CONSIDERATIONS GENERALES SUR LES PIANS
CCGGXC. Je u'ai pu voir que deux fois ce genre extraordinaire de maladie ; mais j'ai recueilli , sur sa nature , les documens les plus authentiques. J'ai rassemblé les observations avec la plus sévère impartialité. Pour éclaircir les faits incertains , j'ai cru qu'il étoit convenable de m'affrancliir de beaucoup de préjugés qui régnent dans les livres et qui ont obscurci les discussions savantes de quelques écrivains célèbres. J'ai cherché à considérer les pians sous toutes leurs formes. J'ose garantir qu'on sera frappé des différences qui distinguent les deux espèces que j'ai déterminées, et dont je place les figures sous les yeux du public.
CCGGXCI. Le hasard seul m'a présenté cette affection terrible ; car elle n'existe guère dans les climats où la température est modérée. Née au milieu des sables brùlans de l'Afrique , sur les rives du Sénégal , et dans l'air impur de la Guinée , elle est le triste apanage des noirs habitans de la zone torride. La honteuse habitude qu'ont ces peuples barbares de trafiquer de leurs semblables , de vendre leurs enfans , et jusqu'à leurs femmes , pour servir en esclaves chez les Européens , a contribué beaucoup à la propager.
GGGGXGIl. G'est de ces plages arides et perpétLiellement embrasées , que ce fléau dévastateur a , pour ainsi dire , menacé toutes les races humaines. Les nègres Africains le répandirent dans le Nouveau-Monde , lorsqu'ils y furent conduits pour en cultiver les vastes déserts. Personne n'ignore cette fatale époque. Ainsi , les révolutions du globe servent à étendre les maux du genre humain.
GGGGXGIIL On a , du reste , remarqué que , parmi ces
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nations sauvages , celle dont les habitans venus des sources du Niger sont désignés sous le nom de Banharas , est communément la plus exposée aux atteintes des pians. Aussi ne vivent-ils que de cliair corrompue \ ils recherchent de préférence le petit mil , le maïs et autres substances végétales qui fatiguent à l'excès leurs organes digestifs.
GGCGXGIV. Un pareil genre de nourriture influe sans doute sur le développement de cette maladie , en déterminant la dépravation de la lymphe. Ce qui sembleroit le confirmer , c'est l'observation intéressante de Pouppé-Desportes ^ qui a vu le pian se déclarer spontanément chez quelques gallinacées de Saint-Domingue, surtout chez les pintades et les dindons , qu'on alimente uniquement avec les semences àeVholcus spicaius , ou petit mil.
CGGGXGV. On a beaucoup disputé sur l'origine du pian. On a dit que ce virus avoit en quelque sorte fourni le germe de la maladie syphilitique ; on a prétendu que les compagnons de Ghristophe Colomb l'avoient d'abord puisé en Amérique , et qu'à la suite des modifications imprimées par le changement de climat , l'éruption pianique avoit pris peu à peu en Europe le caractère que nous connoissons à la contagion vénérienne. Mais cette conjecture est absolument fausse et dénuée de tout fondement.
GCGGXGVL En etïet , le pian , ainsi que j'aurai occasion de l'observer plus bas, ne se communique que très-difficilement aux blancs , malgré l'intimité des rapports que la plupart d'entr'eux entretiennent avec les négresses attaquées de ce mal, et quelque fréquens que soient devenus ces rapports, depuis que la dépravation la plus absolue des mœurs a gagné ce pays : d'après une telle considération , on est sufîisamment autorisé à penser que les équipages de Colomb n'ont pu s'inoculer le virus du pian en Amérique, et que, par conséquent, ils n'ont pu l'apporter en Europe.
CGGGXGVn. Il paroît que les Arabes connoissoient cette horrible maladie , qui ravage encore l'Afrique et les Indes. Dans les siècles
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moyens , on lui avoit donné le nom de J^ariola magna , parce qu'on avoit cru lui trouver quelque ressemblance avec la variole. Cette ressemblance seroit plus frappante s'il étoit constaté que le pian ne se manifeste qu'une seule fois chez le même individu , comme la plupart des auteurs le présument ; les observations de Loefïler paroissent du reste confirmer cette assertion. On assure même qu'il se guérit spontanément et de lui-même , lorsque l'art ne vient y apporter aucun remède.
CCGCXGVin. Le pian a néanmoins été soumis aux mêmes inconvéniens que la maladie vénérienne. Les charlatans , les médicastres, les compositeurs de recettes, se sont emparés de son traitement : d'ailleurs , par un préjugé aussi injuste que barbare, les blancs qui ont subjugué les noirs , ont trop dédaigné de leur donner les soins convenables. Ce n'est qu'à l'époque où ils ont redouté pour eux-mêmes cette affection contagieuse, qu'ils ont dû sérieusement s'en occuper.
GCCCXCIX. Il est intéressant de voir les températures si variées du globe terrestre influer si puissamment sur les ressorts de la vie, et offrir l'empreinte d'une nature , tantôt foible, tantôt énergique. C'est dans les climats chauds que s'effectue principalement la dégénération du tissu cellulaire. 11 semble que, sous un ciel brûlant, ce tissu soit spécialement accessible aux atteintes morbifiques les plus graves. La patrie de la lèpre devoit être celle du pian et d'une foule d'infirmités analogues. De pareils fléaux éclatent principalement au voisinage de l'équateur. Aussi Loeffler remarque-t-il que cette éruption horrible se développe avec plus de fréquence dans l'Amérique méridionale que dans l'Amérique septentrionale.
D. Toutefois , les qualités ardentes de l'atmosphère n'ont pu influer que secondairement sur la multiplication rapide du pian , parmi les nègres. Car , il est positif qu'il est des contrées en Afrique , particulièrement celles qui sont civilisées , où. cette maladie cutanée est absolument inconnue. On a toujours dit qu'elle n'existoit point à la côte de Mosambique ni à Madagascar ; on ne l'a
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point vue à FIle-de-France où l'on n'importe que les nègres de ces pays. Cette assertion est confirmée par tous ceux qui y pratiquent ]a médecine, et qui n'ont jamais eu occasion d'y observer le pian.
DL On doit du reste peu s'étonner des ravages produits chez les nègres , par les progrès du pian , si l'on jette un coup d'œil physiologique sur la constitution particulière de leur espèce ; plus vigoureusement organisés que les blancs , leur système dermoïde est d'un tissu beaucoup plus dense et beaucoup plus ferme ; il est doué d'une sensibilité plus vive et plus exquise , etc. De là vient qu'ils éprouvent constamment les effets les plus remarquables , lorsqu'ils sont atteints par différentes maladies cutanées. Nous avons eu souvent l'occasion de constater cette observation à l'hôpital Saint-Louis sur les nègres qui viennent y subir un traitement pour la gale ou pour diverses dartres auxquelles ils sont sujets. On doit d'ailleurs en être peu surpris ; car c'est une remarque trèsvulgaire que les nègres conservent très-long-temps, sur leur peau l'empreinte de châtimens infligés par la brutalité de leurs maîtres.
DIT. Au surplus, j'estime que les pathologistes me sauront gré de leur offrir ici dans toute sa vérité le tableau d'une affection qui se montre si rarement en Europe , et qui semble n'avoir été départie qu'à une seule espèce d'hommes. Les faits qui serviront à cette peinture ont autant d'intérêt que d'importance. On est frappé de surprise, lorsqu'on contemple les nuances innombrables que présentent les maladies mises en rapport avec l'organisation physique des peuples. On voit , ainsi que j'ai déjà eu occasion de le remarquer , que la douleur règne dans tous les lieux , et que la nature est aussi prodigieusement diversifiée dans les maux dont elle nous accable , que dans les biens qu'elle nous dispense.
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