TEIGNES
XXX. Je ne rapporterai point les opinions des anciens sur les causes organiques qui favorisent l'éruption des différentes espèces de teigne. Les uns l'attribuent aune bile dégénérée , les autres à des humeurs acides , alcalines , acres , etc. Certains accusent un
sang vicié et corrompu qui existoit , soit dans les parens , soit dans les nourrices. Mais , dans un ouvrage consacré à des vérités exactes , il faut mettre de côté le verbiage scolastique. Les phénomènes niorbifiques dont il s'agit , s'expliquent facilement par les lois naturelles de la vie ; car si la teigne muqueuse disparoît ordinairement quand l'acte de la dentition est terminé, si les autres teignes s'éteignent pour la plupart , quand la puberté se déclare , sur quel fondement pourroit-on attribuer une telle origine à ces sortes d'exanthèmes ? Les considérations qui suivent , contribuent , ce me semble , à éclairer davantage ce problème physiologique.
XXXL Qui ignore , en effet , que chaque époque de notre existence est spécialement destinée au développement de certains systèmes de l'économie animale ? C'est ainsi que la nature , ayant surtout réservé le temps de l'enfance au perfectionnement de la tète et du viscère important qu'elle renferme , y entretient pour cet objet le foyer d'une vie plus active et plus énergique. Ajoutons que tous les phénomènes organiques coopèrent au même but. Le sang circule avec plus de rapidité dans l'intérieur du cerveau , et il paroi t s'y faire un plus grand afflux d'humeurs et de sucs nutritifs. D'ailleurs , c'est à cet âge que s'effectue l'acte de la dentition : de là vient que la chaleur de la tète doit singulièrement s'accroître , comme le prouvent manifestement la rougeur et l'inflammation des joues , l'abord d'une quantité plus considérable de salive et de mucus dans les fosses gutturales , etc. A cette cause purement organique se joint l'influence puissante des habitudes physiques. Les enfans sont à peine sortis du sein de leur mère , que leur fête est soigneusement recouverte de plusieurs bonnets. Le corps est serré par des langes qui font fuir les liquides vers les extrémités supérieures , etc. Peut-être aussi que les phénomènes intellectuels concourent pour quelque chose à augmenter l'action vitale dans l'appareil cérébral j car , c'est à cette même époque de la vie , que tous les sens sont diversement exercés , que la mémoire s'enrichit et s'éclaire , etc. Il n'est donc pas sur-
prenant que cette partie de l'organisation soit alors plus sujette que les autres aux affections morbifiques , et qu'alors , par conséquent , les altérations du cuir chevelu soient les plus fréquentes. C'est encore cette extrême susceptibilité du système lymphatique de la tête pendant la durée de l'enfance , qui donne lieu à l'hydrocéphale et à d'autres maladies qui ont le même siège.
XXXIL Les considérations que je yiens d'exposer dans le paragraphe qui précède , ont été souvent établies par les physiologistes modernes , et entr'autres par M. OEtinger , qui a disserté pour savoir si l'on pourroit tenter l'inoculation de la teigne muqueuse par imitation de celle du virus variolique , à l'effet de préserver ou même de guérir les enfansde certaines maladies rebelles. L'idée particulière de ce praticien est fondée sur la nécessité générale d'un exanthème quelconque dans le cuir chevelu à cette période de la vie, et sur les avantages qui en résultent pour la conservation de la santé. M. Lhomme , qui exerce notre art à Oulchy-le-Château , paroît surtout l'avoir appréciée , lorsqu'il a heureusement communiqué une éruption de cette espèce à un enfant de trois ans, pour remédier aux symptômes d'une entérite chronique, qui l'entraînoient de jour en jour dans un dépérissement extrême. Cet enfant n'avoit jamais éprouvé de gourme. Son médecin crut , en conséquence , qu'il étoit salutaire de déplacer l'irritation fixée aux viscères du bas-ventre , et de la transporter sur le cuir chevelu. Il trempa pour cet objet le bout d'une lancette dans le fluide ichoreux fourni par la teigne muqueuse , et l'inocula par six pigûres au front du petit malade. Pour mieux assurer le succès de cette expérience , tous les soirs on enveloppoit sa tête d'un linge imbibé de la même matière. Dix jours après , la face et le front furent masqués de croûtes humides. L'apparition de cet exanthème apaisa , d'une manière surprenante , les accidens de l'entérite. La sensibilité de l'abdomen diminua de jour en jour : la diarrhée fut moins considérable à mesure que l'éruption se manifesta. L'enfant recouvra peu à peu son appétit et ses forces. Il
ne resta de cette affection qu'un léger dévoiement et un goût dépravé pour les substances terreuses ; mais ces symptômes disparurent par l'emploi de quelques toniques. Au surplus, mes expériences à l'hôpital Saint-Louis m'ont prouvé que ces sortes d'inoculations pouvoient être tentées avec fruit. Je dirai plus bas ce que j'en ai obtenu.
XXXIII. Il semble donc qu'il faille comparer les matières croûteuses ou squammeuses dont se purge le cuir chevelu des enfans, aux diverses gommes ou aux sucs dont certains arbres se débarrassent par leurs écorces , quand ils sont élaborés par une activité organique trop considérable; et ces éruptions sont presque toujours le résultat d'un principe de vie exubérant, auquel la nature fournit une issue. Le vulgaire même est convaincu de cette vérité : aussi voit-on les femmes du peuple regretter souvent que leurs nourrissons soient dépourvus de ces sortes d'exanthèmes, et faire des efforts pour les faire naître. Les gens de l'art les plus expérimentés forment le même vœu. Ceci s'applique particulièrement aux ulcérations superficielles qui constituent la teigne muqueuse, que l'on cherche journellement à provoquer par des applications topiques stimulantes. On ne peut contester les heureu.x effets qui en proviennent.
XXXIV. Toutes les teignes même , quelque pernicieux que soit leur caractère, ont toujours dans leur marche un but d'utilité réelle, qui est de détourner par la peau des principes qui surabondent dans l'économie animale, et dont la présence ne pourroit que nuire à la plénitude de ses fonctions organiques. On explique, d'après cette vue, pourquoi la rétropulsion de ces exanthèmes a été , dans quelques cas , si fatale. Des observateurs dignes de foi ont vu le lobe droit du cerveau tomber en suppuration, l'hydrocéphale survenir , les glandes mésentériques devenir squirreuses , etc. Forestus, Bonet, Hoffmann, citent des accidens qui ont été trèsfunestes. Quelquefois la nature supplée par d'autres voies à ces dépurations morf^itiques. J'ai vu des dévoiemens opiniâtres succé-
<ler à la suppression spontanée de la teigne muqueuse. Le fait qui suit est digne de remarque. Il y avoit à l'hôpital Saint-Louis une jeune fille atteinte d'une teigne furfuracée; on lui frottoit la tête avec des fleurs de soufre incorporées dans du sain-doux. Lorsque les démangeaisons du cuir chevelu s'apaisoient , la malade éprouvoit un prurit violent dans les parties génitales, et il s'y manifestoit une éruption de boutons rougeâtres. Au contraire , lorsqu'on discontinuoit pendant quelques jours l'application du soufre , ce prurit et cet exanthème n'avoient plus lieu, et la teigne se montroit de nouveau. Nous observions également qu'à mesure que la teigne, combattue par des applications, furfureuses , se dissipoit, les urines de cette jeune fdle se chargeoient d'un sédiment trèsépais.
XXXV. Tous les tempéramens ne favorisent pas également la production des teignes. Le favus attaque principalement les individus qui vivent sous la prédominance sanguine et bilieuse. J'ai observé cette affection sur des tètes dont les cheveux étoient noirs , blonds et même rouges. Les enfans les plus sujets à la teigne granulée, sont ceux dont la peau est brune ou basanée. Ils ont, en général , le teint moins fleuri que dans la teigne précédente. La teigne furfuracée existe le plus communément chez les individus dont les cheveux sont d'un châtain-clair. La teigne amiantacée a constamment été observée dans les constitutions mélancoliques ; la teigne muqueuse affecte les enfans dont les cheveux ont une beUe couleur d'or , etc.
XXXVI. La disposition à manifester les symptômes des teignes paroît se transmettre héréditairement, si j'en crois du moins les renseignemens fournis sur les enfans soignés à l'hôpital Saint- Louis. J'ai vu en outre plusieurs fils d'une même mère attaqués à la fois d'une même espèce de teigne, et chez lesquels elle s'étoit déclarée alors même qu'ils étoient séparés les uns des autres ; en sorte qu'on ne peut pas dire qu'ils Favoient contractée par contagion. D'ailleurs, nous prouverons plus bas que cette voie de
communication n'est pas aussi fréquente qu'on le pense ordinairement, et qu'il faut faire beaucoup de restrictions à ce qu'on a dit à ce sujet.
ARTICLE IIL
DES CAUSES EXTERIEURES QUE L ON CROIT PROPRES A FAVORISER LE DÉVELOPPEMENT DES TEIGNES.
XXXVII. On a regardé les alimens grossiers et indigestes , principalement ceux qui abondent en principe albumineux , comme pouvant favoriser particulièrement la naissance des différentes espèces de teigne. On a attribué le même effet à la saleté dans laquelle la plupart des enfans sont élevés. Ces causes peuvent sans doute y contribuer , puisque cette maladie est , pour l'ordinaire , le triste apanage des personnes indigentes. Le favus surtout semble attaquer les individus qui ont langui dans des lieux liumides et malpropres ; il abonde dans les quartiers de Paris qui sont principalement consacrés à la retraite des pauvres. Mais on observe quelquefois cette affection sur des enfans qui appartiennent à des parens ricbes et aisés. Il est vrai que ces derniers sont plus enclins à la teigne granulée ou à la teigne muqueuse.
XXXVIII. Est-ce par voie de contagion que la teigne se propage ainsi d'une manière aussi rapide parmi les enfans des pauvres? Est-ce par fbabitude qu'ont la plupart d'entr'eux de se servir du même peigne pour leurs cbeveux ? Quelques observations semblent le prouver. La plus grande fréquence des teignes dans les villes que dans les campagnes , paroit venir à l'appui de cette assertion. La même remarque se fait encore dans les liôpitaux, dans tous les lieux où beaucoup d'individus sont rassemblés. Cependant, qu'il me soit permis de le dire ; on a beaucoup exagéré les dangers de cette communication. M. Gallot a constaté, par quatre exem-
pies, que si la teigne est contagieuse, elle l'est moins fréquemment qu'on ne se l'imagine, et qu'il faut du moins des causes prédisposantes pour faciliter sa transmission d'un individu à l'autre. Il fait mention, dans sa thèse soutenue à l'école de médecine de Paris , d'un officier de santé qui tenta vainement de donner cette maladie à deux petites filles scropliuleuses , dans la croyance où il étoit que leur corps en contenoit déjà le germe, et qu'il étoit important de l'appeler à la peau. Ce fut vainement que , pendant huit jours, il mit tous les soirs sur leur tête rasée un linge imbibé de pus fourni par cet exanthème. Ce même chirurgien parvint néanmoins dans la suite à communiquer le favus à un autre enfant âgé de six ans et demi , par l'appHcation réitérée d'un cataplasme tellement imprégné de virus teigneux , qu'il répandoit une odeur fétide comme l'urine de chat. Mais M. Gallot cite deux cas ultérieurs où la contagion ne s'est point effectuée, malgré les circonstances les plus favorables.
XXXIX. Des faits particuliers, dont j'ai été le témoin, m'ont paru également propres à justifier l'opinion que je viens d'émettre sur la difficulté avec laquelle se propagent les exanthèmes du cuir chevelu. J'ai vu un enfant élevé dans une pension , qui n'a jamais communiqué la teigne granulée dont il étoit atteint , quoiqu'on eut négligé de le séparer de ses compagnons d'étude , avec lesquels il jouoit continuellement. La nommée Jeanne-Magdelaine Duval, âgée de treize ans, qui est venue se faire traiter à l'hôpital Saint-Louis , couchoit constamment avec sa sœur depuis six mois, sans lui avoir communiqué le favus dont elle étoit affligée depuis son enfance. Nepourrois-je pas alléguer im nombre infini de pareilles preuves? Au surplus, on trouve rarement les occasions de procéder à des expériences directes sur le caractère contagieux de ces affections. J'ai tenté néanmoins des essais prudens, dans les cas où leur suppression m'avoit paru entraîner des inconvéniens pour la santé. J'ai essayé de redonner la teigne , comme on essaie de redonner la gale, et cet expédient ne m'a réussi que dans une