Voy. mon Rapport de
matériaux a amené de même une étonnante transformation des mêmes traditions. Toutes nos écoles romanes, qui ont eu évidemment l’art romain comme point de départ commun, ne se sont-elles pas partagées en styles bien distincts? Quelle différence entre le roman d’Auvergne et celui de la Touraine ou de la Bourgogne, entre celui de Provence et celui du Poitou ou de la Normandie ! Et ces variétés se produisent en si grand nombre que, partant aussi de la voûte d’arête, les Anglais à la fin du moyen âge (par exemple à Westminster) arrivent à concevoir leurs voûtes comme des voûtes coniques curvilignes tangentes quatre à quatre et raccordées par des coupoles. N’est-ce pas notre voûte de Chemtou et n’est-il pas curieux de rencontrer en Afrique, à l’époque romaine, comme le prototype des voûtes anglaises de la fin du moyen âge ?
Si je me suis étendu si longuement sur cette série de considérations c’est pour affirmer qu'il ne faut pas envisager l’étude de l’archéologie monumentale à l’époque romaine comme se composant de la connaissance d’un nombre limité de types qui se répètent dans toutes les provinces de l’empire. Bien au contraire, il faut plutôt comprendre cette étude comme celle de l’histoire naturelle, et, de même que dans la nature, les familles et les espèces se relient entre elles par des analogies sensibles, tout en se modifiant suivant les climats et les circonstances dans lesquelles doivent exister les êtres vivants, de même les types empruntés à l’influence centrale de Borne se modifient de telle ou telle façon, suivant que les provinces fournissent tels ou tels matériaux, suivant le climat et suivant les traditions locales *.
Ici, en Afrique, la pierre est fort belle; aussi nous avons vu ( Rapport de 1882-83) à Sbeïtla, à Haïdra, à Kasrine, comme on l’emploie avec art, comme on la sculpte et comme on l’appareille dans les édifices construits avec luxe. La grandeur des blocs extraits permet de faire des colonnes monolithes, et, même dans les colonnes engagées, de grands morceaux en délit raidissent la construction, particularité toute spéciale aux édifices romains d’Afrique (temples et porte du périhole à Sbeïtla.)
Dans les édifices construits avec plus d’économie, la très grande
1. M. Dieulafoy, ingénieur en chef des ponts et chaussées, dans ses recherches si intéressantes publiées récemment ( Art antique de la Perse , 20 partie, p. 9) a donné une excellente définition de l’architecture oriç/inelle : « L’architecture primitive de tous les peuples est une fonction directe (c’est-à-dire dépend directement) des conditions particulières d’existence commandées par le milieu dans lequel se développe chaque nation. »
abondance de moellons, de déchets de carrière, de pierres charriées par les rivières, de pierres retirées des champs pour mettre ceux-ci en culture, amène un mode de construction compacte en moellons. Ces petits matériaux qui se trouvent partout dans l’Afrique du nord y ont généralisé de tout temps la construction en blocage, depuis l’époque pdnique 1 2 jusqu'à nos jours. Quand on a voulu raidir ces ensembles de blocage, de façon à ne pas être obligé de donner une trop grande épaisseur aux murs, on y a placé, de distance en distance, de grands chaînages verticaux, en pierre, posées alternativement en délit et sur le lit (Kasr-el-Ahmar, Rapport, p. 5j), nous retrouvons ce mode de construction pendant le cours de ce voyage, à Dougga, à Teboursouk, à Maâtria et à Aïn-Tunga.
Pont de Trajan (pl. I)
Ce pont (G du plan) est presque complètement ruiné. L’aspect sous lequel il est rendu sur la vue que je joins à ce travail, donne une idée exacte de ce qui en reste, vu d’aval en amont. Il présente à droite des ruines confuses les unes sur les autres. A l’extrême droite, le mur d’aval est intact : ce mur tracé suivant une courbe prononcée existe sur une assez grande longueur. A la partie gauche, où il s’interrompt, on remarque à sa base de nombreux débris qui couvrent en partie trois canaux pratiqués dans un massif h, et en g, g', g", glv (plan, fig. 22) ce mur de garde et ses débris. En b' ensuite, en allant toujours sur la gauche, un morceau énorme de construction compacte que M. Caillat attribue à la culée de la rive gauche, mais que je crois être un fragment du tablier du pont. Ce fragment mesure de 6m,8o à 7 mètres de
1. La construction compacte fut toujours employée par les Carthaginois, que ce soit le pisé ou le blocage, car Pline (I. XXXV, c. xiv) parle avec admiration des « murailles moulées » si solides et si résistantes, que les Romains rencontrèrent en Afrique et en Espagne et... Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de rencontrer comme à Hadrumète (Sousse) des ruines d’une époque relativement haute, ornées de marbres et de mosaïque et dont les murs étaient faits de pisé. La tradition de l’emploi du pisé s’est conservée en Tunisie, non seulement pendant le moyen âge (p. ex. : murs de la Kasbah à Tunis) mais encore jusqu’à nos jours (nombreuses maisons à Tunis et à Kérouan).
2. Je me suis servi pour la rédaction de ces dessins et de ces notes, non seulement de mes notes et relevés personnels, mais encore de plans et de notes de M. Caillat, ingénieur à Tunis, à l’obligeance duquel je dois un grand nombre de documents sur Chemtou.
large, ce qui correspond, à peu de chose près, à la largeur du tablier, donnée par la largeur de la partie rectangulaire de l’avant-dernière et de la dernière pile de gauche. La partie supérieure de ce tablier est constituée par un sol en blocage compact; dans l’axe, un mur composé de larges blocs forme un chaînage longitudinal; de chaque côté
Fig. 21. — Pont de Trajan à Chemtou. Plan de l’état actuel.
s’appuyaient probablement les blocs formant corniche sur lesquels s’élevait la balustrade ou parapet. Sur ce sol de béton il est probable qu’un dallage en matériaux irréguliers existait, formant le tablier même du pont; il aura glissé en bloc lors de la chute du pont et aura disparu au milieu des débris ainsi que les fragments du parapet.
Sous ce fragment b', on remarque un certain nombre d’inscriptions, bases, tombes, etc., rapportées dans la construction, ce qui indique une restauration à une basse époque h Les assises ont de om,4o à om,43 de haut et sont les unes en pierres de Ghemtou, d’autres en
Fig. 22. — Pont de Trajan à Chemtou. Essai de restitution du plan du pont et des abords.
calcaire demi dur légèrement bleuâtre (pierre dont j’ai déjà parlé); les murs du quai, ou murs de garde à droite et à gauche, et les piles
i. Une de ces inscriptions est celle qui dans le Corpus porte le n° i/[â55 et qui date de 145 à 146 de l’ère chrétienne.
du pont sont au contraire en pierre analogue au marbre de Chemtou.
En allant toujours vers la gauche. 01 rencontre en f' (fig. 4) un fragment de la quatrième pile du pont complètement renversée ; en f un fragment peu déplacé; entre e et f un fragment de la troisième pile tombée dans le lit du fleuve ; en e le socle de la troisième pile qui a été détruit (ce socle a légèrement glissé vers l’axe du fleuve); en d et en c les piles encore debout; en a la culée de gauche reposant toute sur un radier R qui consiste en un massif de blocage et de béton de près de 29 mètres de large. Les constructeurs du pont avaient pensé que ce radier très épais et d’une grande surface aurait suffi à maintenir les piles. Le régime irrégulier de la Medjerda, en produisant de nombreux affouillements en amont, a fini par déchausser le massif de terrain sablonneux sur lequel ce radier reposait. Cet affouillement s’est naturellement produit vers A" (plan restauré), point où aboutissait le courant du fleuve ; le lit ancien du fleuve décrivait à cet endroit une courbe assez prononcée. C’est au sommet de cette courbe que l’affouillement s’est produit 1 : le radier s’est alors brisé sous le poids des piles et son propre poids; dans la chute du pont tout l’ensemble s’est disloqué et ce radier brisé entre les piles ceid s’est encore brisé après d. M. Caillat a déterminé la hauteur des basses eaux au-dessus des parties de ce radier qui sont encore à leur ancien niveau; la dislance est de 3m,8o depuis le radier compris entre la culée de gauche et. la première pile jusqu'au niveau des eaux du fleuve en plein été. Si ce radier avait été défendu en amont par des blocs de pierre noyés en grand nombre, ou bien par une ligne de pilotis très serrés, il est probable que le pont de Chemtou n’aurait pas été si souvent ébranlé par les eaux du fleuve, et que par conséquent il n’aurait pas été réparé à différentes époques. Nous avons vu en effet qu’il a été remanié à une époque relativement assez récente; d’un autre côté, l’inscription qui se trouve en I et qui probablement était incrustée soit dans le pont même, soit dans un des quais, indique, antérieurement à ces travaux, une réfection complète de
ce pont. Sous le règne de Trajan ( pontem novurn a fundamentis .
fec.it), on refit probablement alors les piles de la partie nord du pont; celles de la partie sud (les deux qui subsistent encore du moins) ont été seulement dérasées à une hauteur de 2 mètres (comprenant quatre assises) au-dessus de la partie rectangulaire formant socle qui pose sur le radier. Jusqu’au niveau AB (fig. 24) la seclion des
i. Ce fait est d’ailleurs bien connu; en général on sait que les fleuves affouillent leurs rives concaves et alluvionnent sur leur rives convexes.
becs est un demi-cercle; au-dessus c’est une courbe ogivale formée par deux arcs de cercle. Cette partie supérieure est d’un bel appareil, et forme certainement la reconstruction faite à l’époque de Trajan, l’arc qui subsiste encore à la première a vingt-trois voussoirs de om,4o d’épaisseur en moyenne extradossés parallèlement à partir de 2 mètres au niveau a. Ces arcs reposent sur une moulure d’imposte formée par une doucine et un filet au dessous. Cette imposte régnait le long et au-dessus du mur de garde en amont et en aval, comme on le voit par un fragment vers P (voy. plan). P marque une réfection de ce mur
Fig. 23. — Deux piles du pont de Chemtou vues en aval.
postérieurement à la reconstruction de Trajan. P' mur de garde en amont.
Malgré la déviation de la pile d il semble, d’après mes mesures, que l’arc cd aurait été plus large que Tare ac; l’arc du milieu aurait été plus large encore, très probablement, de façon à obtenir une ouverture plus grande au centre, conformément aux traditions antiques (je m’éloigne ici des tracés de M. Caillat qui restitue ce pont avec des arches égales) ; par conséquent le tablier devait être en dos d’âne, ce qui est aussi conforme aux traditions antiques. En continuant l’inspection de l’état actuel, M. Caillat a remarqué en m, m', n, 0 (fig. 21) de nombreux fragments à moitié enterrés dans le lit du fleuve et disposés sur la rive gauche : ce sont des fragments de blocage provenant de constructions élevées sur la rive gauche du fleuve et en amont du
pont. M. Caillat pense que les fragments m appartiennent probablement à un réservoir voûté situé en amont du pont (en F, plan restitué) : « L’un de ces fragments, dit-il, porte un bourrelet en ciment* indiquant le pourtour du radier, bourrelet raccordant les enduits du radier avec ceux des pieds-droits. . . la trace des murs verticaux de ce bassin est parfaitement indiquée autour de ce bourrelet, sur trois côtés; le mur est encore visible sur le quatrième côté, sur un de ces fragments un contrefort demi cylindrique est indiqué en place ».
n, fragments sur lesquels on retrouve des traces d’enduits et de contreforts demi cylindriques.
o, parties du fleuve, dans lesquelles, sous une faible couche de sable, on retrouve d’énormes blocs de maçonnerie appartenant à cette construction.
En R, des restes de constructions d’époque romaine. Le pont est presque entièrement orienté du sud au nord.
Restitution du pont de Trajan à Chemtou. — Je donne comme estitution un plan général (fig. 22) et une élévation du pont (fig. 24).
Le plan restitué comprend le pont et ses abords. Le pont comprenait cinq arches en plein cintre dont les extrêmes avaient 5m,g5 d’ouverture. Il est probable que, suivant la règle adoptée dans la plupart des ponts antiques1 2, le tablier était légèrement en dos d’âne, et les arches progressivement plus larges jusqu’à celle du milieu qui avait le plus grand diamètre. M, Caillat donne dans son travail que j’ai cité plus haut 48m,65 pour la distance totale entre les culées, je n’ai pu m’assurer de l’exactitude de cette cote, ayant été dans l’impossibilité absolue de déterminer l’emplacement exact de la culée nord. Mais si j’avais cherché à déterminer approximativement cette cote par la cote de la première arche j’aurais obtenu les chiffres ci-joints :
Cinq intervalles de . 5,g5 z= 29,75
Quatre piles de . 4,47 — » 7,88
Longueur totale . 47,63
L’infériorité de ce chiffre sur celui de M. Caillat indique bien que les arches sont inégales, probablement d’une petite quantité.
Le tablier du pont AB portait une voie croisant sur la rive gauche la route de Carthage à Hippone par Bulla Regia; cette voie, aboutis-
1. Nous verrons plus bas par quelle ingénieuse hypothèse M. Caillat rattache ce réservoir aux canaux du massif h .