‹ Description des deux églises abbatiales de SolesmesChapitre 5 sur 10 · DANS L’ÉGLISE DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

DANS L’ÉGLISE DE SAINT-PIERRE

^ Par le T, R. P. Dom Guéranger.

La vie entière de Dom Guéranger a été unie par un lien intime et mystérieux à l’église de Saint- Pierre de Solesmes, et l’amour de ce vieux sanctuaire a été un des sentiments qui ont tenu le plus de place dans son cœur. Enfant, il y voyait une image du ciel et il y prenait des impressions ineffaçables. Jeune prêtre, il s’émut à la pensée de sa ! ruine prochaine, et le désir de le sauver fit naître j| en son âme la première pensée d’une restauration l de l’Ordre bénédictin en France. Devenu titulaire [ de cette église, il l’aima avec une inexprimable teni! dresse. Il n’était heureux qu’à son ombre ; il ne s’en I éloignait qu’à regret, et il y rentrait toujours avec

l’église de saint-pierre

une joie qui avait, jusque dans la vieillesse, la vive et franche expansion du jeune âge. Pour lui, tout était beau dans ce vieil édifice, et il fallut des nécessités urgentes pour qu’il se résignât à y faire des changements. Le plus considérable fut la construction du nouveau chœur et des chapelles, que le visiteur voudra parcourir avant de quitter l’église abbatiale de Saint-Pierre.

Le chœur, construit sur les plans de M. David, architecte au Mans, fut inauguré le 21 mars 1863 par la célébration solennelle du saint Sacrifice et la cérémonie d’une Profession monastique ; et Dom Guéranger en consacra l’autel majeur , le 4 avril, le jour même où il atteignait sa soixantième année. Cet édifice, bâti dans le style du XV* siècle, est comme une petite église à trois nefs. La nef principale se compose de cinq travées, dont les deux dernières, 'terminées par un chevet droit, forment le sanctuaire. Les nefs collatérales, moins longues que la principale, se terminent à la quatrième travée, par une sorte de petite abside qui recouvre un autel. Deux rangs de quatre colonnes élancées, séparent les nefs et

supportent les voûtes, dont les arêtes multipliées produisent le plus gracieux effet. On dirait un bouquet de palmiers supportant des tentes légères. La forme des voûtes et toutes les données architectoniques de l'édifice ont été empruntées, autant que possible, aux parties de l’église qui datent du XV® et du xvi® siècle. Les armoiries qui ornent les clefs sont celles du Révérendissime Père Dom Guéranger, de la Congrégation bénédictine de France et des trois anciennes Congrégations de Saint-Maur, de Saint-Va-nnes et Saint-Hydulphe et de Cliiny, dont elle est héritière.

La grande fenêtre du chevet n’est que la reproduction, sur des 'proportions un peu différentes, de celle dont Philibert de la Croix avait orné l’ancien choeur. Le vitrail, sorti des ateliers des Dames Carmélites du Mans et dû à la munificence d’un bienfaiteur insigne du monastère, représente la Sainte Vierge Marie entre les deux apôtres saint Pierre et saint Paul.

L’autel majeur, en marbre rouge de Laval, est toujours celui que les moines de Saint-Maur placèrent sous la voûte du transsept, en 1728. Son

l’église UE SAINT-PIERRE

principal ornement est la grande crosse de bois doré, à laquelle est suspendue la colombe d’ar. gent, qui renferme la divine Eucharistie. Cette manière de conserver le Saint Sacrement est trèsancienne dans l’Église et a précédé l’institution des tabernacles dont on se sert aujourd’hui. Elle avait été maintenue à Solesmes, comme dans la plupart des églises monastiques de France, jusqu’à la Révolution. Une crédence, richement sculptée, a été disposée dans la muraille pour recevoir les objets nécessaires au service de la sainte Messe.

Sur la boiserie qui garnit la muraille derrière l’autel, l’habile pinceau de M. J. Emile Lafon a représenté les sept Anges qui, d’après l’Écriture, se tiennent devant le trône de Dieu et sont « comme « sept yeux qui, pour son service, parcourent « tout l’univers (1). » En Orient et même en plusieurs lieux de la chrétienté latine, spéciale-

(1) Saint Raphaël se découvrant à Tobie, lui dit : Ego sum Raphaël angélus, unus ex seplem qui astamus ante Dominum. (Tob. xii, 15.) Le prophète Zacharie, iv, 10, dit d’eux : Seplem isti oculi sunt Domini qui discurrunt in universam terram.

ment en Sicile, ces sept Anges sont l’objet d’un culte collectif. Les noms et les offices des trois premiers, Michel, Gabriel et Raphaël nous sont connus par les saintes Écritures, et leurs attributs sont connus de tout le monde. Au rapport des livres rabbiniques, les quatre autres Archanges étaient appelés par la Synagogue, Uriel, Jehudiel, Barachiel et Sealthiel, et le sens de ces noms, analogues à ceux de Michel, Gabriel et Raphaël, a déterminé les attributs donnés par l’iconographie grecque à ces bienheureux esprits et reproduits dans notre peinture.

Sealthiel, dont le nom signifie Prière de Dieu, tient les mains jointes et les yeux dans l’attitude de la prière. Son rôle est d’invoquer Dieu pour les hommes et de les exciter à la prière. Barachiel laisse tomber des roses qu’il porte dans un voile, comme symbole des bienfaits du Seigneur qu’il procure aux hommes, et en retour desquels il anime ceux-ci à la reconnaissance et à l’action de grâces. Son nom veut dire Bénédiction de Dieu. Jehudiel, Jugement de Dieu, a la fonction de rémunérateur. En cette qualité, il tient de la main

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droite la couronne d'or qu’il garde pour les élus, de l’autre le fouet à trois cordes avec lequel il flagelle ra les ennemis de son maître. Uriel, enfin, dont le nom rapporté dans le IV® livre d’Esdras (iv, 36), est beaucoup plus connu que les trois autres, tient un glaive, tandis qu’à ses pieds brille un feu étincelant. 11 illumine les âmes par la connaissance des choses divines, les enflamme par l’amour et repousse avec son glaive les tentations qui les assaillent.

Les deu.v petits autels du chœur sont dédiés i l’un à la sainte Vierge Immaculée dans sa conception, l’autre à saint Benoît. Dom Guéranger a voulu que l’ornement caractéristique du premier fût une rose sculptée au-dessus delà niche qui renferme la statue de la Mère de Dieu. Le vénérable Abbé aimait avec prédilection cette reine des fleurs à cause de sa beauté native, et aussi de l’honneur qu’elle a d’être un des plus gracieux symboles de la Reine des Gieux. Quand il fut élevé à la dignité abbatiale, par dévotion envers Marie, ' il prit pour armoiries une rose entourée de douze étoiles. Il se plaisait à désigner cette chapelle sous '

le nom de Notre-Dame de la Rose, que ses fils ont religieusement conservé.

Au-dessus de l’autel de saint Benoît, sont sculptés deux corbeaux, dont l’un tient un pain dans son bec. Saint Grégoire le Grand nous apprend dans ses Dialogues qu’à Subiaco un corbeau venait recevoir sa nourriture des mains du Patriarche de l’ordre monastique. Un jour qu’un de ses ennemis lui avait servi un pain empoisonné, Benoît ordonna à l’oiseau de le prendre et de l’emporter au loin dans un lieu où il ne pourrait nuire à personne, et le corbeau obéit. Quelque temps après, quand Benoît se rendit de Subiaco au Mont-Gassin, trois corbeaux volant devant lui l’accompagnèrent dans sa nouvelle retraite. Aussi cet oiseau est-il avec le livre de la Règle et les insignes de la dignité abbatiale une des caractéristiques de saint Benoît. Dans son zèle pour recueillir les traditions du passé monastique, Dom Guéranger ne pouvait négliger de perpétuer celle-ci (1).

(1) A cause de ces souvenirs, les Bénédictins ont toujours aimé à nourrir des corbeaux dans Tenceinle de leurs monastères. Ceux que les visiteurs rencontrent à l’entrée

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