TABLEAU DE LA SCROPHULE VULGAIRE
DGGXXXV. La scropliule vulgaire mérite surtout le nom particulier par lequel on la désigne; car elle encombre, pour ainsi dire , nos cités et nos campagnes ; elle infecte dans tous les lieux les populations les plus nombreuses. Dans la description que je vais en donner, j'insisterai principalement sur les ravages qu'elle produit à la peau. Rien n'est plus facile que de tracer un pareil tableau , dans un hôpital où tant de malades de ce genre viennent frapper mes regards. On n'est, pour ainsi dire, embarrassé que sur le choix des traits dont il convient le mieux de faire usage.
Personne n'ignore que la scropliule vulgaire fait souvent les progrès les plus rapides , sous les dehors trompeurs d'une constitution vigoureuse et robuste. On prendroit, au premier coup d'oeil , l'embonpoint des malades pour celui d'une santé imperturbable. C'est la plénitude graisseuse des alvéoles cellulaires qui rend leurs formes rondes et agréables à la vue. Presque toujours leur peau flatte l'œil de l'observateur par une blancheur éclatante qui contraste avec le vif incarnat de leurs joues. Les couleurs néanmoins n'y sont pas alliées et fondues, comme dans les beaux ouvrages de la nature. Ils ressemblent, pour la plupart, à ces statues modelées en cire , qui représentent des personnages célèbres , et qui attirent la curiosité sur nos boulevards. Il est d'autres signes extérieurs qui caractérisent leur physionomie ; parmi ces signes , il faut surtout rappeler la teinte bleue de la sclérotique , la dilatation habituelle des pupilles , la finesse et la teinte dorée de leurs blonds cheveux. Mais, quand le vice scrophuleux se prononce davantage , on en est averti par la bouffissure de la face , la blennophthalmie des paupières, la tuméfaction particulière de la lèvre supérieure, par la saillie des angles de la mâchoire , et enfin par l'engorgement plus ou moins sensible des glandes lymphatiques qui appar-
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tiennent à la région cervicale. Le moral des individus qui sont atteints de la scropliule des villes , mérite une attention très-particulière. En général, ils sont précoces dans leurs facultés intellectuelles, et montrent une sagacité rare pour les conceptions de Fesprit ; lorsqu'ils n'ont pas été perfectionnés par l'éducation , ils sont très-portés à la colère. Il est dangereux de les irriter. Nous en avons vu qui étoient si peu maîtres de la violence naturelle de leur caractère , qu'ils ne craignoient pas d'insulter jusqu'aux personnes qui pouvoient en imposer davantage par leur puissance et leur autorité.
Les tumeurs scrophuleuses se manifestent communément sur les parties latérales, antérieures et postérieures du col. Elles persistent souvent durant un certain nombre d'années, sans rien perdre de leur dureté et de leur volume. Enfin, après un certain laps de temps , si la maladie continue de parcourir ses périodes , il survient une fluctuation sourde et lente, qui annonce une suppuration prochaine. C'est alors que la couleur des tégumens change et devient livide ou d'un rouge pourpre, chez presque tous les sujets. Les tumeurs s'amollissent, mais arrivent difficilement à une maturité louable ; le pus qui résulte de ces froids abcès n'a ni la consistance ni l'épaisseur de celui du phlegmon-, il est ichoreux et délayé : c'est une sérosité visqueuse qui acquiert dans quelques circonstances l'odeur la plus fétide et la plus repoussante. Pour comble de fatalité, l'ulcération profonde autant qu'opiniâtre se termine par des cicatrices informes , dont l'empreinte indélébile atteste, pendant toute la vie, la hideuse infirmité dont on a été victime. ^
Ce qui caractérise les abcès scrophuleux, c'est leur promptitude à renaître dans une autre partie du corps, dès qu'une fois ils ont été terminés et guéris par un traitement méthodique. En général, ils sont peu douloureux , et ce n'est que dans les premiers momens où ils se préparent, que les malades se plaignent d'une tension incommode dans la peau. On en voit néanmoins qui déterminent
des souffrances assez vives, et qui suscitent dans les membres des élancemens insupportables. La scrophule vulgaire se montre le plus souvent aux ailes du nez ; elle corrode successivement tous les cartilages ; elle envahit parfois tous les tégumens de la face. L'hôpital Saint-Louis est plein de ces êtres horriblement défigurés, qui redoutent de se montrer aux regards de leurs semblables. L'un d'eux porte depuis long-temps à la joue gauche un ulcère fort large , dont les bords frangés semblent avoir été découpés par des insectes. Le même phénomène a lieu sous l'angle droit de la mâchoire inférieure ; la glande paroît à nu au milieu de cette grande fonte suppuratoire.
Les ravages que le vice scrophuleux produit à la peau doivent être plus particulièrement signalés. Ce vice se déclare quelquefois par une énorme quantité de pustules , dont la configuration est moins prononcée que chez celles qui résultent de la présence du virus syphilitique ; elles affectent communément une couleur d'amaranthe ou de lie de vin ; rangées par traînées ou par séries les unes à la suite des autres, comme les grains d'un chapelet, tantôt elles s'agglomèrent par groupes inégaux et irréguliers , tantôt elles forment des segmens de cercle à bords proéminens et relevés, dont le centre va toujours en s'élargissant , comme cela s'observe dans certaines dartres {^Herpès furfuraceus^lues, unes se recouvrent d'écaillés légères , les autres sont surmontées par des croCites épaisses, tuberculeuses et sillonnées à leur surface. Presque toujours les parties où résident ces pustules sont sensiblement tuméfiées 3 la face surtout est atteinte d'un boursouflement rougeâtre et érysipélateux.
Jusqu'à présent je n'ai parlé que des effets les plus communs de la scrophule Yulgaire ; mais il est des accidens qui, quoique plus rares, ne doivent point être omis dans une description. C'est ainsi que la maladie scrophuleuse produit souvent sur la peau les altérations les plus bizarres et les plus singulières. Tel est le cas d'une petite fille âgée d'environ douze ans , qui jouissoit d'ailleurs
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d'une bonne santé; mais quiéprouvoit un accident dont il est difficile de rendre un compte fidèle. Lorsque la maladie débutoit, la peau commençoit par s'épaissir et prenoit plus de consistance dans l'endroit affecté ; ensuite elle blancbissoit et présentoit un aspect luisant; enfin , elle se déprimoit et demeuroit légèrement cicatrisée, comme dans une brûlure superficielle; il se formoit plusieurs autres points d'altération analogues, qui étoient en quelque sorte disséminés sur toute la péripbérie des tégumens.
L'affection scrophuleuse doit nécessairement varier dans ses signes et dans ses symptômes , selon la nature des organes où elle a établi son siège principal : de là vient que , dans un cadre nosoîogique, elle seule paroît constituer plusieurs genres de maladies. La mésentérie, communément désignée sous le nom de Caire au , n'est très-souvent qu'une dépendance des scropliules : lorsqu'elle se dirige vers les glandes du poumon , elle détermine tous les phénomènes de la phthisie dans cet important viscère. J'ai déjà dit, en commençant cette dissertation , que la scrophule vulgaire avoit la plus grande analogie avec la syphilis; en effet, l'une et l'autre ravagent le système osseux. On les voit fréquemment gagner les articulations des membres abdominaux ou thorachiques , et y sus- * citer des caries, des tumeurs blanches, etc. Enfin, la scrophule vulgaire est une maladie de tous les systèmes; elle introduit même dans les sécrétions muqueuses un ferment corrupteur qui les détériore, et ceux qui refusent de croire à la dégénérescence des humeurs dans l'économie animale , n'ont qu'à considérer avec attention ce qui se passe à cet égard dans la maladie qui nous occupe. Il n'est pas rare de voir suinter de l'intérieur des narines une matière ichoreuse , qui a des qualités plus ou moins acres ; il faut porter le même jugement sur le cérumen qui découle de l'intérieur des oreilles, et de la chassie qui s'accumule autour des yeux; la sueur est d'un jaune verdâtre , les urines sont presque toujours sablonneuses et sédimenteuses. Les salles de nos hôpitaux , qui contiennent un grand nombre de scrophuleux , ont une odeur
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sui generis , qu'il est impossible de ne pas reconnoître. Cette odeur est acescente ; elle a quelque rapport avec celle de la viande fraîche des boucheries. J'ai donné des soins à une jeune dame, d'une blancheur éblouissante, et dont les formes agréables tenoient à la prédominence du tissu cellulaire par la présence du vice scropbuleux; il étoit difficile de supporter les émanations qu'elle exhaloit à son réveil, et lorsqu'on n'avoit point encore ouvert les fenêtres de son appartement. Nul doute que pour se conserver dans leur intégrité, les humeurs vivantes du corps n'aient besoin de recevoir l'action contractile des vaisseaux qui les renferment; dès qu'elles cessent d'être frappées du même caractère de vitalité, elles subissent des altérations qu'il importe de soumettre à l'examen le plus attentif.
Je ne finirois pas si je voulois rapporter ici tous les faits extraordinaires dont j'ai été le témoin dans le vaste hôpital que je dirige. Ce sont surtout les désordres du système nutritif qu'il faut considérer dans cette maladie. Souvent l'accroissement s'arrête, et plusieurs individus, par leur petitesse ou leur difformité, sont un objet de commisération ou de rebut pour le reste des hommes. Quelquefois c'est un phénomène contraire, et une sorte d'exubérance dans les puissances assimilatrices , qui imprime à tous les membres des dimensions démesurées. J'ai fait paroître naguère à mes leçons cliniques Pierre Du"^^"^ , âgé de trente-deux ans ; il étoit né foible et resté maigre jusqu'à la puberté; mais à cette époque, sa taille s'accrut à un tel point , qu'elle arriva presque soudainement à six pieds quatre pouces; ses bras, ses mains, ses cuisses et ses pieds étoient d'un volume proportionné, c'est-à-dire, du double de l'état ordinaire ; sa figure étoit oblongue, sa langue d'une largeur considérable; sa voix étoit rauque et ressembloit à celle d'un acteur qui contrefait la voix d^un vieillard. Ce géant scrophuleux éprouvoit des tiraillemens dans les jambes et des douleurs continuelles dans les reins. Il étoit tourmenté d'une soif si vive, qu'il buvoit jusqu'à dix-huit bouteilles d'eau pure tous les jours. Cet
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homme colossal urinoit parfois avec tant d'abondance , qu'il produisoit une sorte d'inondation dans les lieux où il se trouvoit ; il avoit d'autres infirmités, qui sont inutiles à décrire; il n'éprouvoit aucun attrait pour le sexe féminin.
Parmi les dégénérescences qu'entraîne la diathèse scropliuleuse, la plus redoutable est sans contredit celle qui conduit à la mélanose ou. au cancer. J'ai vu , à l'hôpital Saint-Louis , une multitude d'individus qui nous arrivoient déjà frappés, sans aucun espoir, de cette maladie épouvantable. Chez eux, le tissu cellulaire de la face présentoit une induration rénitente et comme éburnée ; les plus nobles traits de la physionomie étoient absolument défigurés par la hideuse tuméfaction. J'ai vu un petit garçon de douze ans, dont le visage, horriblement déformé, offroit à s'y méprendre l'aspect de la tête d'un lionceau. Je me souviens d'une jeune fille dont le front , le pourtour du nez et le bas des paupières étoient hérissés de petits tubercules de couleur violacée et absolument semblables à des ha3matoncies tubéreuses , par leur forme et leur consistance j l'extrémité du nez et la lèvre supérieure avoient monstrueusement grossi. Toutes ces parties étoient rougeâtres, et paroissoient avoir été ecchymosées par de fortes contusions ; les dents des deux mâchoires étoient ébranlées ; le menton étoit surmonté de plusieurs tumeurs fluctuantes et remplies d'une matière sanguinolente et pultacée. Cette petite fille mourut, et la dissection prouva que ces nombreuses éminences n'étoient que des carcinomes, tantôt lardacés, tantôt mélanés. J'ai fait représenter un de ces accidens qui glacent d'épouvante les spectateurs. ■
Que n'aurois-je point à retracer encore, si je voulois consigner ici tous les phénomènes morbifiques que j'ai eu occasion de rencontrer ! Mais, je m'arrête, et si mes lecteurs jugent qu'il manque quelque chose à ce tableau, ces omissions seront infailliblement réparées dans la description générale de cette maladie, que je me propose de produire dans la seconde partie de cette dissertation.
Afin d'éviter des répétitions fastidieuses, je m'en tiens provisoirement aux traits caractéristiques de la scrophule vulgaire. Les naturalistes ne procèdent pas autrement dans leurs recherches ; rien n'est plus utile que de les imiter.