LÈPRES
GGGGXLI. Je ne rappellerai point ici tout ce que les anciens ont écrit sur les causes organiques qui favorisent le développement des affections lépreuses. On avoit présumé d'abord que ces fléaux épouvantables étoient le triste résultat de quelque virus qui avoit plus ou moins fermenté dans l'économie animale, et qui se développoit spontanément dans les humeurs. On avoit même disserté avec plus ou moins de diffusion sur la nature de ce virus terrible auquel on s'est plu à attribuer des qualités acides , alcalines , salines, visqueuses, acrimonieuses; enfin les qualités les plus vénéneuses et les plus malfaisantes ; mais le lecteur sentira combien il est difficile d'écrire avec exactitude et précision sur des matières de
ce genre. A quels écarts on se livreroit , si l'on adoptoit de pal'eilles hypothèses ! Les rôles qu'on a fait jouer à la pituite, à l'atrabile , ne sont pas moins fictifs et imaginaires. On trouve aussi, dans les auteurs grecs et arabes, des dissertations prolixes sur la corruption totale des humeurs dans toutes les affections lépreuses, qui ne sont pas mieux fondées.
GGGGXLII. Les symptômes qui se développent dans cette affreuse maladie, le changement de couleur et l'insensibilité de la peau, la tuméfaction du tissu cellulaire, la formation des tubercules, les ulcérations, les exfoliations écailleuses, les plaques croùteuses, ne peuvent se manifester sans qu'il survienne une altération grave et profonde dans les vaisseaux et dans les nerfs qui se distribuent au système dermoïde. G'est surtout dans les lymphatiques que l'activité de la vie se ralentit; le corps muqueux éprouve des altérations morbifiques qui tiennent à la faculté qu'il a de croître et de s'allonger ; ses aréoles se remplissent d'un suc étranger : il se forme des végétations , des fongosités , des boursoufïlemens, des verrues, etc.
GGGGXLin. Presque tout le monde s'accorde à dire que la voie héréditaire est la cause la plus fréquente du développement de la lèpre. On assure , dit M. Valentin , que cette affreuse maladie n'existe à Vitrolles, que parce que jadis elle y fut transportée par les habitans de Martigues , qui s'y marièrent avec des personnes atteintes de l'infection. Ce fut un nommé Goiran qui vint s'y établir : il eut, dit-on, trois filles qui moururent de la maladie. J'ai vu deux femmes à l'hôpital Saint-Louis , qui avoient reçu la lèpre de leurs parens. M. Fodéré a fait la même remarque à Nice , où il a été consulté par deux lépreux. La cause d'hérédité est si puissante, que les enfans qui naissent de parens lépreux, ne tardent guère à périr, à\iioins qu'on ne s'empresse de modifier leur constitution physique en leur faisant sucer le lait d'une nourrice bien saine et bien portante, en les faisant changer d'air, de climat et de
situation, en n'omettant rien de ce qui peut modifier et améliorer leur disposition originelle.
CCGGXLIV. Il peut arriver qu'une cause externe, agissant avec véhémence sur les organes d'une mère , d'ailleurs très-saine , le fœtus en reçoive de telles impressions que les phénomènes de la lèpre se développent quelque temps après la naissance. J'ai été témoin d'un fait dont il importe de donner communication à nos lecteurs. Une jeune demoiselle, qui se dirige d'après mes conseils, à Paris, est affectée des principaux phénomènes de la lèpre tuberculeuse. Son père et sa mère jouissent encore d'une santé parfaite; mais celle-ci accoucha d'elle au milieu des massacres révolutionnaires. Elle avoit vu porter dans les rues la tète d'un malheureux , que le peuple de Paris venoit d'imm.oler à sa vengeance : cette commotion rejaillit jusque sur l'enfant qu'elle portoit dans son sein. Elle accoucha d'une fille qui est restée lépreuse depuis cette époque, signalée par tant de calamités.
CCGGXLV. Parmi les causes originaires qui prédisposent aux affections lépreuses, ne doit -on pas comprendre le tempérament physique des individus ? Geux dont le système lymphatique est frappé d'une foiblesse relative, y sont plus exposés que les autres ; aussi la lèpre dirige-t-elle spécialement ses ravages sur les glandes, sur les membranes, sur les os et sur tous les organes qui coopèrent à la nutrition.
GGGGXLVI. En faisant mention des dartres, nous avons eu occasion de remarquer qu'elles dévoient souvent leur origine à d'autres maladies. Je n'ai pas vu à l'hôpital Saint- Louis que les dartres les plus invétérées , aient jamais donné lieu aux phénomènes de la lèpre : on assure pourtant que les maladies herpé tiques, scorbutiques ou syphilitiques, lorsqu'elles dégénèrent, peuvent devenir ses causes productrices. D'ailleurs, il est possible que des topiques indiscrètement employés pour guérir certaines maladies de la peau, irritent cette enveloppe , au point de faire naître
l'affection lépreuse : M. L. Valentin cite des exemples qui semblent le prouver.
CCGGXLVIL Le trouble ou l'arrêt des sécrétions les plus importantes dans l'économie animale, introduisent de grands désordres dans le tissu cellulaire et les vaisseaux absorbans : de cette cause peuvent naître des affections lépreuses. Dans les climats spécialement propres à favoriser leur marche et leur activité, on les voit quelquefois succéder à la suppression des hémorroïdes. Un médecin qui a beaucoup voyagé dans l'Amérique méridionale , a observé que la lèpre se manifestoit chez des jeunes fdles dont la menstruation étoit difficile ou interrompue : elle paroît aussi non moins fréquemment chez des individus en bas âge, dont l'accroissement s'effectue avec difficulté et irrégularité.
ARTICLE V
DES CAUSES EXTERIEURES QU ON CROIT PROPRES A FAVORISER LE DÉVELOPPEMENT DES LÈPRES.
GCCCXLVIIL Le climat paroît influer d'une manière trèsdirecte sur la production des différentes espèces de lèpre : c'est principalement dans les contrées brûlantes du globe que se déploie ce fléau si terrible pour le genre humain , et probablement l'Afrique fut son berceau. Il ne faut rien moins qu'une température excessive pour produire les plus affreux résultats : aussi la rencontre-t-on aux latitudes les plus opposées; et la lèpre est aussi funeste sur les glaces du Nord, que sous les feux ardens de la zone torride.
GGGGXLIX. La lèpre est surtout fréquente dans les lieux où une extrême chaleur s'unit à un air humide et chargé de miasmes
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marécageux. Elle abonde chez les peuples qui habitent l'Arabie ? l'Egypte, l'Abyssinie, l'Amérique méridionale, etc. Les îles de Java, de Sumatra , etc. , présentent des circonstances atmosphériques qui favorisent singulièrement son activité. Elle dévaste le royaume de Siam , parce que les terres y sont basses et presque submergées , que les habitations sont situées sur les bords de la mer, etc. On a souvent parlé de l'île de Bourbon, comme propre au développement de l'éléphantiasis; or, cette île est remplie de lacs et d'eaux croupissantes. L'homme que nous avons vu mourir à l'hôpital Saint-Louis , de la lèpre tuberculeuse , avoit puisé le germe de son horrible mal dans l'air impur de Cayenne. C'est la position malsaine de Martigues , et son voisinage des salines , qui y rendent la lèpre commune : les évaporations continuelles de l'étang contribuent singulièrement à pervertir le tissu cellulaire.
GGCCL. La lèpre n'épargne que les climats dont l'air est fréquemment renouvelé ; c'est ce qui arrive dans les pays où la végétation est très-abondante. Mais comment ne pas redouter l'excès de la chaleur atmosphérique, dans des lieux où tout semble concourir pour la rendre plus malfaisante ; dans des déserts abandonnés, où aucun arbre ne vient modérer son action? Hendy attribue la maladie glandulaire de l'île de la Barbade , à la disette des arbres qui protégeoient autrefois cette île contre les ardeurs du soleil. M. le docteur Alard, observateur exact et judicieux, accuse l'action des vents sur le système lymphatique. Il pense que parmi les intempéries atmosphériques, il n'est pas de cause plus directe que leur influence , pour la production de certaines endémies. Les vents sont spécialement nuisibles par le contraste de leur fraîcheur avec la haute température du climat. Les maladies lépreuses sont également très-communes dans les pays où des nuits froides et humides succèdent à des journées brûlantes.
CGCCLI. Les alimens de mauvaise nature engendrent , à la longue , tous les symptômes de la lèpre. Dans leurs chétives demeures, les habitans des îles Moluques ne vivent que d'une viande
MALADIES DE LA PEAU. i3
putréfiée et corrompue ; aussi les lépreux de ces îles sont couvei'ts de chancres, de verrues, etc. Les pauvres du Japon se nourrissent de poissons gras et visqueux , et les Siamois préfèrent le poisson pourri au poisson frais. Il est des peuples qui mangent des sauterelles, des lézards, etc. L'usage du cochon peut produire la lèpre ; aussi le législateur des Hébreux avoit-il interdit expressément la chair de cet animal. M. Larrey a observé les effets funestes de cette nourriture sur les Français qui étoient en Egypte. Il est digne d'attention qu'on en fait un fréquent emploi à l'île de France, et que la lèpre y est très -commune, comme nous l'avons déjà dit plus haut.
CGGGLII. Casai , qui a tracé une description fidèle de toutes les affections cutanées, dans la province des Asturies, remarque trèsbien que le maïs ou le millet des Indes fait la principale nourriture de ceux qui sont atteints de cette maladie j car leur pain est composé avec de la farine de maïs. C'est à l'aide de cette même farine , qu'ils fabriquent une bouillie qu'ils mêlent avec du lait ou du beurre de lait. Ils n'ont presque toujours que des viandes salées, ou de mauvais fruit. Leur pain est fait avec de la pâte non fermentée. Ils n'ont à boire que de l'eau. Les peuples du Nord mangent également des viandes salées , on desséchées à l'air, etc. Leur pain est de mauvaise farine d'avoine. Ils ne boivent que du lait gâté. Ils se dessèchent l'estomac avec de la mauvaise eau-devie, etc.
CCCCLIII. On trouve assez habituellement la lèpre chez les peuples qui vivent dans une malpropreté extrême. M. Larrey observe que les Egyptiens changent rarement de vêtemens; qu'ils couchent, pendant l'été , sur un terrain sale et poudreux, etc. Si cette maladie fut si commune immédiatement après les Croisades , c'est qu'alors les hommes manquoient de linge et vivoient dans une dégoûtante saleté. C'est, en grande partie , pour remédier à ces inconvéniens , que Louis YIII fit bâtir tant de léproseries, et qu'il assigna des revenus considérables à ces établissemens. Examinez
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tous les pays où la lèpre est endémique , vous verrez qu'elle est presque toujours causée par la manière de vivre des liabitans : c'est un fait digne de remarque , qu'elle a disparu sur la terre à mesure que les ressources de l'hygiène se sont multipliées. De nos jours, les liabitans des côtes de la Norwége ne sont sujets à la radesyge , que parce qu'ils s'entassent dans des huttes malsaines ; la fumée ne sort jamais de leurs demeures; la plupart dorment sans lit avec des habits mouillés. D'ailleurs leurs vêternens sont tissus avec une laine de mauvaise qualité; on les imbibe d'huile de poisson pour les rendre imperméables à la pluie : ce sont ces sales vêtemens que les pêcheurs gardent souvent pendant plusieurs mois, jusqu'à ce qu'ils tombent en lambeaux. De là vient sans doute que le métier de pêcheur contribue si fréquemment à la production de cette maladie. M. Révolat, médecin de l'hôpital militaire de Nice , vient de communiquer à M. Valentin l'histoire d'un lépreux nommé Pierre Saraut, qui d'abord n'avoit eu qu'un ulcère situé au-dessus de la malléole interne de la jambe gauche. ï*>Iais l'existence pénible qu'avoit cet individu , et le contact habituel de l'eau de la mer, avoient en quelque sorte décidé l'éléphantiasis; cet homme vit encore aujourd'hui. Il se place ordinairement sur le pont de Nice, pour implorer la générosité des passans.
GGGGLIY. On a , dans tous les temps , répandu l'épouvante touchant le caractère contagieux de cette horrible maladie; mais on s'est trop fié peut-être , sur ce point, à des traditions mensongères. Les livres saints nous rappellent tous les soins que Moïse se donnoit pour séparer du peuple Juif les individus infectés de la lèpre. Les lois anciennes commandoient les précautions les plus sévères. Qui ne fuiroit un lépreux, dit énergiquement Arétée de Gappadoce! Schilling assure que cette affection est communicable par le coït; elle peut, dit-il, se transmettre par une co-habitation continuelle , par l'haleine , par l'odeur fétide qui s'exhale des ulcères : elle passe journellement des nourrices aux nourrissons, etc.
GGGGLV. Le virus lépreux , dit Schilling , a une qualité fer-
MALADIES DE LA PEAU. i33
mentative ; il produit un mouvement intestin qui infecte successivement la masse entière des humeurs. Aussi voit-on à Bagdad un lieu solitaire environné d'un mur ; ce lieu est rempli de petites baraques , dans lesquelles tous les lépreux sont contraints de se retirer. Niebulir, du reste, dans son voyage en Arabie, allègue un fait qui prouveroit la contagion rapide de la lèpre , s'il étoit d'une authenticité incontestable. Il rapporte qu'un individu lépreux, ayant conçu une passion très-violente pour une femme, eut recours à une supercherie aussi odieuse que coupable pour la posséder. Il se revêtit, pendant quelques jours , d'une chemise fine, et parvint ensuite à la lui faire acheter pour un prix trèsmodique : à peine eut-il appris que la lèpre s'étoit communiquée à l'objet de son amour, qu'il en fit informer le gouvernement, en sorte que cette malheureuse victime se trouva bientôt renfermée dans la même maison que lui.
CCCCLVI. M. de Pons, dans son voyage à la Terre-Ferme , parle des précautions sans nombre que prenoit, en Amérique, la police espagnole , pour s'opposer à la propagation de l'infection lépreuse. On portoit les scrupules jusqu'à classer dans le même genre des maladies cutanées ou glanduleuses qui s'étoient montrées rebelles à des remèdes énergiques, souvent même des maladies qu'on ne se donnoit pas la peine de traiter, et qui offroient un appareil de symptômes plus ou moins alarmans. M. de Pons fait aussi mention d'un hôpital dédié à saint Lazare , qui est situé dans la partie orientale de Caracas, et dans lequel on renfermoit les personnes de l'un et de l'autre sexe , dont la peau se trouvoit souillée par quelque ulcération ou par quelque pustule. Le moindre indice de lèpre que l'on rencontroit , faisoit décider que la maladie étoit incurable : on avoit soin pourtant de séparer les sexes dans ces lieux de réclusion ; mais on leur permettoit de s'unir par les liens du mariage ; grand inconvénient, puisque c'étoit le moyen de propager une maladie si funeste. M. de St^-Croix m'a parlé de l'hôpital de Manille, lequel, au moment de son voyage
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aux îles Philippines , renfermoit environ une quarantaine de lépreux. Cet hôpital , situé dans un lieu salubre , est desservi par des religieux franciscains, qui sont logés à part et prennent des précautions extrêmes , lorsqu'ils vont faire l'inspection de leurs malades, etc. Ils ne touchent jamais aux vases ou autres meubles dont se servent ces infortunés. On lave soigneusement avec de fort vinaigre, les lieux où ils ont pu se reposer quelques instans, etc.
CCCCLVII. Quelques observateurs citent néanmoins d'autres faits qui devroient faire révoquer en doute l'influence de la contagion sur le développement de la lèpre. M. Sonnini parle d'un homme doué d'un tempérament très-ardent , qui communiquoit souvent avec sa femme, quoique celle-ci n'eût jamais éprouvé aucun symptôme de pareille maladie. Ce qui doit surprendre, c'est que trois enfans nés de leur union, jouissoient également de la meilleure santé. Pallas dit qu'un grand nombre de Cosaques commercent journellement avec des personnes attaquées de la lèpre, sans la contracter, ou que du moins cette maladie ne se communique qu'avec une extrême lenteur. Les deux individus lépreux que nous avons gardés à l'hôpital Saint-Louis , n'ont jamais été séquestrés de leurs voisins. Ils recevoient des soins trèsparticuliers de nos charitables religieuses et de nos infirmiers.
CCCCLVIII. Piien de plus manifeste que l'action des causes morales sur la production de la lèpre. M. le docteur Lordat a justement apprécié ces causes. Il a vu un homme dont j'ai déjà cité l'observation, et chez lequel la crainte avoit déjà déterminé les premiers symptômes de cette maladie. Il remarque que ces affections sont très-souvent le triste résultat de l'oppression et de l'esclavage. M. Martin a vu l'exemple d'une jeune fille chez laquelle les symptômes de la lèpre se manifestèrent quelque temps après être tombée dans un puits, et avoir éprouvé la plus vive frayeur.
GGGCLIX. Des causes purement mécaniques peuvent déterminer des accidens absolument analogues à ceux de la Lèpre tuberculeuse. Nous avons eu occasion d'observer à l'hôpital St.-Louis
MALADIES DE LA PEAU. i35
la nommée Marie-Agnès Lequilien, tapissière, qui, six mois auparavant, avoit été opérée d'un cancer au sein gauche. Le bras et Favant-bras du même côté s'étoient successivement tuméfiés, et étoient devenus d'un volume et d'une pesanteur aussi considérables que dansl'éléphantiasis.La peau, prodigieusement tendue, faisoit éprouver dans toute la longueur du membre un sentiment de constriction et de fourmillement; ensuite le membre devint insensible : il présentoit plusieurs éminences larges, aplaties et de forme variée, qui paroissoient tenir à une épaisseur plus considérable du cborion. On observoit sur la peau des granulations, des rides, des gerçures , des dépressions telles qu'on les remarque dans l'espèce de lèpre que je viens d'indiquer,
ARTICLE Vï.
DES RÉSULTATS FOURNIS PAR l' AUTOPSIE CADAVÉRIQUE DES LÉPREUX.
CGCCLX. N'espérons point puiser de grandes lumières dans les autopsies cadavériques. La lèpre se montre si rarement de nos jours , que l'occasion manque pour les pratiquer. Personne n'ignore que l'anatomie est à peine cultivée dans les lieux où réside cette affection endémique. Jadis , lorsqu'elle infestoit toutes les contrées de l'Europe, la superstition , l'ignorance , les préjugés, les vaines craintes , interdisoient aux gens de l'art les plus utiles recherches. Je vais citer quelques faits qui ne sont pas sans intérêt.
CGCCLXI. Dans un savant mémoire présenté à la Faculté de Médecine de Paris , M. le docteur Valentin fait mention de l'ouverture d'une femme, morte de la lèpre tuberculeuse, par M. Martin , chirurgien distingué de Vitrolles. Ni les viscères du thorax , ni ceux de l'abdomen , n'offrirent aucune altération remarquable. On disséqua avec soin les tumeurs sous-cutanées;
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ces tumeurs étoient des kistes contenant une sérosité gluante et de couleur rougeâtre,
CGCCLXIL M. Larrey ayant ouvert le cadavre d'un militaire qui avoit succombé à la lèpre , fut frappé du volume extraordinaire qu'avoit acquis le foie ; la couleur de ce viscère étoit considérablement altérée et rembrunie ; il étoit d'une dureté extrême. La vésicule du fiel étoit pleine d'une bile très-épaisse. La rate étoit squirreuse. Il y avoit un engorgement considérable dans les glandes du mésentère. On apercevoit çà et là des tubercules très-durs , et qui avoient la consistance d'une matière gypseuse. Le tissu cellulaire , considérablement aminci , étoit parsemé de granulations plâtreuses et d'une couleur blanchâtre. La peau n'avoit plus l'élasticité qui lui étoit propre ; elle étoit dure et coriace comme le parchemin.
CGCGLXIII. J'ai été témoin oculaire du fait qui va suivre. M. Ruette , ancien élève de l'hôpital Saint-Louis, excellent observateur , procéda , en ma présence , à l'autopsie cadavérique du nommé Arnout, mort de l'éléphantiasis , et dont j'ai déjà cité l'observation. Voici les phénomènes dont nous crûmes devoir tenir compte. L'organe pulmonaire étoit dans une espèce de fonte purulente; la rate et le foie n'avoient point leur couleur ordinaire; le tissu de ces viscères étoit flasque et mollasse ; la langue et tout le corps muqueux étoient parsemés de tubercules durs j il y avoit de fortes adhérences entre les muscles et les tendons ; les vaisseaux artériels étoient remplis d'un sang visqueux et noirâtre.
CGCGLXIV. Gette observation se rapproche beaucoup de celle qui avoit été faite par Schilling ; il avoit remarqué que toutes les fois qu'on amputoit la jambe ou la cuisse à un lépreux , on n'avoit pas besoin de lier l'artère crurale , ni de recourir aux styptiques , attendu que le jet du sang est très-foible. Schilling avoit pareillement observé que la couleur du sang des lépreux étoit plus obscure et comme noirâtre. Le sang des lépreux , receuilli dans des vases, n'offre qu'une très-petite quantité de
sérum : j'ai fait la même remarque sur le sang des scorbutiques à l'hôpital Saint-Louis.
CGCGLXV. Les os d'Arnout, que nous examinâmes de concert avec M. Ruette , étoient spongieux et ramollis. Ce genre d'altération s'observe fréquemment chez les lépreux. On n'y trouve aucun vestige de périoste. Leurs lamelles internes se séparent facilement les unes des autres; leur cavité ne contient plus de substance médullaire; ils ne forment, avec les tendons et les muscles, qu'une masse compacte et lardacée. On a vu des sujets chez lesquels le radius, le cubitus, le tibia et le péroné, les petits osselets des pieds, etc. , étoient tellement réunis, adliérens et confondus , que le plus habile anatomiste pouvoit à peine les démêler. C'est surtout à Schilling que l'on doit ces remarques.
GGCGLXVL Je dois consigner ici l'autopsie cadavérique d'un individu dont je rapporte l'histoire dans cette dissertation. J'ai déjà dit qu'il étoit mort après avoir parcouru toutes les périodes de l'éléphantiasis. Nous procédâmes à l'ouverture du cadavre , qui présenta les phénomènes suivans. L'habitude du corps étoit blafarde, jaunâtre; le visage ofFroit des rides très-prononcées, surtout au front et au-dessus des commissures des lèvres ; les yeux dépourvus de cils et de sourcils; les paupières altérées par une matière puriforme avec quelques croûtes irrégulières d'un jaune verdâtre ; tous les poils du menton et des lèvres , en partie tombés 5 enduit fuligineux des gencives et de la langue; les bras, particulièrement le bras gauche , dépouillés de l'épiderme, laissoient le tissu muqueux à découvert et semé de larges plaques gangreneuses; les ongles étoient desséchés et détachés; même disposition dans les extrémités inférieures, lesquelles étoient en partie infdtrées , et en partie phlogosées, etc. L'état intérieur n'étoit pas mieux. Les glandes de la peau étoient engorgées; les os du crâne étoient friables ; point d'épanchement dans les ventricules du cerveau ; seulement à sa partie postérieure nous avons remarqué un peu de sérosité accumulée entre l'arachnoïde et la
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pie-mère; le cervelet d'ailleurs très-sain; dans la poitrine, la plèvre étoit adhérente avec le poumon ; le péricarde sain sans épanchement dans sa cavité; le cœur plus volumineux d'un quart que dans Fétat ordinaire ; dans les ventricules , des portions polypeuses, offrant l'aspect et la consistance de la fibrine ; pour ce qui est de l'abdomen , le foie étoit dans son état naturel sans la moindre lésion ; la vésicule très-distendue par une grande quantité de fluide jaunâtre , contenant en outre quelques calculs biliaires ; le mésentère étoit parsemé de tubercules comme pierreux ; les intestins , l'estomac , l'œsophage , le pharynx , le larynx étoient recouverts d'un enduit muqueux d'une couleur bleuâtre; la rate étoit plus volumineuse et plus consistante que de coutume; le pancréas et les reins dans l'état sain, ainsi que les capsules et les uretères ; la vessie étoit racornie extraordinairement , au point qu'elle eut pu contenir à peine un œuf de poule ; les membranes de ce viscère étoient devenues prodigieusement épaisses.
CGGGLXVIL Vous comparerez cette série de dégradations observées à l'hôpilal Saint-Louis , avec celles qui ont été l'objet des recherches de Schilling, de Raymond , de Lorry, de Laborde, de Bajon , de Vidal , de L, Valentin, et autres auteurs qui se sont occupés avec zèle de cet intéressant sujet d'observation ; vous y trouverez une analogie singulière dans les symptômes et dans les phénomènes , qui ne permet plus de confondre la place qu'il convient d'assigner aux lèpres dans les systèmes nosologiques.
ARTICLE Yîî.