CHEM-TOU
Plan général de Chemtou.
La ville romaine s’élend sur les lianes des collines formées par les soulèvements qui constituent les carrières de marbres. Elle contourne ces collines en couvrant les pentes au sud, à l’ouest et au nord; elle est limitée au sud par la Medjerda dont le cours capricieux a déjà changé plusieurs fois la contiguralion du terrain (fig. 4)- Au centre de ce plan, en 1 , 2, 3, 4, 5, 6, s’élèvent les différents sommets des affleurements de marbre. Tous ces affleurements, sauf 5, ont été exploités dans les temps antiques, un chemin de fer dessert actuellement A, t et jusqu’à 5. Ces affleurements, exploités par des méthodes très simples, ont été creusés jusqu’à une assez grande profondeur, sur les flancs de la colline, surtout en 2, 3 et 4- Les parties existantes sont à peu près verticales, et suivant la méthode indiquée par M. Cagnat (Expi. épigraphique et archéologique en Tunisie , par R. Cagnat, 2e fascicule), les Romains 1 taillaient le bloc sur place et ne le détachaient qu’après lui avoir donné à peu près la forme générale qu'il devait avoir. Comme ce sont surtout des colonnes qu’on tirait de ces carrières, ou était obligé de creuser assez profondément en hauteur et en profondeur derrière et au-dessus du bloc pour ménager la place aux ouvriers, c’est ce qui explique la forme des excavations laissées par ce mode d’exploitation, comme l’indique le dessin ci-joint fig. 4 bis.
Nous ne referons pas après M. Cagnat 2 l’histoire de l’exaploittion à l’époque romaine, néanmoins nous emprunterons à son travail les indications suivantes :
ABG excavation; BCG colonne dégrossie ; CD excavation inférieure ; — la colonne BCG s'enlève en brisant à l'aide de coins et de leviers la partie C'G; on enlève ensuite la partie DGK et on creuse E de façon à dégrossir une deuxième colonne qu’on enlève comme la première ; après ces prélèvements successifs l’excavation définitive prend la forme AGKL, forme dont on rencontre de si nombreux exemples à Chemtou.
Fig. 4 bis.
Coupe verticale sur la face de la carrière, suivant la ligne AF.
« La première colonne en marbre numidique dont on ait gardé le souvenir date de l’époque de César.
c< Hadrien orne ses villas d’Antium et de Tivoli de colonnes de ' marbre numidique.
1. Le marbre tiré de Chemtou est le marmor numidicum ou lapis nurnidicus (Cagnat, loc. cit., p. 102) si estimé des anciens.
2. Exploration archéologique et épigraphique , par R. Cagnat. 2e fasc., p. ioa et suiv.
« Les colonnes du gymnase de Smyrne et de celui d’Athènes élaient de marbre numidique, etc..., etc.
« Ce marbre était encore en honneur au vie siècle puisque Justinien l’employa pour orner Sainle-Sopbie. »
On comprend donc, étant donnée l’importance que les carrières avaient (au point de vue du rapport) pour le domaine impérial (Cagnat, l. c., p. 102, 1. 16 à 24) qu’une petite ville se soit formée autour de ces carrières et que son développement ait surtout pris son essor à partir de l’époque des Antonins, qui est par excellence l’époque la plus remarquable de l’histoire romaine au point de vue du grand nombre de monuments construits. Nous y trouverons les divers monuments que nous avons déterminés dans notre premier rapport, temple, théâtre, mausolées, citernes, aqueduc, thermes, amphithéâtre, églises, pont, nécropole.
Temple. — Le temple, détruit probablement à l’époque chrétienne, était situé en N près de la carrière 5; ce temple dont les traces consistent en quelques blocs sur lesquels on a retrouvé des fragments d’inscription (Cagnat, /. cit., no 187), a été construit à l’époque romaine sur l’emplacement d'un ensemble d’édifices élevés à l’époque punique (à une période relativement récente, car tous les fragments que nous allons décrire portent au plus haut degré le caractère de l’art grec).
i° Soubassement (fig. 5). Ce soubassement qui s’élève à une très petite hauteur au-dessus du sol (om,5o) est situé au sud de l’enceinte N ; il se compose, dans la partie vue, de cinq assises de marbre de Chemtou dont l’un porte en A un tenon en saillie i^comme les soubassements de certains temples en Sicile). Ces cinq blocs étaient assemblés par des tenons métalliques en queue d’aronde dont le logement est encore intact; c’est une double entaille creusée à on',o5 de profondeur. Les joints verticaux et les lits sont d’une telle précision qu’on peut
sans aucune hésitation attribuer cette construction à des artisans grecs. Il est très probable en effet que les Carthaginois ne se sont pas contentés d’appeler de Sicile à Carthage des artistes grecs, soit pour graver leurs monnaies, soit pour diriger la construction de leurs édifices (comme prouve le fragment dessiné dans mon Rapport, p. 218, tig. 366) mais qu’ils auront employé dans les carrières les prisonniers de race grecque qu’ils firent dans leurs nombreuses guerres contre les habitants de la Sicile.
20 Fragments de moulures dont je donne un dessin (fig. 6). Ce sont deux talons superposés avec d’époque punique, interposition d’un listel assez large. Le sentiment excessivement fin de la mouluration porte au plus haut degré le caractère de l’art grec.
3° Dans le mur nord, mur construit à une basse époque au moyen de fragments de toute espèce; un des blocs qui le forment (précisémentau-dessus de l’inscription SAC... mentionnée par M. Cagnat, loc. cit., nu 187) est un fragment d’architrave d 'ordre dorique grec. Ce fragment (fig. 7, 8, 9) mesure om,47 de large sur i'",o9 de long. 11
Fig. 7. — Architrave d’ordre dorique grec àChemton.
Vue des gouttes du triglyphe.
porte à sa partie supérieure la baguette rectangulaire qui forme la séparation de la frise et de l’architrave, et la partie inférieure d’un triglyphe avec la face inférieure qui possède encore les quatre gouttes en relief; le scellement en queue d’aronde
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Fig. 8. — Face de l’architrave.
Fig. 9. — Profil de l’architrave.
est visible. Ce fragment est malheureusement le seul que j’aie pu retrouver de cet édifice d’ordre dorique.
4° Dans une ancienne tranchée ouverte au bas de cette face nord, un chapiteau mutilé de style grec (fig. 10, tig. 11, fig. 12).
Ce chapiteau, dont la partie supérieure est détruite et dont la partie inférieure est tiès mutilée, est un chapiteau de pilier carré engagé par un de ses angles. Il appartenait probablement aux antes d’une porte (analogue aux piliers des portes des maisons de Pompéi).
Au-dessus d’un astragale formé de pirouettes délicatement sculptées, s’épanouit entre deux feuilles d’angle bordées de découpures aiguës 1
Fig. io. — Chapiteau d’époque punique à Chemtou, d’après une photographie
(il est vu ici renversé, tel qu'il est actuellement dans les débris de carrière).
une feuille aux côtes rapprochées surmontée d’un griffon ailé dont la poitrine féminine existe encore mais dont les pattes sont mutilées et la tète brisée: de chaque côté de ce griffon, sont deux auli es feuilles à découpures aiguës (fig. 10, 11, 12). Quoique le style de celte sculpture, autant pour les feuillages que pour la Chimère, soit, à ne pas s’y méprendre, absolument grec, le rapprochement de ce morceau avec ce que je connais d’œuvres semblables d’artistes grecs, ne me permet pas d’attribuer à ce fragment une date très reculée. Je crois pouvoir
1. Comparer ces feuilles découpées à la partie inférieure de l’amortissement du monument choragique de Lysicrate à Athènes et le griffon ailé à ceux du chapiteau des propylées romains d’Eleusis.
la fixer à peu près vers la fin du ive siècle ou vers le commencement du ni® avant J.-C.
Fig. u. — Deuxième face du chapiteau ci-dessus.
Si un jour des recherches peuvent être faites dans cette excavation où ont été précipités les débris des constructions antiques élevées en
Fig. 12. — Plan et élévation restaurée du chapiteau ci-dessus.
N, on y retrouvera très probablement de nombreux fragments de cet édifice de style grec et d’époque punique. Cette excavation se trouve
actuellement remplie de débris informes de toute espèce au milieu desquels j’ai eu la chance de remarquer ce chapiteau si intéressant.
4° Sur la partie OSO de la même colline de droite (deux, A et B, au milieu de buissons, et un troisième, G, aussi en 5, Irois fragments très frustes d’une frise de im,i8 de hauteur (fîg. 1 3), frise représentant des boucliers, l’un A de forme circulaire ( clypeus , atrei'ç), est décoré sur la face d’une sculpture à peine reconnaissable représentant un griffon non ailé marchant vers la gauche. L’autre B représente un autre bouclier semblable sur lequel j’ai cru reconnaître l’indication d’un foudre avec les éclairs à droite et à gauche, en zigzag. La droite
Fig.^itt. — Fragments de frise d’époque punique.
de ce fragment porte une indication méconnaissable. Le fragment G trouvé en 5 représente un bouclier allongé ( scutum , Oupsôç). Les dimensions de ce bouclier étaient près (Rich, Dict. des antiquités) de im,2o sur om,8o. Ce sont à peu près les mesures de cette sculpture ( i m , 1 8 sur om,68). Celui qui est sculpté sur le fragment reproduit ici porte l’indication de la bordure et du renfort en métal qui consolidaient cette arme défensive. Le faire un peu sec de cette sculpture nous parait devoir faire attribuer ces fragments à un ciseau grec et par conséquent à l’époque punique.
Ces attributions à l’époque punique sont certaines à très peu de chose près, par suite de la méthode d’examen que nous suivons, méthode par assimulation et par exclusion ; par assimilation, comparaison avec les monuments grecs que nous rappellent certains de leurs dé-
tails ; par exclusion, absence des caractères particuliers à l’art romain.
Le temple ou l’édifice gréco-punique détruit pour faire place au temple romain, celui-ci a été détruit à son tour, et on s’est servi des débris de ces deux édifices pour construire une redoute qui occupe toute la partie la plus élevée de la colline.
Dans la partie est de ce plateau supérieur et dans la partie nord-est, et un peu en contre-bas du sol du temple et de la redoute, il reste encore quelques fragments de murs et une assez grande mosaïque de pavage à dessins géométriques. Il y a eu probablement sur cet emplacement une petite construction de plaisance formant une soi te de belvédère. Sur le flanc sud-ouest de la colline N, on remarque de nombreux gradins taillés dans le roc, et dans certaines parties des carrières 2, 3 et 4 des traces de citernes et de constructions voûtées.
Les édifices de Chemtou ne sont pas construits généralement en marbre, ils sont construits de la façon suivante :
Amphithéâtre : Blocs de calcaire bleuâtre, quelques blocs de marbre taillé mais non poli ; le blocage est fait avec des fragments et des déchets de la carrière dont le Djebel-Hadjela (colline au nord-ouest de l’amphithéâtre) est entièrement composé.
Le pont est construit en partie de blocs de marbre taillé mais non poli. Les murs de quai de même, le blocage en déchets.
Les deux basiliques , en blocage de déchets : la basilique n° 1 a quelques parties en gros blocs, soit de marbre, soit de ce calcaire bleuâtre si répandu dans les environs *; ce sont les angles de l’abside, le ressaut inférieur du sol de l’abside et la porte latérale E.
Le théâtre est construit aussi en gros blocs de ce calcaire et quelquefois de marbre brut; les voûtes sont seules en blocage de déchets, ainsi qu’une partie des gradins.
Les thermes sont entièrement construits en blocage de déchets.
l'aqueduc est construit en matériaux divers, en blocs de calcaire, en fragments d’édifices et même en tombes empruntées à la nécropole. Il est probable qu’il aura été reconstruit à différentes époques.
Pendant longtemps les ouvriers des carrières seront restés autour de la carrière même en B, B, et le grand réservoir A aura servi à leur fournir l’eau nécessaire à leurs besoins. Ce réservoir recueillait l’eau des collines qui l’entourent et, peut-être une source, perdue aujourd’hui que le l’éservoir est comblé, alimentait-elle en partie d’eau la petite colonie.
Nous le retrouverons à Bordj-Ehelal ,
Ce réservoir A est constitué par un mur circulaire en moellons compris dans une ossature en grands matériaux posés en délit (comme, par exemple à Kasr-el-Ahmar, Rapport de 1882-83, p. 5y). Ce réservoir mesure près de 5o mètres de diamètre et a été dénaturé et comblé en grande partie. 11 est situé au nord-ouest de la maison de la Compagnie de Chemtou et au est-nord-est de la petite église de la Compagnie.
En B, B, B sont des ruines indéterminées consistant généralement en substructions voûtées construites en blocage.
Fig. 14. Fig. jô.
Tombes romaines à Chemtou'.
En C est une des nécropoles, la plus considérable comme étendue; les monuments qu’elle contient sont généralement des lombes composées d’une dalle verticale. Sur la face antérieure de cette dalle sorlt sculptées en bas-relief les représentations des défunts; la niche légèrement défoncée ainsi formée est quelquefois décorée de pilastres ou