TOME
en Europe, du moins, avant l'établissement dans les mêmes contrées de celles des terrains tertiaires, il faut concevoir que la chaîne de succession a été violemment rompue , quelle que soit au reste la difficulté de l'explication des phénomènes. Si, après un grand cataclysme, toutes les races d'animaux marins ont été détruites, comment expliquer l'apparition soudaine de toute cette zoologie du bassin de Paris, dans lequel nous avons constaté près de douze cents espèces appartenant à la seule classe des mollusques. On voit bien, dans une même succession d'espèces et d’individus, s'établir de lentes modifications, et l’on s'aperçoit bientôt qu il y a des limites à ces modifications; mais ce que l'on ne comprend pas et ce qui est encore inexplicable pour nous den l'état actuel des connaissances acquises, ce sont les extinctions et les renouvellemens de races d'animaux qui se sont reproduites à plusieurs reprises dans la longue série géologique, telle qu’el!e est actuellement connue en Europe.
La comparaison dont nous avons parlé tout à l'heure des espèces des terrains tertiaires avec celles des terrains secondaires, nous ayant donné ce résultat important qu'aucune espèce des terrains secondaires n'a vécu en même temps que celle des terrains tertiaires les plus inférieurs ; il était curieux de rechercher si ces terrains tertiaires inférieurs recélaient des espèces tout-à-fait identiques à celles qui vivent actuellement. Cette identité est un fait incontestable, mais il se montre dans un très-petit nombre d'espèces, ce qui est suflisant, ce nous semble, pour lier ce terrain à l’époque actuelle, et cette liaison est d'autant plus sensible que l’on voit le nombre des analogues s’augmenter à mesure que l’on passe des couches plus anciennes aux plus nouvelles.
Il y a peu d'années encore, les géologues assimilaient tous les terrains tertiaires; ils les croyaient de même âge, et ils les rapportaient parallèlement couche par couche aux terrains tertiaires du bassin de Paris. Mais nous avons fait voir dans les terrains tertiaires, non un parallélisme, mais une véritable succession, et nous avons fait voir en même temps, en nous servant de l’analogie des espèces fossiles entre elles, que l’on devait limiter à un bien moindre nombre ceux des bassins tertiaires appartenant à la même époque géologique que celui de Paris. Nous avons eu occasion, dans le cours de cet ouvrage, en donnant les localités des espèces, de mentionner ceux des bassins tertiaires qui sont du même âge que le nôtre. Nous rapportons à ce terrain le bassin de Londres, celui de la Belgique, plus étendu et plus considérable qu'on ne le suppose habituellement. Les petits bassins tertiaires du département de la Manche dans les environs de Valognes; les couches calcaires du Bas-Médoc qui passent sous le vaste bassin de la Gironde, et sur lesquelles les falunieres de ce bassin ont été déposées. Une partie du val de Ronca, près Vérone; les calcaires de Castel-Comberto; les couches singulierement
modifiées dans les Alpes, et que l’on rencontre particulièrement aux environs de Gap, appartiennent aussi aux formations du bassin de Paris, parce qu'elles renferment les mêmes fossiles. Il paraît enfin que les mêmes terrains se montrent encore en Hongrie ct dans la Moldavie; ce qui annonce que la mer dans laquelle ils ont été déposés , avait une très- vaste étendue. On doit attendre, d'observations nouvelles, d’autres faits qui serviront à constater la présence de la même mer sur des espaces beaucoup plus étendus que ceux que nous venons de mentionner.
Une question très-importanie surgit encore de l'examen approfondi des espèces fossiles ; plusieurs personnes se sont déjà occupées de la recherche des températures pendant les grandes époques géologiques. Pour arriver à la solution de la question, plusieurs choses importantes doivent être considérées, et, pour y répandre quelque lumière, nous croyons qu 1l faut nous borner dans cette question uniquement à ce qui a rapport aux terrains tertiaires de l'Europe, parmi lesquels ceux du bassin de Paris occupent unc place considérable. Il serait difficile de séparer ce qui a rapport à la température se l'époque pendant laquelle s'est déposé le bassin de Paris. Cet isolement nuirait à la clarté des inductions, car elles s'enchaînent pour ainsi dire, se prêtent un mutuel appui, lorsque l’on envisage la question dans l’ensemble des terrains tertiaires. Nous sommes par là déterminé à exposer ici brièvement notre opinion sur ce sujet intéressant, et par quel moyen nous avons formé nos convictions.
Si les végétaux, comme l’a savamment établi M. Arago dans l'Annuaire du Bureau des longitudes de 1834, peuvent donner pour les temps historiques des moyennes températures ; si l'existence, dans certains lieux, de la vigne, des palmiers, etc. équivaut pour le physicien à des observations thermométri riques, nous croyons he que les animaux, et surtout ceux qui peuplent les eaux marines, peuvent par leur
résence déterminer, très- -approximativement, la température moyenne du lieu qu ils habitent.
Tous les animaux marins ne sont pas propres à indiquer des températures, il faut choisir ceux qui, jouissant de faibles mouvemens, ne peuvent se soustraire périodiquement aux alternatives des saisons et sont obligés de subir toute leur influence dans les lieux qui les ont vus naître. Le plus grand nombre des mollusques et les zoophytes remplissent ces conditions.
Pour arriver à la connaissance des températures des temps antérieurs à j ERRS tence de l’homme, il ya une marche logique à suivre : il faut d'abord chercher un point de départ dans la nature actuelle, pour s'assurer si l'existence des animaux dont-il va être question, est liée plus où moins intimement à des conditions parmi lesquelles la température jouerait le plus grand rôle, c'est ce qui nous détermine a exposer rapidement quelques faits relatifs à la distribution des mollusques, en
allant du Nord au Midi, et pour abréger, nous parlerons seulement de ceux qui sont répandus depuis le cap Nord jusqu’au golfe de Guinée.
Si l'on prend dans leur ensemble le petit nombre d'espèces qui vivent au Nord, on peut les partager en deux sortes bien distinctes : les unes, propres aux mers froides, n’en dépassent pas les limites; les autres, en moindre nombre, viennent vivre dans les régions tempérées de l’Allemagne, de France et d'Angleterre, avec les espèces de ces mers.
En examinant les mollusques testacés des mers de la région tempérée de l’Europe dans lesquelles il existe un plus grand nombre d'espèces que dans les mers du Nord, il est facile de les séparer en trois séries : dans la première sont comprises celles que nous venons d'indiquer, elles remontent jusque dans les mers du Nord; les espèces de la seconde série descendent dans les mers méridionales; enfin, celles de la troisième sont propres aux mers européennes tempérées. Descendons maintenant dans la région intertropicale, et nous y observerons des phénomènes semblables; nous y rencontrerons un plus grand nombre d'espèces que dans les deux régions précédentes, et si parmi elles quelques-unes se trouvent aussi dans la région tempérée, un grand nombre est propre aux mers équatoriales.
Voilà les faits généraux, et l'on peut déjà en tirer cette conclusion générale que chaque ensemble d'espèces représente la moyenne température. Mais il est certaines espèces plus localisées, et d’autres plus généralement répandues. Ainsi le Buccinum undatum, par exemple, se trouve depuis le cap Nord jusqu'au Sénégal, allant en se modifiant avec la température ; aussi il est assez facile de distinguer les variétés des trois ou quatre termes principaux de température. Cette espèce n'est pas la seule ainsi répandue; mais jusqu'à présent nous n’en connaissons qu'un trés-petit nombre ayant, comme celle-ci, la propriété de vivre à des températures si diverses.
D'autres espèces, plus sensibles à ce qu'il paraît aux influences des températures, sont beaucoup plus localisées, et ce sont celles-là qu'il est important de connaître. Je vais en signaler quelques-unes.
1. Buccinum glaciale. I ne dépasse pas le cercle polaire et on le trouve en Norwège et au Groënland.