieurs en Israël 2 . Jésus a déjà la figure d'un homme 3 ; il est vêtu d'une simple robe , pieds nus , nimbe crucifère , les deux mains brisées. — Sous le socle, un bourreau presque semblable au socle de Jérémie.

9° Jean- Baptiste. Le Précurseur est vétu d'une tunique de poils de chameau et d'un manteau ; longue barbe et pieds nus , comme les apôtres. Dans sa main gauche , il porte l'Agneau divin, qu'il indique du doigt en disant: Voici l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. L'Agneau n'a pas de nimbe , mais il est inscrit dans une auréole et porte l'étendard de la croix. Cette statue de saint Jean est fort belle; ses formes amaigries nous font sentir les incroyables austérités du saint Précurseur; sa tunique de peau est admirablement sculptée. — Sous le socle , un dragon ailé pour figurer le Vice terrassé, vaincu par saint Jean. A Chartres, le peuple regarde ce dragon comme une sauterelle !

10° Saint Pierre. Le prince des apôtres est ici , comme dans un des vitraux du chœur , vêtu en pape : aube , manipule , étole , tunique, dalmatique et chasuble; le pallium est attaché avec

1 Thren., i, 12.

* Luc, il, 34.

3 Au Moyen-Age, il est d'un usage général de représenter l'Enfant Jésus avec la figure d'un homme ; il nous semble que cet usage repose sur ce texte : Jésus leur dit : Ne me regardez pas comme un enfant , je suis déjà un homme parfait. Voyez les Evangiles aporryphes , page 203.

deux grosses épingles ; sa tète est couverte de la tiare pointue ; sur la poitrine, il porte le ralional aux quatre rangs de pierres précieuses 1 ; ses mains sont garanties par des gants , et ses pieds sont chaussés de sandales. Au bras droit pendent les clefs, symboles de son pouvoir spirituel; dans sa main droite il tenait , comme Melchisédech , un calice , dont le pied seul existe encore; dans sa main gauche, il a la croix hastée, bâton pastoral des Souverains-Pontifes au moyen -âge. — Pour socle, un rocher; c'est une allusion à ces paroles de Jésus-Christ: Tu es pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise.

A la gauche de saint Pierre, dans le coin du passage , il y a une statue colossale représentant Elie; le prophète, en longue barbe, porte la tunique ceinte et le manteau; sous ses pieds , on voit les roues enflammées du char qui l'enleva au ciel ; son disciple , Elisée , s'attache au manteau de son maître. Elie , enlevé au ciel sur un char de feu , est une image du Christ remontant au ciel , à l'Ascension. — Le pendant de cette statue se trouve à la droite de Melchisédech ; c'est Elisée : il a la barbe et les cheveux excessivement longs; pour vêtements, il porte une ample tunique ceinte; une banderolle dans les mains. — Sous ses pieds se voit la Sunamite, dont le prophète a ressuscité le fils unique. Elisée ressuscitant cet enfant est , d'après les saints Docteurs , le type de Jésus sortant de son tombeau.

Les personnages figuratifs de Jésus ne finissent pas à cette porte centrale; ils se dressent encore sur les parois, le tympan et la voussure de la porte latérale de droite ; allons donc à celle porlc poursuivre l'étude des figures; nous reviendrons ensuite à la baie centrale.

Les parois de la porte latérale de droite sont ornées de six magnifiques statues colossales , trois de chaque côté ; en commençant à gauche on trouve :

1° Samson. Il esl vêtu d'une double robe ceinte cl d'un manteau attaché sur l'épaule droite avec une agraffe ; sa tète qui est inclinée , est couverte d'une calotte pointue ; barbe forte , cheveux très-longs; dans sa main droite un bâton, dans sa gauche un

' Voyez la description du Hational dansl'ExonE, chap. 28.

ïambe! ; ses pieds sont chaussés de bottines. Sainspn est une figure très-expressive du Sauveur; voyez tout le 107° sermon de saint Augustin. — Pour socle, un âne relevant la tête; cet âne rappelle que c'est avec une mâchoire d'âne que Samson tua mille Philistins. Un demi-cordon de la voussure offre quatre épisodes de l'histoire de Samson.

2° La reine de Saba. La reine est vêtue de deux longues robes au corsage brodé et retenues par une riche ceinture; manteau doublé d'hermine , cheveux llottants , couronne lleuronnée. — Sous ses pieds , un eunuque nègre porte un vase et un long sac remplis de monnaie d'or.

3° Salomon. Salomon , disent les Pères , est la figure de la sagesse infinie de Jésus. Le roi est ici vêtu d'une double robe et d'un manteau doublé d'hermine ; la main droite portait un sceptre, et sa gauche se joue dans la courroie du manteau. On remarquera la noblesse de cette statue et de la précédente. — Sous le socle, un individu vêtu d'une tunique ceinte; la tète couverte d'un capuchon; il se tire une épine du pied. C'est sans doute Marcouf, Marculfus , espèce de boufibn grossier (pie le XIII e siècle donnait pour interlocuteur au roi d'Israël.

4° Jésus, fils de Sirach. C'est l'auteur de Y Ecclésiastique. Il est en robe ceinte et manteau attaché avec un fermoir sur la poitrine; il porte le nimbe; dans ses mains il tient un lambcl avec ces mois : lus filivs syrag. Les Pères enseignent que Jésus de Sirach est la ligure de Jésus-Christ en tant que docteur et prophète du monde. — Sous le socle il y a un temple en construction ; Jésus le plombe. Le sculpteur, d'après l'opinion erronée de saint Isidore de Séville, a regardé Jésus de Sirach et Jésus de Josedcc comme un seul personnage 1 ; car c'est de ce dernier qu'il est dit : Il a rebâti la maison du Seigneur et relevé son saint temple 2 .

5° Judith. C'est la libératrice de son peuple , comme Jésus a été le Rédempteur de tous les hommes. L'artiste a représenté celle noble femme avec un diadème sur la tête ; pour vêtements , il lui a donné une double robe ceinte et un ample voile. — Sous ses

1 De errlesiaslicis nfjic , lib. i, cap. 12.

* Eccles. xlix , H.

pieds, il a placé un chien , chef d' œuvre de sculpture. Ce chien est-il le symbole de la fidélité de la veuve de Manassès ? Ou bien rappelle-t-il cette parole de Judith à Holopherne : Je vous mènerai au milieu de Jérusalem , et il ne se trouvera pas seulement un chien qui aboie contre vous ? — Nous verrons dans la voussure plusieurs traits de la vie de Judith.

6° Gédéon. Il est ici représenté dans la vigueur de la jeunesse : menton imberbe , cheveux bouclés et coupés en rond ; robe à manches étroites, avec une espèce de dalmatique et un manteau; il porte le diadème et le sceptre , symboles de l'autorité qu'il exerça comme juge du peuple hébreu. Saint Augustin , dans son 108* sermon , expose admirablement bien en quoi Gédéon est la figure du Christ. — Pour socle , un dragon allé parlant à l'oreille d'une femme qui l'écoute avec plaisir; elle a les cheveux flottants et elle est vêtue d'une double robe , sans voile ni manteau. Estce la Synagogue , la nation juive qui écoute le démon de l'Idolâtrie, que Gédéon chercha à détruire? Nous l'ignorons *.

Passons maintenant au tympan de la porte qui nous occupe. Ce tympan est divisé en deux étages : Le premier représente Salomon jugeant les deux mères. Le roi est assis sur son trône ; il semble dire : Coupez en deux cet enfant , et partagez' le entre ces deux femmes. Un des officiers tient l'enfant dans ses mains , et un nègre placé derrière le trône tire son glaive pour exécuter la sentence royale. La fausse mère consent avec joie à l'exécution; la vraie mère refuse en pleurant. Derrière ces femmes , on voit six officiers assis sur un banc. Toute la scène est admirablement rendue. — Cet étage est séparé du second par une suite de petits arcs trilobés , entre les archivoltes desquels sont des trèfles et autres ornements.

Le second étage offre Job sur son fumier. On sait que , d'après les Pères, les humiliations de Job, ses douleurs, ses abattements et sa patience sont l'histoire anticipée de Jésus-Christ au Jardin des Oliviers , au Prétoire et au Calvaire. Le serviteur de Dieu est ici couché sur un monceau de fumier où l'on voit ramper des insectes et des escargots; il est tout couvert de pustules, et il en

1 Le R. V. Cahier prépare un mémoire sur celte femme et ce dragon ; il le publiera dans ses Mélanges d'archéohgie.

ràcle le pus avec un tesson ; un simple morceau d'étoffe entoure ses reins. Satan tout velu et à figure horrible , est debout à côté de Job ; il met ses griffes sur la tête et sous les pieds du saint patriarche. En face de Job, on voit sa femme qui lui fait d'amers reproches; derrière Job, se trouvent ses trois amis, dont deux s'entretiennent douloureusement et le troisième semble le réprimander. Au-dessus de cette scène , Dieu apparaît émergeant des nuages ; il tient une banderolle dans sa main droite, et dans sa gauche il portait une palme , dont il ne reste plus qu'un fragment. Le Seigneur est accompagné de deux anges qui le prient en faveur de Job.

Passons à la voussure ornée de plusieurs cordons de statuettes. Le premier cordon appartient à la scène précédente : il est composé de douze anges qui sont là pour rendre leurs hommages au Seigneur. Parmi les anges, l'un porte le soleil, l'autre tient la lune ; deux ont des étoiles ; quatre portent des torches allumées ; deux autres sont armés du bouclier et du glaive ; enfin les deux derniers qui se trouvent à l'amortissement de l'ogive, portent des couronnes. Ces anges sont tous vêtus de la tunique et du manteau ; ils ont des ailes, mais ils n'ont pas de nimbes.

Les trois cordons suivants de la voussure nous offrent, dans tous les groupes, des traits figuratifs de Jésus-Chrisl. Décrivonsles rapidement, en réservant les détails pour le grand ouvrage que nous publierons plus tard. — Le premier cordon qui suit celui des anges , nous offre huit tableaux dont les quatre de gauche racontent l'histoire de Samson, et les quatre de droite celle de Gédéon. Nous commençons à gauche : 1° Un lion couché , pour nous rappeler le lion que Samson va bientôt déchirer. 2° Un ange a dit à Manué et à sa femme que Dieu leur donnera un fils nommé Samson ; pour montrer leur reconnaissance, les deux époux offrent un sacrifice au Seigneur : ils sont à genoux , les mains jointes; le chevreau est au pied de l'autel; l'holocauste brûle, et l'ange de Dieu monte au ciel au milieu des flammes. 3° L'enfant a crû ; comme il allait à Thammatha , un lion furieux se présente , mais Samson le déchire. 4° Quelques jours après, Samson revient par là, il trouve un rayon de miel dans la gueule du lion. 5° Samson enfermé dans Gaza, prend les deux portes de la ville avec leurs poteaux et leurs serrures et les porte au sommet de la mon-

tugne. Les deux portes aftectent un peu la forme de la croix. — Dans ces différentes scènes, Samson est toujours vêtu de la tunique et du manteau ; ses longs cheveux flottent sur le dos.

A droite, nous trouvons l'histoire de Gédéon. 1° Un dragon ailé, avec une tête de singe. Au Moyen-Age, on représentait souvent l'Idolùtrie sous la ligure d'un dragon; ici le dragon est-il une allusion à ce que fit Gédéon pour exterminer l'idolâtrie, qui avait attiré tant de calamités sur Israël? 2° Gédéon en tunique ceinte vient de battre son blé, et il le vanne. Un ange lui apparaît sur le chêne d'Ephra et lui ordonne d'aller délivrer Israël de la tyrannie des Madianites. — 3" Cependant Gédéon a prié l'ange d'attendre son retour. Gédéon, dit l'Ecriture , étant donc rentré chez lui, fit cuire un chevreau, et fit des pains azymes; et ayant mis la chair dans une corbeille , et le jus de la chair dans un pot , il apporta le tout sous le chêne d'Ephra, et l'offrit au Seigneur, qui lui dit : Prenez la chair et les pains, mettez-les sur cette pierre, et verses dessus le jus de la chair. Ce que Gédéon ayant fait, l'ange du Seigneur étendit la verge qu'il tenait en main , et en toucha la chair et les pains azymes , et aussitôt le feu sortit de la pierre et consuma la chair et les pains Ce passage est exactement traduit en pierre dans ce tableau a . — 4° Gédéon presse dans une coupe la rosée tombée sur la toison mystérieuse ; une main divine sort des nuages et bénit la toison. Gédéon est ici vêtu en guerrier, coït»' de maille et large épée. — 5° Gédéon tient enchaînés Zébée el Salmana , rois des Madianites ; le costume des rois est fort curieux.

Le second cordon raconte l'histoire d'Esther et de Judith , toutes deux libératrices de leurs peuples , comme Jésus-Christ L'histoire d'Esther est à gauche : I" Une tête de roi avec une couronne fleuronnéc; c'est Assuérus. — 2° Assuérus assis sur son trône reçoit, dans sa main droite, la main droite d'Esther et lui pose sur la tête le diadème royal : c'est leur mariage solennel. — 3" Aman marche fièrement , portant le diadème et le sceptre ; Mardochée

1 Livre des Juges . vi , 19-21 .

5 C'est sans doute dans ce tableau que M. Didron a cru voir La Vierge tenant Jésus et apparaissant à Moine! (fluide de la peinture, page 94, noir.)

reste assis et détourne la tête, tandis qu'un troisième personnage se prosterne à genoux sur te passage, du superbe favori. — 4" Mardochée explique à Athach, eunuque d'Esther, tout ce qu'Aman a résolu de faire contre les Juifs, et en même temps il lui donne une copie de l'édit de proscription. L'eunuque est un jeune nègre imberbe et court vêtu. — 5° Assuérus est assis sur son trône; Esthcr est prosternée à ses pieds , et elle baise le sceptre d'or du roi. Esthcr a obtenu grâce pour sa nation. — 6° Aussitôt Mardochée donne à un courrier des exemplaires de la révocation de l'édit contre les Juifs. Le courrier est court vêtu, armé du bourdon ; sa tête est couverte d'un capuchon ; une pannetièrc pend à sa gauche.

Les cinq tableaux de droite représentent les cinq principaux traits de l'histoire de la belle et héroïque Judith. 1" Tête couronnée, c'est sans doute celle d'Holophcrne. — 2° Judith, vêtue modestement comme une veuve, reproche à Ozias d'avoir consenti à livrer la ville aux Assyriens. Judith est sur le haut de sa maison, qui a la forme d'un château bastionné et muni de créneaux comme au Moyen-Age. — 3" Judith, retirée dans son oratoire et revêtue du cilice, se met de la cendre sur la tête. Une main divine émerge des nuages , pour indiquer que Dieu a exaucé la prière de sa servante. — 4° Judith , richement costumée et suivie de sa domestique , franchit les portes de Béthulic pour se rendre au camp d'Holopherne. — 5" Judith, arrêtée par les soldats assyriens, est menée par un officier devant Holopherne; elle se jette aux genoux du général, qui la prie de se relever. — 6" Judith vient de trancher la tête d'Holopherne couché sur son lit; elle la lient suspendue par les cheveux et la donne à sa domestique qui ouvre un sac pour la recevoir; dans sa main droite, Judith porte encore le glaive sanglant.

Le troisième cordon est composé de douze tableaux ou groupes et nous donne l'histoire de Tobic, lequel, d'après les commentateurs, est l'image de la bonté et de la miséricorde de Jésus-Christ. Voici tous les détails du cordon : i" Sous le socle , il y a une tête de roi nègre, c'est peut-être celle de Sennachérib. — 2° Tobic a préparé un festin pour ses amis; il va le servir: il tient sur un plat une belle volaille qu'il a retirée d'une marmite. En même temps sou fils l'avertit qu'un cadavre gît dans la rue. — 3° Tobie ensevelit un

mort; il attache le linceul avec une épingle. — 4° Tobie fatigué s'est assis près du mur de la maison ; il s'endort et reçoit sur les yeux la fiente d'une hirondelle , ce qui le rend aveugle. — 5° Tobie affaissé par le chagrin est assis , et sa femme tenant un chevreau, insulte à son mari. C'est alors que Tobie demande au Seigneur de l'appeler à lui. — 6" Le vieux Tobie espérant que Dieu a exaucé sa prière , donne des conseils à son fils , et lui remet l'obligation de Gabélus. — 7° Cependant le jeune Tobie a trouvé un guide pour le conduire chez Gabélus , c'est l'archange Raphaël ; il le présente à son père ; en même temps il se jette à genoux pour recevoir la bénédiction paternelle avant de se mettre en route. — 8° Raphaël et le jeune Tobie, armés du bourdon et accompagnés du chien de la maison , sont sur le chemin de la Médie. — 9° Ils se sont arrêtés la première nuit près du Tigre ; et tandis que le jeune Tobie s'y baigne les pieds , un grand poisson s'avance pour le dévorer , mais par le conseil de l'ange il le tire à terre ; c'est le moment que le sculpteur a choisi. Le poisson que Tobie tient ici dans ses mains, est une grosse carpe. — 10° L'Ange et Tobie entrent chez Raguel qui les reçoit avec joie et qui embrasse son jeune parent. — 11° Tobie et Sara sont debout près de leur couche nuptiale et prient le Seigneur d'avoir pitié d'eux. Devant le lit , on voit un vase d'où s'échappe une épaisse fumée. — 12° Cependant Raphaël a pris le démon Asmodée, qui avait fait périr les sept premiers maris de Sara , et il va le lier dans le désert de la Haute- Egypte. Raphaël est armé d'un glaive et lient Asmodée par les cheveux , après lui avoir attaché les pattes antérieures derrière le dos. Il est impossible de rien voir de plus horrible que cet affreux démon ; nous renonçons à le décrire. — 13° Enfin le jeune Tobie et Raphaël sont de retour; après les premières joies, le vieux Tobie s'est assis , et son fils lui frotte les yeux avec le fiel du poisson. Raphaël est témoin de cette opération qu'il a conseillée. Le petit chien est là aussi , il semble aboyer de bonheur en revoyant son vieux maître. Cette scène est charmante de naïveté et d'exécution. — 14° Sous le socle, on voit une tète de roi nègre, c'est probablement celle de Nabuchodonosor , sous le règne duquel Tobie mourut.

Les imagiers du XIII* siècle ont clos ici la série des personnages de l'ancien Testament qui ont figuré ou annoncé Jésus-Christ :

sublime composition qui offre à tous les fidèles un abrégé vivant de l'histoire de la religion avant le Messie.

Mais avant de quitter la baie latérale de droite , achevons d'en décrire la voussure. A l'extrémité extérieure, l'artiste du XIII e siècle a sculpté les mois de l'année, les signes du Zodiaque et les représentations allégoriques de l'Été et de l'Hiver. Les signes du Zodiaque qui se trouvent dans la gorge de la voussure , sont placés dans le même ordre et correspondent aux mêmes mois qu'au porche occidental ; ils sont appuyés à gauche sur l'Hiver, et à droite sur l'Eté. L'Hiver est un personnage vêtu d'une épaisse tunique et d'un ample manteau ; la tête est couverte d'un capuchon ; les mains sont garanties par des gants. Il a tiré une de ses grosses bottes et se chauffe le pied devant le feu placé sous le socle. A côté on lit cette inscription : hiemps. — L'Été est figuré par un jeune homme trop légèrement vêtu; dans sa main droite il tient une branche de chêne chargée de feuilles. Sous le socle, est encore une branche de chêne chargée de feuilles et de glands.

Les mois sont placés dans l'ordre suivant : 1° Janvier est représenté par Janus bifrons : dans sa main droite il porte une coupe pleine de vin, et dans sa gauche il a un pain. 2° Février est un homme chaudement vêtu et se chauffant devant un feu placé entre ses jambes. 3° Mars est un vigneron taillant sa vigne. 4° Avril est couronné de fleurs et porte dans sa main droite un faisceau d'épis de seigle. 5° Mai est aussi couronné de fleurs et porte un faucon sur le poing. 6° Juin est un paysan armé de sa faulx et de sa pierre à aiguiser. 7° Juillet porte une botte de lin sur l'épaule; il a les pieds nus et relève sa robe comme pour passer l'eau. 8° Août est représenté par un moissonneur qui coupe son blé. 9° Septembre est un joyeux vendangeur qui foule le raisin. 10° Octobre ensemence son champ. 11° Novembre est figuré par un porcher qui abat des glands pour ses pourceaux. 12° Décembre s'apprête à assommer le porc gras. — Entre les mois et l'histoire de Tobie, il y a deux nervures toriques très-saillantes dont les retombées s'appuient sur quatre ecclésiastiques : un prêtre , deux diacres et un lecteur.

Retournons maintenant à la porte centrale pour en examiner la voussure. Après le cordon des anges, sur lesquels nous reviendrons plus tard , on trouve quatre cordons de statuettes représentant les ancêtres de Marie selon la chair et les prophètes qui l'ont annoncée

el tjtii sont ses ancêtres selon l'esprit. Ces quatre cordons forment un bel arbre de Jessê sculpté en pierre, comme une fenêtre du portail royal nous offre le môme arbre peint sur verre : ici comme là, les ancêtres selon la chair sont encadrés entre deux rangs de prophètes; parmi ces saints personnages, au nombre de vingtquatre, il y a trois femmes , probablement Judith , Esther et Débora. Tous portent le nimbe et tiennent des banderolles où Ton voyait leurs noms aujourd'hui effacés; les prophètes sont généralement vêtus de la tunique et du manteau ; plusieurs ont sur la tête une calotte pointue et quatre portent la mîlre juive.

La tige généalogique , sculptée avec un art ingénieux , commence au quatrième cordon, à gauche, et se continue dans toute la longueur de ce cordon et du troisième. C'est entre les pieds du vieux Jessé que l'arbre prend racine; de la il s'élève en deux branches qui se croisent, s'écartent et se recroisent pour laisser un espace vide, où se trouve assis un ancêtre de Marie. Cet arbre est ici complet, se composant de vingt-six personnages dont quinze rois. Les deux derniers de la généalogie, savoir : Joachim et Marie, sont placés sur le trumeau de la porte. On sait que plusieurs Pères de l'Eglise pensent que Héli , dont il est parlé dans le chapitre troisième de saint Luc, comme père de saint Joseph, est le même que Joachim, père de Marie, et beau-père de saint Joseph.

Après l'arbre de Jessé , viennent deux cordons composés chacun de vingt-deux statuettes figurant des personnages alternativement barbus et imberbes; ils sont tous assis et tiennent des banderolles ; trois seulement portent des livres ouverts. Pour vêtements, la plupart ont une double robe; quatre ont la tunique et le manteau, et un seul est vêtu saccrdotalement. Aucun de ces quarante-quatre personnages ne porte le nimbe. Que figurent ces nombreuses et charmantes statuettes? Nous pensons qu'ils représentent le genre, humain venant rendre hommage à la très-sainte Mère de Dieu.

Enfin les deux derniers cordons de la voussure centrale sont consacrés à l'œuvre merveilleuse de la création et à l'histoire de notre premier père. On remarquera qu'en racontant ces faits, le sculpteur a représenté Dieu treize fois différentes dans treize différents sujets; et que ce n'est pas Dieu le Père, mais Dieu le Fils, suivant le concile de Nicée qui déclare, dans son symbole, que toutes choses ont été, faites par te Fils unique de Dieu; il est orné,

comme la tradition nous le dépeint , de ces beaux cheveux lisses qui ombragent ses épaules , et de cette barbe fine et bifurquée qui lui descend du menton '. La statue de Dieu est toujours placée dans la gorge de la voussure.

Les tableaux sont au nombre de dix-huit : les neuf de gauche contiennent l'œuvre des six jours ; on commence en bas , et Ton s'élève graduellement jusqu'au sommet de l'ogive. 1° Création du Ciel et de la Terre. Dieu est assis sur le chaos, sa main gauche est levée et ouverte; sa droite bénit; devant lui, on voit le Ciel et la Terre : la Terre est une masse informe et toute nue; Terra autem erat inanis etvacua 2 ', sur la plinthe on lit : terrem (sic). Au-dessus de la Terre il y a un amas de nuages frisés, c'est le Ciel; on lit audessous : celv. — 2° Création du Jour et de la Nuit. Dans la gorge de la voussure, à la place du Créateur, il y a un homme assis, portant le bonnet juif et tenant un livre ouvert; c'est probablement Moïse méditant sur la Genèse. Sur le cordon intérieur, on voit le Jour et la Nuit. Le Jour est un jeune homme, légèrement voilé d'une sorte de manteau qui sert également à la Nuit; de la main gauche, il tient une torche allumée; de la droite, il prend la main de la Nuit afin de la guider. La Nuit est une femme aussi peu vêtue que le Jour; des nuages lui couvrent les yeux et toute la tète; dans sa main droite , elle a un disque où le croissant de la lune se détache en saillie. Ces deux figures sont lourdes et trapues. — 3° Création du firmament et des anges. Dieu est assis; sa tète est levée vers le ciel. En face du Créateur, deux anges sont placés au centre du firmament, entre les eaux inférieures et les eaux supérieures figurées par des nuages ou des ondes. C'est la traduction en pierre du verset de la Genèse : Dieu dit : Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux d'entre les eaux 5 . — 4° Création des plantes. Dieu assis sur un siège bénit les plantes placées au second tableau : il y a un seul arbre, le figuier chargé de feuilles et de fruits, et cinq espèces d'herbes. — 5° Création des astres. Dieu assis tient dans ses mains divines , pour le lancer

1 Iconographie chrétienne, par M. Didron, page 157. 1 Genèse , i , 2.

s Ibid., i,6.

dans l'espace , un disque qui offre en saillie le croissant de la lune; devant lui, deux anges émergent des nuages du firmament; le premier tient le Soleil , disque aux rayons onduleux ; le second a la Lune figurée par un disque semblable à celui que tient le Créateur 1 . Messagers célestes, ces deux anges vont porter les deux astres à la place assignée par Dieu. — 6° Création des poissons et des oiseaux. Dieu est assis comme dans les groupes précédents , mais ici il semble s'entretenir avec un personnage nu , placé derrière lui; la main droite de ce personnage s'appuie sur des flots qui coulent entre Dieu et lui : c'est sans doute l'Océan à qui Dieu ordonne de produire les poissons et les oiseaux. Sur le cordon interne , on voit quatre poissons nageant dans les eaux , et dix oiseaux , parmi lesquels on reconnaît le corbeau , la colombe et la chouette : plusieurs ont la tête brisée 2 . — 7° Création des quadrupèdes. Dieu assis bénit les quadrupèdes qu'il vient de créer : le lion , la brebis , la chèvre et le bœuf; ces animaux sont placés en face de Dieu et lui tournent le dos. — 8° Création du Paradis terrestre. Dieu, toujours assis, bénit le paradis, séjour de délices, que dans sa bonté il prépare à l'homme qui va bientôt sortir de ses mains toutes-puissantes. Sur le tableau interne, on voit un pommier, c'est l'arbre de la science du bien et du mal ; à côté est un olivier; un troisième arbre a été brisé. — 9° Création d'Adam. Dieu est encore assis et il façonne avec ses mains l'argile dont il tire le corps du premier homme ; déjà il a modelé le haut du corps , et termine la tète ; les cuisses et les jambes sont encore dans le limon ; la tête d'Adam est posée sur les genoux du Créateur.

Voilà comment le sculpteur beauceron du XIII' siècle a figuré en pierre le premier chapitre de la Genèse. Œuvre admirable

1 Pourquoi la lune est-elle ici représentée deux fois? Nous l'ignorons. — Au porche septentrional , le soleil est représenté deux fois, et la lune quatre fois : dans aucune de ces représentations, nous n'avons vu le Soleil et la Lune tenant en main une torche ou un flambeau k ainsi qu'on le remarque au porche septentrional de Chartres; c'est M. Didron qui parle ainsi. (Iconographie chrétienne , page 63.)

» M. Didron a publié, dans le tome neuvième de ses Annales archéologiques, plusieurs articles intéressants sur les six premiers groupes de la création : toutefois il s'y est glissé de nombreuses inexactitudes.

comme art et comme pensée, et qui prouve que rien n'embarrassait les merveilleux artistes du Moyen-Age. En sculptant, sur un porche dédié à la divine Marie , la création de toutes choses , ils ont voulu sans doute faire allusion à ce passage de nos Livres saints que l'Eglise applique à la très-sainte Vierge : Avant que le Seigneur créât aucune chose j'étais dès lors; lorsqu'il préparait les deux, lorsqu'il environnait les abîmes de leurs bornes, lorsqu'il affermissait l'air , lorsqu'il renfermait la mer dans ses limites; lorsqu'il posait les fondements de la terre, j'étais avec lui et je réglais toutes choses

Mais parce que Marie est la seconde Eve et qu'elle nous a donné le second Adam , l'artiste sculptera aussi sur le porche qui lui est consacré, l'histoire du premier Adam et de la première Eve. Cette histoire se dessinera dans les neuf doubles niches qui s'échelonnent à droite depuis le sommet de l'arcade jusqu'à sa naissance. 1° Il y a ici une transposition : le groupe qui se trouve dans la gorge de la voussure , doit être placé plus bas dans la quatrième niche, et le groupe de celle-ci doit occuper la première. Supposons cette erreur corrigée , et nous aurons : Adam parfaitement formé, dans la force de l'âge 2 ; il a devant lui, dans les deux tableaux internes de l'amortissement, les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et les bêles de la terre que le Seigneur lui donne à régir 5 . — 2° Le second groupe représente les quatre fleuves du paradis terrestre, le Phison, le Géhon , le Tigre et l'Euphrate; ils sont figurés par des hommes presque nus et portant des urnes renversées d'où s'échappent des flots. — 3° Dieu debout et tenant le livre de la science , vient de placer Adam dans le paradis ; le premier homme ouvre les bras et rend grâces à son Créateur. — 4° Pendant qu'à demi couché sur l'herbe , à l'ombre d'un arbre toufîu , Adam dort de son profond et mystérieux sommeil , le

1 Proverbes , vin , 22-30.

• C'est l'enseignement des saints Docteurs: voyez saint Augustin, De Gènes, ad litteram, lvi, cap. 13, — et Pierre Lombard, Livre des sentences, ii, dist. 17, n«> 4.

* Et prœsit homo piscibus maris , et volatibus cœli , et bestiis. (Genèse, i,26.)

Créateur lui a tiré une côte et il en a formé la femme ; il la tient ici par la main et la bénit. (Le lecteur n'a point oublié que Dieu prenant Eve parla main se trouve plus haut, dans la première niche.) — 5° Adam et Eve sont debout près de l'arbre de la science du bien et du mal, lequel est un pommier chargé de fruits 1 ; le serpent s'est enlacé autour de l'arbre et présente à Eve des fruits qu'il tient dans sa gueule funeste; Eve les accepte et en offre aussi à son mari , qui tend la main pour les recevoir. — 6° Dieu debout et tenant un livre appelle Adam ; mais celui-ci honteux et confus se cache avec sa femme sous un arbre touffu. — 7° Cependant ils paraissent devant le Seigneur; ils couvrent leur nudité avec une feuille de figuier. Dieu lève la main droite comme pour réprimander Adam ; celui-ci au lieu de s'humilier et de se repentir, rejette la faute sur sa femme , et celle-ci accuse le serpent qui est à ses pieds. — 8° On comprend que le Seigneur ne peut pardonner à nos premiers parents qui sont sans repentance ; aussi , par ses ordres , un ange armé d'un glaive , vicnt-il les chasser du paradis; ici Adam et Eve paraissent profondément attristés. — 9° Enfin Dieu condamne les premiers humains au travail et les bénit; en face de Dieu , Adam , presque nu , bêche péniblement la terre ; le sol est aride et dépourvu de tout signe de végétation. A côté d'Adam, Eve file à la quenouille.

Transportons-nous maintenant à la porte latérale de gauche, pour étudier les épisodes de la vie de la sainte Vierge représentés sur les parois et le tympan de cette porte.

La paroi de gauche offre V Annonciation. Ce sujet est composée de trois statues colossales entre socles et dais. Ces trois statues sont celles d'Isaïe , de l'archange Gabriel et de la Mère de Jésus* Christ. 1° haie est en tunique et manteau, tète brisée; il tient un lambel avec cette inscription : esaias propha. Le saint prophète semble dire: Voici, une Vierge concevra et enfantera un fils qui sera appelé Emmanuel a . Sous le socle, un dragon qui a perdu sa

* L'artiste du Moyen-Age choisit presque toujours le pommier, parce que l'église chante : Quando pomi noxialis. (Voyez l'hymne Pange lingua Prœlium, pour le temps de la Passion.)

• Isaïe, vu, 14.

tète. — 2° Gabriel. Pour vêtements il a la tunique et le manteau; nimbé, aîles, pieds nus; tète et main droite brisées; la main gauche tenait le lys de la virginité. Sous le socle on voit un horrible démon : l'ange mauvais sous l'ange fidèle. — 3° Marie. Elle est vêtue d'une longue robe et d'un manteau ; sa noble tête est nimbée et couverte d'un voile; elle porte le livre de la Sagesse. Le geste de Marie exprime son consentement : Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre parole. Sous le socle, on voit le Serpent du paradis terrestre enlacé sur un pommier chargé de feuilles et de fruits , pour rappeler que la seconde Eve devait écraser de son talon la tête de ce serpent infernal.

La paroi de droite représente la Visitation. Il y a aussi trois personnages plus grands que nature. 1° Marie; elle ouvre les bras pour y recevoir amoureusement sa cousine; on dirait qu'elle entonne le cantique : Mon âme glorifie le Seigneur. Sous le socle , trois têtes d'artichaud , symbole de la fécondité. — 2° Elisabeth , en robe traînante ; sur la tête un ample voile qui lui descend jusqu'aux pieds; front ridé; mains brisées; elle ouvre les bras et dit: Et d'où me vient ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne à moi ? Sous le socle , un individu qui verse de l'eau dans une urne. — 3° Un Prophète; il a perdu son nom, et aucun attribut ne le désigne ; il est en tunique et manteau ; cheveux arrondis , barbe courte et frisée ; jeune encore ; un lambel dans les mains ; c'est peut-être Daniel. Sous le socle , un dragon aîlé. Ces six statues colossales sont fort belles; on admirera surtout la manière savante dont les draperies sont agencées.

Le tympan est divisé en deux étages et raconte la naissance du divin Jésus , le réveil des bergers de Bethléem et l'adoration des Mages. Au premier étage, dans le compartiment de gauche, Jésus- Christ vient de naître : le divin poupon, comme dit saint François de Sales , est emmaillotté , couché dans la crèche et réchauffé par l'haleine de l'àne et du bœuf 1 . Marie toute vêtue est couchée

1 La présence du bœuf et de l'àne , dans l'élable de Bethléem , a été regardée comme un fait par divers écrivains de l'antiquité ecclésiastique, entre autres par saint Jérôme. Le cardinal Baronius, en ses Annales, l'a établi sur des arguments que Casaubon s'est efforcé en vain do détruire. Cette tradition se rattache du reste à un passage

dans un lit ; sa figure est charmante de douceur et de modestie. Au pied du lit , saint Joseph est assis ; ses deux mains reposent sur un bâton recourbé. Une lampe suspendue éclaire l'humble étable de Bethléem. — Dans le compartiment de droite , on voit les bergers entourés de leurs troupeaux ; ils écoutent le Messager divin qui leur annonce la grande nouvelle. Au-dessus de ces deux scènes , six anges émergent des nues et tiennent une longue banderolle où se trouvait écrit : Gloria in excelsis Deo.

Le second étage du tympan représente également une double scène : 1° Les trois Mages en vêtements royaux offrent leurs présents au divin Sauveur , assis sur les genoux de sa mère. Un ange semble diriger les trois rois orientaux. Saint Joseph ne figure point dans ce tableau, non plus que dans le texte sacré. L'étoile miraculeuse brille à l'amortissement de l'ogive. — 2° Les trois Mages vêtus et couronnés dorment sur un lit; un ange vient les éveiller et les avertir de s'en retourner dans leur pays par un autre chemin. — Toutes les scènes du tympan sont éclairées par des anges qui portent des flambeaux.

Retournons encore un instant à la porte centrale, dont nous n'avons pas décrit le tympan, qui nous raconte, en pierre, la mort, l'assomption et le couronnement de la divine Marie. Suivons l'artiste dans l'exposé de ces trois scènes.

i" La bienheureuse Vierge vient de mourir en présence de Jésus et des apôtres éplorés; elle est couchée dans son lit, entièrement vêtue et voilée ; ses paupières baissées donnent à son visage une expression de paix et de béatitude ; ses bras sont croisés sur la poitrine; et son âme s'est envolée, petite enfant, entre les bras de Jésus qui bénit le corps de sa sainte Mère. Presque toutes les têtes de ce groupe sont brisées. Dans le haut, huit petits anges descendent du ciel : cinq encensent , un sixième éclaire , et les deux autres tiennent la couronne destinée à Marie.

2° Adroite, huit anges sont descendus des cieux et entourent

du prophète Isaïe (ch. 1, v. 3) : Le bœuf connaît son acquéreur, et l'âne la crèche de son maître. Dès les premiers siècles de l'église , les arliste9 se sont conformés à cette tradition. (Voyez Arringhi , Roma subterranea , tome I , pages 1 85 , 547 et 549 ; — Molanus , Historia imaginum sacrarum . page 596 ; — Trambelli , de cultu sanctorum. tome II , pari. 2«, c. 37.

le tombeau ouvert de la très-sainte Vierge ; presque tremblants de respect , ils soulèvent son corps virginal encore inanimé et enveloppé dans son long suaire. Au-dessus, huit autres anges plus petits émergent des nues : les uns portent des flambeaux, les autres ont l'encensoir et la navette, et deux tiennent sur une nappe la petite àme de Marie, qui va se réunir à son corps immaculé. Tous les anges ont la tête brisée; aucun d'eux ne porte le nimbe.

3° Cependant Marie a été portée par les anges dans le séjour céleste où son Fils va la couronner pour en être la Reine immortelle. Voyez le second étage du tympan ; il est ondulé de nuages pour indiquer que la scène se passe dans le ciel. Jésus est assis sur son trône ; il a posé une couronne sur la tête de sa tendre Mère , et il la bénit. Marie est également sur un trône placé à la droite de son divin Fils ; elle ouvre les bras comme pour le remercier des grands honneurs qu'il lui rend. A côté du Fils et de la Mère , il y a deux anges qui , un genou en terre , portent des flambeaux; au sommet de la scène, deux autres anges encensent le Roi et la Reine des cieux.

Les trois tableaux que nous venons de décrire succinctement , sont encadrés dans un cordon composé de douze statuettes représentant des anges. Parmi ces douze anges, sept sont revêtus, comme les jeunes lévites, de l'amict et de l'aube ceinte; ils portent ou l'encensoir, ou le flambeau, ou le livre, ou enfin le bénitier et le goupillon. Les cinq autres tiennent des palmes pour accompagner le triomphe de Marie ; pour vêtements , ils ont l'amict paré , l'aube , la dalmatique diaconale , et une espèce d'écharpe en sautoir; de plus ils ont les pieds chaussés.

Il nous faut retourner une dernière fois à la baie latérale de gauche. On sait qu'ici il nous reste encore à étudier la voussure et les piliers : nous y verrons les dix Vierges de l'Evangile, les douze Fruits du Saint-Esprit, les divers degrés de la Vie contemplative et de la Vie active, et les quatorze Béatitudes de l'àme et du corps.

Marie est la Vierge prudente par excellence ; Virgo prudentissima, chante l'Eglise; pour nous le rappeler, le sculpteur a* figuré sur la voussure les cinq Vierges folles et les cinq Vierges prudentes de l'Évangile ; à gauche du second cordon , on voit les

Vierges folles , élégamment vêtues, cheveux flottants, tête couronnée de fleurs ou d'un étroit diadème ; leur physionomie respire l'effronterie et l'impudeur ; elles portent leurs lampes renversées et vides. Adroite, les Vierges prudentes , au maintien modeste et chaste , la tête couverte d'un ample voile , tiennent leurs lampes droites ; une flamme brillante s'en élève pour éclairer le retour de l'époux, qui est Jésus-Christ La cinquième Vierge des deux catégories est placée au troisième cordon de la voussure , l'une à gauche et l'autre à droite.

Ce troisième cordon offre en outre la personnification des Vertus théologales et morales, foulant aux pieds les Vices contraires. Toutes ces Vertus , suivant un usage invariable au Moyen -Age , sont figurées par des femmes , parce quelles caressent et nourrissent l'homme tout à la fois 2 ; elles sont vêtues d'une longue robe, d'un manteau et d'un voile; chacune porte un attribut distinct qui la caractérise ; aucune n'est ornée du nimbe 5 . En commençant à gauche et en bas, on trouve 1° La Prudence ou Sagesse; elle tient dans sa main gauche un livre ouvert. A ses pieds , la Folie n'a pour vêtement qu'un morceau d'étoffe ; elle est accroupie ; dans la main gauche elle tient une lourde massue ; de sa droite elle porte à la bouche une pierre. — 2° La Justice; comme la Thémis païenne , elle est armée du glaive , et sa main gauche lient une balance dont les bassins sont horizontaux; elle foule aux pieds Y Injustice aux cheveux flottants, à la tête couronnée de fleurs , et qui tient dans chaque main l'un des bassins de la balance. — 3° La Force chrétienne est une femme vêtue d'une longue robe et d'une cotte de maille , comme un guerrier ; sa main droite tient un glaive et sa gauche porte un lion. La Lâcheté est à ses pieds; c'est un soldat renversé par la peur, et qui abandonne

1 Voyez le Missel romain, au commun des Vierges.

* Virlules verô , dit Durand de Mende , in mulieris specie depingunlur, quia mulcent et nutriunt. [Rationale, lib. 1 . C. 5.)

8 Les Vertus tfdologales et cardinales sont toujours nimbées, dit M. Didron : (Iconographie chrétienne , page 61.) Cependant aucune Verlu personnifiée ne porte nimbe parmi toutes les représentations de ce genre qui existent dans la Cathédrale de Chartres.

ses armes. — 4° La Chasteté porte sur le poignet deux oiseaux qu'elle caresse. Aux pieds de cette noble vertu, on voit la Luxure sous les traits d'une courtisane qui se découvre la poitrine. — 5° La cinquième Vertu tient et caresse un oiseau ; c'est YHumilité. A ses pieds est Y Orgueil figuré par un homme que le démon renverse dans la poussière. — 6° La Charité vient de se dépouiller de sa dernière tunique pour la donner à un pauvre presque nu ; il ne reste a cette généreuse femme qu'un simple manteau pour vêtement. Elle foule aux pieds Y Avarice assise près d'un coffre-fort rempli de pièces d'or; son sein en regorge également. — 7° L'Espérance chrétienne regarde le ciel en joignant les mains; au-dessus de sa tête , une main divine émerge des nuages et tient une couronne. Le Désespoir est une femme qui se perce le sein avec une épée. — 8° La dernière Vertu est la Foi; elle tient dans sa main droite un calice dans lequel elle reçoit le sang de l'Agneau placé sur l'autel ; sa main gauche tenait une croix. A ses pieds est Y Infidélité, sous l'image de la Synagogue, femme aux cheveux flottants ; ses yeux , suivant la coutume du Moyen-Age , sont couverts d'un bandeau.

Le quatrième cordon est composé de douze statuettes fort élégantes , et représentant des reines vêtues de la robe traînante et du manteau ; sur la tête elles ont une couronne de pierreries; toutes sont debout et prêtes à marcher; aucune ne porte le nimbe; elles ont des lambels où probablement étaient inscrits leurs noms. La première à gauche n'a pas de manteau, mais une simple tunique; ses bras et ses pieds sont nus. Les traits de la seconde expriment une profonde tristesse. La cinquième, la sixième, la septième et la huitième portent une croix hastée; les huit autres portent un sceptre royal. Ces reines symbolisent sans doute les douze Fruits du Saint-Esprit, qui ont orné Marie et qui, d'après saint Paul, sont: la Charité, la Joie, la Paix, la Patience, la Longanimité, l'Humilité, la Bonté, la Douceur, la Fidélité, la Modestie, la Continence et la Chasteté 1 .

1 Voyez la Somme de saint Thomas, 2« partie, quest. lxx. — Saint Thomas nous enseigne que les Vertus se divisent en Vertus proprement dites et en choses adjointes aux Vertus, c'est-à-dire les Béatitudes et les

Entre le quatrième et le cinquième cordon, il y a un large espace rempli par de petites arcatures et deux nervures qui retombent sur des statuettes : la première nervure tombe à gauche sur un cordonnier coupant son cuir, et à droite sur un moine lisant ; la seconde a perdu ses deux statuettes.

Le cinquième cordon est fort curieux ; il représente à gauche les travaux manuels, à droite les occupations de l'esprit; ou bien, si l'on veut, c'est la Vie active et la Vie contemplative 1 : cette double vie a été constamment celle de Marie. La Vie active est représentée sous les traits d'une femme assise, vêtue d'une double robe ; sa tète est couverte d'une espèce de barette , coiffure des dames au Moyen-Age. Voici ses diverses occupations : 1° Elle lave la laine dans une cuve qui reçoit l'eau jaillissante d'un rocher. 2* Elle peigne la laine ; les instruments dont elle se sert, sont encore employés aujourd'hui. 3° Elle tille le lin : après avoir pris une poignée de lin , elle l'a posée sur son genou et le brise avec un petit instrument. 4° Elle peigne le lin en le passant entre les dents d'un seran ou scrançoir. 5° Elle file le lin ou la laine. 6° Elle met en écheveau le lin ou la laine filée; son dévidoir est encore employé dans la Picardie. Après avoir préparé le fil, la Vie active le met en œuvre : en effet , sous ce cordon , il y avait avant 1793, une statue colossale adossée au pilier : c'est une femme qui coût, dit une description manuscrite des trois portiques de la Cathédrale de Chartres a .

A droite, comme nous l'avons déjà dit, c'est la Vie contemplative; sa statue colossale qui était adossée au pilier et qui faisait le pen-

Fruits du Saint-Esprit. Voyez sur tous ces points , dans la Somme , le traité de aetibus humanis in universali.

« Voyez, sur la Vie contemplative, un traité fort curieux dans la Somme de saint Thomas, 2» 2* quest. 179 — 182.

* Cette description est due à l'abbé Brillon , chanoine de Chartres ; elle a été faite vers 1720 pour servir de notes au Père Montfaucon , qui travaillait alors à son ouvrage sur les Monuments de la Monarchie française. Le P. Montfaucon fut bien mal servi par son correspondant; car le manuscrit fourmille d'erreurs grossières ; il peut cependant offrir quelques renseignements utiles. On le conserve a la Bibliothèque publique de Chartres.

dant de la Vie active, représentait une femme qui lisait 1 . Au-dessus de cette statue , et sur toute l'étendue de la voussure on voit la Vie contemplative , sous la figure d'une femme modestement vêtue , lire, prier, méditer, etc. 1° Elle tient un livre fermé sur le genou et se frappe la poitrine. 2° Elle va ouvrir le livre. 3° Elle lit dans le livre. 4" Elle a posé son livre sur le genou et joint les mains : elle prie. 5° Elle tient son livre dans la main gauche et sa droite est levée : elle enseigne. 6' Elle a de nouveau posé son livre sur les genoux et tient les mains jointes à la hauteur de la poitrine : elle prie et médite, dans une sorte d'extase : c'est le dernier degré de la Vie contemplative.

Enfin le sixième et dernier cordon se compose de quatorze statuettes représentant quatorze reines jeunes et gracieuses *.

1 Voyez le Ms de l'abbé Brillon.

* Ces Reines ont été honorées de deux mémoires fort intéressants , l'un écrit par M. Didron, l'autre parM œc Félicie d'Ayzac. M. Didron voit à tort dans ces reines la représentation allégorique des Vertus publiques ou sociales. Dans la description , il a commis plusieurs erreurs assez graves , il les fera disparaître , quand il réimprimera son premier travail dans la Monographie de la Cathédrale de Chartres , publiée par les ordres du gouvernement. M me d'Ayzac a prouvé , sans réplique , en s'appuyant sur saint Anselme et les théologiens du moyen âge , que ces reines sont les Béatitudes célestes. — Saint Anselme a consacré 24 chapitres de son Traité des similitudes , à décrire les quatorze Béatitudes et les quatorze Peines opposées: Voici le tableau indiquant le nom et l'ordre des Béatitudes et des Peines , d'après ce saint docteur. Ou peut voir aussi sur les Béatitudes le Miroir moral de Vincent de Beauvais , lib. II, p. iv, dist. 3 et 4.

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