DU TRAITEMENT INTERNE EMPLOYE POUR LA GUERISON DES SYPHILIDES
DGXGII. Les auteurs étalent communément une grande érudition sur les traitemens divers qui conviennent à la maladie vénérienne : il seroit fastidieux de les imiter. Je ne dois compte à mes lecteurs que de la méthode suivie depuis long-temps à l'hôpital Saint-Louis. On ne rencontre d'ordinaire , dans ce précieux établissement, que des syphilides invétérées, ou des accidens consécutifs d'une contagion désastreuse , qui a plus ou moins vieilli dans le corps humain.
DCXGIIL Or, presque toutes ces affections finissent par céder au pouvoir incompréhensible du mercure. Toutefois, on voit journellement des empiriques proposer d'autres moyens , et les proclamer comme étant plus énergiques pour combattre un fléau qui désole la génération actuelle. L'inconstance, si naturelle à l'homme, le rend ingrat envers les remèdes les mieux accrédités par l'expérience : pourquoi vouloir bannir de notre art une substance médicamenteuse qui seule a opéré tant de guérisons radicales , et à
laquelle tant d'individus doivent leur bonheur et leur conservation ?
DGXCIV. L'observation a particulièrement sanctionné les effets salutaires du muriate de mercure sur-oxidé. Lorsque ce sel , si avantageux dans ses résultats, est administré dans des proportions convenables ; lorsque son emploi est accompagné de toutes les circonstances propres à seconder son activité inconcevable 3 lorsqu'on l'associe , par exemple , à des sudorifiques puissans , il est rare qu'il ne fasse point évanouir les symptômes dont le caractère est le plus rebelle. On remarque , à l'hôpital Saint-Louis , que cette préparation est spécialement utile, quand les syphilides sont très-anciennes. Nous avons vu, en outre, qu'il étoit important de ne pas se lasser de son usage , malgré les craintes que peut inspirer la résistance apparente du mal. On est frappé d'une surprise inexphcable , quand on songe aux propriétés d'un sel qui agit , à si petite dose , sur le système entier de l'économie animale. De tous les mystères de la thérapeutique , il n'en est aucun qui étonne autant notre imagination, que la promptitude avec laquelle la moindre quantité de ce médicament modifie avantageusement les forces vitales , et purge la masse des humeurs d'un levain aussi funeste.
DGXGV. J'ai fait administrer ce sel, comparativement avec beaucoup d'autres préparations mercurielles. Il a montré, dans presque tous les cas , une énergie médicamenteuse qui lui assure à jamais la prééminence. Quelques praticiens avoient proposé le muriate mercuriel doux ; mais les expériences nombreuses qu'on a tentées prouvent que son action est bien moins puissante sur la maladie dont il s'agit, quoiqu'il puisse provoquer avec plus de promptitude le phénomène d'une salivation extraordinaire. On a fait aussi des efforts pour accréditer le carbonate ammoniacal , l'acide nitrique, le muriate d'or, etc., qui sont encore des remèdes très-incertains,
DCXGVI. La dissolution de muriate de mercure sur-oxidé s'ap-
plique avec plus d'efficacité aux innombrables symptômes de cette affection protéiforme , et en triomphe presque toujours. On augmente insensiblement ses doses , jusqu'à l'instant où il s'excite dans les vaisseaux une sorte de fièvre dépurative , et des mouvemens perturbateurs propres à dénaturer l'irritation vénérienne.
DCXCVII. Mais on ne peut assigner rigoureusement (ainsi que je l'ai dit plus haut) la quantité de mercure qui doit être introduite dans le corps humain , pour la destruction des syphihdes invétérées : cette quantité ne sauroit être , dans tous les cas , en rapport avec la violence de la maladie. Les effets d'un pareil remède dépendent, plus qu'on ne le croit communément, de l'idiosyncrasie des individus , et de l'état des forces vitales. Rien n'est plus varié que la susceptibilité des malades pour les impressions des différentes préparations mercurielles : je pourrois appuyer cette assertion par beaucoup de preuves.
DCXGVIIL II arrive quelquefois que les pustules, les ulcères , les végétations syphilitiques , croissent d'intensité après l'usage du muriate de mercure sur-oxidé : c'est là un des effets les plus remarquables de cette substance , alors même qu'elle est administrée avec méthode et discernement. Mais cette augmentation apparente des symptômes n'est que momentanée j elle est le résultat de l'action du mercure sur l'irritabilité des organes ; et si cette action exaspère parfois les accidens, elle finit presque toujours par en mieux combattre la violence. Il importe que les praticiens connoissent ce phénomène, pour qu'ils ne soient jamais découragés dans la poursuite d'un mal aussi opiniâtre. Les malades euxmêmes ont besoin d'être rassurés : la plupart accusent le remède , quand il ne faudroit blâmer que la méthode.
DCXCIX. L'emploi intérieur du muriate de mercure sur-oxidé nous a paru plus spécialement efficace dans le traitement des pustules syphihtiques , que dans celui des végétations ou des ulcères qui résultent d'une infection analogue. Les pustules croùteuses , les tuberculeuses , les ortiées , etc., s'évanouissent surtout
avec promptitude par l'emploi méthodique de ce remède. Les pustules lenticulaires, les pustules miliaires, etc., résistent davantage. Nous avons même fait la remarque que plus les pustules sont volumineuses, plus elles cèdent aisément aux moyens de guérison : j'excepte néanmoins de cette règle les pustules serpigineuses, qui causent tant de ravages, et qui souvent ne se cicatrisent, dans certaines parties du corps, que pour se reproduire ailleurs avec une égale intensité.
DGC. Au surplus, tout en louant les effets rapides et presque merveilleux du muriate de mercure sur-oxidé, nous ne devons pas exclure la considération des circonstances nombreuses qui peuvent faciliter son succès : telle est, en premier lieu, l'habitation d'un lieu pur et exempt de toute exhalaison marécageuse. Nous avons vu un malheureux militaire , chez lequel ce remède n'avoit eu aucune action favorable, pendant un laps considérable de temps qu'il fut contraint de rester au bord de la mer. Un voyage changea totalement chez lui le mode de sensibilité des absorbans : transporté dans un autre lieu, il employa les mêmes méthodes, qui furent suivies d'un plein succès. Des alimens doux, un repos convenable ou un exercice modéré, l'abstinence de toute passion vive , etc., peuvent également influer sur la célérité de la guérison.
DCGL Dans quelques circonstances nous nous sommes trèsbien trouvés d'allier l'opium au mercure , pour combattre avec succès des syphilides rebelles , et qui étoient accompagnées d'intolérables douleurs. Il nous a semblé que ce précieux remède , introduit dans l'estomac, tempéroit en quelque sorte la trop grande activité des sels mercuriels, sans néanmoins affoiblir leurs vertus. Marie R..., couverte d'ulcères rongeans et phagédéniques , étoit en proie à de cruelles souffrances ; elle éprouvoit des spasmes, des vomissemens, des insomnies, aussitôt qu'elle avoit pris la plus légère dose de mercure : la liqueur de Van Swieten , administrée aux doses ordinaires dans un verre d'eau d'orge édulcorée
par trois gros de sirop de diacode, fut suivie d'un calme inaccoutumé. Depuis cette époque les symptômes s'adoucirent, et la malade parvint assez promptement à sa guérison.
DGCn. Il existe, en outre , beaucoup de cas où le traitement des malades, par les remèdes les mieux éprouvés, devient absolument impossible : souvent l'estomac repousse le mercure, ou ne peut le supporter sans inconvénient. Nous avons reçu, à l'hôpital Saint- Louis, une jeune femme chez laquelle les préparations antisyphilitiques suscitoient toujours des convulsions : cependant les symptômes de son mal se déployoient avec une intensité effrayante ; les pustules, les végétations, les ulcères s'aggravoient de jour en jour ; toutes ses articulations s'étoient recouvertes de périostoses ; la cloison du nez étoit enfoncée ; un horrible chancre se développoit dans l'intérieur des fosses nasales ; la malade étoit consumée par la fièvre hectique , et les douleurs nocturnes étoient excessives. Dans ce déplorable état , nous ne vîmes rien de mieux à tenter que de lui administrer le mercure sous forme de lavemens. Une semblable méthode avoit été autrefois mise en usage avec quelque succès. Après deux mois de persévérance, nous vîmes les ulcérations se fermer, les douleurs spasmodiques s'évanouir, et la malade fut en état de prendre, par les voies digestives, les préparations mercurielles que nous jugeâmes être le plus utiles à sa position.
ARTICLE IX