DESCRIPTION DES VITRAUX
La vitrerie peinte de la Cathédrale de Chartres est sans contredit la première du monde. La peinture sur verre garnit 125 grandes fenêtres, 3 roses immenses, 35 roses moyennes et 12 petites roses ; presque toute cette peinture date du XIII e siècle; toutefois on compte 6 fenêtres et 2 roses moyennes en verres du XIV' siècle, une fenêtre en verres du XV', et 2 petites
roses en verres du XVI* siècle-Renaissance. 11 y a^ aussi 5 grandes fenêtres peintes au XII* siècle ; elles sont placées sous la grande rose occidentale ; c'est d'elles que M. Lassus a dit : « Chartres » possède trois magnifiques verrières qui font pâlir tous les vitraux » dont le XIII* siècle a enrichi cette admirable cathédrale ». »
« La cathédrale de Chartres , dit M. de Lasteyrie , offre au » peintre-verrier un des plus parfaits modèles qu'il puisse étudier , » et si, comme exécution de détail , on a été beaucoup plus loin, » il n'existe, j'ose le dire, rien de plus complet, rien de plus ad- » mirable comme décoration et entente des effets. Chartres est » un type , et un type parfait , et comme tel nous devons en faire » l'objet d'une étude minutieuse et approfondie. Et d'abord jetons » un coup-d'œil sur l'effet général de la vitrerie. Cet effet n'est » pas le simple résultat du jeu de la lumière à travers l'assem- » Liage fortuit des verres colorés. C'est un effet produit sciem- » ment et savamment cherché par l'artiste : tout est rationnel et » symbolique. Voyez l'obscurité pieuse qui règne au seuil du tem- » pie ; elle se dissipe légèrement en approchant du centre de la » croix, emprunte des couleurs plus vives à la palette du peintre en » tournant autour du chœur; puis enfin , fait place , dans le sanc- » tuaire , aux tons vifs et brillants qui s'échappent de la voûte. » Que de poésie dans cette immense gamme de tons si habilement » ménagés , admirable symbole de la lumière chrétienne , qui » s'échappe à grands flots du sommet de la croix , et jette encore » une lumière amoindrie sur ceux qui s'en éloignent!
» Pour produire ces effets qui nous frappent , l'artiste ne s'est » servi que de moyens fort simples. Dans les nefs . latérales , » des verrières aux Ions froids sont chargées de nombreux sujets » dont les personnages se pressent en foule dans des cadres fort » rétrécis. Les fonds eux-mêmes, couverts de divers ornements , »» sont formés d'un nombre infini de morceaux de verre , dont les » joints rapprochés ajoutent encore à l'obscurité de la teinte gé- » nérale. C'est une habile application du style légendaire , et le » choix même des sujets se trouve ici d'accord avec la place qu'ils » occupent. Les mêmes tons dominent dans les hautes fenêtres
1 Annales archéologiques, tome l", page 82.
» de la nef centrale ^ mais là les figures plus grandes et les fonds * plus unis livrent au jour plus d'accès , et laissent une lumière » vague circuler sous la voûte.
» Lorsqu'on arrive au centre de la croix , le bas des ailes laie- » »rales est également plongé dans une obscurité que la masse des » portails rend plus complète. Mais des roses placées au sommet » des transepts , une lumière harmonieuse et irisée descend obli- » quement jusqu'à l'entrée du chœur , pour s'y confondre avec » les teintes mystérieuses de la nef; et la galerie qui règne au- » dessous de ces roses semble elle-même dislinée à établir une »• transition entre leurs parties diaphanes et les masses opaques » qui les supportent.
» Autour du chœur sont les chapelles. Là règne encore une » lumineuse obscurité. Là nous trouvons encore les vitres légen- » daires aux fonds si richement ornés ; mais le ton général du » tableau n'est déjà plus le même ; il se colore de teintes plus » chaudes , et là , le peintre a répandu à profusion la topaze , » l'émeraude et le rubis , immortelle couronne destinée à briller » au front du roi des Cieux , représenté par son Eglise. Au milieu » de l'auréole de ces saintes chapelles, s'élève le sanctuaire » éblouissant de clarté , comme Jésus radieux au milieu des » apôtres, et des torrents de lumière chaudement colorée des- » cendent dans le chœur, à travers les figures gigantesques qui » couvrent ses verrières. Il semble ici que l'artiste ait dérobé » un rayon de lumière divine pour animer son œuvre; rayon » éblouissant d'abord, et dont l'harmonie décroissante vient »> mourir à l'entrée du sanctuaire, comme pour indiquer la place » où le chrétien entre en communication avec son Dieu.
» Mais de si simples paroles ont peine à rendre les prodigieux » effets dont l'œil est frappé sous les voûtes de Chartres, comment » pourraient-elles rendre la pieuse impression que l'àme éprouve » à cette vue? Comment pourraient-elles rendre les nuances tou- » jours nouvelles d'un tableau qui varie à toutes les heures du » jour, selon toutes les circonstances de lumière et de saisons? »
Nous n'ajouterons rien à ces brillantes paroles sur les effets généraux que produisent nos incomparables verrières.
Nous pouvons dire ici ce qu'un vieil historien de la cathédrale de Tournay disait, des vitraux de son église : « La plupart des ver-
» rières ont deux singularités , à sçavoir , qu'elles sont excellemn ment damassées en diverses manières , et qu'elles ne sont pas , » transparentes ny en couleur ny à la lueur du soleil, c'est-à-dire, » que quelque soleil brillant qu'il puisse faire, les rayons du >» soleil n'éblouissent aucunement ceux qui les regardent direc- » tement ; et les couleurs des verrières ne paraissent point sur le . » pavé ny sur autre chose à l'opposite d'icelles : qui sont deux » grandes et rares commodités pour tous ceux qui se trouvent en » prières dans ladite église »
On remarquera la variété infinie qu'offrent les armatures des fenêtres inférieures. Toutes ces bandes de fer qui forment comme le squelette du vitrail , se tordent en dessins riches et avec un art qui produit le plus heureux effet.
Nos magnifiques verrières sont des dons faits à la Cathédrale par la foi vive et généreuse de nos pères. La plupart de celles qui garnissent les fenêtres supérieures sont dues à la pieuse munificence de saint Louis, de saint Ferdinand, de Blanche de Gaslille, des chanoines de Chartres , et d'un grand nombre de seigneurs français : leurs vieux blasons , hiéroglyphes de la féodalité , y brillent encore. Les verrières de l'étage inférieur ont été données par les corporations d'arts et métiers de la ville de Chartres au XIII e siècle.
L'auteur d'une description de la procession générale faite le 18 juin 1681, dit, après avoir nommé les trente-neuf corps de métiers dont les membres assistaient à la procession avec un gros cierge à la main garni des images des patrons et des armes de la corporation: « Ce n'est pas la première marque de la dévotion » des ouvriers et artisans de cette ville envers l'innocente Marie : • » il y en a d'aussi anciennes que l'église , puisque l'on voit qu'il » se trouve fort peu de corps de métiers considérables en icelle » qui n'ayent pas voulu avoir la gloire de contribuer de quelque » chose à l'ornement de ce fameux temple. On n'a qu'à jeter les
1 Cousin, cité par M. d'Anslaing en ses Recherches sur la cathédrale de Toumay, tome I , page 324. — La cathédrale de Tournay est l'édifico religieux le plus remarquable de la Belgique. Ses nefs et son beau transept ont été construits vers la fin du XII e siècle; le chœur, si savamment rendu à sa beauté primitive, date de la seconde moitié du XIII e
» yeux sur les vitres d'icelui , et ipsa patrum monumenta pro- » bant; et l'on y verra les marques de la piété de leurs anciens >» maitres dépeintes ! . »
Du reste, voici le tableau exact des divers donateurs et du
nombre des verrières données :
R°* s 13 verrières.
Princes et seigneurs 32 —
Ecclésiastiques 14
Drapiers et pelletiers 5 —
Orfèvres et changeurs 5 —
Cordonniers et savetiers 4 —
Tanneurs et corroyeurs 4 —
Bouchers et charcutiers 3 —
Boulangers 3
Sergiers et tixiers en toile 3 —
Charpentiers , charrons et tonneliers ... 3 —
Imagiers, maçons et tailleurs de pierre . . 3 —
Pâtissiers 2 —
Tourneurs 2 —
Vignerons et taverniers 2 —
Laboureurs 2 —
Maîtres-éviers ou porteurs d'eau .... 1 —
Epiciers ou pharmaciens 1 —
Armuriers 1
Maréchaux et forgerons 1 —
Portefaix 1 —
Vanniers 1 —
Tels sont les donateurs des admirables vitraux de notre glorieuse Cathédrale. Mais quels sont les artistes qui les ont exécutés? Aucun d'eux n'a voulu signer les chefs-d'œuvre qui sortaient de leurs pinceaux : un épais mystère règne aujourd'hui sur les noms de ces hommes de génie et de foi.
M. Félix Bourquelot ne donne, pour le XIII e siècle, que le
1 La Bausse desséchée ou Discours sur la procession générale faite à Chartres le 18 juin 1681, contenant plusieurs antiquitez de l'église el autres choses curieuses, par Jacques Anquetin, greffier de cède ville.
nom de deux peintres-verriers, Balard et Clément: « Le nom de » Ballardus est peint sur une verrière du chœur de la Cathédrale ». de Chartres. Cicognara parle d'un abbé qui fit réparer son église » en 1249 par un peintre nommé Balard. On lit de plris dans une » inscription : Doctaque manu Bailardi. Il y a tout lieu de croire » que ces mentions se rapportent au même artiste vivant au XIII e » siècle. — Clément , natif de Chartres , travailla vers le règne » de Philippe-le-Hardi , aux vitraux du pourtour du chœur de la » Cathédrale de Rouen. On lit dans une de ces verrières: Clemens » vitrearius Camutensis. 1 ». Nous devons d'abord faire remarquer que le nom de Ballardus ne se trouve pas sur une de nos verrières; il y a seulement Petrus Bai..., c'est le nom du diacre donateur du vitrail: il n'en est pas le peintre. Quant à Clément, il a probablement travaillé pour notre Cathédrale, avant que d'aller à Rouen. En effet nous avons cru reconnaître son pinceau dans le vitrail de Saint-Martin ; il y a dans le faire de ce vitrail une certaine ressemblance avec le faire des vitraux de la Cathédrale de Rouen.
Il existe deux descriptions des vitraux de la Cathédrale de Chartres. La première est manuscrite et se trouve à la bibliothèque publique de la ville ; elle a été faite par Pintard. Rien de plus embrouillé que cette description : les légendes des Saints y sont interprétées comme s'il était question de quelque héroâ de l'Inde ; les faits bibliques mêmes ne sont guère mieux traités. Cependant tel qu'il est , ce manuscrit nous a été utile pour les vitraux qui ont été défoncés. — La seconde description n'est pas supérieure à la première: c'est plutôt une nomenclature sèche et aride qu'une description; elle est due à M. F. de Lasteyrie et se trouve en son Histoire de la Peinture sur verre.
La description que nous publions nous-même aujourd'hui , ne sera qu'une exposition rapide et tout-à-fait sommaire ; nous nous proposons seulement de rendre quelque peu lisibles ces tableaux immenses, ces belles images qu'un concile d'Arras appelait le Livre des Laïques , et que les anciens Catéchismes recommandaient
1 Histoire de la Peinture et des Arts du dessin , par M. Félix Bourquelot, dans la Patria, col. 2,258.
de regarder en récitant le chapelet durant la messe ». Pour le moment, nous laisserons de côté les détails historiques et les mille remarques qu'il y aurait à faire sur les usages et les costumes du XII e et du XIII 4 siècle, sur les couleurs et l'art des admirables peintres-verriers qui ont travaillé dans notre Cathédrale.
La vitrerie peinte de Chartres a perdu plusieurs tableaux au siècle dernier; ils ont été remplacés par du verre blanc. Dans ceux qui existent encore , un certain nombre de panneaux ont été , à diverses époques , mutilés , démembrés , retournés , déplacés par le fait de vitriers ignorants et maladroits. L'ordre chronologique est souvent interverti ; ce qui rend parfois l'interprétation trèsdifficile. On a coupé des personnages à la tête , au ventre , aux pieds ; les inscriptions ont aussi beaucoup souffert. Un remaniement général est donc devenu chose nécessaire.
Nos vitraux ne sont point placés dans un ordre symétrique; tout a été laissé au caprice des donateurs. Il n'y a d'exception que pour les vitraux qui garnissent les jours des quatre extrémités de la croix. Ceux-ci offrent le sujet exigé par la symbolique du XIII' siècle 2 , c'est-à-dire qu'à l'occident on a mis le Jugement dernier ; au nord , la Glorification de la très-sainte Vierge , comme Refuge des pécheurs; au midi, la Glorification de Jésus-Christ, comme Docteur du monde ; à l'orient , la Glorification de Marie , reproduite une seconde fois , parce qu'elle est la patronne de l'Eglise. Nous commençons par décrire rapidement ces grands et magnifiques sujets.
§ 1. — Les grandes Roses.
Nous n'avons pas à dire ici toute la délicatesse des comparti* ments dont se composent les trois grandes roses de la Cathédrale; nous ne parlerons que des vitres peintes qui les garnissent ; ces
1 Catéchisme en usage dans les diocèses de Cambrai , de Liège el de Namur, avec des explications par Henry, 1782 , tome i , page 146.
* Voyez sur ce poiul la Symbolique chrétienne, un savant article du R. P. Cahier, en ses Mélanges d'arcJiéologie, tome I , pages 78-84.
vitres datent du XIII* siècle. Le lecteur sait déjà que le diamètre des trois roses est de douze mètres environ.
Rose occidentale. — Le Jugement dernier est le sujet traité dans cette magnifique rose. Jésus , le Juge suprême , est assis sur des nuages au centre d'une auréole quadrifoliée ; de ses cinq plaies coulent des Ilots de sang. Il est entouré de deux chérubins , de huit anges, de dix apôtres, des quatre animaux évangéliques. Dans le haut deux anges montrent les instruments de la Passion , et quatre autres anges sonnent la trompette du jugement. A droite et à gauche on voit les morts sortir de leurs tombeaux pour paraître devant leur Juge. On voit aussi saint Michel peser les âmes dans la terrible balance : les unes sont menées par les anges dans le sein d'Abraham , et les autres sont conduites par d'affreux démons dans l'enfer à la gueule béante et enflammée ; parmi les damnés on en voit un avec une bourse pendue au cou; c'est la personnification de l'avarice. — Sous le cercle central , un panneau a été enlevé par un boulet lancé contre la Cathédrale lors du siège de 1590; ce panneau a été récemment remplacé par quelques débris d'un vitrail défoncé à la fin du XVIII* siècle.
Sous la rose occidentale se trouvent trois splendides verrières du XII* siècle. Les sujets qui y sont figurés , devaient , dans la pensée du peintre, se rapporter à la grande scène qu'il aurait traitée dans la rose, c'est-à-dire à la Glorification de Jésus-Christ. C'est en effet une loi fidèlement observée par les artistes du Moyen- Age , de reproduire deux fois à chaque portail le même sujet ; de sorte que la peinture sur verre est toujours la reproduction de la statuaire, pourvu que l'une et l'autre soient de la même époque. Aujourd'hui les trois grandes fenêtres du portail occidental n'ont qu'une signification incomplète, parce que l'artiste qui a peint la roseau XIII* siècle, n'a pas compris, ou plutôt n'a pas voulu suivre la pensée de son prédécesseur.
La première fenêtre à droite montre un magnifique Arbre de Jessé ou tige généalogique de Jésus-Christ. Dans le bas du vitrail , le vieux Jessé est couché sur un lit; de sa poitrine sort l'arbre de la généalogie divine; les branches de l'arbre se croisent et se recroisent plusieurs fois , et entre les branches s'échelonnent les rois de Juda, ancêtres charnels de Marie et de Jésus : comme la place
manquait, quatre rois seulement, David, Salomon, Roboam et Abias , sont figurés ; après Abias vient la très-sainte Vierge couronnée comme une reine; enfin au sommet de la tige, Jésus paraît entouré des sept dons du Saint-Esprit sous la forme de sept colombes blanches ; elles portent un nimbe uni et sont inscrites dans une auréole , autour de laquelle on lit dans Tordre suivant :
Sapientia ,
Intellectus , Consiuum ,
FORTITUDO , SciENTlÀ ,
Pietas, Timor.
C'est la traduction littérale de cette prophétie : « Et il sortira » un rejeton de la tige de Jessé , et une fleur naîtra de sa racine. » Et l'Esprit du Seigneur se reposera sur lui ,i'esprit de sagesse » et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de » science et de piété , et l'esprit de crainte du Seigneur le rem- » plira *. » De chaque côté de la tige se dressent les ancêtres spirituels du Sauveur, c'est-à-dire les prophètes qui l'ont annoncé ou figuré. A gauche , on trouve en allant de bas en haut : Nahum , Samuel, Ezechiel , Zacarias , Moyses , Ysaias , et Abacuc; à droite, on voit: Osée, Amoonn (pour Amos), Micheas, Joheel (pour Joël), Balaam, Daniel, et Sophonias. Tous avec leur titre de propheta ajouté à leur nom sur la banderolle qu'ils tiennent à la main.
La fenêtre centrale rappelle les principaux traits de l'enfance de Jésus. On y voit l'Annonciation , la Visitation , la Naissance de Jésus, le Réveil des Bergers, l'Adoration des Mages, le Massacre des Innocents , la Chandeleur, la Fuite en Egypte , la Chute des idoles, le Retour à Nazareth; puis il y a le Baptême de Jésus et son entrée triomphale à Jérusalem ; on remarquera que le Sauveur porte ici une palme. Dans le haut du vitrail, Marie assise porte sur ses genoux le petit Jésus bénissant; elle a un sceptre fleuri dans chaque main; à ses côtés, sont deux anges profondément inclinés.
La troisième fenêtre, offre les scènes principales de la passion et de la résurrection du Seigneur Jésus. Il y a la Transfiguration ,