‹ Description des maladies de la peau (volume 2)Chapitre 69 sur 111 · CONSIDERATIONS GENERALES SUR LES SGROPHULES · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS GENERALES SUR LES SGROPHULES

DCCXXI. J'ai cru devoir placer l'histoire des scrophules immédiatement après celle des sypliilides, parce que les altérations particulières que produisent l'un et l'autre de ces deux genres de maladie ont des traits frappans de similitude qui n'ont échappé à aucun observateur. Un point de ressemblance incontestable surtout, est cette disposition constante du tissu cellulaire à produire des pustules, des végétations, des ulcérations, des engorgemens glanduleux , etc. Il est même des cas où l'analogie est si frappante , qu'on se mépren droit sur l'identité des scrophules, si l'on n'étoit d'ailleurs averti de leur présence par des signes commémoratifs ou par des caractères particuliers que fournit l'inspection même des individus entachés d'un vice aussi déplorable.

DGCXXIL Pour peu d'ailleurs qu'on veuille remonter jusqu'aux premières sources de ce fléau , on a occasion de se convaincre que , dans beaucoup de circonstances , il n'a pas de cause plus directe que la syphilis. Lorsqu'au quinzième siècle, l'armée de Naples fit des excursions multipliées dans les campagnes de l'Italie, on observa que les descendans des femmes qui a voient été infectées par ce foyer de corruption, étoient presque tous devenus écrouelleux. Ce phénomène a été pareillement observé dans les villes long-temps occupées par des garnisons militaires. Enfin , les mêmes remarques ont eu lieu dans l'intérieur de l'hôpital Saint-Louis, où j'ai eu plus d'une fois sous les yeux trois générations successives d'individus qui expioient en quelque sorte l'inconduite et les débauches de leurs pères par les accidens les

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plus terribles de la maladie scropliuleuse. Je parlerai plus bas de ce fait extraordinaire , que je n'offre ici que sous un point de vue général.

DGGXXIIL Parmi les maladies chroniques qui affligent de toutes parts l'espèce humaine, il n'en est certainement aucune qui soit plus digne d'une discussion sérieuse et qui mérite autant de fixer l'attention des médecins, que celle dont nous allons nous occuper. C'est un des vices originaires les plus communs et les plus rebelles aux moyens curatifs. Il n'en est guère de plus funeste , au jugement même d'Hippocrate. Quelquefois le temps lui donne des forces et ajoute en quelque sorte à l'horreur de ses symptômes. Quoiqu'il n'excite pas de grandes souffrances , il attriste néanmoins les plus beaux momens de la vie; souvent même il en tarit les sources et trouble toutes les lois de l'accroissement. J'ai observé à ce sujet les anomalies les plus singulières. J'ai fait paroitre naguère devant mes élèves un homme âgé d'environ trente-deux ans, et frappé, pour ainsi dire, d'une hypertrophie universelle. Sa taille, devenue gigantesque, avoit acquis plus de six pieds. Les parties molles, telles que la langue, la verge, etc., offroient une dimension démesurée. Par le plus bizarre des contrastes, j'opposois à cet exemple celui d'un autre individu non moins écrouelleux que le précédent, et à peu près du même âge. Ce dernier avoit la petitesse et la régularité des formes d'un nain. Il étoit imberbe; et les parties génitales n'offroient encore chez lui aucun signe de virilité, La même maladie produit une multitude d'autres dérangemens qui n'ont pas été considérés sous leur véritable aspect.

DCGXXIV. Malgré leur fréquence, les écrouelles inspirent un effroi général. Les personnes douées d'une certaine prudence craignent, avec raison, de s'allier avec celles que l'on suppose infectées d'un pareil vice , et qui en offrent quelques vestiges sur la peau. D'autres s'imaginent à tort que le moindre attouchement communique cette maladie, et ne peuvent se défendre à ce sujet

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des terreurs les plus exagérées. Enfin , il en est qui pensent qu'elle est d'une nature tellement maligne, qu'il faut nécessairement la regarder comme un résultat de la colère céleste. Ils ont cru même que cette affection surnaturelle étoit au-dessus de tout pouvoir humain, et que c'étoit aux rois seuls que Dieu avoit délégué la faculté de la guérir. Clovis passe pour être le premier qui ait été revêtu d'un privilège aussi auguste, et pour l'avoir transmis à ses successeurs. Rex te tangit et Deus te sanat apposito statim ciiicis signaculo.

DGGXXV. Dans l'impuissance de l'art, d'autres ont eu recours aux amulettes. Ils ont envisagé comme fort utile la coutume de suspendre au col des malades la plante désignée sous le nom de scrophulaire. Que d'autres pratiques superstitieuses n'a-t-on pas inventées ! Au déclin de la lune , il en est qui attachent un crapaud vivant sur les parties mêmes qui offrent les signes de cette affection dégoûtante, et qui l'y retiennent jusqu'à ce qu'il meure. Le vulgaire prétend que si on met les glandes engorgées en contact avec la main glacée d'un cadavre, on peut espérer la guérison , sans doute à cause de la frayeur qu'inspire un acte aussi insolite. L'an dernier, mourut, dans un château de la Normandie, un homme fort révéré, et qui jadis avoit été religieux dans l'ordre austère de la Trappe : il passoit pour avoir le don de faire disparoître les écrouelles par la simple apposition des mains. Dans les pays où les écrouelles abondent, il est des fontaines consacrées par la piété populaire, et où un grand nombre de personnes souffrantes vont chercher un soulagement à leurs maux. Sans doute que les émotions que l'on éprouve dans ces pèlerinages, impriment au système lymphatique une activité salutaire. J'ai pensé , du reste, qu'il n'étoit pas inutile de reproduire ici ces croyances et ces coutumes locales qui renferment toujours quelque fait instructif pour l'observateur. Ne sont-ce pas ces croyances qui nous ont révélé les effets de la méthode perturbatrice, dont on a retiré les plus manifestes avantages depuis quelques années?

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DCCXXVL Lorsque j'ai traité de la maladie scrophuleuse dans le premier volume de ma Nosologie naturelle ^ et que j'ai voulu la classer dans le rang qui lui convient, j'ai cru devoir la rapporter à la famille des adénoses, parce qu'en effet cette maladie a pour siège spécial le tissu des glandes conglobées ou absorbantes. C'est l'intumescence de ces glandes qui les fait saillir dans des endroits où elles sont d'ordinaire peu apparentes. Les vaisseaux lympbatiques participent nécessairement à l'altération , et quelques dissections anatomiques très-attentivement pratiquées dans l'amphithéâtre de l'hôpital Saint-Louis, démontrent qu'ils sont parfois obstrués, souvent noués et variqueux. Quant aux scrophules cutanées qui sont l'objet principal de cette dissertation , il faut les regarder comme le résultat ou la suite de l'altération primitive des ganglions absorbans , et particulièrement de ceux qui abondent sous l'appareil tégumentaire.

DGGXXVII. Parmi les considérations intéressantes auxquelles donne lieu cette affection extraordinaire, il en est une à laquelle on ne s'attend pas , et qui n'en est pas moins digne de toutes les méditations des médecins physiologistes; c'est que dans les grandes villes elle est devenue si fréquente et si générale , que peu de familles en sont préservées. Elle constitue une sorte de tempérament particulier dans la vie sociale. Lorsqu'elle est peu prononcée dans l'économie animale et qu'elle se borne à y faire prédominer le tissu cellulaire , il en résulte une beauté factice qui flatte agréablement les regards, et qui exerce même un certain empire sur les passions dans les rapports naturels des sexes.

DGCXXVIIL J'ai souvent appelé l'attention de mes élèves sur cette multitude déjeunes filles qui, parvenues à la fleur de l'âge, viennent toutefois réclamer nos soins à l'hôpital Saint-Louis pour quelque accident de la maladie scrophuleuse. On est réellement surpris de tous les contrastes que l'on observe sur une peau fraîche, et souvent colorée du plus vif incarnat j on voit s'élever çà et là, ou sur une seule partie du corps, des pustules et des croûtes

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sordides , qui se changent en ulcères hideux. Le mal semble s'être, pour ainsi dire, concentré sur un point des tégumens , tandis que les autres présentent l'aspect de la santé la plus régulière et la plus brillante.

DCGXXIX. C'est surtout chez les femmes et chez les enfans que l'on remarque ces formes arrondies, ces contours polis, et surtout cette fraîcheur qui tient à la redondance des sucs muqueux dans les alvéoles du tissu cellulaire. Telle étoit une jeune actrice d'un des théâtres de la capitale ; aucune n'avoit des regards plus expressifs et plus animés , un teint plus pur et plus éclatant de blancheur; elle charmoit la ville par la beauté de sa voix et la grâce infinie de ses attitudes , etc. Cependant elle portoit sur l'une des parties latérales de son col un ulcère sanieux, dont il falloit sans cesse masquer la présence par une fraise de gaze , ou pallier la fétidité par des parfums. Dans les grandes villes, ne voit-on pas tous les jours une multitude d'enfans qui , semblables à des plantes étiolées ou à ces fruits trop succulens que détériore la culture , recèlent une maladie fâcheuse sous les formes les plus agréables à la vue?

DCCXXX. Qui croiroit que la dépravation physique de l'un des systèmes les plus essentiels à la nutrition, n'est en aucune manière défavorable à l'exercice des fonctions intellectuelles et morales I En général , les scrophuleux ont l'ame très-active et très-passionnée; ils manifestent une aptitude singulière pour les travaux de l'esprit. On diroit que les idées circulent avec plus de liberté au milieu des circonvolutions et des anfractuosités cérébrales, ordinairement plus dilatées et plus volumineuses chez ces sortes de malades , comme l'anatomie le démontre. Une remarque que tout le monde peut faire, c'est qu'il y a eu parmi eux beaucoup d'hommes d'un ordre supérieur, et qui ont efficacement contribué à la gloire des sciences et des arts. Ceci n'est point un paradoxe, et donne matière à des réflexions importantes. On dira tout ce qu'on voudra, mais on connoît tel poète, ou tel savant ,

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dont les chefs-d'œuvre ne sont parfois que le résultat d'un tempérament exalté par la fièvre, ou d'une susceptibilité nerveuse exaspérée par l'insomnie. Il faut avoir vu comme nous les malades en masse, pour être assuré de la justesse de ces observations.

DGGXXXI. On croira facilement que les mêmes causes qui développent avec tant d'activité l'intelligence des scropliuleux, doivent pareillement influer sur l'énergie et l'intensité de leurs passions. La plupart sont très-portés aux plaisirs de l'amour. A l'hôpital Saint-Louis, j'en ai vu plusieurs singulièrement disposés à des sentimens de haine et de vengeance, et qui s'abandonnoient quelquefois à des mouvemens de colère incoercibles. Dans les maisons d'éducation , les instituteurs éprouvent des difficultés sans nombre pour corriger ces penchans précoces, résultat d'une irritabihté morbifique qu'on n'a point encore étudiée.

DCCXXXII. Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent n'est relatif qu'à la scrophule des villes; mais lorsque cette maladie est endémique, lorsqu'elle se manifeste au sein de la misère et des qualités malfaisantes de l'atmosphère , elle offre un aspect tout différent aux regards de l'observateur. C'est bien le même genre d'affection , mais avec des caractères tranchés qui en font une espèce particulière. Nous avons eu occasion de recevoir, à l'hôpital Saint-Louis, quelques-uns de ces scropliuleux , qui arrivoient du département de la Lozère. Ils étoient presque tous dans un état effrayant de décharnement et de maigreur; les glandes cervicales et sous-maxillaires étoient prodigieusement engorgées et se prononçoient en tumeurs sous les tégumens amincis; la thyroïde sembloit monstrueuse; la couleur de leur peau étoit sale et terreuse; leur épiderme étoit dur et calleux dans plusievirs parties de leur corps ; leurs mains et leurs avant-bras étoient desséchés comme les membres d'une momie d'Egypte ; leurs ongles étoient raccornis et recourbés ; la plupart étoient chauves et d'une stature raccourcie ; ils avoient le regard terne et pour ainsi dire inanimé , la voix rauque et sourde, comme si elle sortoit d'un tombeau; leur marche

étoit vacillante; enfin, la vie sembloit n'exister que par un souffle chez tous ces individus flétris et absolument dégradés par les ravages de l'atrophie scrophuleuse.

DCGXXXIII. Quand on visite chez eux ces malheureux villageois, on ne s'étonne plus des ravages que produit dans leur économie physique la maladie déplorable dont nous nous occupons. La plupart vivent constamment dans des vallées étroites , obscures , entrecoupées, où pénètre à peine le soleil; leurs chétives cabanes sont presque toujours adossées à des tertres ou appuyées sur la base des collines , où elles se trouvent sans cesse en butte aux eaux qui proviennent de l'accumulation des pluies ou de la fonte des neiges. Quelques-uns couchent dans des granges ou dans des écuries , pêle-mêle avec les animaux domestiques. Leur lit touche à des murailles humides, et le linge qui les recouvre est d'une malpropreté aussi nuisible que les vapeurs ammoniacales qu'ils y respirent; ajoutons qu'ils ne se soutiennent que par une nourriture malsaine , et qu'aucune éducation morale ne vient d'ailleurs corriger chez eux les rigueurs de l'indigence ou l'âpreté du climat. Toutes ces causes doivent certainement dépraver à la longue le système lymphatique , et donner lieu à tous les fâcheux accident que nous observons.

DGGXXXIV. Le traitement de la maladie scrophuleuse est essentiellement lié à la prospérité publique; toutes les académies, tous les cabinets savans devroient proposer ce sujet à l'émulation générale. Parmi les fléaux sans nombre dont la race humaine est accablée, aucun en effet n'oppose aux ressources de notre art une opiniâtreté plus désespérante. Je me propose de donner sur ce point de doctrine quelques aperçus utiles , que l'expérience m'a suggérés; mais afin de procéder dans cette dissertation avec plus d'ordre et de convenance, je commencerai préalablement par exposer, avec l'exactitude rigoureuse des sciences naturelles, les divers symptômes de cette infirmité, aussi honteuse que dégoûtante , qui nous rend le rebut de nos semblables , qui fait redouter

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l'union conjugale, qui se transmet à nos descendans, qui frappe l'enfant dans les bras de sa mère , et transforme les plus belles années de la vie en une série de peines et de souffrances.

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