ANIM/E
Beatitudines.
Miseriœ.
Beatitudines.
Miseriœ.
Pulchritudo.
Turpitudo.
Sapientia.
Insipientia.
Agilitas ou Velo-
Ponderositas.
Amicitia.
Inimicitia.
Fortitudo. [citas.
Imbecillitas.
Concordia.
Discordia.
Libertas.
Servitus.
Honor.
Dedecus.
Sanitas.
Inûrmitas.
Potestas.
Impotentia.
Voluptas
Anxietas.
Securitas.
Timor.
Longaevitas.
Vit» Brevitas. |
Gaudium.
Tristitia.
toutes portent la robe et le manteau largement drapés , les cheveux flottants sur les épaules, la couronne et le nimbe; toutes ont la croix ou l'étendard ; toutes s'appuient sur un bouclier où sont figurés les emblèmes qui caractérisent chacune d'elles. Toutes avaient leurs noms gravés dans la pierre; cinq noms sont aujourd'hui effacés. « Ces reines, dit madame d'Ayzac, ces reines au » front doux et fier, au port gracieux et noble , ne sont point les » Vertus publiques, mais les Béatitudes célestes, c'est-à-dire les » joies spirituelles et corporelles dont les Justes seront comblés , » enivrés dans la vie future » , et dont Marie, la titulaire du porche, est déjà pleinement en possession. Décrivons-les en peu de mots, en commençant par l'extrémité inférieure du côté gauche, remontant au sommet de l'ogive, et descendant du côté droit jusqu'à l'autre extrémité du cordon. 1° La première Béatitude a perdu son nom; c'est sans doute la Beauté, Pulchritudo; sa main droite est brisée et tenait un étendard ; sa gauche s'appuie sur un bouclier chargé de quatre roses épanouies. La console est ornée d'un rosier qui la tapisse de ses fleurs, de ses boutons et de ses feuilles. 2° La Liberté, libebtâs ; sa main droite brisée portait un étendard; sa gauche est appuyée sur un bouclier armé en relief de deux couronnes royales. 3° V Honneur, honor, porte deux mitres sur son bouclier; un étendard flottait à la main droite brisée. 4° La quatrième Béatitude a perdu son nom ; l'emblème du bouclier est un ange sortant des nuages et portant un livre ; elle tient une croix à la main droite. C'est sans doute la Joie céleste, Gaudium. 5° La cinquième statue peut s'appeler la sainte Volupté, Voluptas ; sur son bouclier est un ange debout dans un nuage et portant l'encensoir; la tète est brisée avec une portion de l'étendard qu'elle tenait dans sa main droite. 6° Après la Volupté céleste, s'élance la Vélocité ou Agilité, velocitas; sur son bouclier, trois flèches sifflent en abîme, comme disent les héraldistes; elle portait une croix hastée. 7° La Force, fortitudo, tenait une croix dans sa main droite brisée; sur son bouclier grimpe et rugit un lion. 8° Vient ensuite la Concorde, concordia , appuyant sa main droite sur un bouclier orné de deux couples de colombes adossées et se regardant avec douceur; dans sa gauche, elle tient la hampe d'une croix brisée aujourd'hui. 9° L' Amitié, amicitia, a un voile sous sa couronne et s'appuie sur un bouclier qui porte aussi quatre oiseaux affrontés ; elle avait jadis
une croix dans la main gauche. 10° La dixième n'a plus de nom ; c'est peut-être la Longévité, Longevitas; elle a un étendard dans la main droite; sur le bouclier est sculpté un aigle tenant à la serre un sceptre fleuronné. 11° La Puissance, Potestas; l'inscription est un peu fruste; on lit cependant encore : p.. estas; elle porte sur son bouclier trois sceptres fleuronnés ; à la main droite , elle a une croix hastée 12° La Santé, sanitas, tient un étendard; son écusson est timbré de trois poissons. « Quelques auteurs , ditVulson de la Colombière cité par madame d' Ayzac , ont fait servir les poissons d'hiéroglyphe pour dénoter la Santé, suivant ce proverbe : Il est sain comme un poisson. » 13° La Sécurité, seccritas , pose sa main gauche sur un bouclier portant un chàteau-fort ; sa droite tient l'étendard. 14° La quatorzième Béatitude a vu effacer son nom par le temps ; elle a un étendard dans la main droite , et sa gauche s'appuie sur un bouclier où s'accroche un dragon ailé; sous le socle , on voit le même dragon furieux , dont la queue se replie sur elle-même : c'est probablement la Sagesse, Sapientia. « La première » Vertu , dit M. Didron , pose les pieds sur une console que décore » un rosier; la dernière les a sur un support sculpté d'un dragon » aîlé. Cette Vertu écrase donc le dragon , image du Vice. Mais ce » reptile dont la queue blesse et la gueule empoisonne , elle s'en » garantit avec le large bouclier sur lequel le même dragon est » sculpté. Ce dragon semble faire l'office de la tête de Méduse sur » le bouclier de Minerve; il tue le Vice qui le regarde. C'est une * idée originale que de faire exterminer le Vice par le Vice » même 2 . »
Sous ce cordon des Vertus , deux statues colossales se dressaient avant 1793; à gauche c'était la Synagogue, synagoga, comme le
1 M. Didron avait cru voir dans la main de la Puissance, une croix el une épée , symboles de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle. Or, cette épée n'était qu'un morceau de laite tombée par accident entre le bras et la poitrine de la statue ! — M. Didron a lu maiestas, au lieu de potestas. {Annales archéologiques, tome VI.)
* Annales archéologiques , tome VI , page 58. — C'est là qu'on trouvera aussi le long mémoire de M. Didron. — Le savant travail de M oe d' Ayzac forme un vol. in-8° de 76 pages , et a pour titre : Les Statues du porche septentrional de Chartres; Paris, chez Leleux.
portait une inscription gravée sur le socle; elle était représentée sous les traits d'une femme aux yeux bandés et tenant en main les tables de la loi. A droite, c'était l'Église catholique, sancta ecclesia : Une femme couronnée qui a un manteau et comme une espèce de chasuble quelle relève des deux côtés avec ses bras , sur lesquels elle soutient appuyé contre sa poitrine un cadre où sont figurées les Vertus sous l'image d'une femme armée du bouclier, et coiffée d'un bonnet rond de la forme presque d'une mître Ces deux statues colossales étaient fort remarquables ; il est question de les rétablir ainsi que les deux statues représentant la Vie active «t la Vie contemplative.
Les piédestaux de ces quatre statues colossales étaient décorés de statuettes posées dans des niches trilobées , et représentant les Vertus qui terrassaient les Vices. Les Vertus étaient toutes figurées sous les traits d'une femme vêtue d'une longue robe , armée du glaive et d'un bouclier timbré de la croix ; le Vice était personnifié par un animal tenant des flammes dans ses pattes postérieures. Deux Vertus et deux Vices sur dix existent encore ; elles ornent le piédestal de l'Eglise : c'est la Force, fortitudo, qui terrasse la Cruauté, crudelitas, figurée par un lion; et la Justice, justitia, qui transperce un singe, symbole de la Curiosité, curiositas. Nous dirons le nom des autres Vertus , d'après le Manuscrit de l'abbé Brillon : sur le piédestal de la Vie contemplative , il y avait Y Humilité etYOrgueil, la Chasteté et la Luxure, la Sobriété et la Gourmandise; sur le piédestal de la Vie active on voyait la Tempérance et Y Ivresse, la Prudence et Y Envie, la Sagesse et la Folie; sur le piédestal de la Synagogue , il y avait aussi deux Vices , dont les noms sont effacés , dit le Manuscrit précité.
Il nous reste à parler maintenant des statues colossales qui se dressent contre les piliers de la baie centrale et de la baie latérale de droite. Ces statues représentent les princes et les princesses fondateurs ou bienfaiteurs du porche et de l'église. C'était une coutume assez ordinaire au Moyen- Age de placer les bienfaiteurs au début ou au bas des œuvres que, par leur libéralité , ils avaient fait construire ; c'est ainsi que presque sur toutes les verrières sont
1 Ms de l'abbé Brillon.
figurés les donateurs. Ils ne sont pas mêlés à la compagnie des Bienheureux, mais ils semblent soupirer après le moment qui doit les réunir au ciel. Un autre usage de l'art chrétien c'est de faire accompagner les donateurs par des Saints qui paraissent les prendre sous leur patronage : ici ce sont des prophètes qui accompagnent et patronnent les princes et princesses. Nous donnerons à ces statues des noms qui ne sont qu'hypothétiques, aucun personnage ne portant des attributs qui puissent le faire connaître.
A la baie centrale , les piliers sont ornés de huit statues colossales , quatre de chaque côté ; en commençant à gauche on trouve 1° Philippe, comte de Boulogne , oncle de saint Louis ; il est vêtu de la tunique et du manteau , et porte le sceptre ; une calotte couvre sa tête. — 2° Mahaut, comtesse de Boulogne, est à côté de son époux; cette statue est une des plus belles du porche ; on remarquera son noble et sévère costume , et l'art avec lequel ses cheveux sont tressés et relevés ; sa tête est couverte de la barette , coiffure des dames de qualité au XIII* siècle. — 3° La troisième statue a été brisée en 1793, ainsi que la quatrième; d'après le Manuscrit de l'abbé Brillon , c'était un roi couronné tenant de sa main gauche un sceptre, de la droite une croix qu'il porte sur sa poitrine; il a une grande tunique fendue par les deux cotés en bas. — 4° Un roi plus gros, couronné, tenant de sa main droite un sceptre brisé, levant sa gauche sur le haut de sa poitrine. — Les piédestaux de ces quatre statues figurent plusieurs traits de la jeunesse de David : 1° Le jeune David en costume de berger est sacré roi par Samuel; deux Mains divines sortent des nuages, l'une bénit et l'autre tient la couronne destinée au nouveau roi d'Israël; derrière lui on voit son père Isaï et trois de ses frères, comme le porte l'inscription : David : fratres ejus : Isay. — 2° David assis pince de la harpe devant Saûl; la statue de Saûl est brisée. — 3° David armé du glaive devant Saûl. — 4° David lance une pierre contre le géant Goliath. — 5° Le géant est terrassé et David lui coupe la tête. Nous recommandons aux amateurs d'examiner l'armure de Goliath ; c'est une des plus curieuses qu'ait sculptée le Moyen-Age. — Ces deux derniers groupes et presque toute l'ornementation du piédestal, appartiennent évidemment à un autre style que le reste du porche : ils ont été refaits dans les premières années du
XIV* siècle par un sculpteur nommé Rombir ou Robbir , comme il a eu soin de nous le dire en gravant son nom sur la base du pilier : robir.
Les deux piliers de droite possèdent encore leurs quatre statues : 1° Un prophète en tunique et long voile ; un lambel dans les mains. — 2° Probablement Louis VIII, père de saint Louis , en grand costume royal. — 3° Isabelle, sa fdle, abbesse et fondatrice de Longchamps ; elle est en costume de religieuse : la guimpe, le bandeau et le voile couvrent le front, les épaules et le cou de la pieuse sœur de saint Louis, et encadrent son modeste visage; dans sa main gauche elle tient un livre — 4° Zacharie, noble vieillard au front chauve et à la barbe épaisse ; il est vêtu de l'aube ceinte et d'une sorte de manteau ; il porte dans sa main gauche un encensoir à courtes chaînes.
Les piédestaux ou soubassements de ces statues nous offrent l'histoire de Samuel et d'Héli : 1° Samuel vient se consacrer au Seigneur ; il porte un agneau sur l'autel ; devant lui est le grandprêtre Héli ; Samuel est accompagné de son père Elcana et de sa mère Anna, qui porte un cierge et un livre. — 2* Héli parle à Samuel. — 3° Dieu apparaît à Samuel couché près de l'autel, et lui révèle la mort prochaine d'Héli et de ses fils. Sous la statue de Dieu on lit : xpitvs 3 . Ainsi le Christ , qui est le Verbe de Dieu , parle à Samuel plus de onze cents ans avant sa naissance selon la chair. « C'est l'excellente doctrine des Pères merveilleusement exr> pliquée par Tertullien ; ce grand homme raconte que le Fils de » Dieu ayant résolu de prendre une chair semblable à la nôtre, » quand l'heure en serait arrivée, il s'est toujours plu, dès le
1 < Isabel refusant les plus grands partis de l'Europe , fit bâtir pour
• sa retraite le Monastère de Longchamp près Saint-Cloud, auquel
• elle mit des Religieuses de sainte Claire , et finit ses jours dans ce
• couvent, où on lui offre aujourd'hui des vœux; car encore qu'elle
• n'ait pas été mise au catalogue des Saints, toutefois le pape Léon X . bien informé de la sainteté de sa vie , permet aux religieuses de ce » lieu d'en célébrer le service tous les ans , le dernier du mois d'août ,
• qui fut celui de son bienheureux trépas. » {Histoire de France , par Mezeray,in-f°, tome 2, page 224.)
* Cette orthographe demi-grecque est fort ordinaire au moyen-âge.
» commencement, à converser avec les hommes; que dans ce » dessein, souvent il est descendu du ciel; que c'était lui qui dès » l'ancien Testament parlait en forme humaine aux patriarches et » aux prophètes 1 . » — 4° L'Arche sacrée est prise par les Philistins, et les deux fils d'Héli, Ophni et Phinées, et des soldats sont tués. — 5° L'Arche est suspendue dans le temple de Dagon , et l'idole se renverse ; dans l'Arche , il y a les tables de la loi , la mesure ou gomor de manne et la verge d'Aaron. — 6° Le retour de l'Arche : deux bœufs traînent un chariot sur lequel est l'arche ; un ange conduit les bœufs. — Aucune parole ne saurait rendre toute la finesse du travail de ces groupes que nous venons de mentionner si rapidement.
Les piliers de la baie latérale de gauche sont décorés de quatre statues colossales : à gauche, saint Ferdinand, roi de Castille, en costume de cérémonie; à côté de lui il y a un prophète drapé dans un ample voile. A droite, saint Louis; il porte le sceptre et la couronne ; il est vêtu d'une robe d'hermine et d'un manteau ; par dessus le manteau , un sac de pénitence ; caleçon avec souspieds, pieds nus. Il est accompagné d'un prophète, à qui un sculpteur moderne a rajusté une tête, qui est tout ce que l'on peut voir de plus horrible.
Sur les piédestaux de ces quatre statues, on a figuré les arts et les sciences : 1° V Agriculture , personnifiée par Adam et Abel qui gardent des brebis, et par Caïn qui bêche la terre ; 2° la Musique, sous les traits de Jubal qui pince de la harpe ; 3° la Métallurgie , figurée par Tubalcaïn , qui forge sur une enclume ; 4° la Médecine , représentée par un médecin tenant un livre ouvert ; à ses pieds quatre espèces de simples; 5° la Géométrie, tenant une équerre et un compas ; 6° la Peinture , sous la figure d'un peintre trempant son pinceau dans les couleurs étalées sur sa palette ; 7° la Philosophie, figurée par un philosophe : philosophvs; 8° enfin la Magie , sous les traits d'un magicien , magus ; il lient une banderolle dans les mains , et à ses pieds rampe un dragon ailé.
Sur la face du porche qui regarde le clocher-neuf, se dressent
1 Bossuet , Premier sermon sur la Conception de la sainte Vierge ; première partie.
deux statues colossales , nimbées et représentant un saint archevêque et une sainte vierge. Je nommerai, mais avec hésitation, ces deux statues; et je déterminerai, avec une hésitation plus grande encore, les scènes qui sont sculptées sur les piédestaux.
La première statue représente saint Savinien, en vêtements pontificaux: amictparé, aube parée, tunique, dalmatique, chasuble, pallium, mître basse, crosse, gants et sandales; il bénit delà main droite. Sur le piédestal : 1° Saint Savinien , assisté de deux clercs en aube, baptise Yiclorin. 2° Quirinus, gouverneur de Chartres, fait amener devant lui saint Àltin, prêtre, envoyé à Chartres par Savinien 1 ; sainte Modeste, fille de Quirinus, est comme accroupie aux pieds de son père. Dans le haut de la niche, on voit un démon qui anime le soldat contre le saint prêtre.
La seconde statue figure sainte Modeste, vêtue d une robe traînante et d'un manteau ; cheveux flottants couverts d'un voile ; sa main droite est levée; sa gauche relève un pan de son manteau et porte un livre; elle semble s'entretenir avec saint Savinien. Cette statue de sainte Modeste est sans contredit la plus belle du porche : il est impossible de mieux jeter une draperie et de donner plus de vie et d'expression religieuse a .
Sur le piédestal fort mutilé : 1° Quirinus vient de menacer sa fille, qui s'est jetée à genoux pour prier le Seigneur; une Main divine sort des nuages et apporte à sainte Modeste la palme du martyre. Cette main, que l'on voit fréquemment dans les œuvres du Moyen-Age, est une heureuse réminiscence de l'époque primitive de l'art chrétien : elle figure Dieu le Père , dont l'intervention est constamment manifestée de la sorte dans les sculptures et les peintures des Catacombes; on s'en assurera en ouvrant presque au hasard, la Rome souterraine , de Bosio ou d'Aringhi. 2° Quirinus a fait jeter le corps de sa fille et ceux d'une foule
1 Souchet, Histoire de Chartres, page 85.
* La statue de sainte Modeste est dans un fort mauvais élat ; elle est fendue dans toute sa longueur et menace de tomber en morceaux. On vient de la mouler en plâtre, et un artiste très-distingué, habitué déjà au style du XIII e siècle, M. Geoffroi, va la reproduire en pierre avec une exactitude mathématique.
de chrétiens dans le puits des Saints -Forts; un clerc en aube ceinte retire de ce puits les membres sacrés des martyrs ; un ange descend du ciel pour aider au clerc. 3° Deux anges portent respectueusement sur une nappe la petite âme nue de sainte Modeste.
Sur la face latérale qui regarde la sacristie, il y avait autrefois deux statues colossales ; une seule existe encore ; c'est celle d'un jeune roi, vêtu comme les autres rois de ce porche; nous croyons pouvoir le nommer Philippe-le-Hardi, sous lequel le porche a été achevé. Le piédestal offre une scène que nous n'avons pas pu déterminer. — Quant à la seconde statue, qui parait avoir disparu depuis longtemps, nous n'avons aucun renseignement sur elle; c'était probablement un prophète. Les statuettes qui ornent le piédestal sont toutes mutilées.
Le pignon de chaque baie du porche est orné d'une niche avec statues. Dans la niche de la baie centrale, Dieu est assis, bénissant de la main droite et tenant un livre dans la gauche ; à ses côtés, deux anges qui éclairent; plus bas, deux autres anges qui encensent. — Dans les niches latérales , il y a deux jeunes évêques assis et bénissant; ils sont accompagnés de deux anges, dont l'un éclaire et l'autre encense. — Chaque baie latérale offre de plus deux autres niches pratiquées à la naissance des archivoltes ; on y voit des rois assis; ils semblent s'entretenir deux à deux; à la baie de gauche, l'un des rois a les pieds posés sur un chien; l'autre les pose sur un petit roi barbu et couronné.
Rose. — Nous ne voulons pas nous occuper ici des compartiments si riches et si gracieux de la rose, nous ne parlerons que de sa bordure supérieure. Cette bordure est ornée de huit niches renfermant chacune une statue. Rien de plus singulier que la disposition des niches et des statues ; ces dernières représentent quatre anges et quatre jeunes clercs; elles sont posées entre dais et socles; les socles sont des têtes monstrueuses et grimaçantes.. Voici quelques détails sur les statues , qui affectent quatre positions différentes : 1° Deux anges debout, à figure charmante, vêtus d'une ample tunique, une banderolle dans les mains; 2° deux anges qui ont un genou en terre et qui tiennent aussi une banderolle; 3" Deux jeunes clercs, en aube ceinte; ils sont assis sur leurs talons et tiennent un livre ouvert; 4° deux autres clercs
vêtus comme les précédents; ils appuient une main sur leur genou, et l'autre main tient un rouleau à la hauteur de la tête ; ils regardent en bas. — Le sens de ces mystérieuses statues a déjà préoccupé plus d'un antiquaire; mais tous ont dû avouer leur ignorance; à plus forte raison, devons-nous confesser la nôtre.
§ 7. — Façade méridionale.
Cette façade offre à peu près la même disposition que la façade septentrionale : elle se compose d'un large perron de dix-sept marches , d'un porche en saillie et à trois baies , d'une rose aux compartiments délicats , et de plusieurs galeries avec balustrades. Nous nous contenterons de décrire le porche.
Porche. — Nous l'avons déjà dit, nous préférons, comme œuvre d'art, le porche méridional au porche nord; en effet les lignes architecturales se montrent ici plus saisissantes et plus harmonieuses; la statuaire en est aussi plus finie, plus vivante, plus expressive : nous aimons à y contempler toute la magnificence, toute la fécondité de la pensée catholique, exprimée avec un rare bonheur et une habileté ravissante.
Le porche tout entier est consacré à Jésus-Christ venant, dans sa gloire, juger à la fin des siècles les vivants et les morts, Qui iterum venturus est cum gloria judicare vivos et mortuos *. Le divin Juge est assis sur un trône, entouré de sa Mère, de ses douze Apôtres, des neuf chœurs des Anges, des Martyrs, des Confesseurs, des Prophètes, des Vierges, des vingt-quatre Vieillards-rois ; ces divers ordres de bienheureux sont sculptés sur les
1 Au XIII e siècle, le Jugement dernier est presque toujours figuré sur la porte occidentale ; mais à Chartres on Ta représenté au porche méridional , parce que le portail de l'ouest , qui date du XII e siècle , était occupé déjà par la Glorification du Christ , sujet que les artistes du XIII e plaçaient au midi. On peut en trouver une preuve dans la disposition des sujets traités dans les verrières des trois grandes roses. Voyez là-dessus un travail très intéressant dans les Mélanges d'Archéologie des RR. PP. Cahier et Martin, tome i, pages li — 90.
parois , les voussures et les piliers des trois baies du porche. Les anciennes litanies des Saints à l'usage de l'église de Chartres ont servi de programme au sculpteur.
C'est accompagné de ce magnifique- cortège que Jésus -Christ vient juger tous les hommes, donnant le ciel aux Bons, qui y sont conduits par les Anges, et envoyant les Méchants dans l'Enfer, figuré par une énorme gueule de dragon. L'artiste chrétien n'a pas oublié de sculpter la représentation allégorique des principales Vertus et des Vices principaux sur lesquels nous serons tous jugés au dernier jour, en ce jour de colère et de vengeance, où paraîtra dans le ciel l'étendard de la croix, et où l'univers sera réduit en cendres f .
Le Jugement dernier est le sujet qui a le mieux inspiré les artistes du Moyen-Age ; on peut même dire que ce tableau est le triomphe de la sculpture chrétienne ; et nous ne craignons pas d'ajouter que le Jugement dernier de Chartres est le chef-d'œuvre du genre. Ce sont des scènes entières d'une complication étonnante , rendues avec une scrupuleuse exactitude , avec un bonheur incroyable. C'est une instruction pleine de grandeur offerte avec un majestueux ensemble sous les yeux du fidèle.
Entrons dans les détails ; commençons par le trumeau de- la porte centrale.
Sur ce trumeau , s'élève la statue colossale de Jésus-Christ ; il est vêtu de la tunique et du manteau 2 ; il bénit de la main droite , et porte dans la gauche le livre des Evangiles richement relié; ses cheveux flottent sur les épaules , et sa tête est ornée d'un
1 Prose de la Messe des Morts , Dies irœ. — H existe un ouvrage fort singulier du P. Hyacinthe Lefebure , intitulé : Traité du Jugement dernier, ou Procez criminel des reprouvez, accusez,. jugez et condamnez de Dieu , selon les formalitez de la justice , selon l'ordre et la forme de procéder, juger et condamner en matières criminelles , selon les lois divines, canoniques et civiles, Paris, 1671, un vol. in-*>. M. Alfred Maury, dans ses Recherches sur l'origine des représentations figurées de la psychostasie , a donné une idée fort exacte de ce livre étrange. (Revue archéologique, tome I , page 248.)
* Le manteau et la (unique avaient la bordure ornée de cabochons ; un seul existait encore , il a disparu depuis quelques mois.
nimbe rehaussé de pierreries dans son pourtour. De ses pieds nus, il écrase un lion et un dragon , parce qu'il lui a été dit par le prophète-roi : Vous foulerez aux pieds le lion et le dragon l . Sur le dais, il y a deux anges qui portent l'encensoir et la navette. Sous le socle, on voit les bienfaiteurs du porche, représentés dans l'exercice de la charité : 1° Pierre Mauclerc 2 , comte de Dreux et duc de Bretagne , couronné d'un diadème avec fleurs , genoux en terre , les mains jointes ; devant lui , une corbeille remplie de pains que deux serviteurs vont distribuer aux pauvres. 2° Pierre Mauclerc et sa femme, Alix de Bretagne, sont assis devant une table chargée d'un pain; en face du comte, il y a un valet debout. Cette scène est fort mutilée.
Les statues colossales des douze Apôtres se dressent sur les parois de la porte et sont posées sur des colonnes torses fort élégantes. Tous foulent aux pieds leurs persécuteurs ; tous portent l'instrument de leur martyre ; tous sont vêtus de la tunique et du manteau amplement drapés; tous sont barbus, à l'exception de saint Jean, qui est imberbe; tous ont les pieds nus; et neuf ont les cheveux longs flottants sur le dos comme les Nazaréens. Du-
1 Conculcabis leonem et draconetn. Psal. xc. 13.
s « Pierre de Dreux, dit M. de Villeneuve-Trans, reçut la ceinture de chevalier en même temps que Louis VIII ; Pierre alors jeune, mais vaillant et hardi de sa personne, était plus connu sous le nom de Mauclerc (mauvais clerc, mal habile ou méchamment habile), satire de sa conduite légère ou de l'abandon de l'état ecclésiastique. Prince spirituel, mais plus porté au mal qu'au bien, et dont les vices effaçaient une foule d'heureuses qualités, il était d'un caractère turbulent, né pour l'intrigue, et destiné à tourmenter tour-à-lour ses peuples, ses alliés et même son souverain. Philippe-Auguste l'afTeclionnait néanmoins singulièrement, et lui ménagea en 1212 la main d'Alix, fille unique de Guide Thouars, héritière du grand fief de Bretagne. » (Histoire de saint Louis, tomel, page 32.) Pierre fut un des chefs et princes de la conspiration ourdie en 1226 contre saint Louis. Il déclara hautement qu'il n'obéirait plus aux ordres de souverain en si bas âge, et que serait bien fol qui se soubmettraits à luy! Vaincu plus tard , il obtint son pardon de saint Louis. —Pierre Mauclerc a été le plus généreux bienfaiteur de la Cathédrale de Chartres.
rand de Mende, eu son Rationale, dit que les apôtres sont au nombre de douze , parce qu'ils devaient annoncer la croyance de la Trinité dans les quatre parties du monde , et que trois fois quatre font douze. Il ajoute qu'on les peint autour de Jésus-Christ, parce qu'ils ont été ses témoins en paroles et en actions. On les peint chevelus, comme des Nazaréens, c'est-à-dire des saints. La loi voulait en eiï'et que le rasoir ne passât point sur la tète des Nazaréens , à partir du jour où ceux-ci avaient quitté la vie commune. Sur la paroi gauche, en commençant près de la porte, on trouve : 1° saint Pierre; il a les cheveux crépus et tient dans sa main droite les deux clefs, symboles de sa double puissance, et dans la gauche une croix dont les bras sont cassés. Sous le socle, Simon-le-Magicien étranglé par une bourse remplie d'argent. — 2° Saint André, avec sa croix dont les bras sont aussi brisés ; il montre avec gloire l'instrument de son supplice et semble dire sa belle prière : 0 bonne Croix, qui as tiré ta gloire des membres du Sauveur, Croix longtemps désirée, ardemment aimée, cherchée sans relâche et enfin préparée à mes ardents désirs, retire-moi d'entre les hommes et rends-moi à mon maître 1 . Sous le socle , Egéas, proconsul d'Achaïe, qui est ici couronné comme un roi. — 3° Saint Thomas, tenant une épée, et écrasant sous les pieds le roi de l'Inde supérieure. — 4° Saint Philippe, tenant une épée nue. Sous le socle , le roi d'Hiéropolis qui laissa cruciûer et lapider le saint apôtre. — 5° Saint Matthieu, tenant une épée et écrasant Hyrace, roi d'Ethiopie, qui ht frapper l'apôtre d'un coup
1 Voyez le 30 novembre , dans le Bréviaire romain et dans les Bréviaires de Chartres antérieurs à celui de M. de Lubersac, 1782. — Nous ne pouvons malheureusement puiser nos citations liturgiques qu'à la source des anciens Livres. Nos bréviaires et nos missels modernes, élaborés avec art et talent, nous ont dépouillés d'une foule de prières antiques et vénérables, riches de faits traditionnels autant que pleines de piété et d'onction ; et cela sous le prétexte quelles n'étaient point les propres paroles de l'Ecriture! Comme si la Tradition n'était pas aussi de quelque valeur dans l'Eglise catholique; comme si le langage liturgique n'était pas sacré aussi et inviolable à beaucoup d'égards, puisque la loi de prier établit celle de la foi : Legem credendi statuât lex ïupplicandi, a dit le pape saint Célestin.
d'épée. — 6" Saint Simon; il tient aussi une épée comme les trois précédents. Sous le socle , un des prêtres païens qui le tuèrent.
Sur la paroi de droite, on trouvera: 1° saint Paul, au front chauve f , une épée dans les mains. Sous le socle, Néron, qui lui fit trancher la tête. — 2° Saint Jean, jeune et imberbe; il est vêtu del'amict, de l'aube et de la chasuble, une large tonsure sur la tête, une palme brisée dans la main droite, et un livre dans la gauche. Sous le socle, Aristodème, grand-prêtre de Diane, qui lui présente un vase rempli de lézards et de serpents venimeux dont on fît un poison subtil. C'est une allusion au fait suivant : « Aristodème, évêque des idoles à Ephèse, suscita une grande » émeute et une partie du peuple se mit à se battre avec l'autre. » Et alors l'apôtre lui dit : Que veux-tu que je fasse pour l'apaiy> ser ? Et Aristodème lui répondit : Si tu veux que je croie en ton » Dieu, je te donnerai du poison à boire, et s'il ne te fait point » de mal, tu auras montré que ton Dieu est véritable. Et l'apôtre » lui dit: Fats ce que tu voudras. Et Aristodème dit: Je veux » que tu voies mourir d'autres avant toi. Et il alla trouver le gou- » verneur, et il lui demanda deux hommes condamnés à mort, » qui lui furent accordés. Il leur donna le poison en présence de » tout le peuple, et aussitôt qu'ils l'eurent bu, ils tombèrent » morts. Et alors l'apôtre prit la coupe ; il fit le signe de la croix, » il but tout le venin, et il n'eut aucun mal. Et le peuple se mit » à louer Dieu 2 . » — 3° Saint Jacques-le-Majeur, l'épée dans les
1 Le sculpteur du XIII e siècle , comme les premiers chrétiens, a fait chauve l'Apôtre des nations. (Voyez Bolarri, Scuiture et pitture sacre . tome I, pages 80 , 90 et 94.)
1 Voyez l'Histoire du combat apostolique , et tous les anciens recueils des Vies des Saints. — L'Histoire du combat apostolique est le récit très-circonstancié de la vie et du martyre des douze Apôtres. Cette histoire a été mise au jour sous le nom d'Abdias , sacré évêque de Babylone par saint Simon et saint Jude ; mais le véritable auteur est inconnu. Une version latine en a été faite par Jules l'Africain. Celte histoire a été imprimée pour la première fois dans le recueil de W. Lazius; Fabricius l'a reproduite dans son Codex apocryphus, où elle n'occupe pas moins de 340 pages. Ces récils de martyres et de miracles
mains, portant la pannetière coquillagée. Sous le socle, le roi Hérode, qui lui fit trancher la tête. — 4° Saint Jacques-le-Mineur; il a une longue massue à sa main gauche. Sous le socle, le foulon qui lui écrasa la téte. — 5° Saint Barthélémy, tenant le couteau dans sa main gauche. Sous le socle , Aslragès , roi des Indes , qui le lit écorcher vif. — 6° Saint Jude ou Thaddée, tenant un livre dans les mains. Sous le socle, un individu accroupi. — Toutes ces statues sont couronnées de dais et de chapiteaux dignes d'attirer l'attention autant par la variété de leur composition que par l'exécution soignée de leurs ornements.
Le tympan est divisé en deux étages : au centre de l'étage supérieur, on voit Jésus assis comme Juge sur un trône; sa figure est grave et sévère ; ses deux bras sont étendus ; il montre aux Justes et aux pécheurs les stygmates de ses sacrées plaies. A ses côtés, également assis sur des trônes, on voit Marie et saint Jean, le disciple bien-aimé ; ils intercèdent avec la force de leur amour et de leur prière pour les pauvres mortels. Sur le même plan, il y a encore deux anges agenouillés , l'un tient la lance , l'autre la colonne et le fouet, instruments de la passion du Christ. Au-dessus, deux autres anges portent, sur une nappe, l'un la couronne d'épines, l'autre les clous qui transpercèrent les mains et les pieds du Sauveur. Enfin au sommet du tympan , deux anges dressent l'étendard victorieux de la croix.
A l'étage inférieur, c'est le pèsement des âmes et la séparation des Bons et des Méchants. 1° Le pèsement des âmes est un des sujets allégoriques les plus singuliers et les plus souvent reproduits au Moyen-Age Saint Michel, au centre du tympan, tient la balance du jugement, aujourd'hui mutilée; dans le bassin à la droite de l'archange , est une àme sous la figure d'un petit enfant nu ; elle joint les mains, et sa tête est brisée; dans le bassin de
extraordinaires étaient les poèmes populaires des néophytes et des fidèles du Moyen-Age ; ce merveilleux naïf avait pour eux un charme indicible. — Nous devons ajouter que l'Eglise n'a jamais regardé ces faits comme dignes de foi.
1 Voyez dans la Revue archéologique, un curieux travail sur le Pèsement des âmes ; numéros de juillet 1845.
gauche , il y a , comme poids absolu , un petit diable et deux horribles crapauds , emblèmes des péchés mortels ; sous ce bassin on voit un autre petit diable qui pousse sournoisement le bassin avec la tête, afin que le bassin opposé qui contient l'àme, s'abaisse davantage, et que cette âme lui revienne. — 2° Séparation des Justes et des Méchants : A la droite de saint Michel , est représentée la glorieuse armée des laïcs , des moines , des vierges , des prêtres, des évêques et des rois qui se sont sanctifiés sur la terre et que leurs anges-gardiens mènent ou portent dans le sein d'Abraham, lequel se voit assis au second cordon de la voussure et tient déjà dans son giron trois petites âmes. Tous les élus ont la tête levée vers le ciel et regardent le Sauveur en le remerciant. On remarquera que l'artiste chrétien a placé les évêques et les rois au dernier rang des élus, sans doute afin de nous indiquer que les pauvres sont tellement les amis de Dieu, que le ciel est d'abord pour eux , et après eux seulement pour les riches et les grands qui les auront assistés ici-bas. Au-dessus des Bienheureux, on voit quatre anges qui les encensent. — A la gauche de saint Michel, sur la seconde moitié du tympan et le premier bandeau de la voussure , ce sont les réprouvés conduits par d'affreux démons dans l'enfer figuré par une énorme gueule de dragon vomissant des flammes 1 : c'est un tableau saisissant. Parmi les damnés, les uns ont une chaîne au cou, et les autres sont culbutés et engouffrés dans les enfers par des démons armés de fourches. Tous ces malheureux réprouvés offrent l'expression de cruelles souffrances ou d'un affreux désespoir, expression admirablement reproduite par l'artiste. On y voit deux avares que caractérise la bourse pendue au cou ; à côté est une religieuse infidèle à ses vœux et qu'un diable accompagne par ironie ; plus loin un autre diable, indécente et grotesque personnification de la luxure, porte sur son dos une femme renversée dont les cheveux traînent à terre. On remarquera qu'ici figure au premier rang des damnés ,
1 L'énorme gueule de dragon qui désigne ordinairement la bouche de l'enfer dans les tableaux du Moyen-Age, est une extension du symbolisme de Léviathan. (Voyez la Monographie de Bourges par les RR. PP. Cahier et Martin, pages 137 — 139.)
un roi, un évêque prévaricateur et une princesse. Dans la partie supérieure du tableau , il y a quatre anges armés du glaive et du bouclier et chassant les réprouvés loin de la présence divine.
A droite et à gauche de Jésus-Christ, le second rang de statuettes de la voussure représente les morts qui sortent de la tombe pour paraître devant le tribunal du Seigneur : le son éclatant de la trompette s'est fait entendre jusqu'au fond de leurs sépulcres. Tous regardent le Seigneur et sont dans une posture suppliante; chacun semble dire : 0 Roi dont la majesté est si redoutable, Dieu qui sauvez vos élus, par une miséricorde toute gratuite, sauvezmoi, o source de toute bonté '. Cette résurrection générale est parfaitement bien sculptée.
Au-dessus de cette résurrection, ce sont les neuf chœurs des Anges. Selon le sentiment commun des Pères et des théologiens catholiques, les Anges sont distribués en trois hiérarchies, et chaque hiérarchie en trois ordres ou chœurs: 1° les Séraphins, les Chérubins et les Trônes; 2" les Dominations, les Vertus et les Puissances; 3" les Principautés, les Archanges et les Anges a . Voici comment ces neuf ordres sont placés à Chartres. Premier cordon de la voussure, à la gauche du spectateur, quatre Chérubins avec six ailes et portant dans chaque main une boule ; cette boule est ce qu'on appela, durant tout le Moyen- Age, le sceau de Dieu, signaculum Dei. A droite, quatre Séraphins à six ailes et tenant en main des flammes, figure de l'ardeur de leur amour pour Dieu'. Le second cordon offre six Dominations : deux ailes , tunique et manteau, couronne et sceptre, pieds chaussés. Le troisième cordon représente huit Puissances à deux ailes et portant tunique, man-
1 Voyez la prose Dies irœ, à la messe des morls.
* Lisez dans le Miroir naturel de Vincent de Beauvais, lib.I, cap. 44-50, des développements curieux sur cette classification et sur le sens qu'on y attache. — Dans les anciennes Litanies des Saints pour l'église de Chartres, voici l'ordre dans lequel sont placés les Esprits célestes: Anges, Archanges, Trônes, Dominations, Principautés, Puissances. Vertus , Chérubins et Séraphins.
3 Les Trônes, qui manquent ici pour compléter la première hiérarchie angélique, sont placés au cordon externe des deux baies latérales.
teau et sceptre sans la couronne; pieds chaussés. Sur le quatrième cordon sont figurées à gauche cinq Principautés ou cinq Vertus, ayant pour vêtements l'amict paré , l'aube et la dalmatique diaconale; ils portent un livre dans la main gauche; pieds chaussés. A droite , il y a cinq Archanges en tunique et manteau , armés de la lance et du bouclier, et écrasant un dragon sous leurs pieds nus. Enfin le cinquième cordon contient douze Anges : quatre , en tunique et manteau, sonnent encore des longues trompettes qui ont éveillé le genre humain; quatre, en amict et aube, tiennent des flambeaux ; quatre portent la navette et l'encensoir.
Le sixième cordon est séparé du cinquième par un large espace orné seulement de deux nervures toriques. Ce sixième cordon se compose de vingt-huit statuettes accouplées deux à deux et posées dans des niches d'un travail exquis. Ces statuettes représentent les saints Prophètes de l'ancien Testament; tous sont vêtus de la tunique et du manteau; tous ont un livre ou une banderolle; dans chaque groupe , il y a toujours un barbu et un imberbe , sans doute pour éviter la monotonie. Trois portent la couronne : David qu'on reconnaît à sa harpe, Salomon tenant un sceptre, et la reine de Saba qui a une fleur dans la main gauche.
Le dernier cordon , qui est lout-à-fait à l'extérieur de la voussure, contient quatorze statuettes admirables d'exécution : ce sont les Vierges chrétiennes qui ont vaincu dans les nobles combats pour la chasteté ; elles sont vêtues de la robe et du manteau royal; elles portent le nimbe et la couronne comme Marie, et tiennent en main une fleur de lis, symbole de leur virginité.
Nous avons décrit toute la baie centrale, mais avant de la quitter, jetons un coup d'œil sur les quatre piliers qui en soutiennent la voussure; ils sont composés de cinq colonnes cylindriques d'une seule pierre, portées sur un élégant piédestal.
La baie latérale de gauche est toute entière consacrée à la blanche armée des Martyrs. Décrivons-la rapidement; nous prions encore le lecteur de se rappeler que nous ne lui offrons ici qu'une table analytique des matières à traiter, et que si parfois nous entrons dans quelques détails , c'est pour éviter la monotonie.
Sur le tympan et sur la première zône de la voussure, se déroule en trois tableaux l'histoire de saint Etienne, premier martyr du Fils de Dieu. En commençant à gauche, on trouve:
1° Saint Étienne assis et disputant contre quatre docteurs juifs. 2° Saint Étienne vêtu en diacre (le sculpteur a oublié de lui donner une étole) est entraîné hors de Damas ; la ville est figurée avec ses murs , sa porte bastionnée et ses maisons , dans un coin du tympan. 3° Saint Étienne est lapidé par les Juifs ; le saint diacre est à genoux, les mains jointes, regardant en haut, Et il dit : Je vois les deux ouverts, et le Fils de l'homme qui est debout à la droite de Dieu l . Jésus est sculpté de grandeur naturelle dans le second étage du tympan ; il est vêtu de la tunique et du manteau , porte la couronne royale , bénit de la main droite , et dans sa gauche tient la palme du martyre pour Étienne ; à ses côtés deux anges adorateurs. Dans la scène de la lapidation, au bas de la voussure , on voit des Juifs apportant des pierres dans un pan de leurs robes; Saûl, qui sera plus tard le grand Paul, est assis sur les vêtements du saint diacre.
Les parois de la porte de gauche sont décorées de huit statues colossales qui représentent les plus célèbres martyrs honorés dans l'Église de Chartres. A gauche, on voit: 1° Saint Théodore 2 , vêtu de la cotte de mailles et du surcot ; à son baudrier pend un large cimeterre ; sa main droite tient fièrement une lance , et sa gauche est appuyée sur un bouclier timbré d'une croix fleurdelisée et cantonnée de quatre fleurs de lis; il a des éperons. Sous le socle, l'empereur Licinius veut faire adorer ses dieux par Théodore , qui fléchissant un genou devant l'idole, s'apprête à la renverser : c'est l'interprétation qui nous a paru la plus vraisemblable. Le sculpteur a confondu ici les deux saints Théodore, soldats. — 2" Saint Étienne, vêtu de l'amict paré, de l'aube, du manipule et de la dalmatique; l'artiste a encore oublié de lui donner une étole 5 . Sous le socle, un des Juifs qui le lapidèrent. — 3° Saint
1 Actes des Apôtres , vu , 55.
' Au lieu de saint Théodore, M. Didron voit dans cette statue, saint Victor (Guide de la peinture , page 321 .) Ce dernier martyr était peu connu a Chartres; saint Théodore, au contraire, y a toujours été fort honoré, parce que l'on y possédait tous ses sacrés ossements. Une verrière raconte même les traits principaux de la légende du saint martyr.
5 II y aurait une foule de remarques intéressantes à faire sur le
- no -
Clément, pape, en vêtements pontificaux : amict paré, aube, manipule, étole, tunique, dalmatique, chasuble ronde, pallium, gants, anneau et sandales; il porte la tiare pointue du Moyen- Age; il bénit de la main droite et tient la croix pastorale dans sa gauche. Pour socle, un temple au milieu des eaux; allusion à un fait ainsi raconté dans les plus anciens livres liturgiques • « Le » gouverneur ayant fait jeter à la mer saint Clément lié par le cou » à une ancre, les chrétiens se mirent en prière pour demander * au Seigneur qu'il daignât leur faire découvrir le corps du » martyr. Et aussitôt la mer recula d'un espace de trois milles ; » et les fidèles , avançant à pied sec , trouvèrent un petit temple » en marbre, et le corps de Clément y était dans un tombeau, et » l'ancre était à côté... Et chaque année, à l'anniversaire du » martyre de Clément, la mer se retire pendant toute l'octave l . » — 4° Saint Laurent , en costume diaconal, le livre des évangiles sur la poitrine. Sous le socle, l'empereur Décius est étranglé par un diable.
Adroite, c'est: 1° Saint Vincent, vêtu comme saint Laurent. Sous le socle, un aigle et un ours, qui ne purent dévorer le corps du martyr. — 2" Saint Denis, évêque de Paris, en costume pontifical, et bénissant de la main droite. Sous le socle, un des lions furieux qui furent lancés contre lui et qui s'adoucirent devant le saint évêque 2 . — 3° Saint Piat , prêtre , en vêtements sacerdotaux. Sous le socle, le proconsul Rictius -Varius , qui lui fit trancher la tête. — 4° Saint Georges, vêtu comme saint Théodore; son bouclier est à champ croisé et orné d'une rosace fort élégante. Sous le socle, deux bourreaux torturent le vaillant chrétien
costume sacré des diacres, des prêtres, des évêques, etc.; nous les réservons pour la Monographie. — Nulle part ailleurs on ne trouvera des vêtements sacrés aussi admirablement sculptés et ciselés.
4 Voyez le Bréviaire romain et les anciens Bréviaires de Chartres, au 23 novembre ; voyez aussi toutes les Vies des Saints écrites avant les téméraires critiques Tillemont et Baillet.
* Une des verrières du chœur représentait saint Denis entre deux lions; cette verrière, qui avait été donnée par saint Louis, a été remplacée par du verre blanc, en 1769.
sur une roue — Les statues de saint Georges et de saint Théodore sont deux chefs-d'œuvre de la statuaire du XIII e siècle.
Remontons maintenant à la voussure. Les cinq premiers cordons sont ornés de trente-huit statuettes représentant toute la hiérarchie des Martyrs. Sur le premier cordon, huit petits enfants vêtus de la robe et tenant en mains la palme du martyre et la boule du monde : ce sont les Innocents, premières victimes du Christ qui se jouent avec la palme et les couronnes; Vos prima Christi victima.... palmd et coronis luditis 2 . — Au second cordon, six Martyrs en tunique et manteau , sans nimbe : ce sont probablement les Machabées; la place a manqué pour le septième. À l'amortissement de ce cordon, on voit une tête de bœuf; d'une blessure faite au cou, il en coule deux petits ruisseaux de sang, qui est reçu par chacun des Machabées dans un pan de leurs vêtements. — Le troisième cordon a huit Martyrs laïcs en tunique et manteau et portant des palmes. — Le quatrième cordon comprend dix Martyrs : six rois en tunique et manteau , couronne et sceptre; deux évêques en costume pontifical; deux archevêques ornés du pallium. — Au cinquième cordon on voit douze Martyrs , deux sous-diacres , deux diacres et deux prêtres avec palmes et livres; deux abbés et deux évêques portant la crosse et le livre; un empereur portant couronne et sceptre, et enfin un pape bénissant de la main droite et tenant une fleur dans la gauche.
Le sixième cordon, qui est séparé du premier par un large espace nu , oITre en pierre la parabole des dix Vierges : à gauche ce sont les cinq Vierges sages, modestement vêtues et tenant leurs lampes allumées pour aller au-devant de Jésus-Christ ; à droite ce
1 Au lieu de saint Georges , M. Didron voit saint Christophe (Annales archéologiques, tome I, page 56): « A Chartres, dit-il, sous la statue » de saint Christophe, représenté en guerrier et ne portant pas le Christ, • on voit le supplice qu'a souffert le Saint. Le même sujet est peint . sur une vitre de la nef, où l'on voit le Saint en guerrier géant. • Le guerrier géant figuré dans les verrières porte celte inscription : S. Georgivs.
* Hymne de Prudence , au Bréviaire romain , le 28 décembre.
sont les cinq Vierges folles, vêtues de la robe traînante et du manteau , à l'air effaré , et tenant leurs lampes renversées et éteintes , image des chrétiens sans foi et sans bonnes œuvres.
Le septième cordon se compose de dix anges qui sont là pour rendre leurs hommages à la blanche troupe des témoins du Christ. Le premier à gauche est un Trône, vêtu d'une tunique gaufrée, quatre ailes , pieds nus sur une roue. Le premier à droite est un Archange terrassant un dragon, figure du démon. Les huit autres appartiennent au chœur des Anges ; ils portent presque tous des flambeaux ; un seul tient la navette et l'encensoir.
Il nous reste encore à étudier ici les deux admirables piliers qui soutiennent la voussure. Ces deux piliers sont ornés de délicats et curieux bas-reliefs encadrés par d'élégants rinceaux de vigne. Chaque sujet est dans une niche ravissante et dont la forme varie à l'infini. Plusieurs de ces bas-reliefs sont très-mutilés , ce qui en rend l'interprétation difficile ou douteuse , et quelquefois même impossible : cette observation regarde aussi les deux piliers de la baie des confesseurs , que nous décrirons bientôt. — Nous commencerons par le pilier de gauche, qui offre vingt-quatre scènes (six sur chaque face), qui représentent le supplice des saints Martyrs nommés dans les grandes litanies de l'église de Chartres.
Sur la face occidentale , celle qui regarde le clocher-vieux , on trouve en descendant de haut en bas : 1° saint Calixte , pape , qu'un bourreau précipite dans un puits; 2° saint Cyprien, qu'un bourreau va décapiter ; 3° saint Denis , entre deux lions qui le caressent; 4° saint Théodore, attaché à une potence et déchiré avec un peigne de fer; 5° saint Eustache, avec sa femme et ses enfants dans le taureau ardent; un bourreau active le feu au moyen d'un soufflet; 6° saint Gervais et saint Protais : le premier est mort déjà, et un bourreau enfonce une épée dans le dos du second.
Sur la face méridionale : 1° saint Jean-Baptiste en prison ; un bourreau lève le glaive pour lui trancher la tète; 2° Saint Denis, premier évêque de Paris ; un bourreau vient de lui couper avec une hache la partie supérieure du crâne , que le saint évêque tient en ses mains; une main divine émergeant des nuages tient la mître; 3° saint Saturnin, évêque de Toulouse, traîné par un bœuf
sur les marches du Capitole toulousain 4* saint Piat, prêtre» devant un soldat qui lève son glaive pour le frapper; 5° saint Procope , que Ton précipite dans une fournaise ardente ; 6° saint Symphorien lié à un arbre et décapité avec une hache.
Sur la face orientale : 1° saint Thomas , archevêque de Cantorbéry , que deux infâmes guerriers assassinent au pied de l'autel de sa cathédrale; 2° saint Biaise, évêque de Sébaste, avec la mitre seulement, les mains tenues dans deux pièces de bois audessus de sa tête; deux bourreaux le tourmentent inhumainement; 3° saint Léger, évêque d'Autun • un bourreau lui met un genou sur la poitrine et lui enfonce un fer dans l'œil droit ; 4° saint Vincent, diacre de Sarragosse , avec une meule au cou, 0ottant sur le bord de la mer ; son corps sacré est protégé par un corbeau , contre un loup et un aigle; le corbeau, à moitié brisé, sort des nues; 5* saint Laurent, diacre de l'Église romaine, sur le gril; le bourreau le retourne avec un croc; 6° saint Cheron, vêtu en diacre (l'étole lui manque; c'est un oubli du sculpteur); il tient sa tête nimbée et va la jeter dans un puits a ; derrière le saint diacre on voit le voleur portant la bourse et armé du glaive qui vient de trancher la tête du martyr.
Enfin sur la face septentrionale: 1° Saint Clément , pape, jeté dans la mer avec une ancre liée au cou ; 2° Saint Savinien , qu'un bourreau va décapiter; 3° Saint Aventin , assis près de l'autel; un soldat lève son glaive pour trancher la tète du premier évêque de Chartres; 4° saint Côme et saint Damien, dans une chaudière
1 Le profil du saint Evêque ressemble étonnamment à celui de l'empereur Napoléon; aussi les Chartrains ne manquent pas d'en faire la remarque aux étrangers.
* Ce puits se voit encore aujourd'hui dans l'enclos du Petit-Séminaire de Saint-Cheron-lez-Chartres. Voici comment en parle le bon Rouillard : . Principalement doit estre ramenteùe la fontaine , à laquelle » sont guaris de toutes sortes de maladies. Car quand les eaux sont
• grandes ailleurs, elle tarit presque toute, et approchant la feste qui . est le 28 May, regorge de tous costez avec effecls miraculeux. Quel- » ques hérétiques de nostre temps , qui en ont voulu faire espreuve ,
• ont trouvé que la vengeance divine estait à craindre aux mocqueurs
• ou mespriseurs des Saincls. » (Parthénie, seconde partie, page 6.)
d'huile bouillante ; un bourreau souffle le feu ; 5 a saint Bacche , qu'un bourreau tient par les cheveux et flagelle cruellement; 6° saint Serge , assis sur un siège ; un bourreau armé d'un marteau lui cloue les mains sur un poteau , dont il ne reste que des vestiges.
Le pilier de droite offre sur les deux faces tournées vers la baie centrale, douze des vingt-quatre Vieillards-rois de l'Apocalypse; ils sont tous vêtus de la tunique et du manteau ; ils sont tous couronnés d'une couronne flcuronnée; tous portent des instruments de musique pour chanter aux noces de l'Agneau, et des vases d'or remplis de parfums qui sont les prières des Saints *.
Sur les deux autres faces , on trouve des allégories aussi charmantes que naïves : ce sont les Vertus mises en opposition avec les Vices. — La face occidentale présente : 1° la Foi, sous les traits d'une femme modestement vêtue , tenant dans sa main gauche un écusson orné d'un calice ; la croix qu'elle tenait dans sa droite, est brisée ; 2° Y Idolâtrie ou Y Infidélité est figurée par un homme à genoux devant une idole ; 3° l'Espérance chrétienne , aux regards tournés vers le ciel , et à l'écusson timbré d'un étendard ; 4° le Désespoir, représenté par une femme qui se perce avec une épée ; 5° la Charité, qui se dépouille de sa dernière robe pour la donner à un pauvre presque nu ; sur son écusson , un bélier couvert de sa toison; & Y Avarice, assise devant un coffre-fort regorgeant d'or et d'argent.
La face méridionale offre : l°la Chasteté, représentée sous les traits d'une noble femme portant la palme ; sur son écusson , un oiseau dans les flammes ; 2° la Luxure est une courtisane vêtue comme une reine, un sceptre à la main; elle reçoit les caresses d'un jeune cavalier; 3° la Sagesse ou Prudence a l'écusson orné d'un serpent enlacé autour d'une verge ; 4° la Folie , armée d'une massue et abattant des glands; 5° Y Humilité, dont l'écusson porte une colombe; 6° Y Orgueil est un homme renversé de cheval dans la poussière.
La suite de ces admirables allégories se trouve sur le pilier de droite de l'autre baie latérale; transportons-nous-y. Sur la face
k Apocalypse , iv , 4.
méridionale, celle qui regarde le cloître, on a : i° \& Docilité ; ce sujet est fort mutilé : c'était une femme assise dont l'écusson portait un bœuf; 2° Y Indocilité est une femme armée d'une épée et qui refuse d'écouter les avis que lui adresse un moine; 3° la Douceur porte un écusson sur lequel est un agneau; 4° la Colère est figurée sous les traits d'une femme assise sur un élégant faU distoire et qui donne un coup de pied dans la poitrine du serviteur qui lui présentait à genoux un vase; 5° la Force ou le Courage est une femme vêtue de la cotte de mailles , armée d'un glaive et portant un lion sur son écusson; 6° la Lâcheté, représentée par un homme qui ayant laissé tomber son épée , prend la fuite, poursuivi par un lièvre qui sort d'une vigne; le lièvre est à moitié brisé.
Sur la face orientale : 1° la Persévérance tient un sceptre et une couronne ; 2° Y Inconstance est un moine laissant son froc et ses chaussures à la porte de son couvent ; 5° la Sobriété ou Tempérance est sous les traits d'une femme portant un écusson orné d'un chameau agenouillé; 4° Y Ivrognerie ou Intempérance est un homme qui lève la main pour frapper un évêque; 5° la Concorde porte un écusson timbré d'une branche d'olivier; 6° la Discorde est figurée par un mauvais ménage : l'homme et la femme se battent ; près d'eux est une cruche renversée , pour indiquer que les querelles sont souvent la suite de l'ivrognerie. Les deux autres faces du pilier contiennent les douze autres Vieillards-rois de l'Apocalypse.
Etudions maintenant les parois de cette baie latérale qui est consacrée aux Confesseurs. Les huit statues colossales qui s'y dressent entre socles et dais, représentent , en commençant à gauche :
1° Saint Laumer, abbé, vêtu de l'amict paré, du manipule, de l'étole et de la chasuble ronde; un livre dans la main droite, la crosse dans la gauche, brisée aujourd'hui. Sous le socle, le saint par ses prières change l'eau en vin. Cette statue est du XIV e siècle ; on remarquera la différence énorme qu'il y a entre elle et les statues du XIII e siècle; les vêtements ont pris déjà une forme mesquine et pauvreteuse.
2° Saint Léon, pape , en vêtements pontificaux et bénissant de la main droite ; la croix pastorale qu'il avait dans la main gauche , est brisée; il porte la tiare pointue rehaussée de pierreries. On remarquera le riche costume de cette statue et des cinq autres qui sui-
vent : amicts , manipules , étoles , tuniques , dalmatiques , chasubles, palliums , anneaux , gants , sandales , tout est d'un travail exquis et d'une variété prodigieuse. Sous le socle , trois têtes sortent d'un nuage ; ces têtes sont probablement la personnification des trois principales hérésies que saint Léon a condamnées : l'hérésie des Pélagiens, celle des Prescillianistes et celle des Eutychéens f .
3° Saint Ambroise , en costume archiépiscopal et bénissant de la main droite ; l'extrémité de sa crosse s'enfonce dans la bouche de l'empereur Théodose , qu'il réduisit à la pénitence publique et qui lui sert ici de socle.
4° Saint Nicolas , en costume pontifical , et bénissant de sa main droite; dans la main gauche, il tenait une crosse brisée aujourd'hui. Sous le socle , le cruel hôtellier qui assassina les trois étudiants, ressuscités ensuite par saint Nicolas.
5° Saint Martin, vêtu en archevêque; il bénit de la main droite. Sous le socle , deux chiens dont les langues sont percées par le bout pointu de la crosse; c'est une allusion au trait suivant : « Ayant vu des chiens qui poursuivaient un lièvre , saint Martin • leur ordonna d'abandonner cette pauvre bête : aussitôt les chiens » s'arrêtèrent et restèrent comme liés à leur place 1 » .
6° Saint Jérôme, en costume sacerdotal; comme docteur il tient en ses mains un livre ouvert qu'il montre aux fidèles ; la main gauche tient en même temps une longue banderolle dont une extrémité est tenue par la Synagogue placée sous ses pieds; la Synagogue est figurée par une femme aux yeux bandés et aux cheveux flottants : l'artiste a voulu nous dire que saint Jérôme a transporté la science de la Synagogue dans l'Église catholique.
7° Saint Grégoire-le-Grand , vêtu en pape; sur son épaule, on voit l'Esprit-Saint sous la forme d'une colombe. Sous le socle, le secrétaire du grand pontife est assis devant son pupitre et lève
1 Des Archéologues ont cru voir dans ces trois têtes une allusion à l'affaire des trois Chapitres ; ces archéologues n'ont donc pas réfléchi que du temps de saint Léon , il ne pouvait pas être question de cette grande affaire, qui ne fut agitée que plus de 80 ans après la mort du saint Pontife.
1 Légende dorée, de Bealo Marlino.
tes regards vers son maître. C'est la traduction en pierre d'un fait ainsi raconté par Pierre Diacre , auteur d'une Vie de saint Grégoire : « Lorsque Grégoire composait ses commentaires sur la dernière » vision d'Ezéchiel , son secrétaire étonné des longs intervalles » qu'il mettait en dictant , perça avec son calamus le "rideau qui » les séparait l'un de l'autre ; et regardant par le trou , il aperçut » une colombe blanche comme la neige , posée sur l'épaule de » Grégoire. La colombe tenait son bec appliqué sur la bouche du » saint ; et quand elle se retira , Grégoire recommença à dicter, » et le secrétaire écrivit ses paroles. Le saint s'étant ainsi tu à » plusieurs reprises , son secrétaire regarda de nouveau , et chaque » fois il vit le pontife recevant entre ses lèvres le bec de la colombe » divine *. » — 8° Saint Avit, abbé de Micy, en costume sacerdotal; livre dans la main droite, et crosse dans la gauche. Sous le socle, saint Avit donne la tonsure et le froc à saint Lubin. Cette statue date du XIV' siècle.
Le tympan représente à gauche : 1° Saint Martin suivi d'un domestique , donnant à un pauvre d'Amiens la moitié de son manteau. 2° Saint Martin et son domestique couchés sur un lit. 3° Jésus accompagné de deux anges lui apparaît revêtu de la moitié du manteau donné au pauvre. — A droite, il y a deux sujets relatifs à saint Nicolas : 1° Saint Nicolas jette la nuit, par la fenêtre , de quoi doter les trois filles d'un homme pauvre qui allait les abandonner au crime. 2° Saint Nicolas, vêtu pontificalement , est couché dans un tombeau orné de quatre-feuilles ; de la tête et des pieds, coule l'huile miraculeuse qui guérit tous les malades 3 . Sous la tombe, on voit cinq malades qui s'oignent avec l'huile sacrée.
La voussure , dans son premier étage , offre à gauche : saint Gilles, vieillard vénérable, assis dans une grotte; la biche qui le nourrit, est accourue près de lui; Charles-Martel étant à la chasse, découvre le saint ermite. — A droite, saint Gilles célèbre les
1 Voyez celle Vie de saiut Grégoire au commencement de ses œuvres publiées en 1705 par les Bénédictins. Voyez aussi le Bréviaire romain.
* On lit dans une hymne des anciens bréviaires charlrains: Oleum.. quod manat de lumuln... da1 munvs mnUntin implorante populo
saints Mystères , et un ange lui montre , écrit sur une banderolle , le péché que Charles-Martel n'osait dire à aucun prêtre ; le roi est derrière le saint abbé.
Au-dessus de ces deux scènes curieuses, vient s'échelonner, sur les cinq premiers cordons de la voussure , toute la hiérarchie des confesseurs. Au premier cordon on voit huit jeunes lévites en amictet en aubes. Le second cordon offre un vieillard laïc, un guerrier armé de la lance et du bouclier, deux sous-diacres portant la navette, et deux diacres portant le livre des Évangiles. Le troisième cordon contient deux laïcs , deux moines , deux prêtres et deux abbés avec la crosse et le livre. Au quatrième cordon , se voient deux rois , deux évêques , deux archevêques , deux cardinaux et deux papes. Le cinquième cordon présente deux sous-diacres, deux diacres, deux prêtres, deux abbés, deux évêques, deux archevêques, un empereur et un pape. Toutes ces statuettes portent le nimbe.
A l'extrémité de la voussure , il y a un sixième cordon de dix statuettes représentant dix apôtres; ce sont, en commençant en bas et à gauche : 1° saint Paul avec le livre et l'épée ; 2° saint Thomas avec l'équerre; 3° saint Jacques -Mineur en costume épiscopal , moins la mitre ; 4° saint Jacques-Majeur avec le bourdon ; 5° saint Barthélémy tenant le couteau ; 6° saint Jean en vêtements sacerdotaux et tenant le calice; 7° saint André avec la croix; 8° saint Matthieu avec une épée nue ; 9° saint Matthias avec une hache ; 10° saint Pierre tenant les clefs et la croix.
Enfin, dans la gorge externe de la voussure, dix auges rendent leurs hommages à la glorieuse armée des Confesseurs : il y a un Trône, dont les pieds sont posés sur une roue, un Archange qui terrasse un dragon, sept Anges qui encensent, et un autre Ange qui éclaire.
Maintenant il est temps d'étudier les vingt-quatre bas-reliefs du pilier de droite. Ces bas-reliefs sont exécutés avec un savoir et une délicatesse merveilleuse, et représentent vingt -quatre faits qui ont tous rapport aux Confesseurs ; plusieurs de ces basreliefs ont beaucoup souffert de la main du temps et des hommes. Sur la face occidentale , en descendant de haut en bas : 1° saint Léon , pape , est à genoux devant l'autel ; un ange lui apparaît et lui dit de la part de saint Pierre : J'ai corrigé votre lettre. 2° Saint
Martin bénissant le laboureur qui avait voulu le frapper d'une hache et qui lui demande grâce. 3° Saint Lubin guérissant saint Calétric en l'oignant d'une huile bénite. 4° Saint Avit est assis. 5° Saint Antoine tenant un livre ouvert; un diable se tient à côté de lui. 6° Saint Hilarion assis et vêtu avec les vêtements de peaux de bêtes que saint Antoine lui avait donnés.
La face méridionale offre : 1° Saint Grégoire-le-Grand, écrivant ses commentaires sur Ezéchiel, avec la Colombe divine sur l'épaule; un rideau le sépare de son secrétaire. 2° Saint Rémi imposant les mains sur Glovis, qui sort des fonts baptismaux. 3° Saint Soleine instruisant Glovis agenouillé et couvert de son armure. 4° Un saint abbé parlant à une femme agenouillée. 5° Un moine , peut-être saint Mesmin , bêchant la terre ; il a posé son froc sur un chêne , et un oiseau est perché sur son froc. 6° Un saint vieillard parlant à un jeune homme.
Sur la face orientale : 1° saint Sylvestre baptise Gonstanliu; l'empereur est plongé jusqu'à mi-corps dans les fonts baptismaux. 2° Saint Martin bénit un petit enfant emmaillotté sur les bras de sa mère. 3° Saint Lubin , évêque de Chartres , instruit saint Calétric, encore simple prêtre. 4° Saint Benoît, assis devant une table, bénit une coupe qu'un jeune moine lui présente. 5° Un prêtre tient un livre ; à ses pieds un homme qui a déposé à terre une espèce de fagot et- qui le prie d'avoir pitié de lui. 6° Un saint ordonne à un énorme dragon de se précipiter dans un abîme.
Sur la face septentrionale : 1° saint Ambroise instruit saint Augustin encore catéchumène. 2° Saint Nicolas bénit l'anneau placé au doigt d'une jeune vierge. 3° Saint Marcel, évêque de , Paris, conduit un affreux dragon avec son étole. 4° Saint Gilles guérit un possédé en le prenant par la main. 5° Saint Jérôme est assis devant un pupitre et il écrit. 6° Un saint moine assis sur la terre écoute avec patience les invectives d'une femme.
Le pignon de chaque baie du porche est orné d'une niche élégante : la niche de la baie centrale abrite la très-sainte Vierge assise et tenant Jésus sur ses genoux ; l'enfant bénit de la main droite et porte le Monde dans la gauche; de chaque côté, deux anges encensent. — Dans la niche de la baie des Martyrs, il y a sainte Anne assise et portant un long vase d'où s'échappe un lis fleuri; sur le vase on lit : s. anna; deux anges sont à ses côtés.
— La niche de la baie des Confesseurs contient une Sainte assise et tenant un livre ouvert ; c'est peut-être encore sainte Anne ; à ses côtés , il y a deux anges , l'un porte le sceptre , l'autre tient une banderolle.
La pointe de chaque pignon était autrefois terminée par une espèce de pinacle, dont l'extrémité s'épanouissait en quatrefeuilles ; dans ces quatre-feuilles on avait placé quatre statuettes figurant les quatre évangélistes. Un seul pinacle existe encore aujourd'hui , c'est celui de la baie des Martyrs.
L'entablement du porche est surmonté d'une riche galerie avec dais et pinacles d'un travail admirable. Cette galerie couverte renferme dix-huit statues colossales représentant les rois de Juda , ancêtres de Jésus-Christ ; ils sont placés dans l'ordre de la généalogie d'après saint Matthieu. L'évangéliste n'en nomme que quinze , parce qu'il a passé sous silence Ochozias , Joas et Amasias 1 : le sculpteur a suppléé saint Matthieu ; voici le rang qu'ils occupent, en commençant près de la tour occidentale du porche : David, Salomon, Roboam, Abias, Asa, Josaphat, Joram, Ochozias, Joas, Amasias, Ozias, Joathan, Achaz, Ezéchias, Manassé, Amon , Josias et Jechonias. Tous ces rois sont vêtus de la tunique et du manteau ; tous ont des gants et des chaussures unies ; tous portent le sceptre et la couronne fleuronnée et enrichie de pierreries. David , au lieu du sceptre , tient en la main .droite une longue verge dont l'extrémité s'épanouissait en corolle ; dans sa gauche , David porte la harpe ; sous ses pieds , on voit le vieux Jessé , père de cette nombreuse suite de rois ; il est couché sur un lit, et de son ventre sort un arbre qui se divise en trois branches. On remarquera que la statue d' Amasias est plus petite que celles des autres rois.
Différentes parties du porche sont décorées de pampres de vigne chargés de leurs fruits; ils sont sculptés avec une grâce, une
1 Très generatinnés prœteritœ sunt , dit sainl Hilaire dans son commentaire sur le premier chapitre de saint Mathieu ; Joram genuit Ochoziam , Ochozias vero genuit Joam. Joas deindè Amasiam, Amasias autem Oziam : et in Matthœo Joram Oziam genuisse scribitur, cum qwrtus ab eo sit. Hoc ita, quia ex gentili feminâ Joram Ochoziam genuit, ex Achab srilicet, qui Jezabel habuit uxorem.
élégance admirables. Ces pampres sont un motif d'ornementation assez souvent employé dans les peintures murales aussi bien que dans les bas-reliefs des catacombes, et les interprètes de l'antiquité chrétienne figurée y voient un symbole du divin Sauveur, de l'Eglise, et de l'Eucharistie ».
Avant de quitter ce porche, jetons un coup-d'œil général sur le faire artistique des nombreuses et ravissantes statues que nous venons de décrire trop succinctement; en les contemplant, on sera forcé de se dire : L'art chrétien est enfin parvenu à exprimer les plus hautes idées avec le moins de matière possible; l'idée est rendue, complètement rendue , mais d'une façon un peu mystique : la tète rayonne de lumière et de beauté ; le reste du corps nage dans une demi-teinte, s'il est permis de parler ainsi ; la vie , l'expression est concentrée en haut. Toutefois ce ne sont plus les formes allongées et décharnées des statues du XII e siècle ; mais ce n'est pas non plus la plénitude de vie de la Renaissance, le luxe de chair et d'os des sculpteurs modernes. C'est un milieu entre l'affectation de l'époque romane et le sensualisme du XVI r siècle : c'est une chair châtiée par la mortification , une chair chrétienne qui se voile modestement sous des draperies longues, mais pas trop recherchées. L'artiste catholique n'a pas atteint la beauté anatomique des œuvres du paganisme ; il n'a pas copié le Laocoon ou la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Belvédère; mais il a pris dans le cloître ou plutôt dans les traditions mystiques de l'art chrétien , ces formes pures et modestes , cette chair crucifiée au péché et exhalant un parfum de céleste odeur. Quant au jet des draperies, il atteint dans quelques statues une perfection qui égale peut-être ce que l'art antique nous a laissé de plus noble, de plus simple et de plus riche en ce genre.
La verve et la science des artistes du XIII* siècle se sont élevées à une hauteur difficile à apprécier pour ceux qui n'ont pas étudié avec une scrupuleuse attention ces merveilles de la sculpture religieuse. Car tout d'abord on est peu frappé de la perfection de ces statues si sobres de matière. Il faut avoir dans l'àme une prédisposition au recueillement pour comprendre toute la
1 Aringhi, Rnma suhtwanta . lome II, lib. VI, rap. 4N.
-Importée de ces œuvres d'art qui , à la première vue , paraissent assez étranges pour que des esprits inattentifs les aient regardées comme les produits d'un art encore dans l'enfance. Mais ce qui paraît imperfection dans la forme , est culte de l'idée ; ce qui parait impuissance dans l'expression, est intention profonde chez des artistes qui cherchent à faire prédominer exclusivement l'idée sur la forme, le mysticisme sur le naturalisme. D'ailleurs ce n'est qu'en devenant chrétiens , que nous commencerons à bien comprendre les mystérieuses beautés de l'art divin du Moyen- Age, que nous en saisirons les relations qui le rattachent au monde supérieur, et que nous admirerons la foi et le génie des artistes du siècle de saint Louis.