CONSIDERATIONS GENERALES SUR LES SYPHILIDES
DCXXVI. Je ne dois parler, dans cet ouvrage, que des altérations diverses que la contagion syphilitique fait subir à la peau ; c'est décrire sans doute ce qu'il y a de plus intéressant dans son histoire : les premiers observateurs s'en étoient particulièrement occupés. Quand ce fléau s'offrit à eux pour la première fois , ils firent d'abord une énumération fidèle de tous les phénomènes extérieurs qu'ils eurent occasion de remarquer.
DCXXVII. Leur langue s'épuisa dès-lors en expressions de ressemblance, en comparaisons, en métaphores, pour retracer les formes variées d'une maladie qui est aussi funeste dans ses résultats. Que de termes ne fallut-il pas inventer lorsqu'on voulut peindre avec vérité cette multitude infinie de signes et d'exanthèmes hideux, d'excroissances et de végétations fongueuses, d'ulcères profonds et fétides, qui attristent les regards, qui placent sans cesse la crainte à côté des plus douces illusions de la vie, et qui désenchantent les plus tendres rapports de notre existence fugitive !
DCXXVIII. Il est incontestable que les premiers symptômes de cette maladie se sont manifestés à la peau. On ne peut que s'en convaincre , si on lit avec quelque attention les premiers auteurs qui en ont écrit. La plupart s'accordent à la représenter comme produisant de nombreuses pustules qui se répandent insensiblement sur toute la surface du corps; la plupart s'étudient à chercher des caractères positifs qui puissent faire distinguer cette affection de la lèpre , de l'élépliantiasis , du feu persan, etc.
DGXXIX. D'ailleurs , tous les accidens de la syphilis n'ont pu
se déployer à la fois dans l'économie animale ; ils ont dû même acquérir progressivement de l'intensité à mesure que la maladie a parcouru le globe terrestre : ajoutons que l'homme en a singulièrement multiplié les effets en trompant les sages intentions de la nature, en exaltant sa sensibilité par des excès inouis, en se créant des besoins et des pencliansquisontl'opprobre de l'espèce humaine.
DGXXX. Les peuples de l'Europe paroissent surtout avoir contribué à étendre la maladie vénérienne. La propagation de ce fléau est une des suites fâcheuses de leurs voyages , de leur commerce, de leur industrie , de leurs guerres, de leurs victoires, de leur domination. Il faut dire aussi que , transportée de climat en climat, cette contagion terrible s'est en quelque sorte exaspérée par les influences d'une température étrangère. Le docteur Bowman a décrit une variété de cette affection, répandue dans le Canada vers le milieu du siècle qui vient de s'écouler, et dont les symptômes formidables sévissoient avec une rapidité funeste. On connoît aussi la marche alarmante et les ravages de la syphilis illyrienne , qui se communique et se propage par tous les contacts. L'usage commun des mêmes meubles a sufïi quelquefois pour exposer à sa virulence , etc.
DGXXXI. M. de S^e.- Croix assure, d'après ses propres observations et d'après les témoignages certains qu'il a recueillis dans ses voyages, que la maladie vénérienne prend un caractère infiniment dangereux, lorsqu'elle provient d'un Chinois infecté dans son pays natal; il ajoute que la maladie venue de ces lieux résiste à tous les remèdes connus ; le mercure même n'a aucun pouvoir contre un tel fléau. M. de S^^.-Croix pense qu'il faut peut-être attribuer ce phénomène au genre de nourriture des Chinois, qui abusent des substances froides et aphrodisiaques.
DCXXXII. Il seroit, du reste, intéressant d'examiner jusqu'à quel point les alimens, le genre de vie des hommes, les qualités de l'air et la température du climat , qui entretiennent avec plus ou moins d'énergie l'exercice de la transpiration , etc. , influent
sur l'iiîtensité des maladies. On assure que la syphilis , par l'elFet d'une multitude de causes non encore appréciées, a subi des modifications dont nous n'avons aucune connoissance en Europe. M. Pearson, docteur de la Compagnie anglaise, le même qui a introduit la vaccine en Chine, s'occupe spécialement de ce. sujet; et déjà des faits importans ont été le fruit de ses recherches.
DCXXXIII. Cette dissertation n'étant consacrée qu'à l'exposition des faits qui se sont présentés à moi dans l'intérieur de l'hôpital Saint-Louis, je ne prétends faire ici aucun étalage d'érudition, ni disserter sur les époques précises où la maladie vénérienne a pu se répandre en Europe. Mon but n'est point de reproduire ces discussions historiques; tant d'auteurs les ont agitées, qu'il seroit fastidieux , ce me semble , de revenir encore sur une semblable matière.
DGXXXIV. Sans balancer, en conséquence, les autorités d\ine multitude d'écrivains célèbres, sans prononcer au miheu des peuples qu'on a vus s'accuser réciproquement d'avoir propagé cette horrible peste, je me contente d'observer que M. Sprengel a puissamment combattu l'opinion de ceux qui font provenir la maladie vénérienne des Indes Occidentales. Les annales des nations contiennent des témoignages irrécusables qui prouvent l'existence de ses symptômes long-temps avant que Christophe Colomb mît à la voile pour entreprendre son immortelle découverte : cette affection s'est seulement montrée plus terrible aux temps que la plupart des auteurs assignent pour sa première apparition.
DCXXXV. Un auteur remarque, avec juste raison, qu'on avoit intérêt à charger les Américains des plus grands crimes, pour justifier en quelque sorte le système d'oppression et de tyrannie dont on usoit à leur égard. Afin de les rendre plus odieux, nefalloit-il pas les peindre comme des peuples féroces et corrompus , qui s'abandonnoient à tous les vices et contractoient toutes les maladies qui en sont le triste apanage? Leur attribuer un fléau aussi affligeant que la maladie vénérienne, entroit nécessairement dans
le plan de leurs ennemis implacables. C'est ainsi que les passions , les intérêts individuels et les ressentimens particuliers, brouillent à chaque instant la généalogie et l'ordre des événemens -, c'est ainsi que nous trouvons, jusque dans l'exposition des faits historiques , des traces de haine et de persécution.
DCXXXVL On a dit pareillement que les accidens syphilitiques ne furent jamais plus terribles que dans leur origine. Vers le milieu du seizième siècle parut, ajoute-t-on, la blennorrhagie, qui les mitigea jusqu'au point où nous les voyons éclater de nos jours. Mais, sans doute, les symptômes propres à cette affection redoutable n'auront été d'abord représentés avec des couleurs si effrayantes qu'à cause de leur nouveauté, et par la tendance que les hommes ont à trouver sans cesse du merveilleux dans ce qui les épouvante. A la première apparition de la peste, on exagéra d'abord ses dangers et ses ravages; dans la suite, les craintes qu'elle inspiroit diminuèrent à mesure qu'on trouva des armes pour la combattre.
DCXXXVIL Au reste, cette affreuse maladie a des aspects si divers lorsqu'elle souille la peau humaine, que j'ai été nécessairement contraint de disposer ses phénomènes sous trois chefs principaux , pour les maintenir dans la mémoire et les offrir dans un ordre méthodique. On ne peut ignorer sans doute que les divisions établies sous le nom d'espèces en nosologie, ne sauroient, en aucune manière , être assimilées à celles qu'indiquent journellement les naturalistes. Ce ne sont ici que des abstractions utiles pour aider les combinaisons de notre esprit, et qui ne séparent les faits que pour mieux faire j uger de leur analogie et de leur différence. Je prie, en outre, mes lecteurs de n'envisager ces recherches que comme un travail partiel , qui peut ajouter quelque chose à l'histoire d'une affection dont les accidens se reproduisent sous tant de formes, et qui sera long-temps encore l'objet des études des médecins.
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