‹ Description des maladies de la peau (volume 2)Chapitre 40 sur 111 · DES PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX QUI CARACTÉRISENT LA MARCHE DES PIANS · texte numérisé non relu

DES PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX QUI CARACTÉRISENT LA MARCHE DES PIANS

DX. Le pian ruboïde ou yaws de Guinée, le pian fongoïde ou pian des îles Moluques, le sibbens d'Ecosse, les therminthes des auteurs anciens, ne sont absolument que des affections analogues, plus ou moins modifiées et nuancées par la puissante influence du climat, du tempérament physique des hommes, etc. La maladie a dû recevoir différens noms , selon les pays où elle s'est développée.

DXI. Les divers pians commencent à se développer d'une manière à-peu-près identique. La peau s'altère et se ternit ; on voit paroître çà et là des éminences fongueuses , qu'on prendroit d'abord pour des verrues; ces verrues ne tardent pas à s'accroître.

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Dans le pian ruboïde et le sibbens d'Ecosse, elles prennent et présentent quelquefois l'aspect d'une grosse mûre ou d'une grande framboise; rien de plus distinct que les lobules qui les constituent. Dans le pian fongoïde, les pustules sont encore plus considérables; elles égalent en circonférence les champignons dont elles ont la forme et la structure celluleuse. On en voit qui sont véritablement squirreuses.

DXn. A quelque espèce de pian qu'appartiennent les tumeurs spongieuses dont nous venons de faire mention , il s'en écoule une matière gluante , souvent comme gommeuse , d'une qualité tellement mordicante , que lorsqu'elle est répandue sur des portions saines du système derraoïde , elle y creuse des ulcères d'un aspect affreux, dont les ravages s'étendent rapidement. Les boutons mêmes des pians deviennent autant de foyers d'ulcération, et l'on voit des malheureux porter toute leur vie des traces indélébiles de ce mal odieux , lorsqu'ils n'ont pu y succomber. La peau est si profondément altérée que les cheveux et les poils perdent leur couleur ordinaire.

DXIIL On a remarqué plusieurs différences dans le volume des pustules produites par le pian; et cette diversité a fait établir des distinctions. 11 est assez commun de les voir s'élargir considérablement , quoiqu'elles soient surmontées par des végétations fongueuses ; ce sont les gros pians. Dans d'autres cas , on n'aperçoit que des boutons d'une très-petite forme , qui se terminent en une pointe aiguë; on les indique sous le nom de petits pians. Leur couleur est également très-sujette à différer: tels sont les pians rouges y que l'on regarde comme les plus redoutables et ceux qu'on aime le moins à traiter.

DXIV. Les pians mûrissent, se dessèchent et se remplacent successivement avec une lenteur remarquable; mais alors même qu'ils disparoissent , ils traînent à leur suite une foule d'incommodités et d'altérations secondaires : telles sont les guignes ^ sorte de végétations charnues, assez semblables aux fruits dont elles

portent le nom. On a vu quelquefois la peau s'épaissir d'une manière horrible et difforme, et donner naissance à des tumeurs plates, dont les racines ont été comparées à des pattes de crabes, d'écrevisses ; dans d'autres cas, la peau se recouvre d'une éruption squammeuse ou furfuracée. Au surplus , tous ces désordres n'ont lieu que sur les tégumens , et les parties intérieures ne sont point encore attaquées ; ensuite , les ravages vont plus loin , etc.

DXV. Il en est des pians comme de tous les autres genres d'éruption ; plus les tubercules sont petits , plus ils sont disséminés en grand nombre sur la surface dermoïde. Les tubercules d'un grand volume se déclarent communément aux parties de la génération , à l'anus , aux aisselles , au cuir chevelu , parce que la peau s'y trouve d'un tissu plus spongieux que partout ailleurs. Ils simulent quelquefois de la manière la plus surprenante les grands accidens de la maladie vénérienne : la plupart sont environnés d'une aréole bleuâtre, et se recouvrent de larges croûtes ; beaucoup diminuent et s'aplatissent graduellement sans arriver à suppuration.

DXVI. C'est surtout dans le sibbens ou pian écossais qu'on remarque des phénomènes qui ont le plus grand rapport avec les phénomènes de la syphilis. Gilclirist , en effet , a vu que presque toujours le sibbens débute par une inflammation de la luette et du voile du palais ; il a vu que les amygdales sont fréquemment ulcérées et recouvertes d'une pellicule blanchâtre. Les enfans à la mamelle qui en sont attaqués dans la bouche ou dans le gosier, meurent de faim, parce qu'ils ne peuvent exécuter le mouvement de succion. Dans d'autres cas , les glandes sous-maxillaires se gonflent 5 on voit de larges tumeurs dans l'intérieur de la bouche 5 ajoutez à ce symptôme un enrouement continuel qui est d'un sinistre présage.

DXVII. Le pian se déploie avec plus ou moins de fureur , selon les tempéramens qu'il rencontre. Les individus dont la fibre est molle et lâche, ont à redouter l'ascite ou Fanasarque. Ceux qui

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sont doués d'une constitution sèche et grêle , tombent peu à peu dans le marasme. La tête des malades se couvre d'ulcères, dont les bords sont calleux et comme déchirés : ces ulcères sont d'une puanteur si intolérable, que les corps de ceux qui en sont atteints, dit Gilchrist, sont, pour ainsi dire, corrompus avant leur mort. Rien n'excite davantage la compassion que les cris que leur arrache la douleur.

DXVIIL De tant de maux il résulte souvent des flux violens parles yeux, par les fosses nasales et par les oreilles. Loëfïler a vu même la matière pianique sortir en abondance de l'urètre , en sorte qu'il croyait d'abord que le malade était affecté d'une blénorragie syphilitique ; mais quelques jours après, il voyoit paroître des boutons de frambœsia qui terminoient cet écoulement. On a vu dans quelques circonstances, ainsi que l'observe Peyrilhe, ((par y) une sorte de crise qui assure la vie et la guérison du malade , )) l'humeur viciée se jeter sur iTne partie du corps et y produire y) une maladie incurable. )) Il peut en effet survenir des paralysies, des oppressions , la cécité , mille autres maux plus accablans encore.

DXIX. Lorsque l'air est humide et nébuleux, on voit frécjuemnient se former sur le corps des malades des tumeurs leucophleg— niatiques. C'est alors qu'on rassemble les nègres autour d'un grand feu, qu'on les fomente avec des dissolutions astringentes, qu'on leur administre des laxatifs doux , qu'on les retient dans des appartemens chauds , etc. L'éruption pianique est accompagnée d'une fièvre assez forte ; d'autres fois, cette lièvre est à peine sensible , les malades éprouvent des lassitudes, des douleurs gravatives dans la tête j ils ont un dégoût invincible pour les alimensj ils passent leurs nuits dans les insomnies les plus fatigantes.

DXX. Lorsque les pians ont fait des progrès considérables, le virus pénètre jusque dans le système osseux , et y produit des ravages considérables. Les os frappés par la douleur , se gonflent, deviennent spongieux ; ils peuvent aussi se carier et tomber dans

un véritable état d'ostéo-malaxie ; on croit voir des rachitiques ; les cartilages s'ulcèrent et augmentent considérablement de volume. C'est alors que les malades ne trouvent pas un instant de repos.

DXXL II semble que les pians soient moins terribles lorsqu'ils attaquent les blancs que lorsqu'ils attaquent les nègres. Les infirmités du genre humain s'afFoiblissent sans doute en passant d'une espèce à une autre ; ce qu'il y a de positif, c'est que les blancs sont très-rarement sujets aux petits pians , qui sont les plus opiniâtres et les plus rebelles. Bajon a rencontré pourtant des malades européens qui se plaignoient de douleurs vives dans les articulations et dans la propre substance des os.

DXXII. On assure que le pian ne se déclare qu'une seule fois cliez le même sujet; il est malheureux, dit M. le docteur L. Valentin, qu'on n'ait pu constater ce fait d'une manière irrécusable; il établirait une différence manifeste entre cette maladie et l'affection vénérienne. On ajoute , au surplus , que si on a vu le pian reparoitre dans quelques circonstances , c'est qu'il n'avait pas été entièrement détruit. Loëfïïer a voulu tenter des expériences sur ce point de doctrine , et il atteste que les individus qu'il a radicalement guéris du pian , ne l'ont jamais repris, quoiqu'il les ait déterminés a s'exposer de nouveau à la contagion. Quelques observateurs modernes sont d'un avis absolument contraire.

DXXIII. Lorsque l'éruption pianique n'est point accompagnée de symptômes très-graves , la nature seule opère la guérison dans la plupart des cas ; il peut néanmoins arriver que l'éruption soit très-longue , et que les boutons persistent plusieurs années sans causer précisément des douleurs ou d'autres incommodités. Cependant , malgré cette apparence de bénignité , le poison éclate quelquefois d'une manière inopinée, et donne lieu à des accidens désastreux. Nous avons vu à Paris un nègre de Saint-Domingue qui étoit resté dans un état de paralysie dans les extrémités inférieures, après la guérison mal dirigée du pian ruboïde.

ARTICLE II

CONSIDÉRATIONS SUR LE DIAGNOSTIC DES PIANS , ET SUR LEURS RAPPORTS d'analogie avec QUELQUES AUTRES MALADIES CUTANÉES.

DXXIV. Il est de la plus grande importance d'acquérir toutes les notions nécessaires pour bien fixer le diagnostic des pians ; car il est plusieurs maladies dont ils se rapprochent plus ou moins par leurs signes extérieurs. Il a paru a l'hôpital Saint— Louis un homme éminemment scrophuleux, et qu'on avoit mal à propos regardé comme atteint d'une ulcération pianique aux doigts du pied de l'extrémité inférieure droite. Cette ulcération avoit effectivement dégénéré en un ulcère fongueux, composé d'une multitude de petits lobules, que leur agglomération faisoit ressembler à des framboises. Lorsqu'on le pressoit, on en faisoit sortir un pus blanchâtre , fétide et gélatineux 5 le malade éprouvoit d'ailleurs tous les phénomènes qui signalent la présence , les progrès et l'intensité des scroplîules : ses extrémités étoient atrophiées. Un habile médecin de la province m'a donné communication d'un fait trèsintéressant , qui prouve que cette maladie peut prendre , dans beaucoup de circonstances , le masque du pian. Il a décrit , avec une vérité remarquable, un ulcère situé à la jambe droite d'un infortuné qui se traînoit sur les chemins publics pour implorer la charité des passans. Au-dessous de cet ulcère, s'élevoient un assez grand nombre d'excroissances rondes, plus ou moins volumineuses, ayant absolu.ment l'aspect et la forme des framboises. Ces excroissances , dit M. Martin , environnoient toute la partie antérieure de la jambe malade, recouvroient le talon, presque tout le dessus du pied , ainsi que les orteils. Mais il est évident que ces épiphénomènes diffèrent essentiellement du pian par leur marche et par leur nature.

DXXV. Bajon, qui a demeuré long-temps à Cayenne et à la Guiane françoise , avoit trouvé un rapport si manifeste entre le pian 5 la vérole et le mal-rouge , qu'il pensoit que celui-ci n'étoit qu'un de ces vices dégénéré, auquel des circonstances particulières avoient imprimé une physionomie nouvelle. Ces maladies , d'après son opinion, provenoient d'un virus identique, et ne différoient entr'elles que par quelques modifications peu importantes. D'après l'opinion de cet auteur , l'afïéction syphilitique n'étoit que le premier état de ce vice, ses accidens étant moins graves et moins multipliés; le pian formoit le second état, parce que ses symptômes ont plus de violence et sont plus rebelles aux moyens curatifs; enfin, il falloit regarder le mal-rouge de Cayenne comme le plus haut degré de ce virus terrible, à cause de sa grande véhémence et de son incurabilité. Je n'ai pas besoin de démontrer que cette hypothèse est insoutenable.

DXXVL Presque tous les pathologistes ont fait mention de l'analogie qui existe entre la maladie vénérienne et le pian. Pouppé-Desportes néanmoins a très-bien noté quelques différences remarquables qui existent entre ces deux affections. En effet, s'il y a identité entre le pian et la vérole, pourquoi le pian attaque-t-il les nègres plutôt que les blancs ? Un autre point de dissemblance, c'est que ce dernier vice peut se développer spontanément. L'expérience prouve que des enfans qui tettent encore , ou qui sont sevrés depuis quelque temps, éprouvent les symptômes de cette maladie , quoique leurs nourrices et leurs mères n'en aient jamais été atteintes. Souvent même une négresse accouche d'un grand nombre d'enfans , et il n'y en a qu'un ou deux qui sont attaqués du pian.

DXXVIL Sous d'autres points de vue le pian diffère essentiellement de la vérole ; car la plupart des médecins le rangent avec raison dans la classe des éruptions dépuratoires. Il a une marche fixe à laquelle le médecin est, pour ainsi dire, contraint d'obéir. Il a son début, son état et son déclin. L'art doit respecter et con-

sidérer ces divers états, et leur approprier les remèdes convenables. Il n'en est pas ainsi de la vérole , dont on peut attaquer les premiers symptômes avec une entière sécurité. Ce qui distingue surtout les pustules syphilitiques des pustules pianiques, c'est que celles-ci sont accompagnées de démangeaisons insupportables ; ces démangeaisons ne se déclarent point dans la maladie vénérienne. Il est pourtant des cas où rien n'est plus difficile que de distinguer le pian de la maladie vénérienne; c'est lorsque ces deux maladies s'unissent et se compliquent mutuellement : ce qui rend toutefois l'inconvénient moins grave , c'est qu'elles cèdent toutes les deux aux mêmes remèdes.

DXXVIII. La différence la plus évidente pour tous les esprits seroit sans contredit de n'attaquer l'économie animale qu'une seule fois, ainsi que nous l'avons déjà remarqué •, or, ce fait n'est peutêtre pas encore confirmé par un assez grand nombre d'observations. Cependant M. Thibault de Chanvalon , auteur d'un Voyage à la Martinique , assure que lorsque les nègres ont été régulièrement traités du pian , ils n'en sont plus attaqués pendant le reste de leur vie. Cette vérité, dit-il, est si connue, que les chirurgiens ne peuvent exiger leur paiement que six mois après qu'ils ont remis les esclaves à leurs maîtres : de nouvelles infections communiqueroient certainement le pian , s'il étoit de même nature que la maladie vénérienne. Toutefois , il est très-ordinaire de voir des négresses qui déjà ont été parfaitement guéries du pian , allaiter ensuite des nourrissons infectés du virus pianique , sans le contracter de nouveau.

D'après un semblable phénomène , on seroit plus fondé à rapprocher la marche du pian de celle de la variole, surtout quand on songe qu'il se développe spécialement chez les enfans.

DXXIX. On s'étonne que certains écrivains , particulièrement l'auteur du Mémoire consigné dans les Essais d'Edimbourg , aient voulu trouver la plus grande similitude entre le pian et la lèpre des Juifs. Leurs traits caractéristiques sont loin d'être les mêmes ,

et il est certainement impossible de les confondre. Le pian se développe communément avec un appareil fébrile qui n'a point lieu dans les maladies lépreuses. Celles-ci marebent lentement et par des degrés presque imperceptibles. D'ailleurs, les tubercules de l'élépbantiasis ont un aspect tout différent des boutons fongueux et verruqueux qui caractérisent le pian raboïde. N'y a-t-il pas d'ailleurs dans les diverses lèpres une altération chronique de la faculté sensitive , qui ne s'observe jamais dans les autres maladies cutanées, et particulièrement dans celle qui nous occupe ?

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