SINUS. ' * 7 J
Le vaisseau en est vaste et d’une coiistmclion fort liardie. Rien de délicat, de délié comme les ornements en pierre de l’intérieur. Ils joignent à la légèreté des évidements , les formes agréables qui Commençaient à paraître dans la sculpture au quinzième siècle. L’intérieur en était très-richement décoré. Parmi un nombre de tableaux assez médiocres, on en distingue un de I^estou qui est fort estimé. Le clocher en pierre est travaillé à jour avec une extrême délicatesse , genre de décoration fort en usage dans le treizième siècle ; mais la flèche qui le domine , n’est pas proportionnée à sa hauteur.
Senlis , peuplé de cinq mille âmes , assis sur la pente d’un coteau , près de la rivière de Nonette , est le siège d’une sous-préfecture. Bien que cette ville se lasse gloire d’une antiquité reculée , il (tarait cependant qu’elle n’était encore qu’un assemblage de misérables buttes de terre avant l’arrivée des Romains , qui y établirent une colonie dont ils firent le chef-lieu des Sylvanectes. Pline , parle de cette nation gauloise comme d’un peuple libre qui , en se donnant aux vainqueurs , conserva ses lois, ses coutumes et ses magistrats. Les murs d’enceinte qu’y bàtirént alors les Romains, étaient, ainsi qu’on le voit par ce qui en reste , formés d’assises de moellons séparées par plusieurs rangs de briques, genre de construction qu’on retrouve
VREUIÂHE PltOVENADE.
•laus un grand nombre d’édifices élevés , et particulièrement dans ce qui nous reste du palais des llicrmcs à Paris : à ces anciennes fortifications on en ajouta d’autres dont il reste quelques parties. 11 y a peu d'industrie et peu de commerce à Senlis; cela vient de ce que la plupart des familles, avant la révolution, tenaient à l’Eglise, ou à quelques-unes des nombreuses juridictions qui siégeaient en cette ville.
Senlis est entouré, à une petite distance, par les forêts de Hallate , Cbautilly , Poutarmé et Ermenonville : c’est en traversant cette dernière , que l’on arrive au village qui lui donne son nom. A peu de distance, à l’est de Senlis, on doit voir les ruines très-pittoresques de l’abbaye de la Victoire ,ionàéa par Philippe Auguste dans le lieu où le courrier qu’il envoyait annoncer à son fils Louis le gain de la bataille de Bouvines, rencontra celui de Louis qui annonçait à Philippe la victoire remportée sur Jean-Sans-Terre.
D’énormes piliers , de' vastes arcades , élancées dans les airs , font de ces imposantes ruines un des plus curieux débris de l’architecture de nos aïeux.
■ XRMENONV1LJ.E.
Depuis assez long-temps , nous tenons Tattention de nos lecteurs fixée sur ces monuments des siècles de barbarie , sur ces tours, ces donjons ,
ERII£N0NV1L1S.
restes déplorables du joug aflVeitx de la féodalité. Ici leur ame pourra s’ouvrir à de plus doucesé motions, nous allons parcourir les jardins du pliilantrope, champs où tout respire la paix, les arts, la philosophie ; c’est en un mot Ermenonville tout plein encore de la mémoire de l’écrivain immortel à qui ses ennemis les plus acharnés ne purent refuser la véritable éloquence , celle du cœur.
Ce domaine, qui date de la fîn du septième siècle, possédé tour à tour par les Bouteilliers de Sentis ; par Raoul Herpin , sire d’Ërqueri j par les Montmorenc^-Ijaval , puis par la branche aînée de cette iàmille , fut érigé dans l’année 1 6o3 en vicomté pour Dominique Dévie. Après de nouvelles mutations, il passa tout entier dans la possession de René-Louis de Girardin, à qui l’on doit de voir métarmorphosée en un lieu de délices , une vallée marécageuse qu’aucun de ses prédécesseurs ne s’était même occupé d’assainir. Un volume suffirait à peine pour décrire tous les points de vue, les sites , les monuments , les inscriptions sans nombre , qui font de ce jardin , riche des grâces de la nature et des beautés de l’art , une sorte d’élysée , dans lequel l’homme sensible retrouve , sinon les ombres, au moins le souvenir de tous les amis de l’humanité.
Sans entrer dans des détails qui passeraient les bornes que nous nous sommes prescrites, nous
t‘n^HlÈRE PROMENADE.
ne parlerons que de quelques objets entre les pliii remarquables, et nous renverrons nos lecteurs aux nombreux ouvrages qui ont paru sur ce beu intéressaut, et particulièrement au f^oyage d’Erme^ no/iw7/e, parM.THiÈBAUT DE Berneaud, i vol. in-l 2 , dans lequel on trouve non-seulement la carte et la flore du pays , mais encore des détails circoiistancicssur J.-J. Rousseau , et ses amis les plus fidèles (l).
Le village d’Ermenonville , qui borde de chaque côtelé chemin de Scnlis au Plessis-Belleville , est divisé en deux parties par la Nonette ,.qui forme en cet endroit , et au milieu de la prairie la plus va-^ liée , de vastes pièces d’eau. Du sein de l’une d’eDes s’élève le château qui, par sa position dans la partie la plus étroite de la vallée, la coupe en deux parties bien distinctes. Ce bâtiment considérable, flanqué de quatre tours, privé de l’aspect sévère des vieux édifices gothiques , sans avoir l’élégance des conS'^ tructions modernes, n’a d’ahtre mérite que d’of* frir, du salon , la vue de deux paysages également beaux, bien que différents Pun de l’autre. Au midi l’aspect est sévère; un sol accidenté présente des monticules boisés se réfléchissant dans un lac dont les ondes s’écliappcnt eu cascades à travers les ro-
(i) Cet ouvrage te trouve à Ermenonville , à l’Hètcl d« J.-J. Rousseau.
DIgitizt-J :
£RMt>ONVILLE.
cheis. Uue lirillaiite verdure, desmaâsea d’arbre» variés et répandant leurs ombres sur des monuments, rappellent les sites de l’Italie, tandis que, vers le nord, un pays tini, d»îs eaux plates , une végétation vigoureuse, plus d’uniformité, présentant un aspect pins doux , semblent caractériser un paysage des contrées septentrionales.
Sous les peupliers, dont les liges élancées et le feuillage tranquille semblent commander le recueillement et la méditation*, s’élève, dans une île du lac méridional, le céiiutapbe où les cendres de l’immortel auteur à’Emile reposèrent seize ans. (PI. iG.) Ce monument, construit dans le style antique le plus sévère, est décoré d’un bas-relief exécuté en 1780 par le Sueur sur les dessins de Robert. Une femme allaitant son fds au pied d’un palmier , symbole de la fécondité , tient ouvert le livre de l’Ûducalion, à l’endroit où Rousseau peint si éloquemment le plus saint des devoirs de la maternité. D’un côté de ce groupe, des enfants élevant le signe de la liberté , brûlent les entraves' dont l’ignorance chargeait autrefois leurs jeunes corps au berceau; de l’autre côté, l’amour maternel jure, sur l’autel de la nature, de ne plus l’outrager; et la reconnaissance y dépose des Ueurs et des fruits. Aux deux côtés de ce bas-relief, d’une belle exécution , sont les Ggurcs (de l’éloipjence et de la musique. Dans le tj'mpan du fronton, une con-
9s PREMIÈRE PROMENADÈ.
ronne civique eatoure la devise favorite de Jean- Jacques ;
‘ Vitam impendere vero.
Sur l’autre face du sarcophage, entre les attributs de la vérité et de la Lieniàisance , on lit :
Ici reposa
L’honuue de la nature et de la vérité.
Dans le fronton, deux colombes expirent sur des torches fumantes et renversées : cliacune des extrémités du monument offre un lacrymatoire.
Sur un plateau délicieux, d’où l’on découvre tout le pays d’Ermenonville, le lac et les îles dont il est parsemé, s’élève, sous l’abri de pins d’écorce de plus de cent pieds de hauteur, un temple dédié à la philosophie moderne, commencé sur le plan circulaire et dans le style du temple de la Sibylle dont » on admire les ruines à Tivoli ( l’antique Tibur ).
Il n’a encore que six colonnes d’élevées , chacune d’elles' porte , avec une devise caractéristique , le nom d’un philosophe. On y lit successivement ;
Descirtcs : iV<7 in rebus inane.
Newton : Lucem,
W. Penn ; Humanilatem.
Montesquieu : Justitiam.
VoETEiBB : Ridiculum.
Rousieau : Naturam.
Digilized by Goo^lc
‘ ERHENONVILLE. 83
Au-dessus de la porte ou lit ces mots de Virgile: Rerum cognoscere causas.
L’intérieur de ce ten>ple découvert n’offre que cette inscription.
IJ oc templum inchoatum Philosophice nundum perfectcm Micbafxi Montaiome,
Qui omnia dixU, Sacrum esta.
Des cliaplteaux , des comiches , des fûts de colonnes épars autour de l’édifice avec des matériaux à dégrossir, laissent conjecturer , dans leur langage muet et symbolique , les progrès que doit encore faire la philosophie pour atteindre à la perfection.
L’obélisque consacré à la muse pastorale , offre dans des inscriptions , en langues grecque , latine , anglaise et allemande , les noms de Théocrite, Virgile, 'ihompson et Gessiier.
De la cabane de Rousseau, taillée dans une masse de grès, l’œil plane sur un vaste amphithéâtre, où la nature se montre sons les formes les plus austères. Le sombre pin, le triste mélèse, le gêné- ^ vrier buissonneux, ne dérobent qu’une partie de ces rochers grisâtres, que coupent de longues zones, de bruyères; les tranquilles eaux d’un grand lac baignent le pied de ces montagnes. Autour res-
rnnMiÈr.E promenade.
pire la mclanculie j c’esl là <|ue Jean-Jacques corrigeai son Emile ) termina ses Confessions , et écrivit sur la Bolannjue. Cette solitude sauvage paraît jetée dans un parc orné et fertile, comme le pliilosophc le fui au milieu des hommes.
Dans la tour de Gabriclle, petit donjon gothique, assez mesquin, hàti dans une île, on montre l’armure du brave Dévie, amiral de France, qui, pour voler au service de sa patrie, aima mieux se faire couper une janjbe que d’attendre dans l’inaciion qu’elle fut guérie d’une blessure?
Ce qui mérite aussi d’être vu dans ces lieux, est un riioulin l)àli dans le genre des fabriques italieiuies, et dont le mécanisme est établi dans un système de moulure perfectionné, dû à César Becquet j la petite maison construite pour Rousseau, et qui ne fut achevée qu’après sa mort ; enûn , celle qu’il habita du 2o mai 1775 au 3 juillet suivant, époque où il termina sa carrière à l’àge de soixante-six ans.
Ermenonville est sans doute un des plus beaux jardins pittoresques; mais, pour en jouir pleinement, il faut, comme dans tous les lieux, n’y chercher que les impressions qui naissent natu- ' rellement des beautés locales, et rejeter celles qu’on a eu la prétention de vous donner.
En eSèt , le lieu qu’enrichit la plus belle végétation, qu’anime le souvenir de Rousseau, pou-
MOKTEFOXTAINE. 85
vait se passer de ces éternels souvenirs de Tltalie, et des scènes gigantesipies de la Suisse que, maladroitement, le fondnlcur n’a pas su rejeter de son projet , d’ailleurs bien conçu et exécuté avec goût.
MORTEFONTAINB.
Mortpfontainfi , village éloigné d’une lieîie et demie d’Ermenonville , (tossède un beau château , célèbre par la signature- du traité du 5 octobre i8oo entre la France et les Etats-Unis. La grande route, qui passe à l’extrémité des cours de Mortefontaine, divise le parc en grand et petit. Dans celui-ci, le seul qui eût été décoré par Pelletier de Morlefontaine, se trouve le château, d’une architecture massive, mais dont l’intérieur est élégamment décoré. Joseph Bonaparte, qui l’a possédé , l’a beaucoup augmenté, et particulièrement d’une orangerie: la volière et le pavillon de la glacière sont remarquai >lcs. Au milieu d’un bois d’arbres verts, parmi lesquels on remarque un pin du nord, le plus grand qu’on couuaisse dans nos contrées, est un tombeau de marbre noir. Enfin, à l’extrémité du petit parc, est un temple décoré de quatre colonnes ioniques. , *
La manie qu’avaient nos ancêtres de mettre leurs châteaux sur le bord des routes., les privait souvent de l’avantage de lier entre eux les alen-
PBEMIÉHE PROITERADE.
(ours de ces édidccs ; c’est ainsi qu’à Mortefontaine i( a fallu prati<|uer sous le chemin un passade pour joindre le petit parc au grand.
Celui-ci, moins élégant que l’autre, est dessiné d’une manière beaucoup plus large: le lac des IsIcUcs 'communique à celui de Vallicre, qui a plus de cent arpents d’étendue; ils sont alimentés par la Mortefontaiue dont le lieu tire son nom.
Les eaux de ces lacs baignent de belles prairies qu’entourent des coteaux Itoisés, où se montrent souvent des rochers grisâtres dont les pointes sont noircies par les orages. Lue masse imposante de ces rochers, séparés, dit-on , par un tremblement de terre, est restée comme suspendue sur le lac de Vallière, et porte cette inscription peut-être un peu hvperboli(jne :
Sa masse indeslriiclible a fatigué le Temps.
De l'autre côté du lac, se montre la plus riche végétation. Le grand lac offre une étendue en eau de deux cents arpents, ét contient une lie d’un esjiace seulement plus petit de la moitié, de nombreux troupeaux de différentes espèces de bestiaux , tirés de la Suisse et de l’Allemagne, animent ce paysage, et ont pour demeures des étables bien entretenues , de vastes bergeries construites sur de hautes pelouses. Partout, dans cette enceinte où la nature se montre grande et libérale , on
NORTEFOKTAINE.
rencontre une végétation vigoureuse , une agréable variété de verdure et de fleurs , et tous les grands arbres de l’un et de l’autre hémisphère. La cabane du pêcheur, la grange et le moulin de Vallière ajoutent à la beauté du lieu par leur situation pittoresque. ’
Sur une pyramide à moitié ruinée on lit cette inscription : >
Tempus edax rerum.
En général, la plus grande simplicité règne dans les fabriques deMortefontaine; mais, si elles {«rais* sent négligées, leur utile destination annonce la sagesse. L’aspect de ce parc est grandiose, sau~ vage et mélancolique ; il retrace |>arfàitcmcnt la nature abrupte du Nortbiimberland ou du Holstein.
Sur la hauteur de Montmeillan , du pied d’un vieux donjon ruiné, on découvre, d’un côté, Paris, éloigné de neuf lieues; de l’autre, Senlis, la tour de Alontespilloy , les bois de Villcrs-Cotterets, de Chantilly , de Mortefontainc et d’Ermenonville ; près de soi, la ferme de Bertrand, fosse la plus considérable de tout le canton, et la vallée des Tombeaux, qui bornent les buttes sablonneuses de Mahet couvertes de fossiles.
En revenant vers Par», on trouve le bourg de Louvre» f qui est peuplé de neuf cents habitants;-
mEUlÉRE PROMEKADE.
il contient deux églises dont une, en partie dé* molie, présente, dans ce qui en reste, nne cons> truction du onzième siècle. On fabrique dans ce bourg des dentelles et des blondes.
• La ville de Gonesse , qui a vu naître Pliilippe- Auguste le 2 1 août 1 1 65 , était célèbre par son commerce de grains et de farines , et la quantité d'excellent pain qu’elle fournissait à l’approvisionnement de Paris. Aujourd’hui, cette dernière branche de commerce est bien diminuée ; cependant cette ville, dont l’église paroissiale est remarquable, dont l’Hôtel-Dieu est considérable, ne laisse pas de compter deux mille deux cents habitants.
u4mourelle , beau village situé entre Gonesse et Saint-Denis, possède un beau château et plusieurs maisons de plaisance.
Ici se termine celte première excursion , et l’on rentre à Paris par Saint-Denis.