DES RAPPORTS D ANALOGIE ENTRE LA PLIQUE ET LES AUTRES MALADIES
CV. Le tableau des phénomènes de la plique doit nous ramener nécessairement à la considération de ses rapports d'analogie avec les autres maladies. Certains auteurs ont cru apercevoir une similitude frappante entre cette affection et la teigne. L'identité du siège et de quelques-uns de ses effets , tels que l'altération des ongles, l'apparition des écailles sur le cuir chevelu, etc., semble confirmer cette similitude. D'autres jugent qu'elle diffère peu de la maladie vénérienne, par les douleurs ostéocopes dont elle est accompagnée. Plusieurs d'entre eux ont cru que, dans les cadres de nosologie , il convenoit de la placer à côté de la goutte , à cause des douleurs articulaires et des nodosités qui se forment aux pieds et aux mains. Enfin, quelques-uns les comparent au rhumatisme. Ce qu'il y a de vraisemblable , c'est que l'éruption de la plique , qui paroît en quelque sorte critique , et sa chute spontanée surtout , qui met souvent fin à toute maladie ; le danger qu'il y a d'en faire l'excision prématurée , etc. ; tous ces phénomènes ont cer-
lainement une liaison intime avec la chute spontanée des cheveux dans nos climats, à la suite de beaucoup de maladies aiguës et quelquefois même chroniques ; chute qu'il est quelquefois trèsdangereux de hâter , comme le docteur Lanoix l'a très-bieu démontré, et qui est ordinairement accompagnée ou précédée d'une augmentation de sédiment dans les urines.
GVL Au surplus, ce qui fait que les pathologistes ont autant insisté sur les rapports de la phque avec d'autres maladies , c'est que cette affection extraordinaire prend, pour ainsi dire, le masque de toutes les infirmités humaines. Appuyons cette assertion par quelques exemples. Je citerai les faits suivans, contenus dans un ouvrage qui a pour titre : Primitiœ physico-medicœ ^ ah us qui in Poloniâ et extra eam medicinam faciunt coUectœ. Ces faits ont été recueillis par le docteur Gottlob Ephraim Herrmann. Premier Cas. Un homme de la Lithuanie , âgé de trente-six ans , ayant de l'embonpoint , d'une constitution robuste , menant une vie peu sobre , après avoir éprouvé des coliques atroces dans l'abdomen, fut atteint d'une diarrhée sanguinolente. Ce flux dura cinq jours, sans qu'il y eût une prostration notable dans le système des forces , sans que l'appétit fut diminué , ainsi que le sommeil. On jugea d'abord que ce flux étoit liémorroïdal, et par conséquent salutaire. Quoi qu'il en soit, comme ce flux s'étoit prolongé pendant quatorze jours, et qu'il survenoit de la torpeur dans la main gauche , ainsi que des frissons fébriles , on consulta le médecin , qui examinant toutes les circonstances , ne savoit d'abord à quel genre de maladie attribuer de tels accidens ; mais qui , bientôt après , conjectura qu'on pourroit bien les rapporter à la plique. Durant la nuit, sommeil inquiet, côté gauche presque immobile. Tous les membres finirent par se paralyser. Après cinq semaines de traitement , par les remèdes vulgairement regardés comme dépuratifs , les cheveux commencèrent à s'agglutiner à l'occipital , vers la fin de la suture sagittale , et vers le commencement de la suture lambdoïde. Il se forma une plique qui fut bientôt longue d'une
ii8 MALADIES DE LA PEAU.
aune , et avoit plus de trois pouces d'épaisseur. C'est alors seulement que les forces se rétablirent , que les tintemens d'oreille commencèrent à s'évanouir; le teint du malade s'anima, et il ne tarda pas à recouvrer la santé : il vécut ensuite plusieurs années. La plique ne tomba point d'elle-même, et il ne la fit point couper. Deuxième G25.il s'agit d'une femme de condition, d'un tempérament sanguin, belle, très-abondamment réglée , ayant été trois fois mère. Après des cbagrins dont on ignore la nature , elle éprouva tous les symptômes d'une fièvre continue : ni la saignée, ni les boissons nitrées , ni les diapborétiques n'apportèrent le moindre soulagement : elle tomba dans un délire maniaque , en sorte que trois bommes suffisoient à peine pour la contenir. On conseilla une émulsion campbrée , à prendre par cuillerées. G'étoit la nuit : par erreur des domestiques, la malade prit une trop grande quantité de cette potion : dès-lors convulsions si violentes , qu'on fut obligé de la lier , pour qu'elle ne se jetât pas par la fenêtre. Un peu de calme et de sonuneil succéda néanmoins à cet état extraordinaire \ il se manifesta un léger prurit à la tête, et bientôt les cbeveux se pliquèrent : par des substances légèrement sudorifiques , la matière du tricboma fut poussée vers le cuir clie velu , et la malade se rétablit. Troisième Cas. Une femme qui avoit atteint sa quarante-sixième année , d'un embonpoint considérable , coupa une plique multiforme dont elle étoit atteinte. Un an s'étoit à peine écoulé, qu'elle ressentit des douleurs artbritiques très- violentes : ces douleurs s'apaisèrent d'elles-mêmes ; et on n'essaya aucun remède , dans la crainte de rappeler la plique. Peu de temps après , cette femme éprouva un vif cbagrin par la mort de son mari; les symptômes suivans se manifestèrent : le matin , vomissemens et coliques ventrales très-vives ; palpitations , soufïi'ances dans l'épine du dos, sentiment de froid sur le vertex, diminution de l'appétit , etc. : le soir, des frissons avec des alternatives de clialeur , sommeil interrompu , terreurs paniques , des quintes de toux, le hoquet, etc. On consulta plusieurs médecins, même des
charlatans, qui tous se formèrent une idée différente de la maladie , et par conséquent administrèrent divers médicamens. Les uns regardoient cette affection comme hystérique ; les autres la rapportoient à la présence des vers : enfin , il y eut une telle lutte d'opinions, que la malade ne savoitàquoi s'en tenir. Herrmann néanmoins attribua, avec juste raison, ces symptômes à une plique imprudemment coupée. Il annonça qu'il faudroit plusieurs mois pour opérer la guérison : il conseilla les médicamens propres à faire renaître la maladie des cheveux, et cette femme fut rendue au calme et à la santé.
CVII. Le docteur Ernest-Jérémie Neifeld a également consigné , dans le recueil mentionné plus haut, une observation que je rapporte , parce qu'elle éclaire la même question. Un homme d'une constitution cholérique, arrivé à l'âge de soixante-dix ans, ayant suivi les armées, monté à cheval la nuit et le jour, ayant le corps fatigué par les travaux les plus durs , s'étant nourri d'alimens salés, fumés, et d'une digestion difficile, ayant bu du vin avec excès , n'avoit cependant ressenti aucun détriment dans l'équilibre de ses fonctions ; mais lorsque les forces de son corps ne purent plus tenir à ce genre de vie , et qu'il fut contraint de garder le repos , il se plaignit de douleurs rhumatismales dans les articulations. On estima que ces douleurs céderoient à la saignée et à un exercice modéré. Si l'on excepte ces douleurs , il jouissoit d'ailleurs d'une santé assez bonne. Quelques années après, pendant le repas , il est soudainement pris d'une tension très-incommode au vertex et aux paupières. Le médecin qui fut appelé , ne porta son attention que sur l'état de la maladie présente, et jugea que la fonction du nerf optique étoit peut-être interrompue par une congestion ou par un amas de matière séreuse. Administration des résolutifs internes, des céphaliques, des laxatifs légers, tels que la rhubarbe, etc.; emploi des pédiluves. On fit fomenter les yeux avec le baume de vie d'Hoffmann. La vue se rétablissoit progressivement par l'effet de ces remèdes : cependant , les douleurs rhumatismales persistoient.
Après quelques mois , apparition des mêmes symptômes ; application des mêmes moyens avec le même succès. La vision n'étoit pas tout-à-fait rétablie, mais elle étoit bien moins obscure, et le malade soufFroit beaucoup moins des paupières. Je supprime ici des détails superflus, et je me contente de dire que le plus heureux changement s'opéra dans l'économie du malade. Ne sachant à quoi l'attribuer , on aperçut enfin une plique à laquelle personne n'a— voit songé. Depuis ce temps , l'individu dont il s'agit n'éprouva aucun symptôme fâcheux. La marche de cette maladie démontre clairement que la cause de la cécité et des autres symptômes qui se sont manifestés chez le malade, étoit une matière trichomatique 5 qui avoit long-temps resté inactive dans l'économie animale , sans aucune incommodité pour le malade, et qui s'étoit enfin déployée.
CVIIL Presque tous les faits recueillis par M. de Lafontaine , et consignés dans l'ouvrage qu'il a écrit sur ce sujet ( Voyez ChirurgiscJie undmedlcinische ahhandlungen verscJiiedenen inhalts Polen betrejfend) , concourent à établir ce rapport intime de la phque avec plusieurs autres affections. Ce praticien a vu les symptômes de la péripneumonie et de la phthysie disparoître par l'apparition du trichoma. Un homme frappé d'une paralysie générale , après quelques légers accès apoplectiques, recouvra l'usage de tous ses mouvemens aussitôt que la transition de cette même matière se fut opérée à la tête , aux poils des aisselles , à ceux du pubis, etc. L'inoculation de ce virus guérit une femme prise d'une amaurose des deux yeux. Le fait qui suit est tellement digne de remarque , qu'il est nécessaire de le détailler. On conduisit à M. de Lafontaine , quatre enfans qui étoient frères, et atteints tous les quatre de nyctalopie. Leurs parens avoient eu la plique, et ils avoient été nourris par leur mère. M. de Lafontaine parvint, avec beaucoup de succès , à leur inoculer le virus de cette affection , et ils recouvrèrent la faculté de voir. Je pourrois multiplier infiniment les citations de ce genre ; mais je me borne à l'exposition du fait suivant, que
le docteur Niszkouski a eu la complaisance de me communiquer. Ce fait est relatif aux maladies diverses qui peuvent précéder la formation de la plique, et disparoître après son développement. Une demoiselle née de parens assez riches, et entrée à l'âge de dix-huit ans au couvent des religieuses de Wilna, y prit librement le voile. Cette jeune personne , douée d'une complexion très-délicate, commença insensiblement à perdre sa gaîté naturelle : on la trouvoit souvent plongée dans une profonde mélancolie, sans qu'on pût en découvrir la cause. Dans la suite, elle éprouva de fréquens accès de migraine; contractions douloureuses de l'épigastre, suppression des règles, lassitudes dans tous les membres. Un jour, se trouvant dans un meilleur état de santé qu'à son ordinaire, elle alla au chœur, et y resta plus d'une heure : l'air humide de mars lui fit éprouver de légers frissons. Rentrée dans sa cellule, elle éprouva un abattement total, une douleur dans les articulations, et particuKèrement dans un genou , qui l'obligèrent de garder le lit. Elle s'affoiblit considérablement; le pouls devint fréquent ; la respiration un peu gênée, sans qu'il y eût cependant aucune affection locale des poumons ; douleur à l'épigastre , avec des nausées et des vomissemens : le genou affecté étoit rouge et très-douloureux. On prescrivit les toniques. Ce traitement fut continué pendant six jours avec un régime convenable : le septième jour tous les symptômes furent plus intenses, le pouls plus fréquent; il survint de la difficulté dans Pémission des urines : le huitième, il y eut une éruption de dartres miliaires : le neuvième, changement en mieux; les pustules plus abondantes sur les extrémités inférieures, distilloient une humeur séreuse en telle quantité, que très-souvent il falloit changer le linge. La malade se sentit fort soulagée. Enfin, le douzième jour, la fièvre cessa , et il ne resta qu'une foiblesse contre laquelle l'usage d'une infusion de quinquina et une diète nourrissante furent employés avec succès. Dans cet état de convalescence, la malade apprit la triste nou-
velle de la mort subite de son père : ce cliagrin produisit une grande commotion. Dessèchement spontané de l'éruption herpétique, dont j'ai déjà fait mention; douleur à l'épigastre et dans les membres; fièvre forte et céphalalgie continuelle. Tous les remèdes internes furent inutiles : une limonade et quelques tasses d'un bouillon léger , un yésicatoire à la nuque et des lavemens ; voilà tout ce qu'il fut possible de mettre en usage, pendant les trois jours qui suivirent cette rechute. Le quatrième, la malade commença à ressentir une tension dans la partie chevelue de la tète , et la douleur s'y fixa. La coutume des rehgieuses d'avoir la tête toujours couverte, devint alors très-favorable au développement de la phque. Le sixième jour, céphalalgie moins forte, cessation du vomissement. La malade prit une poudre composée d'un demigrain d'opium et d'ipécacuanha , mêlé avec du sucre. Le septième jour, mouvemens fébriles, anxiété, sentiment de froid passager à la tête , qui annonçoit une solution critique de la maladie : le huitième, rémission complète de tous les symptômes. La malade se plaignit d'une vive démangeaison dans le cuir chevelu : lorsqu'elle changea de bonnet, on lui trouva la tête et les cheveux humectés d'une matière visqueuse, produisant une odeur désagréable. Tout s'améHora; le sommeil et l'appétit se rétablirent. Le onzième jour, la religieuse étoit levée, et s'occupoit à démêler ses cheveux, dont la totahté étoit entrelacée et collée ensemble : le soin qu'avoit pris la malade de les séparer , n'avoit servi qu'à les arranger dans une touffe plus régulière. La plique formée , conserva une sorte d'onctuosité pendant plusieurs semaines. Cependant^ sa complexion foible Pobligea de prendre des précautions : elle quitta le régime austère du couvent, prit une nourriture plus succulente , et continua plusieurs mois l'emploi des extraits amers. Il paroît, du reste, que le germe de cette funeste affection avoit été transmis héréditairement à la malade , puisque sa sœur avoit les ongles épais, inégaux, racornis, opaques, en un mot, tels qu'on les observe chez les personnes atta-
quées de la plique : en les ratissant , on apercevoit plusieurs couches, dans lesquelles il étoit facile de distinguer des petits canaux remplis d'une matière épaisse et glutineuse. Ce phénomène s'étoit aussi manifesté chez la mère.
CIX. Au surplus , ces aspects divers sous lesquels se manifeste la plique , prouvent moins son analogie avec les autres maladies, que l'extrême mobilité du virus trichomatique , qui est susceptible d'atteindre tous les systèmes et organes de l'économie vivante. Qui ne voit pas que cette affection , si difficile à connoître, doit changer de physionomie, selon qu'elle attaque les os, les membranes, le périoste articulaire, les tendons, les muscles, le cerveau, les nerfs, les organes des sens, les poumons, les viscères abdominaux, les glandes, le système lymphatique, etc.!
ARTICLE III