CHAPITRE XLVIII
Expériences diverses faites en Autriche. — Cassagc des glaces en France.
§ r'. Expériences diverses faites en Autriche avec la dynamite. — Dans les grandes forets de la Hongrie, on a employé cette nouvelle poudre pour déraciner des arbres. A cet effet on a foré dans le tronc des trous jusqu*à Tendroit de la liaison des racines. Dans ces trous on a mis une charge de 100 à 200 grammes de dynamite, qu'on a enflammée au moyen de fils porte-feu ou de courants électriques.
Le comité militaire, en transportant par mer et par terre de la dynamite en Dalmatie, a démontré qu'il n'y a aucun danger dans la manipulation de cette matière. Elle peut supporter des chocs violents sans le moindre danger ; allumée, elle brûle
EMPLOI DE U DYNAMITi:. l.M
i ne détone pas, et pour produire des explosions il fuiil employer de forlea capsules.
Uac série d'expérionces, Failes récemment daus les mines de Chrzanow, a donné les résultais suivants ;
(1) La force de l'explosion de la dynamite est à celle de la poudre de mine ordinaire comme 8 : 3 ;
[2) Un mineur qui travaille avec lu dynamite fait deux fois plu» d'ouvrage que celui qui emploie la poudre ordinaire.
(\i) Les frais se montent pour la dynamite l'i 0 fr, 83, pour la poudre noire à 1 fr. 80.
A Trieste, on a rais des charges de dynamite variant d'un demi-kilogramme à 4 kilogrammes sur des rochers qui rendaient l'entrée du port très-difficile. Le résultat a été des plus heureux ; car les rochers ont été complètement broyés jusqu'à une certaine profondeur.
Les essais faits dans les mines de Fohnsdorf en Styric, par M. Hippmann, ont donné des résultats généralement satisfaisants; cet ingénieur n'a trouve aucune différence entre l'action explosive de la dynamite et celle de. la pondre ordinaire; seulement, comme les charbons étaient moins broyés dans le premier cas, il y avait un avantage réel à employer la dynamite.
§3. Application delà dynamite au cassage des glaces. —
Les premiers essais qui aient été faits pour casser aveo la dynamite les glaces de? rivières ont eu lieu à Paris, pendant le siège, dans le but de dégager les canonnières emprisonnées, au Port-à-I'AnglaiB, dans les glaces de la Seine. Ces tentatives n'ont donné qu'un résultat à peu près nul ; les cartouches de dynamite placées sur ta glace y faisaient un trou sans produire de cassure étoiléo, et les conducteurs qui ont dirigé l'opéralion ont déclaré qu'on faisait un travail plus rapide et meilleur avec des haches à la main.
Les mêmes Icntulives étaient répétées sans plus de buccÎ^b en décembre 1871, sur la Saône, à Pontailler, pour essayer de dégager un pont eu charpente, menacé par les glaces,
lorsque M. Gobin, ingénieur des ponts et chaussées à Lyon, eut ridée d'essayer un nouveau système, qui lui a Irès-biea réussi. Voici dans quelles circonstances :
La persistance et Tintensité du froid qui a sévi sur la France en décembre 1871 avaient produit, sur quelques points du Rhône, dans la traversée de Lyon, des amoncellements de glaces qui menaçaient sérieusement de nombreux établissements flottants stationnaires sur le fleuve, et pouvaient occasionner de graves sinistres au moment de la débâcle, si le dégel était brusque et coïncidait avec une petite crue du fleuve. Préoccupé de cette situation, M. Gobin a fait, les 16 et 17 décembre 1871, des essais sur l'emploi de la dynamite, pour briser les glaces et déblayer le chenal de la navigation. Ces expériences ont eu lieu en aval du pont Lafayette et en face de la manufacture des tabacs.
Les résultats obtenus ont été tels, qu'on a pensé qu'il y aurait quelque utilité u faire connaître cette nouvelle application de la dynamite, avec les précautions nécessaires pour obtenir de bons résultats.
Dans les essais précédemment tentés, l'explosion des carlouches de dynamite placées sur la glace et recouvertes d'une couche de sable ou de mortier d'argile produit un simple trou sans longues fentes, même suivant la ligne de moindre résistance, résultat qui est conforme, du reste, à l'action et aux efi*ets ordinaires de cette matière. Pour détacher de gros blocs de glace d'une masse occupant une large surface, il faut produire une pression presque horizontale dirigée du coté du bord; on a atteint ce but en procédant au cassage de l'aval à l'amont, afin de permettre au courant d'entraîner dans les espaces libres les blocs détachés.
A 14 mètres du bord libre de la glace, qui, dans ces expériences, présentait une section franche de 0'",18 à 0",2Û d'épaisseur, on a pratiqué à la hache, parallèlement à ce bord, une entaille de 1 mètre de longueur et de O"",* à 0",5 de
IIMPLOI DH LA DYNAMITE. -Ci:!
profondeur, présentant une section en forme de V ; la lactj la plu3 voisine du bord étant verticale, tandis que l'autre était en talus très-doux. La dynamite a été renfermée dans un boudin de O'°,80 à 1 mètre de long-ueur, entouré de sciure du bois et de papier ciré pour éviter la gelée ; cette cartouche, ainsi confcclionnée et amorcée, a été placée dans l'entaille contre la face verticale, puis recouverte d'une couclie de sable de 0°',03 a 0°',04 d'épaisseur, plus chargée du côté du talus, afin de diriger la force explosîble sur la face verticale.
L'explosion produit alors plusieurs fissures, qui sont généralement parallèles au bordde la glace et qui ontiO à oû mètres de chaque côté.
On a même obtenu une explosioB qui a donné une fissure de 58 mètres de longueur d'un cùté et de 160 mètres de l'autre. La masse ébranlée a été dans ce cas de 900 mètres carrés de surface de glace ou 1 800 mètres cubes. La charge de chaque boudin n'était que de 200 grammes de dynamite n° 3. Les blocs ainsi détachés sont donc énormes, puisqu'ils mesurent de I 000 à 2 000 mètres carrés de surface en trois ou quatre morceaux. Pour les diviser davantage, on a employé le modo suivant, quia très-bien réussi :
On perce verticalement an centre du bloc, à 8 mètres environ de distance des bords, un trou de O^OS à 0"',10 de diamètre et on y passe une cartouche ordinaire fixée à une mèche étanche en gulta-percha, A cette mèche est attaché en travers un morceau de bois, qui s'appuie sur la glace au-dessus du trou et relient le tout suspendu dans l'eau. La longueur de la mèche est calculée de manière a ce que la cartouche soit placée de 0",70 à 1 mètre environ de profondeur au- ^ des.sous de la face inférieure de la glace ; c'est la distance que Inexpérience a démontrée èlre la plus convenable. Si la glace
iait plus épaisse, il faudrait réduire cette profondeur et taversement. Ces cartouches ne contiennent que 17 ou
S grammes de dynamite; leur explosion fait vibrer la glace
et produit des fissures rayonnantes de 10 à 30 mètres de longueur, qui s'ouvrent quelque temps après Texplosion. Si Ton emploie des cartouches de 70 grammes de dynamite, la profondeur ci-dessus doit être augmentée et portée à 1",50; on peut alors opérer sur de plus gros blocs et à de plus grandes distances des bords. On reconnaît, du reste, que la profondeur est convenable lorsque l'explosion ne produit pas de projections extérieures. Ce système de mines sous-marines peut être employé seul, a une certaine distance du bord de la masse à déblayer; il réussit très-bien aussi lorsqu'on l'applique à des glaçons déjà détachés et limités dans tous les sens. Il est indispensable de faire dégeler préalablement les cartouches et d'éviter la congélation de la dynamite en opérant rapidement; cette matière durcit, en effet, lorsqu'elle est exposée à une température inférieure à 7 degrés centigrades et ne détone pas dans cet état. C'est pour cela qu'il est bon d'entourer de sciure de bois les cartouches à plonger dans l'eau et de les renfermer dans une seconde enveloppe de papier ciré, comme pour les boudins.
L'emploi des boudins réussit moins bien lorsque la glaco îsl plus mince ou moins résistante; il faut alors diminuer la charge et mettre un pou de sciure de bois avec la dynamilo pour en modérer rellét. Les mines sous-marines employées seules suffisent aussi dans ce cas et sont mépie préférables.
C'est par ce procédé qu on a pu faire disparaître en une seule journée les 50 000 mètres carrés de glace qui obstruaient le lit du Rliùne entre les ponts de la (luillotière et du iMidi : quatre hommes ont suffi à cette opération et la dépense n'a pas dépassé \i) francs.
Le mùme procédé a été appliqué sur la Saône dans la traversée et en amont deLvon.
L'emploi des boudins de surface, étant plus délicat et exigeant beaucoup de soins pour bien réussir, a été généralement abandonné ; les mines sous-marines ont été à peu près exclu-
sivement employées et ont donné d'excellents résultats. Les grands amoncellements de glace ont été brisés et disséminés « et la débâcle, qui avait fait naître de si grandes craintes, s*est effectuée sans aucun accident.
M. Fontaine^ ingénieur des ponts et chaussées à Dijon, a eu recours au même moyen pour dégager le pont de Pontailler, et voici ce qu'il a écrit, à ce sujet, le 6 février 1872 :
o Nous sommes parvenus à sauver notre pont en charpente de Pontailler, qui, léger jusqu'à la limite, était fort menacé.
« Pour nous donner du champ, nous avions, avant la débâcle, qui a eu lieu les 5 et 6 janvier, cassé entièrement les glaces sur 40 à 50 mètres de largeur, et sur 1 300 mètres de longueur à lamont et autant à Taval. La dynamite nous a été pour cela d'un secours merveilleux, et nous n'aurions pu réussir sans elle.
« Des cartouches de 60 grammes, placées à 1",50 de profondeur sous la glace, ont brisé, très-fréquemment, chacune 6 à 7000 mètres carrés déglace en dix ou quinze morceaux. Il y avait donc 1200 mètres cubes de glace ébranlés, soit environ 1 200000 kilogrammes, ou un poids 20 millions de fois plus grand que celui de la charge. »
D'après les succès ainsi obtenus sur le Rhôce et sur la Saône, il est question d'utiliser les mômes moyens pour briser en hiver les glaces du canal du Berry.
Dans un pareil cas, et s'il s'agit d'un canal qui ne présente jamais qu'une faible largeur, il convient d'abandonner les boudins superficiels et de n'employer que des explosions sousmarines, obtenues avec des demi-cartouches de 35 grammes de dynamite n° 3, coûtant 4 fr. 50 le kilogramme. Il est utile de prendre des cartouches étanches, qui coûtent plus cher. Si, d'après l'épaisseur de la glace et la profondeur d'eau, on voit que les domi-cartouches sont encore trop fortes, on les subdivise en deux, ce qui est facile, puisque l'enveloppe se compose d'un simple papier fort.
Les mèches en gutta-percha se vendent par paquet de 10 mètres, à raison de 0 fr. 15 le mètre. Il faut les codserver dans un lieu sec et à une température douce, aQn que le froid ne durcisse pas la gutla-percha.
Sans cette précaution, l'enveloppe durcie se fend lorsqu'on déroule la mèche, et Teau peut pénétrer jusqu'à l'âme portefeu et occasionner des ratés. On peut, du reste, remédiera ce défaut des mèches en enduisant les fissures avec du suif.
Les capsules sont simples, à 3 fr. 50 le cent, ou doubles, à 5 fr. 60. Ce sont ces dernières dont on s'est servi et dont on conseille l'emploi, parce qu'elles sont plus faciles à fixer à la mèche et qu'elles donnent une plus forte explosion.
Pour fixer la mèche à la capsule, on en amincit le bout pour pouvoir l'introduire dans la capsule jusqu'au fulminate; puis on serre, avec une pince, les bords de l'ouverture de la capsule contre la mèche. Cela suffit pour bien attacher la mèche à la capsule et empocher que l'eau ne pénètre dans cette dernière.
Par surcroît de précaution, on a fait placer au point de jonction un petit anneau en caoutchouc, obtenu en coupant avec des ciseaux un petit tube de celte matière, d'un diamètre un peu inférieur à celui de la capsule. On a remplacé aussi cet anneau en caoutchouc par un suiffage du joint, beaucoup plus simple dans la pratique et qui suffit parfaitement.
La capsule est ensuite introduite dans la cartouche de dynamite, dont l'enveloppe est fixée à la mèche au moyen d'une petite ligature.
11 est bon que la capsule dépasse un peu le niveau de la dynamite, afin que la mèche, en brûlant, n'enflamme pas celle-ci avant de faire détoner la capsule.
Quand on doit diviser les cartouches pour en faire de phis petilcs, il faut qu'on ait la précaution de ne pas porter les mains à la figure et de se laver au savon immédiatement après la manipulation ; sans cela, on s'exposerait à de violents maux
de ti5te, comme les premiers expérimentateurs en ont fait l'épreuve à leurs dépens.
Il est bon d'ôtre prévenu que les explosions sous- mari nés cng'ourdissent les poissons qui se trouvent dans un cerlnin rayon et les font venir à la surface, où on peut les prendre l'acilement. Les grosses pièces reviennent à la vie au bout de quelque temps, mais les petits poissons périssent le plus souvent. Cependant ce n'est pas en cassant les glaces que l'on a reconnu cet effet, parce qu'alors le poisson était caché sous des pierres, dans de grands fonds, et naturellement engourdi, ou bien parce qu'il a été chassé par les premières explosions; aussi n'en a-t-on vu aucun à la surface de l'eau.
Ce sont des expériences spéciales faites au printemps, .'i Lyon, dans les fossés du fort de la Vitriolerie, qui ont permis d'étudier cette question, et il a paru intéressant delà signaler dans l'intérfit de la conservation du poisson.
Cependant on n'a pas ii s'inquiéter outre mesure de cet inconvénient, parce que, comme on procède de proche en proche, les poissons sont chassés parles explosions éloignées avant de pouvoir être atteints.
L'application du procédé qui vient d'être décrit peut, d'ailleurs, être faite non-seulement pour éviter les débAcles, mais encore pour dégager les navires pris dans les glaces; pour empêcher, en temps de guerre, le passage de l'ennemi sur certains points de rivières gelées; pour briser la glace des fossés des fortifications des places assiégées, etc.
Les L'xpériences et les méthodes d'un usage pratique dont il vient d'être rendu compte sont entièrement dues à M. Gobin, ingénieur des ponts et chaussées, chargé du premier arrondissement du service du Rhùne, sous les ordres do M. Tavernier, ingénieur en chef.
Les opérations d'essai ont été exécutées avec le concours do M. (ircnier, entrepreneur de travaux publics et dépositaire de la dynamite fabriquée ù Paulillu (Pyrénéea-Ori en laies).