‹ Description des maladies de la peau (volume 2)Chapitre 29 sur 111 · LÈPRES · texte numérisé non relu

LÈPRES

CCCCVIII. Le tableau que nous allons tracer à nos lecteurs , doit se composer de tous les caractères communs aux différentes espèces de lèpres ; il doit même comprendre toutes les modifications que peuvent imprimer à ces espèces, le climat, le tempérament, mille autres circonstances relatives au régime, à la manière de vivre de ceux qui en sont affectés.

GCCCIX. La lèpre, comme on a eu occasion de l'observer, change très-facilement de physionomie et d'aspect; elle reçoit les formes les plus variées de toutes les causes qui contribuent à son développement. Est-il étonnant que les descriptions aient tant varié? Est-il étonnant qu'on lui ait donné tant de noms différens?

CGGGX. Dans son début , la lèpre est , pour ainsi dire , méconnoissable. Elle s'annonce par des signes qui n'ont aucun caractère alarmant; quelquefois elle existe depuis long-temps, sans que le malade se soit aperçu du danger qui le menace. De simples taches jaunes, blanches ou rougeâtres s'offrent çà et là sur la périphérie du système dermoïde. Les médecins s'y trompent fréquemment, et les rapportent à un vice dartreux ou scorbutique. Il est, en outre, d'autant plus facile de se méprendre sur le vrai caractère de ces taches, que la plupart ressemblent aux éphélides; or, on sait que ces éruptions accompagnent ordinairement les maladies particulières qui surviennent dans l'intérieur des viscères abdominaux. Souvent, comme l'a observé Gasal, la peau prend

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une couleur noire; elle devient épaisse, rugueuse et comme onctueuse, mais on ne voit aucune écaille , aucune croûte, aucune pustule, ni aucune autre affection extérieure. Les malades conservent un certain embonpoint; mais la face a quelque chose de difforme et de repoussant; la respiration est embarrassée; le souille des malades est continuellement fétide, quelquefois assez analogue à celui des chaii's gangreneuses et en putréfaction.

GGGGXL Ce changement de couleur dans la peau est parfois suivi de la chute des cheveux et des poils des sourcils, qui tombent d'abord successivement et en petite quantité; les mains et les pieds commencent dès-lors à perdre la faculté de sentir, et c'est déjà un des symptômes qui doit exciter les plus vives craintes. 11 est bon néanmoins d'observer que toutes les fois que la sensibilité s^altère et s'émousse par le développement de la lèpre, ce n'est jamais à un égal degré dans toutes les parties du corps. Cette observation a déjà été faite par M. Frank, sur un individu dont le bras a été modelé en cire ; la pièce m'a été donnée par M. Larrey, lequel la tenoitde M. le comte d'Harac, disciple du célèbre professeur de Vienne. J'ai dans ce moment sous mes yeux une jeune fdle chez laquelle ce phénomène n'a absolument lieu que sur la peau des épaules. Lorsqu'on lui touche les mains ou le visage, elle a la sensation d'un voile qui l'empêche de sentir le contact de la main.

GGGGXIL II peut arriver que la lèpre reste stationnaire pendant plusieurs années,' sans prendre un accroissement notable, surtout quand les malades observent très-régulièrement les lois de la diététique. La lèpre des Kosaques, dont Pallas fait mention, n'acquiert toute sa force qu'au bout de quatre ou cinq années : on assure même qu'elle ne devient mortelle qu'à la septième année révolue. Il est des individus qui en sont atteints depuis leur bas âge, et qui la conservent jusqu'à un âge très-avancé. Il est assez commun de voir que les taches augmentent à peine d'une ligne dans l'espace de douze mois.

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CCCCXIIL Indépendamment des symptômes que nous venons d'énumérer, et qui sont communs à toutes les espèces de lèpres, il en est d'autres non moins graves, et dont il importe de tenir compte. C'est ainsi que les parties du corps qui sont couvertes de taches, sont frappées d'engourdissement et de langueur : les lèpres portent leurs ravages jusque dans les mouvemens articulaires.

CCCGXIV. Bientôt ces taches se convertissent en écailles , qui sont plus ou moins déprimées dans la propre substance de la peau. Il paroît du reste que ce genre d'altération cutanée s'est développé très-anciennement, et qu'Hippocrate avoit eu occasion de l'observer. Le corps du lépreux se couvre quelquefois de croûtes horribles, qui sont autant de foyers épars d'une suppuration fétide et dégOLitante; dans cette affreuse dégénération, les malades ressemblent à des cadavres desséchés; leur chair pâle et flétrie n'a pas seulement l'aspect de la mort, elle en a la triste insensibilité. Aucune douleur n'est éprouvée, soit qu'on emploie le fer, soit qu'on emploie le feu pour la provoquer.

CCGGXV. D'autres fois , la maladie propage ses désordres dans tout le tissu cellulaire , et donne lieu à des difformités qui inspirent l'étonnement et l'effroi. La peau du front s'engorge considérablement entre les deux sourcils; elle se hérisse de tubercules d'une teinte brune ou violacée; les oreilles changent aussi de couleur, et leurs lobes s'accroissent d'une manière monstrueuse; les pommettes se tuméfient, deviennent saillantes, d'un aspect livide et comme vineux; le nez se dilate effroyablement, ce qui produit dans la voix une sorte d'extinction, qui est un symptôme sinistre. Les mains, les bras, les pieds, les jambes s'engorgent; les ongles tombent ou se dessèchent. On voit çà et là, sur les extrémités thorachiques et abdominales, des tumeurs, des nodosités qui déforment le système dermoïde.

CGCGXVI. G'est alors que les doigts devenus lourds, épais et durs comme le marbre, perdent en entier la faculté du sentiment.

Le mal rampe de phalange en phalange. Les membres acquièrent une telle pesanteur, qu'ils deviennent un véritable fardeau; quelquefois même , par la plus affreuse catastrophe, les membres se détachent et meurent avant le corps; ils tombent dans une fonte colliquative. On a vu des mains entières se détacher du corps des lépreux. C'est alors que le désespoir s'empare des malades; d'autres cachent soigneusement leur état, rougissent de se montrer, et, par une impulsion irrésistible de leur instinct, ils évitent la présence de l'homme sain. M. L. Valentin rapporte que lorsqu'il fut arrivé à Martigues, et que le bruit se fut répandu dans cette ville qu'il venoit visiter les lépreux, la plupart de ces infortunés s'enfermèrent et que d'autres prirent la faite ; enfin il y en eut qui ne voulurent point avouer qu'ils en étoient atteints. On en voit même qui se donnent la mort. Comment supporter la vie dans des situations aussi déplorables !

CCGCXVIL Cette affreuse dégradation du tissu cellulaire, imprime à l'homme les formes les plus bizarres. Les extrémités inférieures imitent quelquefois, de manière à s'y méprendre, les jambes et les pieds de l'éléphant; d'autres fois, la face s'altère au point de présenter l'aspect des Satyres fabuleux , des lions et autres animaux féroces. Arétée et Avicenne ont fait mention de ces monstrueuses métamorphoses.

CCGCXYin. Parlerai-je des ulcères qui labourent tout le corps , et qui ne se cicatrisent qu'en laissant sur la peau des taches indélébiles? Ces ulcères attaquent premièrement le visage et vont ensuite aux parties charnues du corps; on eu voit pareillement dans les fosses nasales et dans la gorge, ce qui ne contribue pas peu à donner aux malades une voix rauque et rugissante. L'un des lépreux qui sont morts à l'hôpital Saint-Louis , avoit la voix menaçante et sépulcrale, comme si elle sortoit d'un souterrain. Souvent ces plaies si profondes se guérissent spontanément, et alors ces infortunés sont remplis d'espérance; mais quel est leur chagrin ,

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de les voir renaître dans une autre partie du corps ! C'est une mutilation continuelle.

CGCGXIX. Les malades ne se meuvent plus qu'avec peine, et comme des masses. Il est des lépreux qui deviennent si monstrueux, qu'ils passent leur vie dans une froide immobilité. A cette inertie de tout le corps, se joint une stupidité complète de toutes les facultés intellectuelles. Dans un état si misérable, les tégumens contractent un tel endurcissement, que la transpiration en est supprimée; si elle s'opère, elle est d'une fétidité intolérable : c'est surtout le produit de l'exhalation ptdmonaire qui est pestilentiel. Les autres excrétions ne sont pas de meillem-e nature : l'urine est épaisse, bourbeuse, se collant anx parois du vase qui la reçoit; les excrémens sont noirs , secs et comme brûlés; ces excrémens passent avec une difficulté extrême , et la constipation est très-opiniâtre.

CCCCXX. Les forces digestives sont dans un état de langueur déplorable. Toutefois les malades sont tourmentés par une soif inextinguible. La langue est revêtue d'un enduit fuligineux; elle est affreusement gercée et couverte de granulations verruqueuses et confluentes; les veines qui rampent à sa surface sont prodigieusement dilatées. Elle est pesante et sans mouvement; c'est ce que Lucrèce a parfaitement rendu par les vers qui suivent :

jitque animi interpres manahat lingua cruore , Dehilitata malis , motu gravis , aspera tactu.

Certains lépreux ont une aversion invincible pour les substances grasses et alimentaires: chez d'autres l'appétit est véhément.

CCGGXXI. On peut consigner ici ce que rapporte Aë tins, touchant les désirs impétueux qui portent les lépreux au coït. C'est

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sans doute ainsi que Ja maladie se perpétue de génération en génération. Quel supplice d'être dégradé dans ses traits, d'être un objet de dégoût et de répugnance pour ses semblables, et d'être néanmoins en proie à tous les désirs , à toutes les fureurs de l'union des sexes ! M. Sonnini allègue l'exemple d'un infortuné qui , la nuit même où il mourut, se livra à toutes les impulsions physiques de son tempérament. Ce fait en rappelle un autre dont le même observateur a été le témoin. Il a vu à la Canée, dans l'île de Candie, une assez grande quantité d'individus de l'un et l'autre sexe, renfermés, selon l'usage, dans de chétives baraques situées hors des portes de la ville. C'est là que ces misérables s'abandonnoient, sans pudeur, aux vils excès d'une irritation voluptueuse. M. Sonnini assure qu'on les trouvoit quelquefois prenant leurs dégoùtans ébats le long des chemins, et au milieu du jour; les vieillards même n'étoient point exempts de ces désirs effrénés. Cependant, il est vrai de dire que ce penchant n'existe pas toujours. J'ai rapporté l'observation d'un malade, qui avoit perdu la faculté virile par les progrès de la lèpre tuberculeuse. Ces sortes de cas ne sont pas très-rares.

CGCCXXII. D'ailleurs , il peut arriver que les parties de la génération éprouvent une altération profonde , qui est le résultat des accidens nombreux dont nous venons de faire mention. Casai parle d'un enfant âgé de quinze ans, dont la peau lisse ne paroissoit atteinte d'aucune espèce d'éruption-, mais ses testicules ressembloient à une énorme grappe composée de plusieurs grains blancs , ou à une collection d'avelines , qui seroient dépouillées de leur enveloppe. . ' .

CCCGXXIïI. Lorsque la lèpre a fait des progrès considérables , la respiration commence à devenir lente et difficile ; il survient des suffocations aussi violentes que si on avoit le col serré avec un cordon; le pouls est petit, inégal, misérable. Les malades finissent par tomber dans le scorbut ou dans l'iiydropisie. Tout devient

insupportable à ces êtres si malheureux : ni les bains, ni la nourriture, ni la diète, ni le repos ne leur sont favorables; le sommeil est nul et la veille est terrible.

GGGGXXIV. Il est une lèpre particulière qui n'altère aucune fonction de l'économie animale. Dans cette espèce d'élépliantiase il n'y a souvent qu'une jambe d'affectée, et l'on diroit que cette infirmité est absolument locale. J'ai montré plusieurs de ces malades à mes élèves. Ils avoient les jambes bosselées , parsemées de nodosités et d'excroissances. Le danger n'est jamais pressant, à moins que le gonflement du tissu cellulaire ne dépasse les genoux , et n'augmente progressivement-, alors tous les sucs blancs du corps vivant paroissent se pervertir; les os tombent dans la nécrose, et les parties molles dans l'athérome. La lèpre a constamment un caractère chronique ; c'est sans doute la perte de la faculté sensitive durant le cours de cette affection désastreuse, qui empêche la fièvre de s'allumer. On voit survenir cependant, dans certaines circonstances , les symptômes d'une fièvre adynamique qui conduit rapidement le malade à la mort.

ARTICLE II

CONSIDERATIONS SUR LE DIAGNOSTIC DES LÈPRES, ET SUR LEURS RAP- PORTS d'analogie AVEC QUELQUES AUTRES MALADIES CUTANÉES.

CGGGXXV. On trouve dans les Livres saints les caractères les plus frappans , pour établir le diagnostic de la lèpre ; on y trouve même des signes qui prouvent que les Juifs ont connu ses différentes espèces. C'est ainsi que le prêtre ne se méprenoit jamais sur l'existence de la vitiligue, lorsque le corps se couvroit de ta-

ches blanches , et que les clieveux et les poils se décoloroient , lorsque les parties affectées se cléprimoient dans la propre substance des chairs, etc., affectas faciès cute erat clepressior : les anciens ont particulièrement insisté sur l'importance de ce signe.

GGCGXXVL L'insensibilité est-elle dans tous les cas un signe non équivoque de la présence de la lèpre? Non, sans doute; car la privation de la faculté sensitive n'existe pas toujours dans toutes les espèces de lèpre. D'ailleurs elle n'a lieu absolument que dans la partie delà peau qui est affectée, et M. Ruette en a très-bien fait la remarque. Si on enfonce bien avant une épingle, ou tout autre corps, dans la propre substance des tégumens, on produira certainement une douleur. C'est vraisemblablement à la dureté et à l'épaississement de l'épiderme qu'il faut attribuer l'insensibilité qui se manifeste dans l'appareil cutané.

CGCGXXVIL On n'est pas plus fondé à dire (comme on l'a déjà avancé) que le caractère spécial de la lèpre consiste dans une dégénération du tissu cellulaire en substance lardacée et parsemée de tubercules; car, il est des maladies qui ne sont pas lépreuses, et dans lesquelles on observe néanmoins ce même genre d'altération : on la rencontre dans plusieurs tumeurs lymphatiques qui s'observent à l'hôpital Saint- Louis. Beaucoup d'auteurs en rapportent des exemples. Geux qui pensent qu'un des signes les plus caractéristiques de la lèpre consiste dans la chute et la décoloration des cheveux, qui ressemblent à de la laine fine, ne sont pas fondés; car, sous ce point de vue, elle se rapproche infiniment de la teigne faveuse. Au surplus, il en est de la lèpre comme des autres maladies. Pour bien juger de son existence , il ne faut point avoir égard à un symptôme isolé , mais à l'ensemble de ses symptômes.

GGGGXXVin. Je pense que pour bien fixer le diagnostic des lèpres, il est nécessaire de faire une étude de tous leurs rapports d'analogie avec toutesles maladies qui leur ressemblent. On a eu tort, en premier lieu, de les confondre avec les dartres. En effet, les

écailles qui se forment dans le développement de celles-ci, sont minces, transparentes, absolument semblables aux pellicules qui recouvrent les ognons; dans les lèpres, au contraire, les écailles sont dures, opaques, d'une consistance très-ferme : les tégumens sont raccornis comme le cuir desséché. Ce que j'ai dit des écailles peut s'appliquer aux croûtes qui se manifestent en pareil cas. Dans les dartres, elles sont plates, peu épaisses, et se détachent facilement de la peau, par l'action des topiques émolliens; tandis que dans les lèpres, elles sont rudes, âpres, tuberculeuses, d'une surface très-étendue , profondément sillonnées et très-adhérentes aux tégumens.

GCGCXXIX.On avoit cru trouver des rapports manifestes entre les affections lépreuses et les affections psoriques. Un auteur ancien avoit avancé que l'éléphantiase pouvoit être considérée comme le plus haut degré de ces maladies si communes parmi le peuple. Mais n'avons- nous pas vu dans nos hôpitaux des gales compliquées parvenir à un degré d'intensité extrême, et pourtant, en cette circonstance, jamais les accidens de la lèpre ne se sont manifestés.

CCCGXXX. On a eu tort de vouloir confondre la lèpre avec la syphilis et d'assurer qu'elle n'est qu'une modification ou métamorphose de cette dernière affection : ces deux maladies peuvent avoir, à la vérité , des phénomènes qui leur sont communs. On observe effectivement que le vice syphilitique se convertit en éléphantiase, se hérisse de croûtes tuberculeuses, etc.; mais dans la lèpre, il survient communément une altération profonde de la sensibilité, qui en fait une maladie à part. La lèpre est malheureusement une affection presque toujours incurable; au contraire, la syphilis se guérit assez constamment, quels que soient ses progrès.

GCGGXXXL Les trois lèpres dont j'ai donné l'histoire, ne peuvent se confondre entre elles. La lèpre squammeuse diffère manifestement de la lèpre crustacée ; la présence et la disposition de

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ses écailles, suffisent pour l'en faire distinguer. Elle ne diffère pas moins de l'élépliantiase ; car les taches qui la caractérisent ne sont jamais accompagnées ni du gonflement, ni de l'endurcissement du tissu cellulaire. Les taches de la lèpre squammeuse sont d'ailleurs très -remarquables par l'aréole rouge qui les entoure, ainsi que par la dépression qui s'opère dans leur centre, et dont les plus anciens auteurs ont parlé : un seul phénomène peut fréquemment exister dans les trois espèces, c'est l'altération de la sensibilité.

ARTICLE III

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