DU TOUCHER
DGGGCXXXIIL G'est avec raison qu'on a distingué ce sens, éminemment actif, delà perception involontaire et passive que fournit le tact proprement dit, ou ce sentiment qui accompagne toute impression d'un corps sur une partie quelconque de la surface cutanée. Mais, pour obtenir cette perfection, ou plutôt cet accroissement d'action dans le phénomène du toucher , il falloit que l'organe sentant subît une modification relative; et cette condition se trouve parfaitement remplie dans la main de l'homme. G est en elle que la sensibilité , de générale et vague , pour ainsi dire ,
qu'elle étoit à la surface de la peau, acquiert ce degré d'énergie et de finesse dont le toucher nous offre toute l'étendue. La main peut à bon droit justifier , à cet égard, l'enthousiasme de Galien , enthousiasme que partagea depuis un philosophe moderne , touchant l'importance de cet organe dans lequel ces auteurs voulurent trouver la source unique de la supériorité morale qui place l'espèce humaine si fort au-dessus des autres créatures.
DGGGGXXXIV. Il est certain que les organes des animaux dans lesquels on observe quelqu'analogie de sensibilité avec la main , sont encore bien loin de présenter la délicatesse dont elle jouit dans ses fonctions , même dans les individus chez lesquels le travail et les autres influences physiques favorisent le moins leur exercice. Jamais , en effet, la trompe de l'éléphant , la lèvre supérieure du cheval , le grand pli de la peau , à la manière des espaces interdigitaires , qui est doué dans la chauve-souris d^une sensibilité extrêmement prononcée; jamais, disons-nous, ces parties, l'admiration des observateurs et des philosophes, par l'heureuse harmonie de leur forme et de l'organisation, n'ont pu être comparées sous ce rapport à la main de l'homme. La supériorité de celle-ci tient surtout à la faculté particulière aux doigts, dont elle se compose, de pouvoir être opposés; faculté dont est privé le singe lui-même par la situation de son pouce. Par elle et à la faveur des nombreuses articulations que forment entre eux les os de la main et des doigts , cet organe se moule, pour ainsi dire, sur les corps , ou bien les touche par un grand nombre de points , d'où la facilité accordée à l'homme d'apprécier plus exactement les formes et les autres qualités physiques des corps. Toutes les autres dispositions organiques y ont été ménagées avec autant d'avantage que de précision , ainsi que nous l'avons fait remarquer en décrivant l'aspect particulier , l'épaisseur de la peau , mais surtout le développement des papilles dans cette partie. Partout où se manifeste une sensibilité vive et énergique, les papilles présentent aussi un développement plus considérable. Une seule exception
existe peut-être à cet égard, et encore est-elle susceptible de beaucoup de restrictions; car, si le chatouillement, ou cette sensation mixte qui tient à la fois du plaisir et de la douleur, se manifeste dans certaines parties qui ne présentent pas le développement prononcé des papilles dont nous avons fait mention, comme cela se voit, par exemple, au défaut des côtes, il ne seroit pas impossible que le caractère particulier de cette sensation tînt à la combinaison des deux systèmes nerveux dont les effets sont si marqués dans le centre épigastrique.
DCCGCXXXV. L'importance particulière inhérente au sens du toucher explique naturellement l'utilité de ces détails de structure que présente la main , puisqu'ils assurent l'exactitude et la régularité de sa fonction. Ce sens préside en quelque sorte à l'éducation de tous les autres. En effet, dès que l'enfant commence à remuer ses mains, un instinct naturel le porte à toucher tout ce qui se trouve à sa portée; souvent même, sans tenir compte des distances qu'il ignore , on le voit diriger ces parties vers les objets les plus éloignés, les étoiles, par exemple, et les autres corps célestes , comme poussé par le besoin de soumettre tout ce qui l'environne à ce régulateur. Tous les autres sens sont encore engourdis , quelques-uns même n'existent pas , comme celui de l'odorat, que déjà le toucher paroît avoir acquis chez l'enfant un développement remarquable. Il n'en est aucun d'ailleurs qui soit susceptible de se perfectionner autant que lui dans les circonstances où les autres viennent à s'affoiblir ou à se détruire. Les observations d'aveugles dont ce sens est devenu le guide sûr et habile sont aussi nombreuses qu'intéressantes. Est-il nécessaire de rappeler le fait de ce sculpteur célèbre , qui , grâce à la finesse de son toucher , put continuer avec succès l'exercice de son art , après avoir perdu la vue? Tout le monde connoît l'histoire de l'antiquaire Saunderson, qui, également aveugle, distinguoit de même les médailles avec une grande précision. Parlerons-nous enfin de cet aveugle-né de Puiseaux , dont on a raconté les ouvrages faits à
la main, comme formant autant de merveilles? Tous ces faits sont suffisamment connus; ils attestent sans doute le haut degré de perfection que le sens du toucher peut atteindre ; mais ils ne justifient pas davantage l'opinion des physiologistes métaphysiciens qui en exagérèrent beaucoup trop l'influence. Il est surtout bien impossible de ne voir dans l'action des autres sens qu'un mode particulier, ou une nuance du toucher , aujourd'hui que l'anatomiste découvre dans chaque appareil une disposition du système sensitif tout-à-fait spéciale.
DCGCCXXXVI. Le toucher fournit à l'homme un moyen sûr de rectifier une foule d'erreurs dans lesquelles il se trouve entraîné par les autres sens. Ce service est aussi précieux qu'incontestable dans beaucoup de cas pathologiques, où seul il peut fournir les élémens d'un diagnostic solide. Il devient aisé de s'en convaincre encore par la comparaison que permet son état imparfait et, pour ainsi dire, grossier, chez le vieillard, en qui l'enveloppe cutanée de plus en plus racornie , a perdu en même temps sa souplesse. Indifférent et presque étranger aux passions qui agitent la société autour de lui, le vieillard ne vit désormais que par ses besoins naturels et ses appétits; ce qui explique pourquoi, seul au milieu de l'affoiblissement , souvent même de la perte absolue de tous les autres sens, celui du goût conserve toute son activité jusqu'au dernier moment.
ARTICLE H
DE L EXHALATION CUTANEE.
DGGGCXXXVII. La vieillesse n'apporte pas dans la peau humaine le seul changement que nous venons de signaler dans l'ordre le plus important toutefois de ses fonctions; il en est encore alors de non moins remarquables dans l'exercice de plusieurs autres phénomènes organiques dont elle est le siège. Aussitôt que l'économie animale est parvenue au summum ou à l'apogée de son développement, il faut s'attendre à la voir se détériorer, et en même temps languir par une conséquence tout-à-fait nécessaire à l'exercice des fonctions qui lui sont départies. Cette observation générale pour l'ensemble des appareils organiques devient plus évidente encore par ce qui arrive alors à la peau. L'extrême diminution, pour ne pas dire la cessation totale de l'exhalation cutanée à cette époque de la vie , répond au reste à l'état de constriction et de racornissement qu'a subi particulièrement la couche épidermique. Mais combien la nature s'est encore montrée prévoyante et sage, s'il est permis de parler ainsi, dans cette nouvelle disposition ! Dans les deux modes de transpiration insensible et de sueur , qui ne sont au fond que deux degrés du même phénomène , l'exhalation a pour effet immédiat d'enlever à l'économie, d'une part, le produit d'une sécrétion dont le séjour pourroit lui être préjudiciable, et de l'autre, un excès de calorique qui ne luiseroit quelquefois pas moins funeste. Or, aucune de ces conditions exubérantes n'existe dans le vieillard qui n'a plus de matériaux nutritifs excédans à dépenser ; car une alimentation languissante les répare à peine, et le foyer de la chaleur vitale étant presque éteint , il a constamment besoin que la chaleur intérieure ranime sa peau glacée. Il etoit
donc biea important que dans cet état où le travail nutritif ne se fait presque plus, les déperditions devinssent moins abondantes ou plus difficiles. Tel est justement le but du changement qu'éprouve l'enveloppe cutanée aux approches de la vieillesse. Ce changement est également marqué chez les animaux par l'obstacle qu'oppose à l'évaporation la couche écailleuse qui recouvre certains reptiles , comparativement à la facilité qu'elle trouve dans la peau lisse et éminemment perspirable des batraciens. Une observation qui a mis cette circonstance hors de doute est celle des crapauds qu'on a trouvés vivant encore , après être demeurés quelquefois enfouis dans des troncs d'arbres, ou dans des blocs de pierre durant un laps de temps plus ou moins considérable. L'expérience tentée à cet égard , dans le sein de l'Académie des Sciences , il y a plus d'un demi-siècle , et renouvelée dans ces dernières années par M. Edwars, a fait voir que le prolongement d'existence acquis aux animaux de cette espèce , qu'on enferme dans des boîtes hermétiquement fermées, sur ceux qu'on laisse exposés à l'action libre de l'atmosphère, ne peut être rapportée qu'à l'activité de l'évaporation dans ce dernier cas , et à sa lenteur dans l'autre. Une grenouille qu'on expose ainsi quelque temps à l'action de l'air se dessèche et se momifie assez promptement. Autant en arrive aux poissons qu'on retient hors de l'élément qu'ils habitent ; car cet élément les défend plus efficacement encore que leur épiderme écailleux contre les suites funestes de cette décomposition trop prompte. C'est par analogie que , d'après ces faits , Maupertuis avoit imaginé que l'apphcation d'un vernis sur la peau de l'homme pourroit bien servir à prolonger son existence au-delà des bornes ordinaires ; conséquence absurde , et dont la subtilité n'a guère pu sauver le ridicule.
DCGGCXXXVIIL Une conséquence plus légitime à déduire des expériences et des observations que nous venons de citer , c'est qu'il existe une connexion intime entre l'exhalation cutanée et la chaleur animale. L'une et l'autre ont été soumises à des es-
sais réitérés de calcul par d'habiles et laborieux observateurs dont les travaux , comme on devoit le prévoir , n'ont jamais donné des résultats identiques. Depuis les célèbres expériences de Sanctorius à Venise , répétées avec une précision bien supérieure par Lavoisier et Seguin , les auteurs ont très-diversement évalué les quantités de transpiration insensible produite dans une période de temps donnée. Ainsi , le premier estima que , déduction faite de ce qui s'écliappoit par les urines et par les autres matières excréraentitielles, la perte par la transpiration cutanée étoit encore de cinq livres. Dodart arriva par les mêmes expériences à ce résultat d'une once de transpiration insensible environ par heure ; sa quantité générale étant d'ailleurs à toutes les autres excrétions dans le rapport de douze à quinze. Robinson renouvela ces recherches sur des individus d'âge très-différent, et crut pouvoir en déduire des règles constantes pour les quantités d'exhalation cutanée qui, suivant lui , est à l'urine , comme treize cent quarante à mille pendant la jeunesse , et dans la vieillesse , comme neuf cent soixante-sept à mille. Sauvages, Gorter, Keil, Rye , Linnings établirent aussi les bases de leur estimation à cet égard avec toute l'exactitude que comportent des recherches aussi compliquées avec des données aussi fugitives. Suivant les résultats obtenus par Lavoisier et Séguin, trente-deux grains constituent la plus forte quantité de transpiration évacuée par minute ; dans une heure deux onces trois gros quarante- huit grains \ cinq livres par jour. Huit à dix grains forment son type ordinaire ; quantité qui varie d'ailleurs en plus ou en moins pendant tel ou tel autre acte organique , durant la digestion , par exemple , et durant les alternatives de santé et de maladie.
DCCCGXXXIX. On sent tout ce qu'ont de précaire des observations et des expériences de ce genre , lorsqu'on connoît toute l'incertitude et le peu de fixité du point de départ. Loin d'être surpris de la dissidence qui règne entre les diverses appréciations , il faudroit bien plutôt s'étonner qu'elles eussent plus de concor-
dance. Seguin et Lavoisier furent les premiers qui tinrent compte de l'exhalation pulmonaire. On a comparé aussi les différentes quantités de déperdition à celles des matières ingérées; et les bases ne sont pas plus fixes à cet égard que celle dont nous avons déjà fait mention. L'influence relative des saisons, des climats, a été encore évaluée aussi bien que celle des impressions physiques auxquelles les hommes se trouvent naturellement soumis ; et cette énumération qui ne présente que le très-petit nombre des difficultés qu'on a eu à vaincre , indique néanmoins la défiance que doivent naturellement inspirer de pareils documens. Que seroitce s'il eut fallu tenir compte de ces dispositions morales tout-à-fait insaisissables, alors cependant que leur influence se fait sentir si profondément dans l'accomplissement des phénomènes physiques! De pareils obstacles doivent arrêter bien des expérimentateurs, par la crainte fort naturelle de n'obtenir , après des recherches quelquefois très-^pénibles , que des résultats complètement illusoires.
DCGCCXL. C'est avec juste raison que M. Edwards a pris le parti de diriger d'abord son attention à cet égard sur des animaux placés dans des conditions moins variables ; les ayant ensuite modifiées d'une manière plus ou moins sensible , il a pu en suivre les effets d'une manière également claire et positive. Ces observations, faites avec une grande sagacité , peuvent servir sans doute à estimer assez exactement les lois qui règlent l'exhalation cutanée dans les batraciens qu'on met dans des conditions physiques déterminées ; mais il me paroît bien difficile , sinon tout-à-fait impossible de les appliquer à l'homme.
DCCCCXLL Quoi qu'il en soit, le fluide qui constitue la transpiration insensible est très-limpide , incolore , exhalant une odeur plus ou moins acide. Plus pesant que l'eau , il contient , selon M. Thénard , une petite quantité d'acide acétique libre , d'iiydrochlorate de soude et de potasse, très-peu de phosphate de chaux et d'oxide de fer-, moins encore d'une matière animale gélatineuse; 2. 62
l'eau en fait essentiellement la base. M. Berzélius pense qu'au lieu d'acide acétique , c'est de l'acide lactique libre que contient l'iiumeur de la transpiration ; suivant le même chimiste , il y a également de l'acide carbonique.. Ce dernier fait seroit propre peut-être à concilier les opinions dissidentes, ainsi que nous le verrons plus loin, touchant l'exhalation de l'acide carbonique admise par les uns et l'absorption de l'oxigène soutenue par les autres. L'humeur de la transpiration au reste vient se déposer continuellement à la surface de la peau , étant dès-lors éliminée de l'économie animale à la manière des autres fluides excrémentitiels. Sa quantité ne varie pas seulement suivant les circonstances particulières de température et de prédispositions individuelles, mais elle est encore loin de se montrer égale sur tous les points de la surface. En général elle abonde sur les parties pourvues naturellement de plus de chaleur, ou moins exposées aux influences atmosphériques , comme les creux des aisselles , le pourtour de l'anus, etc., qui, dans l'état ordinaire, sont toujours plus ou moins humides. Promptement réduite en vapeur , elle disparoît presqu'aussitôt après avoir été déposée à la surface de la peau; car ce n'est que sous certaines conditions (comme d'être recouvertes par les vêtemens, ou bien par le passage de la lumière à l'obscurité ou par l'influence d'une chaleur humide , ) qui permettent qu'elle afflue en plus ou moins grande quantité sur quelques parties, où elle devient aussi sensible et appréciable. Dans ce cas , la transpiration prend le nom de sueur. Celle-ci ne se manifeste que par intervalles, tandis que l'autre se produit d'une manière continue : la première paroît plus étroitement liée à l'état de la température, la seconde a, comme nous l'avons observé , un tout autre usage.
DGCCCXLIL La peau humaine est sans aucun doute une des mieux disposées pour l'accomplissement de la fonction qui nous occupe. Il est certain au moins qu'elle n'existe pas pour un assez grand nombre de ïpiammifères. On sait, par exemple, que le chien
ne sue jamais et qu'il supplée à l'évaporation du calorique qui devroit se faire par celte voie, au moyen de celle qu'il obtient en exposant sa langue à l'air lorsqu'il éprouve une chaleur trop forte. Il ne paroît pas moins impossible que la transpiration puisse se faire à travers l'enveloppe dure et calleuse des pacliydermes. Peut-être seroit-il intéressant de rechercher par quoi cette fonction se trouve suppléée dans ces animaux : la formation de la graisse sous-cutanée si abondante chez le porc, par exemple, ne coïncideroit-elle pas avec cette circonstance ?
DCCCGXLIII. Indépendamment des deux modes d'exhalation séreuse que nous venons de considérer , il en est un troisième qui fournit a la peau un fluide onctueux nommé ^sébacé ou folliculaire. Plus ou moins abondant suivant les espèces animales, et même chez l'homme , dans les différentes races, il présente encore des variations très-sensibles , suivant les parties où on l'examine. Dans l'espèce humaine , il abonde particulièrejnent à la tête où il est destiné à garantir non-seulement les tégumens , mais plus particulièrement encore leurs élémens accessoires, les poils. Ce fluide étoit extrêmement nécessaire , dans cette partie , afin de préserver les cheveux de l'humidité à laquelle on sait qu'ils sont très-exposés à cause de leur propriété hygrométrique. On sait d'ailleurs que c'est sur cette propriété qu'est fondé leur emploi dans la construction d'un instrument des plus utiles pour les observations météorologiques. L'utilité du fluide sébacé n'est pas moins évidente chez quelques animaux, dans les oiseaux aquatiques , par exemple. La manière d'ailleurs dont il se répand à la surface de leur enveloppe , explique parfaitement la disposition si connue qui empêche l'humidité de pénétrer et par conséquent d'altérer leur plumage.
DCGCGXLIV. L'organe sécréteur de ce fluide est l'appareil glanduleux que nous avons décrit sous le nom de cryptes o\x follicules ^ en indiquant leur ressemblance avec ceux qu'on trouve dans les membranes muqueuses. Outre les usages que nous lui
48o MALADIES DE LA PEAU.
avons assignés, on lui attribuoit encore une qualité dépuratrice , purement gratuite, à moins qu'on ne fasse de ce mot le synonyme d'excrémentitielle , en renonçant à l'idée humorale qu'il rappelle naturellement. Il est versé sur l'enveloppe tégunientaire par l'orifice qui termine le canal des organes sécréteurs. Ce mode d'excrétion paroît laisser moins d'incertitude que celui de la transpiration insensible et de la sueur elle-même. Les vaisseaux exlialans en effet admis par Bichat, par M. Ghaussier et beaucoup d'autres anatomistes non moins recommandables , ne sont guère en réalité susceptibles d'une autre démonstration que celle qui découle de l'existence de l'exhalation elle-même. Celle-ci ne pourroit-elle pas se faire, comme le pensoit Hunter , à travers les interstices naturels , ou pores de l'enveloppe tégumentaire ? De nouvelles recherches , des expériences réitérées et directes sont encore indispensables pour éclaircir l'obscurité dont cette question importante est encore enveloppée. Il faut bien l'avouer , les deux sentimens n'ont pas d'autre valeur que toute idée conjecturale, basée sur des probabilités et des raisonnemens également spécieux -, il est donc bien à désirer que de bons observateurs reprennent les travaux au point où les ont laissés les dernières découvertes ; car il est peu de sujets plus remplis d'un véritable intérêt dans ce qui touche aux principes les plus féconds de l'anatomie , de la physiologie , et de la médecine pratique,
ARTICLE III
DE L ABSORPTION CUTANEE.
DGCCCXLV. Il n'est peut-être aucune question physiologique un peu importante qui n'ait été plus ou moins agitée , et résolue souvent par des explications contraires ; de ce nombre est particulièrement la propriété qus la peau possède d'absorber par sa face externe : démontrée par des faits et des expériences irrécusables , elle n'en est pas moins niée encore par beaucoup de physiologistes. La première condition à constater étoit la réalité du passage des corps à travers l'enveloppe cutanée recouverte de son épiderme , et ce point est précisément celui qui a fait naître le plus de dissidence. Mais les antagonistes de l'absorption cutanée n'ont jamais détruit à cet égard certaines observations qui paroissent établir le fait sans réplique. Ainsi, le sentiment de la soif a pu quelquefois être apaisé, au rapport des voyageurs, par l'application à la surface du corps de linges trempés dans l'eau de la mer qu'il est impossible de prendre en boisson. Il est constant qu'après un bain plus ou moins prolongé , la quantité des urines est sensiblement accrue , et rien n'indique que cette circonstance arrive autrement que par l'effet de l'absorption. On ne peut pas invoquer dans les deux cas que nous venons de citer l'intervention de la membrane muqueuse pulmonaire et gastrique , ainsi qu'on l'a fait pour l'absorption de quelques substances , telles que la vapeur de l'essence de térébenthine qui, comme on le sait, se manifeste ensuite par l'odeur de violette qu'elle communique aux urines ; ou bien encore pour celle des miasmes marécageux, puisque la peau seule, dans les exemples cités par nous, s'est trouvée soumise à l'impression des fluides absorbés. Mais d'un autre côté, comme les agens dont nous
avons fait mention sont incapables d'altérer la substance de Fépiderme, il faut bien conclure de ces observations que celui-ci n'est point un obstacle aussi grand qu'on l'a prétendu à l'inhalation dont la peau est véritablement le siège.
DGGGGXLVL Placé aussi avantageusement qu'on peut désirer de l'être pour ce genre de recherches, nous n'avons cessé de mettre à profit les nombreuses occasions que l'hôpital Saint-Louis nous a fournies de constater de pareils phénomènes. Ge n'est même pas sans étonnement que nous voyons les résultats dont il s'agit contestés par des auteurs , qui paroissent croire que des expériences artificielles peuvent détruire les preuves péremptoires que fournit à cet égard une longue pratique dans les hôpitaux. Il est bien permis à des écrivains qui n'ont jamais eu l'occasion d'observer l'effet dont nous parlons , de soutenir que l'épiderme doit être nécessairement détruit ou enlevé pour que l'absorption de certaines substances puisse s'opérer; mais peut-on encore recourir à ce subterfuge dans le cas , par exemple , dont nous sommes témoins tous les jours, d'urines exhalant Fodeur caractéristique du soufre, après quelques frictions avec une pommade dans la composition de laquelle entre cette substance , ou bien après l'exposition du tronc seul et des membres à sa vapeur , dans la boîte fumigatoire , alors qu'aucun changement appréciable ne se montre dans la couche épidermique? Est-elle beaucoup plus altérée par des frictions légères avec l'onguent napolitain, faites même quelquefois dans les parties où la peau présente sa plus grande épaisseur, comme à la plante des pieds , et après lesquelles cependant , outre les phénomènes organiques qu'elle détermine, l'absorption du mercure se manifeste encore par l'altération que subissent alors les bijoux d'or et d'argent? Il est donc prouvé que l'absorption peut réellement se faire à travers la surface intacte de la peau, c'est-à-dire sans écartement préalable de l'épiderme , et bien entendu sans imbibition de cette couche superficielle par les fluides.
DCGCGXLVIL Ce n'est pas que nous méconnoissions le fait non moins positif de l'absorption plus facile là où la couche épidermique ne lui oppose aucun, ou seulement un très-foible obstacle. Il n'y a , pour acquérir cette certitude qu'à voir l'activité de cette fonction dans les parties où l'épiderme est le plus mince , comme à la partie interne des membres, aux creux des aisselles, etc.; ou bien il n'y a qu'à comparer la promptitude de ses effets dans les cas où la peau en est totalement dépourvue, comme on le voit dans les plaies, et en général dans toutes les solutions de continuité de cette membrane. L'un des premiers nous avons encore constaté à cet égard l'influence diverse d'un grand nombre d'agens , suivant la propriété qu'ils ont de se combiner avec l'épiderme, ou d'altérer sa substance. Des purgatifs plus ou moins forts, d'autres médicamens doués de propriétés actives ont été mis par nous et maintenus en contact avec la peau de l'abdomen , et constamment leur action s'est montrée en rapport avec l'étendue de leurs effets sur l'épiderme. On sait que la contagion de beaucoup de maladies trouve en lui une barrière quelquefois insurmontable ; car il n'est guère possible d'attribuer la non-susceptibilité de certains individus, sous ce rapport, à une autre circonstance organique. Le virus vaccin ne seroit pas introduit dans l'économie , et son action demeureroit totalement nulle , s'il n'étoit déposé immédiatement au-dessous de l'épiderme et offert en quelque sorte aux bouches absorbantes qui abondent, comme on voit, dans cette partie. Les faits de ce genre sont, pour ainsi dire, innombrables, et tous attestent également la réalité d'une absorption plus active toutes les fois qu'elle s'exerce sur une peau délicate ou privée entièrement d'épiderme; ce principe et le contraire nous paroissent établis d'uçe manière irrécusable.
ARTICLE IV
DE L^ ABSORPTION CUTANÉE, COMPARÉE A l' ABSORPTION DES MEMBRANES