‹ Description de la cathédrale de Chartres suivie d'une Courte notice sur les églises de SaintPierre, de SaintAndré et de SaintAignan de la même villeChapitre 7 sur 23 · PLAN DE LA CATHÉDRALE · texte numérisé non relu

PLAN DE LA CATHÉDRALE

et harmonieux nous frappera d'abord. On peut le dire sans crainte d'être démenti, aucun autre temple ne produit une plus profonde émotion de pieux recueillement; on sent qu'on entre dans une atmosphère de prière, de foi et de piété: l'on y respire la majesté du Dieu qu'on y adore. Ce sentiment est si vrai que l'on se surprend à parler à voix basse pour ne pas troubler le silence religieux qui remplit la profondeur des nefs mystérieusement assombries par les vitraux peints. Aussi ne sommes-nous pas étonné si l'empereur Napoléon , en entrant dans la Cathédrale , s'écria : Un athée doit se trouver mal à l'aise ici!

Il faut bien le reconnaître , nos cathédrales du Moyen- Age peuvent seules faire vibrer les fibres religieuses de l'àme , et ont seules compris et réalisé l'art vraiment chrétien. L'architecture classique procède suivant les lois mécaniques, à l'aide du compas et de l'équerre, prenant souvent des réminiscences pour l'inspiration. L'architecture catholique,, affranchie par la rédemption qui s'est étendue à toutes choses, donne pour ainsi dire des ailes à la matière et monte au ciel comme une prière. Ici les proportions modulées de l'art d'Athènes et de Rome sont dédaignées ; les colonnes débarrassées du poids de l'entablement s'élancent et s'épanouissent en nervures sur la voûte qu'elle supporte à des hauteurs prodigieuses ; les murailles semblent délivrées des lois ordinaires de la pesanteur, tant elles sont légères et transparentes. A voir l'enceinte toute entière, inondée de la clarté mystérieuse des vitraux étincelants , la voûte étendue comme un riche pavillon , on croirait une tente enchantée qui , sous un souille de chérubin, se déroule immense et magnifique aux regards qui le contemplent. La basilique chrétienne surpasse le temple antique, autant que l'idéal catholique domine l'idéal de l'art païen : il y a entre ces deux arts la distance infinie de la plus admirable transformation.

Aux sentiments de piété et d'admiration qu'inspire l'aspect de cette splendidc Cathédrale de Chartres , vient se joindre le souvenir des faits mémorables dont elle a été le théâtre. Trois papes , presque tous nos rois , une multitude d'évêques , de saints et d'illustres personnages , un nombre prodigieux de pèlerins de tout âge et de tout pays sont venus présenter leurs hommages à la Reine des cieux , dans son plus beau sanctuaire de la terre.

Mais quittons ces généralités pour entrer dans les détails. Ici

encore nous effleurerons à peine la partie architecturale de notre sujet, afin d'avoir un peu plus d'espace à consacrer à la sculpture et à la peinture.

§ 1". — L'Architecture.

Les heureux effets de son architecture hardie et gracieuse , quoiqu'un peu massive , ont beaucoup diminué depuis que le XVIII* siècle a fait enlever les verrières du chœur ; lorsque l'édifice , dans toute sa longueur, ne recevait que la lumière tempérée par les mille couleurs des émaux , les lignes architecturales en recevaient une harmonie particulière ; aujourd'hui le jour trop vif qui éclaire le chœur, rompt brusquement les lignes, change les effets qui avaient été combinés et les résultats primitivement obtenus; la vaste basilique semble avoir perdu de son immense profondeur.

Notre Cathédrale n'a pas conservé cette teinte sombre et vénérable que le temps lui avait donnée; on a couvert d'un fard grossier les vénérables rides qui faisaient sa gloire ; on l'a dépouillée de cette poussière que les siècles y avaient successivement déposée. Vers 1772 , le Chapitre la lit badigeonner par des Milanais nommés Borani ; de sorte qu'aujourd'hui , murs , piliers , colonnes , chapiteaux, voûtes, tout est couvert d'une épaisse couche d'un badigeon beurre-frais ; rien n'a échappé à ce grossier travestissement dont la vulgaire monotonie déshonore le noble édifice 1 .

Cinquante-deux piliers isolés et quarante pilastres liés par des murs soutiennent la Cathédrale dans toute son étendue et en forment l'ordonnance pittoresque. Parmi les piliers , trente-deux sont formés alternativement d'un cylindre ou d'un prisme octogone, cantonnés de quatre colonnes rondes ou prismatiques, qui se détachent aux cinq sixièmes; trois de ces colonnes reçoivent les retombées des arcs-doublcaux des bas-côtés; la colonne qui regarde l'intérieur de la nef et du chœur, supporte cinq colonnettes

1 On a récemment dëbadigeonné la cathédrale de Strasbourg , et par là on lui a rendu sa mystérieuse et sévère grandeur. Le Gouvernement ne rendra-t-il pas le même service à notre incomparable basilique?

s'élançant jusqu'au milieu des fenêtres supérieures , où elles reçoivent sur leurs chapiteaux les arcs-doubleaux et les nervures de la voûte principale. Ainsi partant du sol, ces colonnes légères jaillissent en gerbes jusqu'au faîte de l'édifice et en rattachent mystérieusement tous les membres.

Autour du chœur, comme on peut le voir sur le plan , il y a seize piliers ronds ou octogones ; ils sont isolés , c'est-à-dire sans colonnettes qui viennent les cantonner; ces piliers, que les Anglais appellent piliers normands, sont assez rares en France dans les monuments du XIII* siècle. Les quatre gros piliers du centre de la croisée sont couverts de nombreuses colonnettes qui s'élancent du pavé jusqu'à la voûte. « Les piliers de la nef sont lourds et mas- » sifs , dit M. Parker, comme si les ouvriers avaient été effrayés v de donner des soutiens trop légers à une voûte d'une si prodi- » gieuse hauteur 1 . »

Les trente-huit pilastres sont généralement composés d'un prisme carré dont la face antérieure est ornée d'une grosse colonne ronde ou octogonale , et dont les deux angles sont évidés en colonnettes rondes. A côté de celles-ci , il y a une colonnette plus petite qui supporte l'archivolte de la fenêtre.

Les bases des piliers sont carrées ou octogonales ; les bases dos colonnes sont toutes carrées , et leurs moulures sont circulaires ou prismatiques comme le fût de la colonne qu'elles décorent. Les chapiteaux des piliers et des colonnes sont riches et variés : ils se composent de volutes végétales ; souvent les volutes alternent avec des feuilles sculptées d'après nature et appliquées à plat contre la cavité du chapiteau. « La végétation capricieuse de la fin du » XII* siècle s'y fait encore distinguer au milieu des feuillages plus » sévères imités de la nature au commencement du XIII e . L'art » chrétien y a jeté, avec cette grâce naïve qui forme un de ses » mérites, des branches d'arbre coupées dans nos bois, avec les » mille fleurs cueillies dans nos champs. La flore murale du XIII*

* An introduction to the study of gothic architecture , par M. Parker d'Oxford, page 222. M. Parker est un des savants archéologues d'Angleterre ; il y a popularisé l'archéologie par ses admirables traités élémentaires sur la science.

» siècle est peut-être moins variée que celle du XIV'; mais déjà » cependant quel heureux choix des formes les plus élégantes, » quelle science dans leur disposition symétrique 1 ! »

Les douze piliers de la nef étaient autrefois décorés des statues colossales des douze apôtres, placées entre socles et dais; elles ont été brisées en 1793 3 .

Dans sa hauteur, la Cathédrale rappelle le mystère de la Trinité 5 : elle est divisée en trois parties. Il y a d'abord les travées qui donnent passage sous les bas-côtés et dont les arcades sont en ogive composée d'un arc-doubleau et de deux tores. Au-dessus des arcades règne la galerie ou triforium formant une élégante ceinture qui presse le milieu de la basilique ; ce triforium est composé de quarante et une travées , et chaque travée comprend cinq arcades ogivales supportées par de légères colonnettes ; ces arcades et ces colonnettes étaient peintes autrefois : on aperçoit encore des vestiges de peinture sous le badigeon boueux qui les recouvre aujourd'hui. Enfin au-dessus de chaque travée et du triforium s'élancent deux hautes et larges fenêtres géminées et

1 Cathédrales de France, par M. l'abbé Bourrassé, page 560.

* Des vieillards nous ont assuré que les fragments de ces statues se trouvent dans les fondements de la maison occupée par M. Vangeon , carrossier sur la place des Epars. — Ces statues avaient 7 pieds de hauteur, d'après Pintard (Histoire de Chartres, page 703).

8 Le savant et pieux architecte de la cathédrale a imprimé, sur toutes les parties de son œuvre, la doctrine de la Sainte Trinité. Celle doctrine, on la trouve dans la largeur composée de la nef et des deux bas-côtés, dans la longueur qui embrasse la nef , le chœur et le sanctuaire , dans la hauteur qui comprend les travées, le triforium et la claire-voie. Il y a trois entrées, chaque entrée a trois portes, trois baies et trois pignons. Dans la nef on compte deux fois trois piliers sur chaque côté ; les croisillons du Iransept ont chacun trois travées et trois piliers. Les fenêtres supérieures sont aussi formées de trois parties: une rose et deux lancettes ogivales. 11 y a trois marches pour monter au chœur , trois marches pour monter au sanctuaire, et trois marches pour monter à l'autel. Il est impossible de ne pas rencontrer un plan arrêté, par une pensée de foi, dans le nombre trois si souvent répète. (Voyez le Symbolisme dans les églises du Moyen-âge , page 138-141.)

surmontées d'une rose à huit pétales que séparent et terminent des quatre-feuilles : ces roses offrent une riche disposition. Dans les bas-côtés , le mur de face est percé de lancettes simples de grandes dimensions ; autour du chœur les lancettes sont géminées et surmontées d'une petite rose formée d'un simple cercle.

Nous l'avons déjà dit , les voûtes de la nef et du chœur sont les plus larges et les plus hardies de la France. Elles sont formées de voûtes partielles ogivales , dont les arêtes reposent sur des arcsdoubleaux et des nervures toriques croisées. Depuis que les Borani ont badigeonné la Cathédrale, on dirait que ces voûtes sont en pierres de taille . car ils y ont formé des carrés par des traits plus foncés qui simulent le joint des pierres ; mais elles sont construites d'après le système ordinaire du Moyen-Age , qui consistait à former les voûtes partielles au moyen de petites pierres noyées dans un excellent mortier, ce qui rendait les voûtes fort légères. « Ce n'est plus ici l'épaisseur de l'austère plein-cintre, dit M. Le » Maistre d'Anstaing, c'est une simple maçonnerie, retenue par » de légères nervures, couvrant de larges espaces et soutenue à » une grande hauteur par les piliers , ainsi qu'une tente jetée sur » des colonnes; c'est comme un firmament figuré, vers lequel » s'élèvent les prières et les soupirs des fidèles , et qui reporte la » pensée vers le ciel véritable , vers le trône sublime du Tout- » Puissant, objet de nos vœux et de nos espérances » A la jonction des nervures, une clef de voûte se montre ornée d'une gracieuse guirlande de fleurs ou de feuillages ; toutes les clefs ont conservé leur décoration peinte et dorée du XIII" siècle. L'ouverture des clefs de voûte de la nef est ronde; celle des clefs de voûte du chœur est quadrifoliée. Autrefois quelques portions des voûtes étaient azurées et étoilées d'or.

1 Recherches sur l'histoire et l'architecture de l'église cathédrale de Tournay, lome page 133.— Excellent ouvrage, plein de curieuses et savantes recherches, où l'archéologue trouvera d'utiles renseignements. Si nous ne craignions de blesser sa modestie, nous dirions que M. d'Anstaing brille parmi les archéologues les plus distingués de la noble et savante Belgique.

§ 2. — Le Pavé.

Le pavé de la Cathédrale est dépourvu de tout intérêt au point de vue de l'art ; il est composé de grandes dalles en pierres de Berchères de différentes dimensions; ce qui forme un pavage irrégulier mais sévère qui convient parfaitement à l'édifice. Les riches et généreux chanoines du siècle dernier, possédés de la manie de restaurer , avaient conçu et arrêté le dessein de faire enlever ce dallage du XIII' siècle pour le remplacer par du marbre. Les événements de la grande révolution les empêchèrent d'exécuter leur projet.

Le sol de notre basilique ne forme pas , comme ailleurs , une nécropole chrétienne, un vaste ossuaire où sont ensevelies les nombreuses générations des évêques , des chanoines et des bienfaiteurs de l'église : elle ne contient aucune sépulture. Laissons le bon Rouillard nous en donner la raison : « Ladicte Eglise ha » cette prééminence que d'estre la couche ou le lict de la Vierge. » Pour marque de ce , la terre d'icelle Eglise ha esté jusqu'à hui » conservée pure , nette et entière , sans avoir jamais été fossoyée » ni ouverte pour aucune sépulture. Les Déliens mêmes le prati- » quoient ainsi en l'honneur de Latone. C'est la cause principale » pour laquelle ne s'est jamais faicte aucune inhumation, en » l'église de Chartres. De sorte qu'en l'année mil cinq cens » soixante huict, comme on s'efforcea par jussions réitérées du » Roi , et à l'instance des plus apparens Princes et Seigneurs de » la cour , d'enterrer au chœur d'icelle Eglise , le sieur Baron de » Bourdeilles , Colonnel des Gascons , qui avoit été tué deffendant » la bresche de la ville , contre les Huguenots. Sur ce que les » Sieur Doien , chanoines et chapitre , après avoir faict toutes les » résistances à eux possibles , s'apperceurent que c'étoit plus » court d'acquiescer au temps. Ce fut avec condition expresse , » que la terre ne seroit point ouverte , et que la bière ne touche- >• roit point au pavé : ains seroit sur icelui posée une grille de fer, » sur icelle la bière, et close de toutes parts, d'une forte pierre » de taille, sans épitaphe, graveure ny escripture » Le corps du

1 Parthénie, 1" partie, page m.

baron ne resta pas longtemps dans sa tombe. « Pour motiver sa » disparition , dit Doyen , les chanoines persuadèrent au peuple » que la sainte Vierge ne voulant pas souffrir cette inhumation , » permit au cadavre de faire paraître ses bras hors du tombeau » pour demander une autre sépulture. Ce tombeau fut transféré »» en 1661 dans un autre lieu *. »

Le pavé de la nef présente une pente fort sensible ; cette pente qui est de 80 centimètres, commence à Ventrée du chœur et finit au porche occidental. Elle avait pour but de faciliter l'écoulement de Veau qu'on jetait dans l'église pour la nettoyer après le départ des nombreux pèlerins qui accouraient à Chartres de toutes les provinces de France et qui couchaient dans la Cathédrale même a . Les chanoines essayèrent plusieurs fois de supprimer cet usage ; en effet, on lit dans les registres de VHôtel-de-Ville , à la date du 11 juillet 1531 : « Sur la remontrance verbale faite par M* Josse, » chanoine de Notre-Dame, à ce que les vagabonds pèlerins et » autres venans en voyage aux jours de la my-août et de la Nati- » vité, en septembre, ne couchent dorénavant en la dite église » Notre-Dame, ainsi qu'ils ont accoutumé faire, pour obvier aux » inconvénients, infections et ordures qu'ils y font; a esté ré- » pondu par MM. les Echevins que , de leur part , ils feront ce * qu'il appartient et donneront conseil , confort et aide à MM. du » Chapitre en ce qu'ils pourront pour faire obéir les habitants de » la ville à ladite remontrance qui est juste et raisonnable , afin » d'obvier aux inconvénients. » On ne tint pas longtemps la main à l'exécution de ce règlement; ainsi Rouillard parle de tant de gens d*. tout aage et de tout sexe qui pernocte et couche dedans l'Eglise, dessoubs les grottes, dessoubs les porches, et en infinis autres endroits, ainsi qu'il l'a recongneu à son pèlerinage de la Notre-Dame de septembre 1608.

Au milieu de la nef, on voit sur le sol un labyrinthe que les Chartrains nomment la lieue , parce qu'il a , disent-ils , une lieue de développement. Il est composé de onze bandes de pierre blanche larges de 34 centimètres et séparées par une bande de pierre bleue

1 Histoire de Chartres , par Doyen , tome II , page 73. * Histoire de Chartres, par Pintard, page 710.

large de 8 centimètres. Le plus grand diamètre du labyrinthe est de 12 mètres 32 cent. ; le diamètre de la pierre centrale égale 3 mètres 05 cent.; et son développement total, en le mesurant sur les bords externes des bandes , est de 294 mètres ou de 882 pieds. On y entre par le côté occidental. « Ces labyrinthes , autrefois » très-communs dans les cathédrales, dit M. Potier, et qui au- » jourd'hui ont presque tous disparu , étaient un emblème pieux » qui rappelait aux fidèles le pèlerinage de Jérusalem. Des in- * dulgences étaient attribuées à ceux qui parcouraient dévotement » les détours de ces dédales qu'on appelait vulgairement la lieue. » Le labyrinthe de Sens , qui a été détruit en 1768 , avait à peu » près mille pas de longueur; celui d'Amiens n'en avait guère » moins, et celui de Chartres, qui subsiste encore, a 768 » pieds » ! .

Au centre de ces labyrinthes , on a souvent enterré l'architecte de la cathédrale. En janvier 1849, des fouilles faites sous la pierre centrale de notre labyrinthe n'ont amené aucune découverte de tombe ou d'ossements 2 .

Le pavé de la nef est hérissé d'ignobles barrières ou balustrades, élevées dans un but fiscal : certes , nous n'ignorons pas que les fabriques des églises doivent , depuis qu'on les a dépouillées de leurs richesses, s'ingénier pour trouver les moyens de subvenir aux frais du culte; mais ne pourraient-elles inventer un autre moyen que ces barrières qui déparent la nef, et qui empêchent les pauvres d'approcher de la chaire pour entendre la parole de Dieu ? Qu'on nous permette de citer ici le plus éloquent et le plus illustre des écrivains catholiques : « Oui, disait -il devant la » Chambre des pairs , je déteste les églises où le pauvre ne peut

1 Texte des Monuments français de Willemin. — Voyez, sur les labyrinthes, l'excellente Histoire de la Cathédrale de Poitiers, par M. l'abbé Auber, pages 296-298.

* A la même époque (janvier 1849) , des fouilles furent faites par M. Lassus sur différents points du pavé de la cathédrale. C'est une opinion générale à Chartres que des trésors immenses y sont enfouis ; le peuple soutient même qu'on doit y trouver les statues des douze apôtres en or massif! Le résultat des fouilles a été nul.

» pas pénétrer librement jusqu'au pied même de l'autel » où il y a » tant de balustrades et d'enceintes réservées que les pauvres res- » tent debout à la porte ou à l'entrée de l'église, comme autrefois » les pénitents publics f . » Une autorité plus grave encore fait aussi des vœux pour que les barrières disparaissent des temples catholiques : « Que l'église soit la maison des pauvres; que toutes » les barrières s'ouvrent devant eux. Laissons-les se confondre » avec les autres fidèles. Qu'ils se trouvent réellement là au milieu » d'une réunion de frères , et que rien ne les fasse rougir de leur » pauvreté ! Les pauvres sont les créanciers , jamais les débiteurs » de l'Église. Il faut leur donner toujours , selon les ressources , » et ne jamais leur demander. S'il est vrai que l'entretien du » culte et de ses ministres est à la charge du peuple fidèle , il ne » l'es: pas moins que les pauvres doivent avoir sur ce point les » plus complètes immunités » 2 .

Avant de quitter le pavé, constatons une opinion populaire : derrière le chœur , il y a une dalle qui contient en son milieu un carré de pierre scellée avec du mastic noir. Or, dit-on , lorsque le vendredi-saint on crache sur ce carré, il en sort du sang! Est-il nécessaire d'avertir qu'il n'en est rien ?

§ 3. - Le Mobilier.

Le mobilier de la Cathédrale n'est pas en rapport avec la somptuosité de l'édifice; un double vandalisme a marqué son passage à travers la Cathédrale : vandalisme destructeur des révolutionnaires, et vandalisme restaurateur du clergé. C'est ici qu'il est permis de se demander comment le clergé, qui de tout temps aurait dû être le conservateur intelligent de ses monuments , et surtout l'ordonnateur judicieux de leurs décorations , comment le clergé a pu se rendre complice du goût détestable que des artistes dégénérés et sans foi y ont introduit. Mais, grâce au ciel,

1 Discours de M. de Montalembert, séance de la Chambre des Pairs, 26 juillet 1847.

* Lettre synodale du concile de Paris, octobre 1849, page 35.

une ère nouvelle va luire bientôt : comprenant aujourd'hui qu'il est nécessaire de diriger l'impulsion que la science archéologique donne à l'art chrétien , plusieurs évêques de France ont créé des cours d'archéologie dans leurs séminaires. Il est impossible que les heureux effets de cette sage mesure ne se manifestent bientôt dans la décoration de nos édifices religieux, et ne nous ramènent aux types de l'art catholique. Jusqu'ici , « nous le disons avec une » profonde douleur, le clergé a été trop indifférent à la renais- » sarice ou à l'existence de l'élément chrétien dans l'art, et cette » indifférence ne saurait provenir que de son ignorance fâcheuse » sur cette matière *. » Mais le temps n'est pas éloigné où le prêtre comprendra que Yarchéologie c'est la théologie 2 , et alors le prêtre étudiera avec enthousiasme cette science des temps anciens.

La chaire est lourde et massive; elle a été faite en 1811 , par un menuisier de Chartres , nommé Guitard , au prix de 3,000 fr. Elle est adossée à un pilier, et l'on y monte par un double escalier ; sur la face antérieure on y voit sculptée la Sancta Camisia entre

1 DuVandalismeet du Catholicisme dans l'art , par M. de Montalembert. page 190.

* Discours de Mgr Pie, évôque de Poitiers, dans la séance annuelle de la Société des Antiquaires de l'Ouest. (Voyez Y Ami de la Religion, n° du 51 décembre 1849.) — Le clergé allemand et anglais a beaucoup devancé le clergé de France dans ce retour aux principes de l'art religieux.

• Un abîme sépare la France de l'Allemagne sous le rapport de l'intel-

• ligence de l'art chrétien. Mgr Geissel, nouvellement élevé à l'évêché » de Spire , s'est fait un nom en Allemagne par l'histoire de sa cathé- . drale ; et dans son mandement d'installation , il a pris pour sujet la . beauté et le sens symbolique de celte célèbre église, dont il est » aujourd'hui le premier pasteur. Le docteur Milncr, vicaire apostolique » en Angleterre, et si connu par ses écrits de controverse, avait acquis » une véritable popularité scientifique par son excellente histoire de la » cathédrale de Winchester. Il était beau de voir un prélat catholique » consacrer sa plume et sa science à Y illustration d'une de ces grandes » créations de l'ancienne foi , où ses prédécesseurs avaient célébré les

• pompes catholiques , mais dont les portes sont fermées aujourd'hui

• par l hérésie usurpatrice. Ce sont la de nobles exemples que nous ne » craignons pas de proposer au clergé de France. • {Du Vandalisme et du Catholicisme dans l'art, par M. de Montalembert , page 174.)

deu* branches» de lis et de roses. L'abat- voix est surmonté d'un ange qui tient la trompette et le livre du jugement.

Vis-à-vis la chaire , il y a le banc d'oeuvre large et spacieux ; c'est un meuble en prétendu style ogival; il a été exécuté en 1839 par M. Bravet , menuisier chartrain ; les sculptures sont dues à M. Pyanet, de Paris. Sur la face externe de la table, on voit trois médaillons : dans le premier , saint Joachim avec une palme à la main ; dans le second , Marie tenant Jésus sur ses genoux , et couronnée par deux anges; dans le troisième, sainte Anne joignant les mains ; ces trois statues ont les pieds nus , contrairement à toutes les règles de l'iconologie chrétienne. — Le dossier du banc-d'œuvre est orné d'un grand sujet allégorique pour rappeler l'incendie de 1836 ; on y voit Marie debout sur des nuages ; elle tient enchaîné le démon de l'incendie ; à ses pieds l'Ange gardien de la ville demande la permission d'éteindre le feu qui consume la Cathédrale ; dans les airs il y a des anges qui s'empressent de verser de l'eau sur les flammes dévorantes. Encore ici le sculpteur, ignorant les règles de l'iconologie, a donné à Marie les attributs de la divinité , c'est-à-dire , le nimbe crucifère et la nudité des pieds. Sous cette allégorie on lit l'inscription suivante gravée en lettres d'or dans une table de marbre noir :

Damonem in hanc œdem sacram flammis ejacuiantem , Jamque per turres et tabulata horrifiée debacchatum Maria, injecto frarno, coercet. Angélus, urbis cuslos, ut sibi liceat Illam contra ignés tutari à Virgine rogat , annuitque Deipara.

Misericordiœ Domini quia non sumus consumpti. (Thren. hi, 22.)

Prœdictum incendium accidit die IV junii MDCCCXXXVl.

Le meuble le plus important de la Cathédrale, c'est l'orgue; il est placé, depuis bientôt trois cents ans, au-dessus de la sixième arcade de la nef. Le buffet a été fait vers 1650. La disposition architecturale du grand jeu présente neuf tourelles saillantes surmontées de clochetons à jour et reliées entre elles par des intervalles plans ; le positif placé en avant et sous le grand jeu n'offre que cinq petites tourelles, formant saillie au-dehors de la balustrade que supporte un encorbellement terminé par une arcature ogivale

pendante. En général l'aspect de ce meuble est satisfaisant; mes on ne peut que regretter de le voir en cet endroit , où il brise l'harmonie des lignes et dérobe trois grandes fenêtres *. — L'incendie de 1836 dérangea tous les jeux de l'orgue , qui se tût pendant dix ans. Enfin M. Gadault, de Paris, fut chargé de le restaurer; son travail, qui fut achevé en 1846, coûta à la fabrique 27,000 fr.

— « Les orgues de l'Eglise, disait Rouillard en 1608, sont faictes » avec tant d'industrie et si rare artifice , d'une grandeur si pro- » porlionnée , et d'une largeur si ample , que nonobstant le grand » bruit qui se faict en l'Eglise, à cause de l'affluence du peuple, » spécialement ès festos de la Vierge : leur harmonie peut être » aisément entendue 3 . » Les orgues actuelles sont encore plus harmonieuses et plus fortes.

Nous ne mentionnons qu'avec peine les onze confessionnaux ; ils sont tous d'une lourdeur et d'un goût barbare qui excitent la pitié. — Il existe une demi-douzaine de bénitiers en marbre rouge, taillés en coquille; ils n'ont .aucun mérite. Il n'y a plus aucune trace des benoistiers que nos pères avaient placés au XIII' siècle.

— En 1842, m a posé dans la basilique un chemin de croix soi-disant monumental : il est en carton-pierre.

§ 4. — Le Jubé.

La Cathédrale de Chartres avait autrefois le plus magnifique jubé que les dernières années du XIII e siècle eussent vu construire. « Le chœur, dit l'historien Pintard, est fermé par la base d'un » hault pulpitre de pierre appelé ambo, qui a douze toises de » long, sur deux toises de large, auquel on monte par deux esca- » liers de pierre tout droits, entre lesquels est percée la porte

1 L'orgue était autrefois placé au-dessus de la porte royale ; nous faisons des vœux ardents pour qu'on l'y remette , en ayant soin d'en poser le nouveau buffet sur les faces des deux clochers, comme à Bruxelles , afin de ne pas cacher les trois magnifiques verrières du portail occidental.

a Parthénie , première partie, page 135.

» du chœur. Ce pulpitre est ouvragé tout autour d'histoires de » l'ancien et du nouveau Testament , de figures et de comparti- » ments en reliefs. Dix colonnes taillées d'une seule pierre cha- » cune, et fort menues garnies de leurs bases et de leurs chapi- » teaux et liés par des arcades avec des remplages, soutiennent » la pesanteur de ce pulpitre. »

Cette merveille n'existe plus ; à une époque où l'art païen d'Athènes et de Rome régnait sans conteste, il fut froidement décidé , par l'évêque et les chanoines , suivant l'avis conforme de l'architecte Louis , que le jubé disparaîtrait : cet acte de vandalisme s'exécuta dans la nuit du 24 au 25 avril 1763. Les débris servirent de gravois pour niveler le sol de la Cathédrale , et les gracieux bas-reliefs , après avoir été mutilés , firent office de dalles pour repaver les trois entrées du chœur. C'est-là que M. Lassus , architecte de la Cathédrale , a fait exécuter, en 1849, des fouilles qui ont ramené au jour une grande partie des fragments de notre merveilleux jubé ; ils sont aujourd'hui déposés dans deux anciennes chapelles de la crypte , où ils forment un musée fort intéressant à visiter. Dans notre Monographie nous reconstruirons, par la description et le dessin, notre ancien jubé.

Cette manie de détruire les monuments gothiques était générale au XVIII e siècle parmi les membres du clergé. « Ils procédaient , » dit un illustre écrivain , avec une logique désespérante à la des- » truction méthodique de tout ce qui devait leur rappeler le mieux » la glorieuse antiquité du culte, dont ils étaient les ministres. Il » ne serait pas resté une seule de nos églises antiques, si ces » masses indestructibles n'avaient fatigué leur déplorable courage; » mais on peut juger de leur esprit de destruction , par certaines » façades et certains intérieurs , qu'ils ont réussi à arranger à leur » gré. C'est grâce à eux qu'on a vu tomber ces merveilleux jubés, » barrière admirable entre le Saint des Saints et le peuple des » fidèles *. » — Écoutons encore sur la destruction des jubés et des clôtures du chœur les plaintes éloquentes de l'auteur des Églises gothiques : « Ce sanctuaire que le Moyen-Age dérobait aux » yeux avec tant de soin , au-dessus duquel planait un nuage d'en-

1 Du Vandalisme et du Catholicisme dans l'art , page 191 .

» cens , qui rappelait cette nuée qui vint se reposer sur le sanc- » tuaire du Temple de Jérusalem , au moment de la consécration , » ce sanctuaire est aujourd'hui ouvert de toutes parts. On prép tend que ces clôtures n'ont aucune signification. On nie la » tradition de l'ancien sanctuaire conservée dans le nouveau , et » l'allégorie du voile qui se déchira du haut en bas , au moment » solennel où le sacrifice fut consommé , allégorie si bien repré- » sentée par l'ouverture de la riche portière du jubé gothique , au » moment de la consécration. On ne veut voir dans ces riches » barrières , où l'art avait prodigué toutes ses magnificences , que » de mesquines précautions prises contre le vent et le froid , par » les chanoines , au temps où ils chantaient matines au milieu de » la nuit. Le clergé tout-puissant du Moyen-Age célébrait les » saints mystères dans cette enceinte , impénétrable aux regards » et presque à la pensée ; depuis , le célébrant n'a pas cru pou- » voir être jamais assez en vue. Alors on a abattu les jubés et les • clôtures qui le dérobaient aux regards. Le pupitre gênait en- » core ; alors , par un renversement de toutes les idées , on a mis » l'autel en avant, et le pupitre et le chœur en arrière. C'est de- » puis qu'on a vu qu'un autel pouvait se déplacer aussi facilement, » se transporter à volonté d'un bout de l'église à l'autre , qu'on » s'est accoutumé à l'envisager comme un meuble , lorsqu'il de- » vrait être considéré comme la pierre angulaire, comme le fon- » dément inébranlable de l'édifice 1 . »

Au lieu du monumental jubé, nous avons aujourd'hui deux massifs en pierre de Tonnerre pauvrement sculptés. A gauche , on voit un tableau en haut-relief représentant le Baptême de Jésus- Christ par saint Jean : Jésus agenouillé sur une pierre reçoit sur la tête l'eau du Jourdain que saint Jean lui verse avec une coquille; le Saint-Esprit descend du ciel avec deux chérubins ; saint Jean tient déjà la croix. De chaque côté de ce tableau , il y a une statue colossale: celle de gauche figure la Charité, femme aux épaules nues et tenant dans un pan de son manteau un pélican qui se déchire le sein pour nourrir ses petits avec son sang ; le pélican a le cou

1 LesÊglises gothiques, in-12, par M. Smith, ancien inspecteur général des cathédrales de France.

brisé; celle de droite représente Y Espérance, indécemment vêtue et s'appuyant sur une ancre. — L'autre massif offre l'Annonciation : Marie était occupée à filer ; un ange apparaît porté sur les nues et tenant le lys de la virginité; Marie s'humilie profondément et semble dire : Voici la servante du Seigneur. A côté on voit la Foi" montrant un calice , et Y Humilité foulant aux pieds une couronne et tenant en main une boule. Cette œuvre est signée P. Berruer 1769. Elle a coûté 12,000 francs.

Toutes les statues qui ornent les deux massifs , sont dépourvues de caractère et d'expression religieuse ; plusieurs manquent même de la plus vulgaire pudeur. Citons à ce sujet des paroles malheureusement trop justes : « On dirait qu'une colonie païenne, inspirée » des croyances de la théogonie grecque , aussi bien que des règles » de la statuaire classique , a passé par ces lieux, et qu'elle n'a vu , » dans l'occasion d'orner le sanctuaire, qu'un prétexte poursatis- » faire à ses dieux , en outrageant nos croyances. » Voyez les quatre Vertus, et convenez que ces femmes aux formes grossièrement matérielles et à la robe transparente, représentent plutôt les images des déesses impures ou des muses mythologiques que des allégories chrétiennes. Il faut le dire , c'est ici la plus laide page du vandalisme qui a restauré le chœur de la Cathédrale.

Faut-il enlever ces détestables massifs? C'est le vœu général des fidèles , qui désirent jouir plus librement de la vue des cérémonies sacrées. Pour nous, il nous est impossible de nous associer à ce vœu; nous pensons qu'il faut conserver ces deux massifs, si l'on ne rétablit le jubé.

Jadis notre chœur n'était pas plus transparent , comme on Ta dit, mais bien plus secret et plus mystérieux encore, moins pour protéger du froid le clergé qui y officiait la nuit , que pour se conformer à l'esprit do la liturgie catholique qui est de traiter mystérieusement ses divins offices : cet esprit se révèle par l'usage de la langue latine inconnue du vulgaire, par le silence du canon, par le voile qui se tirait jadis sur le sanctuaire et sur l'autel après la préface *. par les jubés et les clôtures du chœur que le clergé seul

1 II nous reste quelques vesliges de cel ancien usage , dans le grand voile blanc qui cache le sanctuaire pendant le carême.

pouvait franchir. A-t-on gagné en matière de religion à dépouiller les cérémonies de leur mystérieux et à laisser tout voir? La raison n'est-elle pas devenue hardie et téméraire comme le regard? N'estil pas vrai que rien n'affaiblit la foi et la piété comme la familiarité des choses saintes? Encore une fois, n'abattons point les massifs de l'entrée du chœur, s'ils ne doivent pas être remplacés par un jubé.

L'espace qui règne entre les deux massifs est fermé par une grille de fer assez bien faite : elle est composée de deux pilastres et de deux vantaux en fers droits, et enrichie d'ornements en bronze doré; le couronnement est orné du chiffre de Marie que surmonte une croix rayonnante. Cette grille a coûté 23,000 francs, et elle est l'ouvrage de Joseph Perez, serrurier à Paris; les ornements sont dus à Louis Prieur, maître ciseleur et doreur à Paris ; l'architecte Louis en avait donné le dessin.

Avant de pénétrer dans le chœur, examinons-en la riche clôture.

§ 5. — La Clôture du Chœur.

Il y avait déjà trois siècles que la Cathédrale de Chartres élevait vers le ciel son front splendide et radieux; et il lui manquait encore une clôture du chœur. Le XVI* siècle voulut la lui donner : quoique sur le point de repousser les idées dont les arts s'étaient inspirés pendant plus de cinq cents ans , il sut encore aimer un instant d'un amour pur notre belle basilique , et ce fut par cette magnifique clôture qu'il lui paya sa dette , saluant d'un dernier regard l'art gothique si éminemment chrétien , et qu'il allait répudier pour s'inspirer aux sources païennes et indécentes de Rome et d'Athènes.

Le Clocher-Neuf venait d'être achevé, lorsque notre riche et généreux Chapitre entreprit la clôture du chœur. Pour exécuter cette œuvre importante , il choisit le maçon Jehan de Beauce , qui venait de donner des preuves éclatantes de son talent. Le Chapitre commit un de ses membres les plus savants , Vastin des Fugerais , pour diriger et surveiller ce grand travail.

L'œuvre de la clôture fut commencée en 1514. Jehan de Beauce continua à gagner, pour ce travail , comme pour le clocher, sept

sous et six deniers par jour; ses ouvriers gagnaient cinq sous. La dépense fut couverte par les offrandes du Chapitre et des pieux fidèles. L'évêque Erard de la Marck, qui était en même temps évêque-souverain de Liège, n'y voulut contribuer en rien. De là récrimination de la part du Chapitre qui s'adressa au roi pour qu'il lui plût d'ordonner par provision une somme de 20,000 francs sur les revenus de l'évêché. Dans leur requête , les chanoines disaient : « Le seigneur évêque ne veut contribuer en aucune chose aux » charges de l'église, à la réfection du clocher et à la ceinture du » chœur de la Cathédrale; à quoi cependant il est obligé à cause » de sa dignité et eu égard au revenu qu'il en perçoit » *. Les chanoines obtinrent ce qu'ils demandaient.

Les travaux de la clôture se poursuivaient avec vigueur, si bien qu'à la mort de Jehan de Beauce 3 , arrivée le 28 décembre 1529, le mur était à peu près achevé ; mais les dais aux mille clochetons et les groupes légendaires ou évangéliques ne furent entièrement terminés que deux siècles plus tard. J. Boudin, sculpteur d'Orléans, sculpta quelques groupes en 1611 et 1612 : il a eu soin de transmettre son nom à la postérité, en le gravant en lettres dorées sur deux tablettes de marbre noir. Deux autres groupes furent faits en 1681 par Dieu et Legros, sculpteurs de Chartres. En 1697, Sablon disait : « 11 ne reste plus que onze niches à faire avec leurs figures » qui achèveront la représentation de nos plus saints mystères; » nous espérons voir toute cette sainte histoire achevée de nos » jours : Messieurs du Chapitre sont trop zélez pour l'honneur de » Dieu et pour l'ornement de leur église , pour laisser cet ouvrage » imparfait, lequel étant achevé sera la merveille de la chréstienté » et instruira les ignorants autant que les plus habiles prédicateurs » évangéliques » 5 . Les chanoines firent sculpter les onze niches et les onze groupes durant les premières années du XVIII* siècle. Les

1 Histoire de Chartres, par Doyen, tome page 387.

* Le chapitre , pour honorer la mémoire de cet habile et modesle artiste, le fit enterrer à ses frais dans l'église St-André. — Le Conseil municipal de Chartres a décidé, en 1848, que la rue et la place de l'embarcadère seraient nommées rue et place de Jean de Beauce.

' Histoire de l'Église de Chartres, page 29.

différentes époques des travaux de cette riche clôture , se font aisément apercevoir par la diversité du style adopté pour les statues et pour la partie architecturale. On remarquera que les premiers groupes à droite et à gauche , qui sont dus au ciseau de Jehan de Beauce , surpassent les autres par une expression plus religieuse et un costume plus varié et plus chaste. Les groupes de la courbure absidale sont détestables au point de vue de l'art chrétien.

La clôture du chœur est la partie la plus admirée de la Cathédrale par les nombreux visiteurs qui y affluent de tous les pays du monde. « La clôture du chœur de Chartres, dit M. Bourrassé, est » aussi digne de fixer l'attention par sa disposition générale que » par la multitude et la délicatesse des ornements. Sous certains » rapports, la clôture de Chartres est inférieure à celle d'Alby, » mais elle ne doit pas moins être considérée comme un des plus » remarquables exemples de ces belles enceintes du Moyen-Age » *. — « Lorsqu'on parle des clôtures de chœur, ajoute M. Berty, il est » impossible de ne pas citer celle de Chartres, qui est sans doute » la plus magnifique qui existe. Les formules élogieuses manquent » pour qualifier cet admirable ouvrage 3 . »

Il ne faut pas croire que le mur de clôture ait jamais été à jours : jamais on ne lui a ôté de sa transparence; jamais le sanctuaire n'a été plus visible qu'aujourd'hui. Toutefois, avant la décoration du chœur , les groupes historiés et les baldaquins de la clôture n'étaient pas masqués, comme ils le sont maintenant, pour le clergé qui se trouve dans le chœur.

En contemplant la partie architecturale de la clôture , on verra que si le XVI e siècle avait perdu la première qualité du style religieux , qui est la noble simplicité , il a su au moins se créer un caractère spécial par le luxe et la finesse exquise de l'ornementation. Les colonnettes , les arcades, les frontons, les clochetons, les aiguilles se pressent et s'unissent étroitement. Les rinceaux , les enroulements et les arabesques offrent les dessins les plus capricieux et dont les détails échappent au récit comme au re-

1 Les Cathédrales de France, page 563.

9 Dictionnaire de l'Architecture du Moyen-Age, page 03.

gard. Les animaux les plus bizarres, les génies les plus fantastiques, les personnages lilliputiens se déroulent ou s'échelonnent sur les colonnettes et les pieds-droits. Tout cela forme la plus étonnante décoration que l'on puisse voir, et dont on n'aperçoit toute la variété et la grâce que successivement et après des observations réitérées. On passerait des heures entières à considérer ces détails gracieux et toujours nouveaux , à se demander avec un étonnement sans cesse renaissant , comment le ciseau a pu trouver tant de formes élégantes sans les répéter.

« Dans l'épaisseur de cette clôture se trouvent quatre chapelles et deux chambres 1 . » Les chapelles ont été supprimées et mutilées pour placer les tableaux de Bridan , et elles servent aujourd'hui à des usages vulgaires.

Nous décrirons maintenant en peu de mots les quarante groupes historiés , composés de statues presque aussi grandes que nature et représentant les principaux faits de la légende de Marie et de l'histoire évangélique ; nous passerons sous silence les pilastres ornés de statues et de statuettes qui séparent chaque groupe. Pour suivre l'ordre chronologique, il faut commencer à droite, près du transept méridional.

I. L'apparition de l'ange à Joachim a . — « Joachim , après » avoir été renvoyé du temple, s'en était allé vers ses troupeaux, » et il conduisit avec lui ses pasteurs dans un pays éloigné , sans » rien dire à sa femme. Après cinq mois un ange lui apparut, et » lui dit : Sache au sujet de ta femme quelle concevra une fille » qui sera dans le temple de Dieu , et l'Esprit-Saint reposera en » elle. » Ce récit est le sujet du premier groupe : le sculpteur n'a pas représenté l'ange; il l'a laissé dans les nuages; Joachim écoute l'envoyé du Seigneur, il est appuyé sur son bâton; les deux bergers , l'un assis et jouant de la cornemuse , l'autre debout et

1 Histoire de Chartres, par Pin lard, Ms de la Bibliothèque de la ville, page 697.

* Voyez V Evangile de la Nativité de Marie , parmi les évangiles apocryphes publiés par M. G. Brunet, chez Franck à Paris, pages 181 à 185. — Voyez celte apparition de l'ange dans sainte Epiphane (Hœres. lxxxix , n° 5).

s^apprètant à tondre les brebis, regardent le ciel et écoutent avec une avide curiosité ; le chien , les brebis et les chèvres semblent écouter aussi. Cette scène est très-bien rendue , et les costumes méritent de fixer l'attention de l'archéologue.

II. L'apparition de l'ange à sainte Anne x . — « Lorsque Joa- » chim et ses pasteurs eurent cheminé trente jours, l'ange du » Seigneur apparut à Anne qui était en oraison , et lui dit : Va à » la porte que l'on appelle Dorée, et rends-toi au-devant de ton » mari, car il viendra à toi aujourd'hui. » L'ange ne paraît pas ici non plus ; Anne est debout dans sa chambre à coucher ; on remarquera son lit avec baldaquin , son prie-Dieu et son petit chien , qui est couché ; derrière elle , sa servante tient un vase et écoute l'ange. — Sous ce groupe, il y a une porte délicatement sculptée.

III. Rencontre de Joachim et à" Anne 2 . — Joachim arrivant seul de la campagne, et sainte Anne avec sa suivante et son chien , se rejoignent à la porte Dorée 5 ; Anne se jette au cou de Joachim , rendant grâces à Dieu et disant : J'étais veuve , et voici que je ne serai plus stérile, et voici que je concevrai. — Le baiser que sainte Anne reçoit de Joachim est le signe et non pas , comme l'ont pensé quelques théologiens, la cause miraculeuse de sa conception. « Marie a conçu par l'opération du Saint-Esprit, mais » elle n'a pas été conçue de cette manière, dit le grand saint » Bernard; elle est demeurée vierge dans son enfantement; mais » elle n'a pas été enfantée par une vierge *. » L'opinion qui soutenait la virginité de sainte Anne dans sa conception et son enfantement , a été condamnée en 1677 par le pape Innocent XI 5 . —

1 Evangile de la Nativité , page 185. — On peut voir d'autres détails dans le Protévangile de saint Jacques, pages 115-117.

8 Ibid. page 185.

* II paraît que cette porte était a l'orient de la ville, et l'on conjecture qu elle était en bronze de Corinthe.

* Epures de saint Bernard* Epist. 174 ad canonic. Lugdun.

8 Histoire ecclésiastique de Le Nain-Tilleraont, tome 1 er , page 169 ; — Benoit xiv, De festis, libri h, cap. îx, n° 14. — J. B Thiers, Traité des superstitions, tome 71 , page 302.

Sous ce troisième groupe, on voit un autel très-curieux dédié autrefois à saint Lubin.

IV. La Nativité de Marie — « Anne conçut et le neuvième » mois elle enfanta et elle dit à la sage-femme : Quai-je enfanté ? * Et l'autre répondit •• Une fille. Et Anne dit : Mon âme s'est ré- » jouie à cette heure. Et Anne allaita son enfant et lui donna le » nom de Marie. » Le sujet de ce quatrième groupe c'est la Nativité de Marie qui annonce la joie au monde a . Sainte Anne est couchée dans son lit et servie par sa domestique ; la sagefemme verse de l'eau dans un baquet où l'on va laver la chère petite Marie, qui est tenue sur une nappe par une autre femme. Le costume de la sage-femme est riche et fort curieux.

V. La Présentation de Marie 5 . — « Lorsque Anne eut sevré » Marie la troisième année , ils allèrent ensemble , Joachim et elle, » au temple du Seigneur, et présentant des offrandes, ils remi- » rent leur fille Marie, afin qu'elle fût admise parmi les vierges » qui demeuraient le jour et la nuit dans la louange du Seigneur. » Et lorsqu'elle fut placée devant le temple du Seigneur, elle » monta en courant les quinze degrés sans regarder en arrière » et sans demander ses parents, ainsi que les enfants le font » d'ordinaire. Et tous furent remplis de surprise à cette vue , et » les prêtres du temple étaient saisis d'admiration. » Ici l'on voit la petite Marie monter les degrés du temple , au haut desquels il y a un autel avec un tabernacle et deux chandeliers ; à gauche de l'autel se trouve une petite niche avec le buste d'un saint. Saint Joachim et sainte Anne demeurés au bas contemplent le ciel; avec eux il y a une servante et un petit garçon tenant un panier. Le nombre des degrés du temple est de quinze , suivant le nombre des psaumes que les Juifs y chantaient en les montant, et que

» Evangile de la Nativité, page 186; — Protévangile de saint Jacques, page 117.

1 Bréviaire romain et les anciens bré?iaires de Chartres, au 8 septembre.

3 Evangile delà Nativité, page 186; Protévangile de saint Jacques, page 119; — Voyez aussi le bréviaire romain et les bréviaires de Chartres au 21 novembre.

pour cela on a appelés Psaumes graduels. 1 — Sous ce groupe , on voit une porte admirablement sculptée , mais salie d'un badigeon boueux comme toutes les autres.

VI. Le Mariage de Marie avec saint Joseph 2 . — Le grand-prêtre Abiathar est debout , la mître juive en tête ; les deux époux se prennent la main pour jurer la foi de mariage; l'assistance se compose de deux hommes et dune femme. Marie est couronnée de roses , comme les rabbins enseignent que c'était l'usage chez les Hébreux. Tous les personnages de cette scène sont richement costumés. — Joseph est ici entre deux âges, comme s'exprime la Légende dorée; mais une autre tradition plus ancienne et plus générale lui attribue un âge plus avancé , lorsque Marie lui fut remise : Âccepit Mariam viduus, œtatem agens circa 80 annorum et amplius, dit saint Epiphane; et il ajoute que Joseph avait 84 ans lorsqu'il revint de l'Egypte.

VII. L'Annonciation. \ — Marie , à genoux devant un prie-dieu sur lequel est un livre ouvert , reçoit la visite de l'ange Gabriel ; celui-ci porte le bâton de hérault; la posture de Marie exprime bien son humble hésitation. Entre la Vierge immaculée et l'ange , on voit un vase d'où s'élance un lys fleuri , symbole de la virginité de Marie dans la conception du Verbe divin .

VIII. La Visitation 4 . — Marie, vêtue d'une longue robe et d'un manteau et accompagnée d'une servante , arrive chez sa cousine Elisabeth, qui la reçoit en ouvrant les bras pour l'embrasser ; une jeune fille , élégamment costumée , regarde Marie ; on remarquera aussi le costume d'intérieur de sainte Elisabeth , son trousseau de clefs et son escarcelle.

Entre ce groupe et le suivant , on voit soutenu par deux anges le cadran d'une horloge fort ingénieuse qui indiquait les heures ,

1 Le prophète Ezéchiel a fait mention de ces quinze degrés (xl, 6 et 54); Josèphe en parle aussi dans son Histoire de la guerre judaïque ( v, 5) ; on trouvera sur ces degrés de longs détails dans les Explanationes tn Exechielem Pradi et Villalpendi, Rom», 1596-1604, 3 vol. in folio.

* Evangile de la Nativité, pages 189-192.

» S. Luc, ch. 1, 25-39.

* Ibid. 1, 39-50.

les jours, les mois, le lever et le toucher du soleil, l'âge de la lune, et les signes du zodiaque 1 ; il n'en reste que trois ou quatre rouages, le surplus a été enlevé en 1793. A côté est la tourelle de l'escalier qui permettait de monter à l'horloge et au haut de laquelle il y avait autrefois un réveille-matin composé de petites cloches qui, animées par de secrets ressorts, sonnaient une hymne à Notre-Dame a . Il est impossible de rien voir de plus gracieux et de plus délicat que les sculptures de cette tourelle en style Renaissance.

IX. Joseph est tiré de son doute 5 . — Saint Joseph richement vêtu dort la tête appuyée sur sa main droite , qui elle-même repose sur un coussin; un ange lui apparaît en songe et lui dit: Joseph; fils de David, ne craigne» pas de prendre avec vous Marie votre épouse; car ce qui est né en elle, est du Saint-Esprit. L'ange n'est pas représenté ici. Marie est occupée à coudre; un livre est ouvert sur ses genoux, et un chapelet est appendu à sa ceinture.

X. La naissance de Jésus. — Cette scène est charmante: Jésus presque nu est couché dans une corbeille de jonc; il sourit gracieusement à sa tendre Mère, qui est à genoux, les mains jointes , devant son divin Enfant. Trois petits anges adorent leur Roi et le contemplent avec amour. Saint Joseph est debout, tête découverte; il ouvre les bras en signe d'admiration. On ne peut qu'applaudir au choix que l'artiste a fait de la circonstance de Y adoration de l'Enfant, parmi toutes celles que lui offrait la Nativité. Le premier mouvement de la Mère de Dieu , à la vue de son Fils , c'est de l'adorer: Celui qu'elle conçut étant vierge, elle l'enfanta sans cesser d'être vierge, et l'ayant mis au monde elle J'adora demeurant toujours vierge 4 . Délicieuse tradition accueillie, vers la même époque , avec une prédilection marquée par tous les grands peintres de l'Italie.

Sur le pilier, le bœuf et l'ànc mangent au râtelier. Des bergers

1 Histoire de Chartres, par Souchet, page 207.

* Histoire de l'Eglise, par V. Sablon, page 28. 3 S. Matthieu, ch. I, v. 18-21.

* Bréviaire romain , à l'office de la Puriûcalion de Marie. — Voyez aussi les Méditations sur la vie de J.-C. par saint Bonavenlure , ch. 7.

et des tondeurs sont au milieu de leurs troupeaux qui broutent l'herbe tendre de la campagne de Bethléem ; on voit aussi une bergère qui porte un chapelet pendu à sa ceinture. — Sur le côté droit du pilier , se voit une autre scène admirablement sculptée , comme la précédente : les bergers de Bethléem avec leurs troupeaux reçoivent la visite d'un ange qui leur annonce la naissance du Sauveur; dans les nues, d'autres anges font retentir les airs du joyeux cantique : Gloire à Dieu au plus haut des deux , et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté!

XI. La Circoncision. — Saint Joseph tient l'Enfant au-dessus d'un vase posé sur l'autel ; un prêtre juif coupe la chair du petit Jésus, lequel crie et pleure sous le couteau sacré. Marie assise par terre et vivement émue des cris de son Enfant , tend les bras pour le recevoir. A côté du prêtre , un jeune lévite tient un cierge et un vase plein d'eau. C'est ici de l'art païen.

XII. L'Adoration des Mages % . — Jésus assis sur les genoux de sa souriante Mère tient un objet, que lui offre le premier Mage, qui est à genoux et les mains jointes ; le second Mage , qui est nègre , et le troisième, qui est barbu, sont debout. Leurs costumes sont très-intéressants. Le sculpteur leur a refusé la couronne royale, mais il leur a donné une coiffure variée et curieuse *.

XIII. La Purification. — « Le temps de la purification étant accompli , Joseph et Marie portèrent l'Enfant à Jérusalem afin de le présenter au Seigneur » Ici Siméon , en costume de grandprêtre 4 , porte Jésus sur ses bras , et prononce son beau cantique : Nunc dimitth. A la gauche de Siméon, on voit saint Joseph; la

1 Presque tous les Pères de l'Église donnent aux Mages le titre de rois. Au Moyen-Age on leur assigna les noms de Gaspard , de Balthasar et de Melchior, en leur donnant pour royaume Tarse, la Nubie et Saba. Selon les hagiographes du Moyen-Age , ils subirent le martyre dans l'Inde , après avoir été baptisés par saint Thomas. Leurs reliques sont dans la cathédrale de Cologne.

1 Les sarcophages des premiers chrétiens représentent toujours le» Mages coiffés du bonnet phrygien.

3 S. Luc. chap. h, v. 27.

4 Les artistes représentent toujours le vieillard Siméon revêtu dha-

statue de Marie a été brisée , et on lui a maladroitement substitué un individu à l'aspect sévère. — On remarquera que dans ce groupe et les deux groupes précédents, le sculpteur a figuré le petit Jésus entièrement nu ; lorsque les chastes artistes du XII' et du XIII e siècle représentaient les mêmes sujets, ils revêtaient toujours l'Enfant d'une petite robe, comme on peut s'en convaincre en examimant nos porches et nos verrières.

XIV. Le massacre des Innocents. — Hérode, assis sur son trône, vêtu à l'antique, le sceptre à la main, et casque sur la tête, ordonne le massacre de tous les enfants de deux ans et au-dessous. Deux barbares soldats tuent , percent deux enfants dans les bras de leurs mères éplorées : c'est une scène louchante, assez bien rendue par le sculpteur.

Sur le mur est figurée en demi relief la fuite en Egypte : Marie est montée sur un àne et porte dans ses bras le divin Enfant. Saint Joseph tient la bride de l'humble monture de la Reine des cieux , et porte sur un bâton les petites provisions du voyage. Le bœuf suit aussi la sainte Famille. Trois anges viennent offrir à Jésus des fruits placés sur des assiettes. Un peu plus haut, les idoles tombent de dessus leurs piédestaux et plus loin, trois soldats lancés à la poursuite de Jésus interrogent un moissonneur et semblent lui demander s'il n'a point vu le divin fugitif.

Sur l'autre face du mur, Jésus âgé de douze ans est assis dans la chaire devant un pupitre , sur lequel se trouve la Bible ouverte , et il l'explique aux douze docteurs juifs, qui paraissent dans l'admiration. Dans le lointain, on voit Marie et Joseph tout affligés; Jésus les regarde et les bénit.

XV. Le baptême de Jésus. — Le Sauveur est dans les eaux du Jourdain jusqu'à mi-jambe , et saint Jean verse de l'eau sur sa tête. Le Père apparaît dans le haut el bénit son Fils bien-aimé; le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, a été brisé; un ange tient les habits de Jésus-Christ ; Jean-Baptiste a pour vêtements un cilice en cordes, une peau de chèvre et un manteau; le sol est couvert de plantes.

bits sacerdotaux : il est toutefois fort douteux qu'il ait été prêtre. Allatius, dans sa Diatriba de Simeontibus , a traité cette question avec une étendue que son importance ne réclamait peut-être pas.

XVI. La triple Tentation. — Après son baptême, Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert pour y être tenté par le diable *. Au premier plan du groupe, Jésus est debout, et le tentateur (sous une forme humaine 3 , si ce n'est que ses pieds sont terminés par des griffes énormes) lui dit en lui montrant des pierres : Si vous êtes le Fils de Dieu , commandez que ces pierres deviennent du pain. — Plus loin on voit le temple de Jérusalem ; le démon y a transporté Jésus sur le pinacle; les deux statues sont brisées. — Au fond , est une montagne : Jésus est debout sur le sommet , où il s'est laissé transporter par Satan. Mais il le chasse bientôt et les anges viennent pour le servir.

XVIÏ. La Chananéenne. — « Comme Jésus se retirait du côté » de Tyr et de Sidon , voici qu'une femme Chananéenne s'écria : » Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi: ma fille est miséra- » blement tourmentée par le démon. Mais il ne lui répondit pas » un mot. Et ses disciples s'approchant de lui , le priaient en lui t> disant : Accordez-lui ce qu'elle demande , afin qu'elle s'en » aille... Il leur répondit : Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues » de la maison d'Israël. Mais cette mère affligée s'approcha et elle » l'adora en lui disant : Seigneur, assistez-moi 5 . » C'est le moment que le sculpteur a choisi ; la persévérante Chananéenne est à genoux, les mains jointes; entre elle et le divin Sauveur il y avait autrefois un chien, brisé aujourd'hui. Au-dessous de ce groupe, on lit sur une petite plaque de marbre noir:J. Boudin 1612. C'est la signature du sculpteur.

XVIII. La Transfiguration. — « Jésus ayant pris avec lui Pierre, » Jacques et Jean , son frère , les mena à l'écart sur une haute » montagne; et il fut transfiguré devant eux \ » Jésus est porlé sur des nuages ; Moïse et Elie sont agenouillés près de lui : Moïse porte les deux Tables de la loi , et Élie se croise les mains sur la poitrine. Saint Jean s'est jeté à genoux, ainsi que saint Jacques

1 S. Matthieu, iv, 1.

8 La tôle et les épaules ont é(é brisées.

3 S. Matthieu, xv, 21-28.

* Ibid., xvm, 1-8

qui joinl les mains; saint Pierre est terrassé et ébloui, et il se garantit de la vive clarté avec sa main gauche.

XIX. La Femme adultère. — Celte femme criminelle est amenée devant le Sauveur par un pharisien ; un second pharisien s'est placé derrière Jésus. La femme se tient debout, avec une grande honte et confusion; Jésus a mis un genou en terre, et il écrit avec son doigt : Que celui tfentre vous qui est sans péché, lui jette la première pierre. — Ce groupe a été fait en 1681 par Dieu , fameux sculpteur, dit Sablon ! .

XX. La Guérison de l'aveugle-né. — L'aveugle est assis et appuyé sur son bâton ; Jésus a fait un peu de boue avec sa salive , et il en frotte les yeux de l'aveugle, en lui disant : Allez vous laver dans la piscine de Siloé. Derrière Jésus , il y a deux apôtres qui admirent l'action de leur divin Maître.

Entre cette scène évangélique et la suivante, il règne un espace dépourvu de baldaquin; avant la restauration du chœur, il y avait là « plusieurs corps saints en diverses capses^à savoir les » châsses de saint Piat, martyr, de s. Leobin ou Leubin , evesque » de Chartres: le corps de s. Caletric, aussi evesque dudict lieu, » s. Bethaire et sainct Soulein, aussi de mesme grade : le corps » de s. Tugdual martyr, de saincte Tècle vierge. Le chef de s. » Théodore, les os du poignet de la main , dont s. Thomas toucha » le costé de nostre Seigneur, enchâssez dans une main d'argent » doré, et tous les aultres de mesmes, conservez en vaisseaux » d'argent doré, riches et précieux » a . Sous ces rares et saintes reliques , on voyait un autel qui a également disparu. — Aujourd'hui il y a quelques statuettes dépareillées jetées pèle-mèle.

XXI. Entrée de Jésus à Jérusalem, ou la fête des Palmes. — Cette scène occupe deux niches. Le divin Sauveur, monté sur un ànon, marche vers Jérusalem pour y faire son entrée triomphale. Derrière lui , marchent ses apôtres ; devant lui , plusieurs hommes du peuple étendent leurs vêtements sur son passage 5 ; des femmes

1 Histoire de C Église de Chartres, page 28.

8 Parlhénie , i" partie , pages 133 et 205.

8 L'usage d'étendre par terre des vêlements sur les pas de celui que ion veul honorer, se retrouve chez différents peuples de l'antiquité.

et des enfants crient : Bosanna! Au Fils de David ! Un jeune homme cueille des palmes , et un enfant va les offrir à Jésus. — Ce groupe et les huit suivants n'ont été sculptés que dans les premières années du XVIIP siècle.

XXII. L'Agonie de Jésus. — Après avoir institué la divine Eucharistie, Jésus se rendit au jardin de Gethsémani, avec Pierre, Jacques et Jean. Triste jusqu'à la mort, il est ici prosterné devant son Père et le supplie d'éloigner de lui le calice qu'un ange lui présente ; un autre ange soutient le Sauveur qui s'affaisse sous la souffrance. A côté de lui on voit les trois disciples endormis sous un palmier. Le sol est couvert de plantes, pour indiquer un jardin.

XXIII. La Trahison de Judas. — Le traître est entré dans le jardin avec une troupe de gens armés ; il salue son divin Maître et lui donne le baiser de la trahison. Aussitôt deux soldats mettent la main sur Jésus et se saisissent de lui ; en même temps saint Pierre tire son épée et la lève contre Malchus à demi renversé par la peur.

XXIV. Jésus devant Pilate. — « Dès que le matin fut venu, les » princes dés prêtres lièrent Jésus et le livrèrent à Pilate. » Le gouverneur romain est assis sur son siège; Jésus garotté est conduit devant lui par deux soldats ; à côté du gouverneur, on voit un troisième soldat venu de la part de Procule , femme de Pilate , pour lui dire : Ne fais rien contre ce juste, car j'ai beaucoup souffert cette nuit à cause de lui.

XXV. La Flagellation. — Jésus presque nu est attaché, les mains derrière le dos, à une colonne; son air est triste, mais résigné. Deux cruels soldats le frappent de verges avec une brutalité révoltante. On a brisé les bras des soldats.

XXVI. Le Couronnement d'épines. — Après avoir flagellé le Sauveur « les soldats le menèrent dans la cour du prétoire, et » après l'avoir dépouillé, ils le couvrirent d'un manteau de pour- » pre. Puis entrelaçant des épines, ils en firent une couronne » qu'un soldat enfonce sur la tête de Jésus assis sur une borne; un autre soldat lève la main pour frapper le Fils de Dieu , et tient le roseau qui va bientôt lui servir de sceptre.

Nicolai en a fait le sujet d'un savant travail : De subsiralione vestium; Giessen , 1704.

XXVII. La Cruxifixion. — Cette scène occupe deux niches. Dans la première , le Sauveur couronné vient d'être cloué sur la croix ; quatre soldats s'efforcent de la fixer debout dans la terre : trois poussent avec leurs épaules, et le quatrième tire avec une corde ; le centurion Longin commande la manœuvre. Dans la seconde niche, Marie-Madeleine se lamente à genoux; la sainte Mère de Jésus s'évanouit et tombe sous le poids de son immense tristesse ; elle est reçue dans les bras de Marie, de Cléophas, et de Jean, le disciple bien-aimé. Nous n'aimons pas cette contenance défaillante donnée à la Mère de Dieu , contenance que l'Ecriture ne lui suppose pas d'ailleurs : Stabat Mater, dit saint Jean. « La » douleur a-t-elle abattu celte Mère également ferme et affligée , » l'a-t-elle jetée à terre parla défaillance? Au contraire, ne voyez- » vous pas qu'elle est droite , qu'elle est assurée ? Elle est debout » auprès de la croix. Non , le glaive qui a percé son cœur n'a pu *> diminuer ses forces : la constance et l'affliction marchent d'un » pas égal »

XXVIII. La Descente de croix. — Marie , assise au pied de la croix, tient sur ses genoux le corps inanimé de son Fils. Deux petits anges sont présents : l'un prie , et l'autre soulève en pleurant un coin du linceul sur lequel Jésus est placé.

XXIX. La Résurrection. — Jésus armé de l'étendard victorieux de la croix, sort du tombeau par sa propre vertu; les trois gardes frappés d'effroi tombent par terre. Cet effroi n'est qu'une imagination des artistes, car Jésus ressuscita sans bruit, sans éclat apparent, sans soulever la pierre qui fermait son sépulcre, et les gardes ne s'en aperçurent pas.

XXX. L'Apparition aux saintes Femmes. — « Lorsque le sabbat » fut passé , Marie-Madeleine , Marie mère de Jacques et Salomé » achetèrent des parfums pour embaumer Jésus. » Elles portent ces parfums dans des vases ; en arrivant au sépulcre , elles voient la pierre ôtée et un ange assis dessus. — Sous ce groupe, sur une petite plaque de marbre noir, on lit le nom du sculpteur : T. Boudin, 1611.

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